Ainsi vont les choses, cher ami; hier au soir, j'étais auprès du foyer
autour duquel s'étaient rassemblés quelques paysans des environs, qui,
en se chauffant, s'amusaient à raconter leurs anciennes aventures. Tout
à coup une jeune fille, les pieds nus et paraissant transie de froid,
entre, et, s'adressant au jardinier, lui demande l'aumône pour la
_pauvre vieille_. Tandis qu'elle se réchauffait, il préparait pour elle
deux petits fagots de bois sec et deux pains bis. La paysanne les prit,
nous salua et partit; je sortis derrière elle, et, sans intention, je
suivis ses traces imprimées dans la neige.
Arrivée à un monceau de glaces qui barraient le chemin, elle s'arrêta,
cherchant des yeux une place où elle pût passer. Je la joignis.
--Allez-vous bien loin, jeune fille?
--Non, monsieur, là, un demi-mille environ.
--Ces fagots sont trop lourds pour vous, laissez-m'en prendre au moins
un.
--Ils ne me fatigueraient point si je pouvais les porter sur mes
épaules; mais ces deux pains m'embarrassent.
--Alors, laissez-moi donc porter les pains.
Elle me les présenta en rougissant, et je les mis sous mon manteau.
Après une petite heure de marche, nous entrâmes dans une chaumière au
milieu de laquelle nous aperçûmes une vieille femme qui se chauffait à
un vase de braise, sur lequel elle étendait les paumes de ses mains en
appuyant ses pouces sur ses genoux.
--Bonjour, mère, lui dis-je en m'approchant d'elle.
--Bonjour, me répondit-elle.
--Comment vous portez-vous, mère?
Cette question et dix autres que je lui fis successivement restèrent
sans réponse, tant elle était occupée à se réchauffer les mains; de
temps en temps seulement, elle levait les yeux pour voir si nous étions
partis. Nous déposâmes toutes nos petites provisions; et la vieille,
sans plus nous regarder, fixa sur elles son œil immobile, et, à notre
promesse de revenir le lendemain, elle ne nous répondit que par un
second «Bonjour!» qu'elle laissa échapper comme malgré elle.
En regagnant la maison, la jeune paysanne me racontait que cette femme,
qui pouvait avoir environ quatre-vingts ans, était très-malheureuse, en
ce que la saison empêchait souvent les habitants du village de lui faire
passer les secours dont elle avait besoin, et que quelquefois on l'avait
trouvée près de mourir de faim; cependant, la crainte de quitter la vie
était si forte chez elle, qu'on la voyait continuellement occupée à
marmotter des prières pour que Dieu la conservât en ce monde. J'ai
entendu dire ensuite à un vieux paysan que, depuis qu'elle avait perdu
son mari tué d'un coup d'arquebuse, elle avait vu, dans une année de
disette, mourir autour d'elle ses fils, ses filles, ses gendres, ses
belles-filles et ses neveux. Et cependant, frère, cette malheureuse, qui
joint aux maux présents le souvenir des maux passés, demande encore au
ciel de lui conserver une vie noyée dans une mer de douleurs.
Hélas! tant de dégoûts assiégent notre existence, qu'il ne faut pas
moins que cet instinct invincible qui nous y attache, pour l'acheter,
quand la nature nous donne tant de moyens de nous en délivrer, pour
l'acheter, dis-je, comme nous le faisons par l'avilissement, les pleurs,
et quelquefois encore par le crime...