Depuis deux mois, je ne te donne pas signe de vie, et tu t'en es
effrayé, et tu as craint que je ne fusse vaincu par l'amour, au point de
ne me souvenir ni de toi ni de la patrie.--O frère! que tu me connais
peu, que tu connais peu le cœur humain et toi-même, si tu penses que
le sentiment de la patrie puisse s'attiédir ou s'éteindre, et si tu
crois qu'il cède aux autres passions, tandis qu'au contraire il les
irrite et en est irrité.--C'est vrai, et, en cela, tu as dit vrai:
_L'amour dans un cœur malade, et où les autres passions sont
désespérées, renaît tout-puissant_.--Et j'en suis une preuve; mais qu'il
y renaisse mortel, tu te trompes; sans Thérèse, je serais aujourd'hui
dans la tombe.
La nature crée de sa propre autorité des esprits qui ne peuvent être que
généreux; il y a vingt ans, il était possible qu'ils demeurassent sans
force et engourdis dans la torpeur universelle de l'Italie; mais les
temps d'aujourd'hui ont réveillé en eux leurs natives et viriles
passions; et ils ont acquis telle trempe, qu'on puisse les briser,
oui--les faire plier, non. Et ceci n'est point une sentence
métaphysique; crois-moi, c'est la vérité qui resplendit dans la vie de
beaucoup d'hommes des anciens jours, glorieusement malheureux: vérité
dont je me suis convaincu en vivant avec beaucoup de concitoyens que je
plains et que j'admire en même temps; parce que, si Dieu n'a pas pitié
de l'Italie, ils devront enfermer au plus profond de leur cœur
l'amour de la patrie,--le plus funeste des amours, en ce qu'il brise ou
endolorit toute la vie, et qu'avant de l'abandonner, ils auront pour
chers les périls, l'agonie et la mort;--et je suis un de ceux-là;--et
toi aussi, Lorenzo.
Mais, si j'écrivais là-dessus ce que j'ai vu et ce que je sais, je
ferais une chose inopportune et cruelle, en rallumant en vous tous cette
flamme que je voudrais éteindre en moi.--Je pleure, crois-moi, la
patrie; je la pleure secrètement, et je désire
Que je répande seul mes larmes ignorées.
Une autre espèce d'amateurs d'Italie se plaint à haute voix, criant
qu'ils ont été vendus et livrés; mais, s'ils se fussent armés, ils
eussent été vaincus peut-être, mais non pas trahis; et, s'ils s'étaient
défendus jusqu'à la dernière goutte de leur sang, les vainqueurs
n'eussent pas pu les vendre, et les vaincus n'eussent point tenté de se
racheter. Il y en a beaucoup parmi nous qui croient que la liberté se
peut payer à prix d'argent, qui pensent que les nations étrangères
viennent, par amour de l'équité, s'égorger réciproquement dans nos
campagnes pour délivrer l'Italie; mais les Français, qui ont rendu
odieuse la divine théorie de la liberté publique, feront les Timoléons à
notre égard.--Beaucoup espèrent dans le jeune héros né de sang italien,
né où se parle notre langue;--moi, d'une âme basse et cruelle, je
n'attendrai jamais rien d'utile ni d'élevé pour nous; que m'importe
qu'il ait le courage et le rugissement du lion, s'il a l'esprit du
renard! Oui, bas et cruel, et les épithètes ne sont pas exagérées;
n'a-t-il pas vendu Venise avec une franche et généreuse fierté? Selim
Ier, qui fit égorger sur le Nil trente mille soldats circassiens qui
s'étaient fiés à sa parole, et Nadir schah, qui, dans notre siècle,
assassina trois cent mille Indiens, sont plus féroces, c'est vrai, mais
moins méprisables. J'ai vu de mes yeux une constitution démocratique,
apostillée par le jeune héros, apostillée de sa main, et envoyée de
Passeriano à Venise, pour qu'elle y fût acceptée; et le traité de
Campo-Formio était déjà signé depuis plusieurs jours, et Venise vendue:
et la confiance que le héros nous inspirait à tous a rempli l'Italie de
proscrits, d'émigrants et d'exilés. Je n'accuse pas la raison d'État,
qui vend les nations comme des troupeaux de bêtes: ce fut et ce sera
toujours ainsi mais je pleure ma patrie,
Qui me fut enlevée, et de telle manière,
Que l'offense en mon cœur vit encore tout entière.
