17 avril.

Tu te rappelles, Lorenzo, cette jeune personne qui, il y a quatre ans,

habita au bas de nos collines? Tu sais qu'elle aimait notre ami Olivier

P***, et tu sais comment, étant pauvre, il ne put l'épouser à cause de

sa pauvreté? Je l'ai revue aujourd'hui, mariée à un noble parent de la

famille T***; car, en passant par ses propriétés, elle est venue faire

une visite à Thérèse: j'étais assis à terre, sur un tapis, près de la

petite Isabelle, qui épelait l'alphabet sur une chaise... En

l'apercevant, je me levai et je courus à elle presque pour

l'embrasser... Quel changement! dédaigneuse, affectée! Ce ne fut qu'au

bout de quelque temps qu'elle sembla se souvenir de m'avoir vu

autrefois. Alors, elle nous balbutia, moitié à moi, moitié à Thérèse, un

compliment qu'elle avait probablement préparé, mais que ma présence

inattendue lui avait fait oublier, et, se remettant à parler bijoux,

colliers, rubans, elle reprit son aplomb. Je crus faire un acte de

charité en détournant la conversation de pareilles fadaises, et, comme

toutes les jeunes filles deviennent plus belles de visage et n'ont plus

besoin d'ornements lorsqu'elles parlent modestement de leur cœur, je

lui rappelai cette campagne et ces jours...

--Oui, oui, me répondit-elle négligemment.

Elle se remit à vanter l'excellence du travail de ses pendants

d'oreille. Le mari cependant (qui, dans le grand peuple des Pygmées, a

peut-être escroqué la réputation de savant comme l'Algarotti, le*** et

tant d'autres), semant son parler toscan de mille phrases françaises,

prit la parole, et renchérit encore sur le prix de ces bagatelles et le

bon goût de son épouse.

Je m'étais levé pour prendre mon chapeau, un coup d'œil de Thérèse me

fit rasseoir, et la conversation tomba sur des livres que nous lisions à

la campagne. C'est alors que tu aurais entendu notre homme nous faire le

catalogue de sa prodigieuse bibliothèque, de ses superbes éditions, des

auteurs anciens qu'il avait, disait-il, grand soin de compléter dans ses

voyages. J'en riais au fond du cœur, et lui continuait son

dénombrement, lorsque Jésus permit qu'un domestique, qui était allé

chercher M. T***, revînt dire qu'il était à la chasse dans les

montagnes. Cet incident arrêta l'énumération; et je profitai de ce

moment de relâche pour demander à l'épouse des nouvelles de son ancien

amant Olivier, que je n'avais pas revu depuis ses malheurs; que

devins-je, Lorenzo, lorsque je l'entendis me répondre froidement:

--Il est mort!

--Il est mort? m'écriai-je en me levant brusquement et en fixant sur

elle des yeux égarés.

Je décrivis alors à Thérèse l'excellent caractère de ce jeune homme sans

pareil; je lui racontai comment le sort acharné contre lui le conduisit

au tombeau dans une affreuse misère, et comment il mourut cependant pur

de taches et de fautes.

Le mari se mit alors à nous donner des détails sur la mort du père

d'Olivier, sur les prétentions de son frère aîné, sur les procès

toujours embrouillés qui furent portés devant les tribunaux, lesquels,

ayant à juger entre deux fils d'un même père, enrichirent l'un en

dépouillant l'autre; et à nous dire comment le pauvre Olivier épuisa

dans les cabales du barreau le peu qui lui restait.--Alors, il moralisa

longuement sur ce jeune homme extravagant qui refusa les bienfaits que

lui offrait son frère, et qui, au lieu de l'apaiser par sa soumission,

ne fit que l'aigrir encore davantage.

Je l'interrompis.

