Sans doute que la nature ne peut se passer de notre globe et de la race
tracassière qui l'habite; car, pour assurer la conservation de tous, et
les retenir dans une réciproque fraternité, elle a créé chaque homme
tellement égoïste, qu'il désirerait volontiers l'anéantissement de
l'univers pour vivre plus certain de sa propre existence, et demeurer le
maître solitaire de toute la création. Pas une seule génération ne
s'est, depuis que le monde existe, écoulée dans la paix; la guerre fut
toujours l'arbitre des droits, et la force la dominatrice des siècles;
ainsi l'homme, ouvertement ou en secret, est toujours l'implacable
ennemi de l'humanité. En veillant à sa conservation par tous les moyens,
il seconde le vœu de la nature, qui a besoin de l'existence de tous,
et les descendants de Caïn et d'Abel, quoiqu'ils imitent leurs premiers
parents et se frappent les uns les autres, vivent et se propagent.
Or, écoute:
J'ai accompagné, ce matin, Thérèse et sa sœur à la maison d'une de
leurs connaissances qui est venue passer l'été à la campagne. Je croyais
rester avec elles; mais, par malheur, j'avais, depuis la semaine passée,
promis au chirurgien d'aller dîner avec lui; et, si Thérèse ne m'en
avait fait souvenir, pour te dire vrai, je l'avais entièrement oublié.
Je me suis donc mis en chemin une petite heure avant midi; mais, écrasé
de chaleur, je me suis, à moitié route, couché sous un olivier. Au vent
d'hier, qui était hors de saison, a succédé aujourd'hui une
insupportable chaleur, et j'étais là au frais, et pensant comme si
j'avais déjà dîné, lorsqu'on tournant la tête, j'aperçus un paysan qui
me regardait avec colère.
--Que faites-vous là? me dit-il.
--Vous le voyez, je me repose.
--Avez-vous des propriétés? continua-t-il en frappant la terre de la
crosse de son fusil.
--Et pourquoi?
--Pourquoi?... Parce qu'alors, si vous en avez, couchez-vous sur elles,
et ne venez pas fouler l'herbe des autres.
Et, s'en allant:
--Faites qu'à mon retour je vous y trouve!...
Je ne m'étais pas ému le moins du monde, et il s'en était allé. D'abord,
je n'avais point pris garde à ses bravades; mais, en y repensant,--_si
vous en avez!_... me parut infâme. Ainsi donc, si la fortune n'avait pas
accordé à mes ancêtres deux perches de terrain, tu m'aurais refusé, dans
la partie la plus stérile de ton champ, la dernière aumône d'une tombe.
Mais, remarquant que l'ombre des oliviers s'allongeait, je me souvins du
dîner.
En revenant le soir chez moi, je trouvai sur ma porte l'homme de la
matinée.
--Monsieur, me dit-il, j'étais là vous attendant. Si jamais... Vous
vous serez peut-être courroucé contre moi; je vous demande pardon.
--Remettez votre chapeau, répondis-je; vous ne m'avez point offensé.
Pourquoi mon cœur dans les mêmes occasions est-il tantôt calme et
tantôt tempête?...
Un voyageur disait: «Le flux et le reflux de mes humeurs gouverne toute
ma vie.» Peut-être, un instant auparavant, mon dédain eût-il été plus
grand que l'insulte; car pourquoi nous abandonner ainsi au bon plaisir
de celui qui nous offense, en permettant qu'il nous tourmente avec une
injure que nous n'avons pas méritée? Vois comme l'amour-propre, par
cette pompeuse sentence, s'efforce d'élever à la hauteur d'un mérite une
action qui dérive peut-être de...--que sais-je?--en pareille
circonstance, je n'ai pas toujours usé d'une semblable modération: il
est vrai qu'une demi-heure après, j'en étais fâché; mais la raison est
revenue en boitant, et le repentir pour celui qui aspire à la sagesse
est toujours trop tardif; aussi ne suis-je point un sage, je suis un de
ces si nombreux enfants de la terre, je porte avec moi toutes les
passions et toutes les misères de mon espèce.
Cependant, le paysan poursuivait:
--J'ai manqué d'égards envers vous, monsieur; mais je ne vous
connaissais pas, et des laboureurs qui fauchaient du foin dans le pré
voisin m'ont averti de ma méprise.
--Il n'y a pas de mal, brave homme. Comment va le grain cette année?
--Nous souffrirons de la cherté; mais je vous prie, monsieur, veuillez
m'excuser; plût à Dieu que je vous eusse connu!
--Brave homme, soit que vous connaissiez ou non, n'offensez désormais
personne, parce que vous courez toujours risque d'irriter le puissant ou
de maltraiter le faible. Quant à moi, ne vous en inquiétez pas.
--Vous avez raison, monsieur; Dieu vous récompense!
Et il s'en alla.--Demain, il sera peut-être pis; il y a un je ne sais
quoi d'imprimé dans le visage, et l'instinct des animaux raisonnables,
quand ils sont insensibles à la honte, est un instinct pernicieux pour
tous ceux qui ont affaire à eux.
Cependant, tous les jours, les victimes de l'usurpateur de ma patrie
deviennent plus nombreuses; combien de mes malheureux compatriotes
exilés ne pourront trouver un lit d'herbe et l'ombre d'un olivier?...
Dieu le sait! L'infortuné proscrit est chassé du champ stérile où
paissent tranquillement les troupeaux!...