Il est né Italien, et secourra un jour la patrie.--Qu'un autre le croie;
moi, j'ai répondu et je répondrai toujours: «La nature le créa tyran, et
le tyran n'a point d'égard à la patrie. Il n'en a pas!»
Quelques-unes des nations, en voyant les plaies de l'Italie, vous disent
qu'il faut savoir les guérir avec les remèdes extrêmes nécessaires à la
liberté. C'est vrai, l'Italie a des abbés et des moines; mais elle n'a
plus de prêtres; car, là où la religion n'est point incarnée dans les
lois et dans les mœurs d'un peuple, l'administration du culte n'est
plus qu'un commerce. L'Italie a des nobles encore tant que tu voudrais,
mais elle n'a plus de patriciens; les patriciens défendaient l'Italie
d'une main pendant la guerre, et la gouvernaient de l'autre pendant la
paix. Tandis qu'en Italie, maintenant, la grande prétention des nobles
est de ne faire ni savoir rien. Enfin nous avons encore un peuple, mais
nous n'avons plus de citoyens, ou bien peu, du moins. Les médecins, les
avocats, les professeurs d'université, les lettrés, les riches
marchands, l'innombrable foule des employés font des arts libéraux et
s'intitulent bourgeois; mais ils n'ont ni force ni droit de bourgeoisie.
Chacun gagne du pain ou des diamants, son nécessaire ou son superflu,
avec son industrie personnelle, mais il n'est pas propriétaire sur ce
sol; il est une portion du peuple moins malheureux, mais non pas moins
esclave; une terre est possible sans habitants:--un peuple sans terre,
jamais. C'est pour cela que le petit nombre de propriétaires
territoriaux, en Italie, seront toujours les dominateurs invisibles et
les arbitres de la nation. Or, des moines et des abbés, faisons des
prêtres; convertissons les nobles en patriciens, tous les habitants, ou
une partie du moins, en propriétaires ou en possesseurs de terres. Mais
prenons garde. Faisons cela sans carnage, sans impiété, sans factions,
sans proscriptions, sans exils, sans l'aide, sans le sang, sans les
extorsions des armes étrangères, sans division territoriale, sans lois
agraires, sans expropriations des biens paternels; car, si jamais de
pareils remèdes étaient indispensables pour nous tirer de notre
perpétuel et infâme esclavage, je ne sais vraiment ce que je
préférerais;--ni infamie ni servitude.--Être l'exécuteur de si cruels et
souvent de si inefficaces remèdes, jamais: l'individu a toujours quelque
voie de salut, lui, ne fût-ce que la tombe. Mais un peuple ne peut pas
se suicider d'un coup et tout entier; et cependant, si j'écrivais,
j'exhorterais l'Italie à subir en paix sa situation présente, et à
laisser à la France le honteux malheur d'avoir sacrifié tant de victimes
humaines à la liberté, victimes sur lesquelles le Conseil des cinq
cents, ou d'un seul, cela revient au même, a posé et posera son trône
vacillant de minute en minute, comme tout trône qui a pour fondement des
cadavres.
Le temps depuis lequel je t'ai écrit n'a pas été perdu pour moi; je
crois même avoir trop gagné pendant ce temps, mais c'est un gain
funeste. M. T*** a beaucoup de livres de philosophie politique, et des
meilleurs écrivains du monde moderne; et, soit pour résister au désir
d'aller voir Thérèse, soit par ennui ou par curiosité, je me suis fait
envoyer ces livres, et, soit en les lisant, soit en les feuilletant,
j'en ai fait les maussades compagnons de mon hiver.--Certes, j'avais
cependant une plus aimable compagnie: c'était celle des petits oiseaux,
qui, chassés par le froid des montagnes et des prairies, venaient
chercher leur nourriture près des habitations des hommes, leurs ennemis,
se posaient par famille et par tribu sur mon balcon, où je leur
apportais leur dîner et leur souper; mais aussi peut-être que, le froid
parti, ils m'abandonneront pour jamais. En somme, j'ai recueilli de mes
longues lectures que l'ignorance des hommes est peut-être chose
dangereuse, mais que leur connaissance, lorsqu'on n'a pas le courage de
les tromper, est une chose funeste. J'ai recueilli que les nombreuses
opinions de beaucoup de livres et les contradictions historiques mènent
l'esprit le plus arrêté à la confusion, au chaos et au vide; si bien
que, si l'on me mettait dans l'obligation de ne jamais lire ou de lire
toujours,--je préférerais ne jamais lire; et peut-être ferai-je ainsi.