--Fallait-il, m'écriai-je avec force, parce que son frère était injuste,

qu'Olivier s'avilît? Malheureux celui qui ferme son cœur aux conseils

de l'amitié, qui dédaigne les soupirs de la compassion, et qui repousse

les secours que lui présente la main d'un ami!... mais mille fois plus

malheureux encore celui qui, se confiant au riche, cherche la vertu où

n'a jamais existé le malheur! Le puissant ne s'allie à l'infortuné que

pour acheter sa reconnaissance, et profiter ainsi des caprices du sort

pour l'opprimer... Les malheureux seuls savent compatir au malheur, et

mêler les douces larmes de la pitié aux pleurs amers de l'infortune;

mais celui qui s'est assis une fois à la table du riche s'aperçoit

bientôt, quoique trop tard encore,

Combien le pain d'autrui semble amer à la bouche.

--Et comptez-vous pour rien, poursuivis-je, l'humiliation de mendier

l'existence et de maudire, cent fois le jour, l'indiscret protecteur

qui, bienfaisant par ostentation, exige pour sa récompense votre

avilissement et votre servitude?

--Mais, reprit le mari, vous ne m'avez pas donné le temps de finir;

puisque Olivier sortit de la maison paternelle, abandonnant à son frère

aîné tous ses droits, pourquoi paya-t-il, depuis, les créanciers de son

père et alla-t-il lui-même au-devant de l'indigence, en diminuant par sa

sotte délicatesse ce qui lui revenait de l'inventaire de sa mère?

--Pourquoi?... Et, si celui qui fut déclaré l'héritier trompa les

créanciers par de vains subterfuges, Olivier devait-il souffrir que les

os de son père fussent maudits par ceux-là-mêmes qui l'avaient secouru

dans son adversité, et que lui fût montré au doigt comme le fils d'un

banqueroutier?... Cette générosité déshonore son aîné, qui était

incapable de l'imiter, et qui, après avoir tenté de l'avilir par des

bienfaits qu'il refusa, lui jura une haine éternelle, une haine de

frère. Pendant ce temps, Olivier perdit l'appui de ces hommes qui au

fond du cœur étaient forcés de rendre justice à sa loyauté, mais qui

se bornaient là, parce qu'il est plus facile d'approuver la vertu que de

la pratiquer et de la défendre. Pourquoi l'homme de bien jeté au milieu

des méchants n'y peut-il jamais être heureux? C'est que nous sommes

habitués à prendre toujours le parti du plus fort, à fouler aux pieds le

plus faible, et à ne juger jamais que d'après l'événement.

Ils ne me répondaient pas.--Peut-être étaient-ils convaincus... ou, si

je ne les avais pas persuadés, je les avais rendus au moins rêveurs.

--Oh! loin de plaindre Olivier, continuai-je, je rends grâce à Dieu,

qui, l'appelant à lui, l'éloigne de tant d'hypocrisie et d'imbécillité;

car, à dire vrai, nous autres dévots de la vertu, nous sommes des niais

et des imbéciles. Il y a certains hommes qui ont besoin de la mort parce

qu'ils ne peuvent s'accoutumer aux crimes des mauvais et à la

pusillanimité des bons.

La femme était attendrie au moins!

--Hélas! ce mot n'est que trop vrai! dit-elle en poussant un soupir;

mais l'homme qui ne peut se passer du pain d'autrui ne doit pas être si

chatouilleux sur le point d'honneur.

--Eh! voilà encore un de vos blasphèmes! m'écriai-je; pensez-vous, parce

que vous êtes favorisés de la fortune, que vous seuls soyez dignes et

probes? parce que votre âme obscure ne peut réfléchir l'image de la

vertu, vous voudrez l'effacer aussi dans le cœur des malheureux, dont

elle fait la seule consolation, et échapper ainsi aux remords de votre

conscience?

