22 janvier.

Ainsi vont les choses, cher ami; hier au soir, j'étais auprès du foyer

autour duquel s'étaient rassemblés quelques paysans des environs, qui,

en se chauffant, s'amusaient à raconter leurs anciennes aventures. Tout

à coup une jeune fille, les pieds nus et paraissant transie de froid,

entre, et, s'adressant au jardinier, lui demande l'aumône pour la

_pauvre vieille_. Tandis qu'elle se réchauffait, il préparait pour elle

deux petits fagots de bois sec et deux pains bis. La paysanne les prit,

nous salua et partit; je sortis derrière elle, et, sans intention, je

suivis ses traces imprimées dans la neige.

Arrivée à un monceau de glaces qui barraient le chemin, elle s'arrêta,

cherchant des yeux une place où elle pût passer. Je la joignis.

--Allez-vous bien loin, jeune fille?

--Non, monsieur, là, un demi-mille environ.

--Ces fagots sont trop lourds pour vous, laissez-m'en prendre au moins

un.

--Ils ne me fatigueraient point si je pouvais les porter sur mes

épaules; mais ces deux pains m'embarrassent.

--Alors, laissez-moi donc porter les pains.

Elle me les présenta en rougissant, et je les mis sous mon manteau.

Après une petite heure de marche, nous entrâmes dans une chaumière au

milieu de laquelle nous aperçûmes une vieille femme qui se chauffait à

un vase de braise, sur lequel elle étendait les paumes de ses mains en

appuyant ses pouces sur ses genoux.

--Bonjour, mère, lui dis-je en m'approchant d'elle.

--Bonjour, me répondit-elle.

--Comment vous portez-vous, mère?

Cette question et dix autres que je lui fis successivement restèrent

sans réponse, tant elle était occupée à se réchauffer les mains; de

temps en temps seulement, elle levait les yeux pour voir si nous étions

partis. Nous déposâmes toutes nos petites provisions; et la vieille,

sans plus nous regarder, fixa sur elles son œil immobile, et, à notre

promesse de revenir le lendemain, elle ne nous répondit que par un

second «Bonjour!» qu'elle laissa échapper comme malgré elle.

En regagnant la maison, la jeune paysanne me racontait que cette femme,

qui pouvait avoir environ quatre-vingts ans, était très-malheureuse, en

ce que la saison empêchait souvent les habitants du village de lui faire

passer les secours dont elle avait besoin, et que quelquefois on l'avait

trouvée près de mourir de faim; cependant, la crainte de quitter la vie

était si forte chez elle, qu'on la voyait continuellement occupée à

marmotter des prières pour que Dieu la conservât en ce monde. J'ai

entendu dire ensuite à un vieux paysan que, depuis qu'elle avait perdu

son mari tué d'un coup d'arquebuse, elle avait vu, dans une année de

disette, mourir autour d'elle ses fils, ses filles, ses gendres, ses

belles-filles et ses neveux. Et cependant, frère, cette malheureuse, qui

joint aux maux présents le souvenir des maux passés, demande encore au

ciel de lui conserver une vie noyée dans une mer de douleurs.

Hélas! tant de dégoûts assiégent notre existence, qu'il ne faut pas

moins que cet instinct invincible qui nous y attache, pour l'acheter,

quand la nature nous donne tant de moyens de nous en délivrer, pour

l'acheter, dis-je, comme nous le faisons par l'avilissement, les pleurs,

et quelquefois encore par le crime...

Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia · 第 29 / 85 题