J'ai recueilli enfin que nous avons toutes passions vaines, que la vie
elle-même n'est qu'une vanité, et que néanmoins dans cette vanité est
la source de nos erreurs, de nos larmes et de nos crimes.
Et cependant, je sens plus que jamais revivre dans mon cœur l'amour
de la patrie;--et, quand je pense à Thérèse, et qu'en y pensant,
j'espère,--je retombe dans une tristesse plus profonde, et je me dis:
«Quand ma femme sera aussi la mère de mes fils, mes fils n'auront pas de
patrie, et leur mère ne s'apercevra qu'en gémissant qu'elle devient
mère!» Aux autres passions qui se font sentir aux jeunes filles, et
surtout aux jeunes filles italiennes, à l'aurore fugitive de leur vie,
s'est joint ce malheureux amour de la patrie. Je détourne autant que je
peux la conversation de M. T*** des discussions politiques, dans
lesquelles il se passionne; sa fille alors n'ouvre jamais la bouche;
mais je m'aperçois combien les angoisses de son père et les miennes
retentissent jusqu'au plus profond de son cœur. Tu sais que ce n'est
point une femme vulgaire et insoucieuse des intérêts publics; car, dans
un autre temps, elle eût pu choisir un autre mari; elle est douée d'une
âme haute et de nobles pensers, et elle voit combien m'est pesant ce
repos d'obscur et froid égoïsme dans lequel languissent tous nos jours.
Vraiment, Lorenzo, même en me taisant, je découvre que je suis misérable
et vil à mes propres yeux. La volonté forte et l'impuissance d'agir
font le plus malheureux des hommes, l'homme passionné en politique; il
faut qu'il enferme cette volonté, qu'il l'étouffe dans son cœur, ou
il sera ridicule au monde, ou il fera la figure d'un paladin de roman.
Quand Caton se tua, un pauvre patricien, nommé Cosius, se tua comme lui:
l'un fut admiré, parce que, avant de recourir à cette extrémité, il
avait tout tenté pour ne pas être esclave; l'autre fut raillé, parce
que, par amour de la liberté, il n'avait pas su faire autre chose que se
poignarder.
Mais, tout en restant chez moi, je n'en suis pas moins de pensée près de
Thérèse; cependant, j'ai encore un tel empire sur moi-même, que je
laisse passer trois et quatre jours sans la voir; c'est que son seul
souvenir me procure une flamme suave, une lumière, une consolation de
vie;--ô courte peut-être, mais divine douceur!--et c'est ainsi que
j'échappe à un désespoir complet.
Et, quand je suis près d'elle--d'un autre peut-être tu ne le croirais
pas, Lorenzo; mais de moi, si!--alors, je ne lui parle pas d'amour:
voilà six mois que son âme fraternise avec la mienne, et jamais elle n'a
entendu sortir de mes lèvres la certitude de mon amour; mais comment
cependant n'en serait-elle pas sûre? M. T*** joue avec moi aux échecs
des soirées entières. Elle travaille assise près de la table,
silencieuse, si ce n'est lorsque parlent ses yeux;--mais cela arrive
rarement;--et, se baissant tout à coup, alors ils ne demandent que la
pitié: et quelle autre pitié puis-je lui accorder, excepté de retenir,
tant que j'en aurai la force, mes passions cachées au fond de mon
cœur? Est-ce que je vis pour autre chose qu'elle? et, quand ce
nouveau songe d'or sera fini, je baisserai volontiers la toile: la
gloire, la science, la jeunesse, la fortune, la patrie, tous ces
fantômes qui, jusqu'à présent, ont joué un rôle dans ma comédie,
n'existeront plus pour moi! je baisserai la toile; et je laisserai les
autres hommes se fatiguer pour accroître les plaisirs et diminuer les
douleurs d'une vie qui, à chaque minute, se raccourcit, et que cependant
les malheureux voudraient se persuader immortelle.
Enfin voilà qu'avec mon désordre habituel, et avec un calme inaccoutumé,
j'ai répondu à ta longue et affectueuse lettre.--Tu sais, toi, beaucoup
mieux exposer les raisons; mais, moi, je sens trop les miennes; mais, si
j'écoutais plus les autres que moi, j'en arriverais peut-être à
m'ennuyer en moi-même, et c'est dans l'absence de cet ennui de soi-même
qu'existe le peu de félicité que l'homme peut espérer sur la terre.