Existence humaine: songe trompeur! auquel, semblables à ces femmelettes
qui font reposer leur avenir sur des superstitions et des présages, nous
attachons cependant un si grand prix!... prends garde! tu tends la main
à une ombre qui, tandis qu'elle t'est chère, est peut-être en horreur à
tel autre;--ainsi donc tout mon bonheur n'est que dans l'apparence des
objets qui m'entourent, et, si je cherche quelque chose de réel, ou j'en
reviens à me tromper, ou, surpris et épouvanté, je ne fais que m'égarer
dans le vide. Je ne sais, mais je commence à craindre que nous ne soyons
qu'un infiniment petit anneau du système incompréhensible de la nature,
et qu'elle ne nous ait doués d'un si grand amour de nous-mêmes qu'afin
que ces profondes craintes et ces suprêmes espérances, créant dans notre
imagination une série innombrable de biens et de maux, nous tinssent
incessamment occupés de cette triste existence si douteuse, si courte et
si malheureuse; et elle, pendant que nous servons aveuglément à son but,
elle rit de notre orgueil, qui nous fait penser que l'univers est créé
pour nous seuls, et que nous seuls sommes dignes et capables de donner
des lois à la création.
Tout à l'heure j'allais devant moi, perdu dans la campagne, enveloppé
jusqu'aux yeux dans mon manteau, observant l'agonie de la terre
ensevelie sous des monceaux de neige, sans herbe ni feuilles qui
rappelassent sa richesse passée; je ne pouvais longtemps arrêter ma vue
sur les épaules de ses montagnes dont les cimes élevées disparaissaient
dans un nuage grisâtre, qui, en s'abaissant, augmentait encore la
tristesse de ce jour froid et ténébreux. Je me figurais ces neiges
amoncelées se détachant tout à coup et se précipitant semblables à ces
torrents qui inondent la plaine, renversent les plantes, les arbres, les
cabanes, et détruisent en un jour le travail de tant d'années et
l'espérance de tant de familles! de temps en temps, un faible rayon de
soleil tremblait à travers cette atmosphère épaisse et rassurait la
terre en lui annonçant que le monde n'était pas plongé dans l'éternelle
nuit. Me tournant alors vers cette partie du ciel qui conservait la
teinte rougeâtre de son dernier reflet, je m'écriai:
--O soleil! tout change donc ici bas, et un jour viendra où Dieu
retirera les regards de toi, et, toi aussi, tu changeras de forme; et
alors, les nuages ne serviront plus de cortège à tes rayons, et l'aube
ne viendra plus, couronnée de roses célestes et ceinte de flammes,
annoncer à l'Orient que tu te lèves. Réjouis-toi cependant de ta
carrière, qui sera peut-être triste un jour et pareille à celle de
l'homme. Tu le vois: quant à lui, l'homme n'a point à se louer de la
sienne; et, si parfois il rencontre sur son chemin les prés fleurissants
d'avril, il doit plus souvent encore traverser les sables brûlants de
l'été et les glaces mortelles de l'hiver.