Les regards de Thérèse me donnaient raison; pourtant elle tâchait de

changer la conversation; mais je ne pouvais plus me taire, bien que

maintenant je sois fâché de cette sortie. Les yeux de la femme étaient

baissés vers la terre, et leur âme, au reste, à tous deux, était

atterrée, lorsque je continuai d'une voix terrible:

--Ceux qui jamais n'ont connu l'adversité sont indignes de leur bonheur;

orgueilleux! ils ne regardent la misère que pour l'insulter; ils

prétendent que tout doit s'offrir en tribut à leurs richesses et à leurs

plaisirs. Mais l'homme qui, dans le malheur, conserve sa dignité est à

la fois un objet de consolation pour les bons et de honte pour les

méchants.

Et je suis sorti alors, m'élançant hors de la chambre, en m'enfonçant

les mains dans les cheveux.

Oh! grâce aux premiers événements de ma vie qui m'ont fait

malheureux!... sans eux, Lorenzo, je ne serais peut-être pas ton ami, ni

celui de cette femme céleste... Depuis ce moment, j'ai toujours devant

les yeux l'aventure de ce matin... et ici encore... où je suis seul,

absolument seul... je regarde autour de moi, et je crains de revoir

quelqu'une de mes anciennes connaissances... Qui l'aurait jamais dit,

Lorenzo? son cœur n'a point palpité au souvenir de son premier amour;

que dis-je! elle a osé troubler la cendre de celui qui, avant tout

autre, lui inspira ce sentiment universel, âme de la vie... Pas un

soupir!... Insensé que je suis, et je m'afflige... parce que je ne puis

trouver dans les hommes cette vertu qui peut-être n'est qu'un vain

mot!--O nécessité qui se transforme selon les passions et les

circonstances!... O puissance de la vie chez quelques individus, qui,

loyaux et miséricordieux par caractère, sont forcés à une guerre

perpétuelle contre le reste des hommes, et qui, un jour enfin, las de la

lutte, de bon gré ou de force, doivent ouvrir les yeux à la lumière

funèbre du désenchantement...

Je ne suis point méchant, tu le sais, Lorenzo; dans ma jeunesse,

j'aurais répandu des fleurs sur la tête de tous les vivants. Qui m'a

rendu sévère et défiant envers la plus grande partie des hommes, si ce

n'est leur hypocrite cruauté? Je leur pardonnerais encore tous les torts

qu'ils m'ont causés. Mais, quand la vénérable pauvreté passe devant moi,

me montrant ses veines sucées par la toute-puissante opulence; quand je

vois tant d'hommes malheureux, emprisonnés, mourants de faim et courbés

sous le fléau terrible de certaines lois... alors, je ne puis complicier

avec le monde, et il faut que je crie vengeance parmi cette foule de

malheureux dont je partage le pain et les larmes; et je brûle de

réclamer en leur nom la portion d'héritage que la nature, mère

bienfaisante et impartiale, leur avait accordée comme aux autres. La

nature!... il est vrai qu'elle nous a faits si mauvais, qu'elle peut

nous repousser sans être une marâtre.

Oui, Thérèse, je vivrai avec toi, mais je ne vivrai pas sans toi; tu es

un de ces quelques anges que le Ciel répand à la surface de la terre

pour faire chérir la vertu, et faire renaître dans le cœur des

affligés et des malheureux l'amour de l'humanité... Mais, si jamais je

te perdais, quelle félicité resterait à mon pauvre cœur dégoûté de

tout le reste du monde?

O Lorenzo! si tu avais vu, lorsque je retournai chez elle, avec quelle

expression elle me tendit la main en me disant:

--Apaisez-vous, Ortis.

Je crois que vraiment ces deux personnes se repentent, et que, si

Olivier n'avait point été malheureux, il aurait pu trouver encore un

ami!

--Ah! s'écria-t-elle après avoir gardé quelque temps le silence, pour

chérir la vertu et plaindre l'infortune, il faut donc avoir vécu dans la

douleur!...

O Lorenzo, Lorenzo! toutes les beautés de son âme céleste

resplendissaient sur son visage.

Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia · 第 34 / 85 题