--Cette fille de la Villa Bleue, une blonde, celle qu'on appelait
«madame Neuf»... Vous lui avez parlé, le jour de la fête...
rappelez-vous!...
--Eh bien? dit Josanne, elle est morte?
Mademoiselle Bon soupira:
--Elle a fait pis que de mourir, ma chère...
Les deux femmes causaient, dans le sombre petit bureau de mademoiselle
Bon, meublé de cartonniers verts et de bibliothèques en bois brun, orné
de photographies qui représentaient des écoles, des orphelinats, des
groupes de médecins et d'infirmières en costume d'hôpital.
--Madame Platel m'a tout conté... La petite est accouchée, le mois
dernier, à Baudelocque: un gros garçon, très bien accueilli... Larmes,
grands sentiments: «Je l'élèverai... Je le nourrirai...» La dame
visiteuse, envoyée par le Comité, revient, tout émue: madame Platel
reste sceptique... Au bout de onze jours, la petite arrive à la Villa
Bleue avec son bébé. On la félicite; on lui donne quelque argent et on
lui cherche du travail... Voilà une fille sauvée!... Ah bien, oui! Le
monsieur qui avait disparu depuis neuf mois est revenu... et la pauvre
bête amoureuse est retournée à son vomissement.
--Et l'enfant?
--Le monsieur, un étudiant en pharmacie, n'aimait pas les gosses... Il
l'a dit en propres termes: «Je n'aime pas les gosses. Ça me dégoûterait
d'Hélène...» Hélène, c'est «madame Neuf». Et il a déclaré: «Je n'ai pas
le sou: ma famille me colle cent vingt francs par mois... Je ne peux
pas m'empêtrer d'une maîtresse et d'un enfant. L'Assistance publique
n'est pas faite pour les petits chiens... Au surplus, il ne s'agit
pas d'un abandon, mais d'un dépôt momentané... On le reprendra plus
tard, ce mioche!...» La mère pleurait. Alors, pour la consoler et la
convaincre, il lui a raconté l'histoire de Jean-Jacques Rousseau.
--Et elle a cédé!
--Elle a cédé. Une de ses anciennes compagnes de la Villa Bleue a
reçu ses confidences et averti madame Platel... Il était trop tard.
L'intéressante Hélène et son cher amant avaient imité Thérèse et
Jean-Jacques... Elle éprouvait bien quelques remords, mais elle
avouait: «J'aime trop mon ami. Je l'ai dans le sang. Je ne peux aimer
que lui... Il me dirait de faire un crime, je le ferais...»
Josanne, accoudée à la cheminée, un pied tendu vers le feu, répondit:
--Vous n'êtes pas découragée?
--De quoi?
--De ce métier de dupe que vous faites!... Relever la femme, éduquer
la femme, affranchir la femme! Vous croyez à l'avènement de la femme
consciente, fière de sa libre maternité, heureuse de n'être plus
l'idole ou la servante de l'homme? Vous croyez que grâce à vous, grâce
à nous, les «madame Neuf» deviendront plus rares?
--Je le crois.
--Alors il faudra supprimer l'amour, mademoiselle. Peut-être
affranchirez-vous la femme des entraves sociales, des préjugés qui
l'empêchent de gagner son pain... Mais vous ne l'affranchirez pas
d'elle-même... La femme qui a un «homme dans le sang» appartient
servilement à cet homme.
La porte du bureau s'ouvrit. Un groom appela:
--Madame Valentin!... Il y a quelqu'un qui vous demande...
--Dites que je ne suis pas arrivée, qu'on m'attende. Faites entrer dans
mon bureau... C'est insupportable d'être dérangée ainsi.
La porte se referma.
--Josanne! dit mademoiselle Bon, qu'avez-vous? Vous avez beaucoup
changé depuis un mois. Vous êtes amère et triste... et vous devenez
injuste!... Votre pessimisme m'étonne. Qu'y a-t-il donc?
--Mais rien... rien... J'ai des migraines, de la fatigue nerveuse...
Ah! ne parlons pas de moi. Cela m'ennuie...
Elle se détourna, regardant le feu qui mourait. Et, après un silence,
elle reprit:
--Je songe à toutes ces femmes que je vais voir, et que j'interroge
sur leur vie, leur caractère, leurs goûts; je songe à ces doctoresses,
à ces avocates, à ces professeurs, à ces artistes, dont le _Monde
féminin_ raconte les succès... C'est l'élite féminine, les
«affranchies», les «rebelles», comme dit monsieur Noël Delysle... Elles
s'insurgent contre les préjugés, contre la morale conventionnelle, et
elles recréent un idéal nouveau de l'honneur, de la vertu, du devoir
féminin. Ce sont des intelligences claires et des âmes nobles...
Elles ne ressemblent pas à madame Neuf... Et pourtant, dès qu'elles
se livrent un peu, en causant, de femme à femme, et que je devine le
secret de leur vie intérieure, je sens qu'elles ont gardé les vieux
instincts de la femme d'autrefois... L'homme les trouve devant lui,
concurrentes et rivales, dans les écoles, dans les hôpitaux, dans les
administrations; mais au foyer, dans l'alcôve, l'ordre antique se
rétablit... Avec tout son cœur, avec tous ses sens, la femme aspire à
la servitude amoureuse... Elle n'a pas le courage de la liberté; elle
n'a pas le sentiment de sa dignité; elle n'a que le désir et le regret
de l'amour. Que l'amant aimé marche sur elle, elle lui baisera les
pieds et dira: «Encore!...»
