17 mars.

Depuis deux mois, je ne te donne pas signe de vie, et tu t'en es

effrayé, et tu as craint que je ne fusse vaincu par l'amour, au point de

ne me souvenir ni de toi ni de la patrie.--O frère! que tu me connais

peu, que tu connais peu le cœur humain et toi-même, si tu penses que

le sentiment de la patrie puisse s'attiédir ou s'éteindre, et si tu

crois qu'il cède aux autres passions, tandis qu'au contraire il les

irrite et en est irrité.--C'est vrai, et, en cela, tu as dit vrai:

_L'amour dans un cœur malade, et où les autres passions sont

désespérées, renaît tout-puissant_.--Et j'en suis une preuve; mais qu'il

y renaisse mortel, tu te trompes; sans Thérèse, je serais aujourd'hui

dans la tombe.

La nature crée de sa propre autorité des esprits qui ne peuvent être que

généreux; il y a vingt ans, il était possible qu'ils demeurassent sans

force et engourdis dans la torpeur universelle de l'Italie; mais les

temps d'aujourd'hui ont réveillé en eux leurs natives et viriles

passions; et ils ont acquis telle trempe, qu'on puisse les briser,

oui--les faire plier, non. Et ceci n'est point une sentence

métaphysique; crois-moi, c'est la vérité qui resplendit dans la vie de

beaucoup d'hommes des anciens jours, glorieusement malheureux: vérité

dont je me suis convaincu en vivant avec beaucoup de concitoyens que je

plains et que j'admire en même temps; parce que, si Dieu n'a pas pitié

de l'Italie, ils devront enfermer au plus profond de leur cœur

l'amour de la patrie,--le plus funeste des amours, en ce qu'il brise ou

endolorit toute la vie, et qu'avant de l'abandonner, ils auront pour

chers les périls, l'agonie et la mort;--et je suis un de ceux-là;--et

toi aussi, Lorenzo.

Mais, si j'écrivais là-dessus ce que j'ai vu et ce que je sais, je

ferais une chose inopportune et cruelle, en rallumant en vous tous cette

flamme que je voudrais éteindre en moi.--Je pleure, crois-moi, la

patrie; je la pleure secrètement, et je désire

Que je répande seul mes larmes ignorées.

Une autre espèce d'amateurs d'Italie se plaint à haute voix, criant

qu'ils ont été vendus et livrés; mais, s'ils se fussent armés, ils

eussent été vaincus peut-être, mais non pas trahis; et, s'ils s'étaient

défendus jusqu'à la dernière goutte de leur sang, les vainqueurs

n'eussent pas pu les vendre, et les vaincus n'eussent point tenté de se

racheter. Il y en a beaucoup parmi nous qui croient que la liberté se

peut payer à prix d'argent, qui pensent que les nations étrangères

viennent, par amour de l'équité, s'égorger réciproquement dans nos

campagnes pour délivrer l'Italie; mais les Français, qui ont rendu

odieuse la divine théorie de la liberté publique, feront les Timoléons à

notre égard.--Beaucoup espèrent dans le jeune héros né de sang italien,

né où se parle notre langue;--moi, d'une âme basse et cruelle, je

n'attendrai jamais rien d'utile ni d'élevé pour nous; que m'importe

qu'il ait le courage et le rugissement du lion, s'il a l'esprit du

renard! Oui, bas et cruel, et les épithètes ne sont pas exagérées;

n'a-t-il pas vendu Venise avec une franche et généreuse fierté? Selim

Ier, qui fit égorger sur le Nil trente mille soldats circassiens qui

s'étaient fiés à sa parole, et Nadir schah, qui, dans notre siècle,

assassina trois cent mille Indiens, sont plus féroces, c'est vrai, mais

moins méprisables. J'ai vu de mes yeux une constitution démocratique,

apostillée par le jeune héros, apostillée de sa main, et envoyée de

Passeriano à Venise, pour qu'elle y fût acceptée; et le traité de

Campo-Formio était déjà signé depuis plusieurs jours, et Venise vendue:

et la confiance que le héros nous inspirait à tous a rempli l'Italie de

proscrits, d'émigrants et d'exilés. Je n'accuse pas la raison d'État,

qui vend les nations comme des troupeaux de bêtes: ce fut et ce sera

toujours ainsi mais je pleure ma patrie,

Qui me fut enlevée, et de telle manière,

Que l'offense en mon cœur vit encore tout entière.

