Je suis près d'elle, Lorenzo, et si plein de vie, qu'à peine ai-je la
force de me sentir vivre. C'est ainsi que parfois, au sortir d'un
profond sommeil, si le soleil frappe ma vue, mes yeux éblouis se perdent
dans un torrent de lumière.
Depuis longtemps, j'ai honte de ma paresse: au retour du printemps, je
me promettais d'étudier la botanique; et, en quinze jours, j'avais
rassemblé plusieurs centaines de plantes, qui depuis se sont égarées. Il
m'est arrivé même d'oublier mon Linné sur un des bancs du jardin ou au
pied de quelque arbre; finalement je l'ai perdu, et, hier, Michel m'en a
rapporté deux feuillets tout humides de rosée, et, ce matin, j'ai appris
que le reste avait été déchiré par le chien du jardinier.
Thérèse me gronde: pour la contenter, je me mets à écrire; mais à peine
ai-je commencé avec les plus belles dispositions du monde, que je
m'arrête à la deuxième ou troisième période. Mille phrases, mille idées
se succèdent dans mon esprit, je choisis, je corrige pour choisir et
corriger encore; puis à la fin, accablé de lassitude, mes pensées se
confondent, mes doigts abandonnent la plume, j'ai perdu mon temps, la
fatigue me reste, et ma journée s'est écoulée à ne rien faire. Je t'ai
déjà dit qu'écrire un livre est une chose au-dessus et au-dessous de mes
forces: examine l'état de mon âme, et tu verras que c'est déjà beaucoup
que d'écrire une lettre...
La sotte figure que je fais près de Thérèse lorsque je lis et qu'elle
travaille! je m'interromps à chaque instant, et elle me dit:
--Poursuivez donc.
Je me remets à lire; au bout de deux pages, ma prononciation devient
plus rapide, je finis par bégayer.
--Lisez donc mieux, me dit-elle.
Je continue, mais peu à peu mes yeux se détournent du livre et se fixent
sur son visage d'ange; je m'arrête, le livre me tombe des mains, il se
ferme... je perds l'endroit où j'en suis, et je cherche en vain à le
retrouver. Thérèse voudrait se fâcher,--et elle sourit.
Ah! si je pouvais jeter toutes mes idées sur le papier au moment où
elles me passent par la tête! La couverture et les marges de mon
Plutarque sont remplies de notes qui ne sont pas plus tôt écrites,
qu'elles me sortent de la mémoire; et, lorsque ensuite je les relis, je
les trouve vides d'idées, décousues et froides. Cette habitude de noter
ses pensées avant de les laisser mûrir dans l'esprit est vraiment
misérable. C'est ainsi que l'on fait aujourd'hui des livres composés
avec d'autres livres et qui ressemblent à une mosaïque. Et moi aussi,
sans intention, entraîné par l'exemple, j'ai fait ma mosaïque. Dans un
livre anglais, j'ai trouvé un récit de malheurs... et il me paraissait,
à chaque phrase, que je lisais les infortunes de notre pauvre Laurette.
Le soleil éclaire donc partout et toujours les mêmes douleurs sur la
terre! Et moi, pour ne pas perdre tout à fait mon temps, j'ai voulu
m'éprouver en écrivant les aventures de Laurette, et en détruisant
précisément les parties du livre anglais qui s'y rapportent; ainsi, en
ajoutant quelque chose du mien, j'aurai raconté ce qui est vrai, quoique
le texte réel soit un roman. Je voulais, dans cette malheureuse
créature, montrer à Thérèse un miroir de la fatalité en amour. Mais
crois-tu que les maximes, les conseils et les exemples des malheurs
d'autrui aient d'autres résultats que d'irriter encore nos passions?
D'ailleurs, au lieu de lui raconter l'histoire de Laurette, je lui ai
parlé de moi. Tel est l'état de mon âme, elle en revient toujours à
sonder ses propres plaies... Au reste, je ne laisserai pas lire à
Thérèse ces quelques pages, elles lui feraient plus de mal que de
bien.--Lis-les, toi.--Adieu.