19 janvier.

Existence humaine: songe trompeur! auquel, semblables à ces femmelettes

qui font reposer leur avenir sur des superstitions et des présages, nous

attachons cependant un si grand prix!... prends garde! tu tends la main

à une ombre qui, tandis qu'elle t'est chère, est peut-être en horreur à

tel autre;--ainsi donc tout mon bonheur n'est que dans l'apparence des

objets qui m'entourent, et, si je cherche quelque chose de réel, ou j'en

reviens à me tromper, ou, surpris et épouvanté, je ne fais que m'égarer

dans le vide. Je ne sais, mais je commence à craindre que nous ne soyons

qu'un infiniment petit anneau du système incompréhensible de la nature,

et qu'elle ne nous ait doués d'un si grand amour de nous-mêmes qu'afin

que ces profondes craintes et ces suprêmes espérances, créant dans notre

imagination une série innombrable de biens et de maux, nous tinssent

incessamment occupés de cette triste existence si douteuse, si courte et

si malheureuse; et elle, pendant que nous servons aveuglément à son but,

elle rit de notre orgueil, qui nous fait penser que l'univers est créé

pour nous seuls, et que nous seuls sommes dignes et capables de donner

des lois à la création.

Tout à l'heure j'allais devant moi, perdu dans la campagne, enveloppé

jusqu'aux yeux dans mon manteau, observant l'agonie de la terre

ensevelie sous des monceaux de neige, sans herbe ni feuilles qui

rappelassent sa richesse passée; je ne pouvais longtemps arrêter ma vue

sur les épaules de ses montagnes dont les cimes élevées disparaissaient

dans un nuage grisâtre, qui, en s'abaissant, augmentait encore la

tristesse de ce jour froid et ténébreux. Je me figurais ces neiges

amoncelées se détachant tout à coup et se précipitant semblables à ces

torrents qui inondent la plaine, renversent les plantes, les arbres, les

cabanes, et détruisent en un jour le travail de tant d'années et

l'espérance de tant de familles! de temps en temps, un faible rayon de

soleil tremblait à travers cette atmosphère épaisse et rassurait la

terre en lui annonçant que le monde n'était pas plongé dans l'éternelle

nuit. Me tournant alors vers cette partie du ciel qui conservait la

teinte rougeâtre de son dernier reflet, je m'écriai:

--O soleil! tout change donc ici bas, et un jour viendra où Dieu

retirera les regards de toi, et, toi aussi, tu changeras de forme; et

alors, les nuages ne serviront plus de cortège à tes rayons, et l'aube

ne viendra plus, couronnée de roses célestes et ceinte de flammes,

annoncer à l'Orient que tu te lèves. Réjouis-toi cependant de ta

carrière, qui sera peut-être triste un jour et pareille à celle de

l'homme. Tu le vois: quant à lui, l'homme n'a point à se louer de la

sienne; et, si parfois il rencontre sur son chemin les prés fleurissants

d'avril, il doit plus souvent encore traverser les sables brûlants de

l'été et les glaces mortelles de l'hiver.

Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia · 第 28 / 85 题