Il est né Italien, et secourra un jour la patrie.--Qu'un autre le croie;

moi, j'ai répondu et je répondrai toujours: «La nature le créa tyran, et

le tyran n'a point d'égard à la patrie. Il n'en a pas!»

Quelques-unes des nations, en voyant les plaies de l'Italie, vous disent

qu'il faut savoir les guérir avec les remèdes extrêmes nécessaires à la

liberté. C'est vrai, l'Italie a des abbés et des moines; mais elle n'a

plus de prêtres; car, là où la religion n'est point incarnée dans les

lois et dans les mœurs d'un peuple, l'administration du culte n'est

plus qu'un commerce. L'Italie a des nobles encore tant que tu voudrais,

mais elle n'a plus de patriciens; les patriciens défendaient l'Italie

d'une main pendant la guerre, et la gouvernaient de l'autre pendant la

paix. Tandis qu'en Italie, maintenant, la grande prétention des nobles

est de ne faire ni savoir rien. Enfin nous avons encore un peuple, mais

nous n'avons plus de citoyens, ou bien peu, du moins. Les médecins, les

avocats, les professeurs d'université, les lettrés, les riches

marchands, l'innombrable foule des employés font des arts libéraux et

s'intitulent bourgeois; mais ils n'ont ni force ni droit de bourgeoisie.

Chacun gagne du pain ou des diamants, son nécessaire ou son superflu,

avec son industrie personnelle, mais il n'est pas propriétaire sur ce

sol; il est une portion du peuple moins malheureux, mais non pas moins

esclave; une terre est possible sans habitants:--un peuple sans terre,

jamais. C'est pour cela que le petit nombre de propriétaires

territoriaux, en Italie, seront toujours les dominateurs invisibles et

les arbitres de la nation. Or, des moines et des abbés, faisons des

prêtres; convertissons les nobles en patriciens, tous les habitants, ou

une partie du moins, en propriétaires ou en possesseurs de terres. Mais

prenons garde. Faisons cela sans carnage, sans impiété, sans factions,

sans proscriptions, sans exils, sans l'aide, sans le sang, sans les

extorsions des armes étrangères, sans division territoriale, sans lois

agraires, sans expropriations des biens paternels; car, si jamais de

pareils remèdes étaient indispensables pour nous tirer de notre

perpétuel et infâme esclavage, je ne sais vraiment ce que je

préférerais;--ni infamie ni servitude.--Être l'exécuteur de si cruels et

souvent de si inefficaces remèdes, jamais: l'individu a toujours quelque

voie de salut, lui, ne fût-ce que la tombe. Mais un peuple ne peut pas

se suicider d'un coup et tout entier; et cependant, si j'écrivais,

j'exhorterais l'Italie à subir en paix sa situation présente, et à

laisser à la France le honteux malheur d'avoir sacrifié tant de victimes

humaines à la liberté, victimes sur lesquelles le Conseil des cinq

cents, ou d'un seul, cela revient au même, a posé et posera son trône

vacillant de minute en minute, comme tout trône qui a pour fondement des

cadavres.

Le temps depuis lequel je t'ai écrit n'a pas été perdu pour moi; je

crois même avoir trop gagné pendant ce temps, mais c'est un gain

funeste. M. T*** a beaucoup de livres de philosophie politique, et des

meilleurs écrivains du monde moderne; et, soit pour résister au désir

d'aller voir Thérèse, soit par ennui ou par curiosité, je me suis fait

envoyer ces livres, et, soit en les lisant, soit en les feuilletant,

j'en ai fait les maussades compagnons de mon hiver.--Certes, j'avais

cependant une plus aimable compagnie: c'était celle des petits oiseaux,

qui, chassés par le froid des montagnes et des prairies, venaient

chercher leur nourriture près des habitations des hommes, leurs ennemis,

se posaient par famille et par tribu sur mon balcon, où je leur

apportais leur dîner et leur souper; mais aussi peut-être que, le froid

parti, ils m'abandonneront pour jamais. En somme, j'ai recueilli de mes

longues lectures que l'ignorance des hommes est peut-être chose

dangereuse, mais que leur connaissance, lorsqu'on n'a pas le courage de

les tromper, est une chose funeste. J'ai recueilli que les nombreuses

opinions de beaucoup de livres et les contradictions historiques mènent

l'esprit le plus arrêté à la confusion, au chaos et au vide; si bien

que, si l'on me mettait dans l'obligation de ne jamais lire ou de lire

toujours,--je préférerais ne jamais lire; et peut-être ferai-je ainsi.

J'ai recueilli enfin que nous avons toutes passions vaines, que la vie

elle-même n'est qu'une vanité, et que néanmoins dans cette vanité est

la source de nos erreurs, de nos larmes et de nos crimes.

Et cependant, je sens plus que jamais revivre dans mon cœur l'amour

de la patrie;--et, quand je pense à Thérèse, et qu'en y pensant,

j'espère,--je retombe dans une tristesse plus profonde, et je me dis:

«Quand ma femme sera aussi la mère de mes fils, mes fils n'auront pas de

patrie, et leur mère ne s'apercevra qu'en gémissant qu'elle devient

mère!» Aux autres passions qui se font sentir aux jeunes filles, et

surtout aux jeunes filles italiennes, à l'aurore fugitive de leur vie,

s'est joint ce malheureux amour de la patrie. Je détourne autant que je

peux la conversation de M. T*** des discussions politiques, dans

lesquelles il se passionne; sa fille alors n'ouvre jamais la bouche;

mais je m'aperçois combien les angoisses de son père et les miennes

retentissent jusqu'au plus profond de son cœur. Tu sais que ce n'est

point une femme vulgaire et insoucieuse des intérêts publics; car, dans

un autre temps, elle eût pu choisir un autre mari; elle est douée d'une

âme haute et de nobles pensers, et elle voit combien m'est pesant ce

repos d'obscur et froid égoïsme dans lequel languissent tous nos jours.

Vraiment, Lorenzo, même en me taisant, je découvre que je suis misérable

et vil à mes propres yeux. La volonté forte et l'impuissance d'agir

font le plus malheureux des hommes, l'homme passionné en politique; il

faut qu'il enferme cette volonté, qu'il l'étouffe dans son cœur, ou

il sera ridicule au monde, ou il fera la figure d'un paladin de roman.

Quand Caton se tua, un pauvre patricien, nommé Cosius, se tua comme lui:

l'un fut admiré, parce que, avant de recourir à cette extrémité, il

avait tout tenté pour ne pas être esclave; l'autre fut raillé, parce

que, par amour de la liberté, il n'avait pas su faire autre chose que se

poignarder.

Mais, tout en restant chez moi, je n'en suis pas moins de pensée près de

Thérèse; cependant, j'ai encore un tel empire sur moi-même, que je

laisse passer trois et quatre jours sans la voir; c'est que son seul

souvenir me procure une flamme suave, une lumière, une consolation de

vie;--ô courte peut-être, mais divine douceur!--et c'est ainsi que

j'échappe à un désespoir complet.

Et, quand je suis près d'elle--d'un autre peut-être tu ne le croirais

pas, Lorenzo; mais de moi, si!--alors, je ne lui parle pas d'amour:

voilà six mois que son âme fraternise avec la mienne, et jamais elle n'a

entendu sortir de mes lèvres la certitude de mon amour; mais comment

cependant n'en serait-elle pas sûre? M. T*** joue avec moi aux échecs

des soirées entières. Elle travaille assise près de la table,

silencieuse, si ce n'est lorsque parlent ses yeux;--mais cela arrive

rarement;--et, se baissant tout à coup, alors ils ne demandent que la

pitié: et quelle autre pitié puis-je lui accorder, excepté de retenir,

tant que j'en aurai la force, mes passions cachées au fond de mon

cœur? Est-ce que je vis pour autre chose qu'elle? et, quand ce

nouveau songe d'or sera fini, je baisserai volontiers la toile: la

gloire, la science, la jeunesse, la fortune, la patrie, tous ces

fantômes qui, jusqu'à présent, ont joué un rôle dans ma comédie,

n'existeront plus pour moi! je baisserai la toile; et je laisserai les

autres hommes se fatiguer pour accroître les plaisirs et diminuer les

douleurs d'une vie qui, à chaque minute, se raccourcit, et que cependant

les malheureux voudraient se persuader immortelle.

Enfin voilà qu'avec mon désordre habituel, et avec un calme inaccoutumé,

j'ai répondu à ta longue et affectueuse lettre.--Tu sais, toi, beaucoup

mieux exposer les raisons; mais, moi, je sens trop les miennes; mais, si

j'écoutais plus les autres que moi, j'en arriverais peut-être à

m'ennuyer en moi-même, et c'est dans l'absence de cet ennui de soi-même

qu'existe le peu de félicité que l'homme peut espérer sur la terre.

Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia · 第 30 / 85 题