Mademoiselle Bon écoutait Josanne sans protester.
La jeune femme s'animait, presque agressive:
--Mariées, elles ne peuvent pas s'affranchir de l'époux; libres, elles
ne veulent pas s'affranchir de l'amant... Ce sont des serves, comme
étaient leurs mères, comme seront leurs filles...
--Ce sont des femmes! dit mademoiselle Bon, en souriant. Elles sont
nées à une époque de transition, et elles se révoltent contre une
morale et des lois dont elles subissent la contrainte. De toutes
parts, la société limite l'effet de leur rébellion. Elles n'accordent
pas toujours leurs actes avec leurs idées?--Ainsi les anarchistes font
leur service militaire et paient l'impôt.--Elles gardent l'instinct de
la servitude amoureuse?--N'oubliez pas que les siècles et les siècles
ont façonné leur sensibilité pour l'obéissance et le sacrifice.--Elles
aiment des gens indignes d'elles?... Mais les erreurs sentimentales
seront toujours possibles, en tout temps, malgré toutes les évolutions
de la morale. De même les progrès de l'hygiène et de la médecine
n'empêcheront pas les maladies... Ne raillez pas les femmes qui
ont brisé les vieilles chaînes, parce qu'elles traînent encore les
tronçons!... Vous-même, Josanne, ne faites-vous pas l'apprentissage de
la liberté?... Si vous vous sentez lâche, ne découragez pas les autres.
--Vous êtes sévère pour moi, mademoiselle Bon! Je vous ai fait de la
peine...
--Beaucoup... Vous étiez juste et généreuse, autrefois, et si brave!...
Qu'est-ce qui vous a troublée ainsi?
--Je ne sais... Un vague malaise physique... Et puis, l'histoire de
cette fille, cette «madame Neuf...»
--Il n'y a pas de quoi... Ma pauvre Josanne, la vie est dure pour vous,
je le sais... Vous avez des heures de doute, d'agacement...
--De défaillance... Ah! mademoiselle je vous admire.
--Bah!
--Je fais mieux: je vous aime...
--Ça, c'est gentil... Vous ne me trouvez pas trop ridicule?
--Ridicule! Vous qui avez tant de raison et tant d'indulgence, et cette
force d'espoir, et cet optimisme paisible!... Vous êtes une sœur de
charité laïque, oui, tout anticléricale que vous êtes...
Josanne se mit à rire:
--Vous auriez dû vous marier; je vous vois très bien, mariée et mère de
famille...
--J'aurais pu me marier, dit la vieille fille avec un petit air de
fierté. A vingt ans, je n'étais pas plus laide qu'une autre, et l'on
m'a demandée, oui; deux fois!
--Et vous avez refusé!... Pourquoi?
--Parce que j'avais un cœur très timide, craintif même, et
scrupuleux... et puis des idées à moi... et je voulais toujours les
mettre en pratique, mes idées!... J'appartenais au peuple, où les
honnêtes filles ne sont pas, forcément, des ingénues... Je savais
comment vivent les hommes avant leur mariage, et j'avais vu beaucoup de
femmes, séduites, lâchées, qui tombaient... je savais où... Alors je
m'étais promis d'épouser un jeune homme qui... que...
Une chaste rougeur couvrit la figure de mademoiselle Bon.
--... qui n'aurait jamais profité de la misère, de la faiblesse de
ces malheureuses, pour... vous comprenez!... un jeune homme pur comme
moi-même... Et je ne l'ai pas rencontré.
--Et vous n'avez pas aimé?
--D'amour? non... J'ai aimé mes parents, mes amis, mes idées, les
malheureux... J'ai aimé beaucoup de gens et beaucoup de choses... Et
j'ai gardé mon petit rêve intact, ni brisé, ni sali... Mais je n'en
parle jamais à personne et c'est bien la première fois...
Josanne embrassa mademoiselle Bon:
--Ah! mademoiselle, cela me fait du bien, de vous entendre...
--Et cela me fait plaisir, à moi, de vous réconforter.
La vieille fille tourna un bouton électrique, et, dans la vive lumière
blanche, elle observa le visage amaigri, les yeux cernés, la bouche
triste de Josanne. Une pensée naissait dans son esprit, qu'elle n'osait
formuler.
--Je suis sûre que vous mangez n'importe quoi, à n'importe quelle
heure, et que vous restez chez vous, à rêvasser... Je n'aime pas
cela... Votre petit garçon va bien?
--Très bien.
--Il faudra le reprendre.
--Oui... bientôt... Il aura cinq ans au mois d'avril... Je pourrai
l'envoyer à l'école... Il me faudra une domestique, au moins quelques
heures par jour... Cela coûte cher, et je dois de l'argent à ma tante
Miracle... Elle n'est pas riche, et elle m'a généreusement prêté une
assez grosse somme quand je me suis réinstallée à Paris. Alors je fais
des économies, j'attends...
--Tâchez de vous distraire... Venez aux réunions de la _Fraternité_.
Josanne n'était pas très enthousiaste de la _Fraternité féminine_,
petite association féministe, socialiste et révolutionnaire, où de
grosses dames moustachues et de maigres illuminées s'appelaient
héroïquement «citoyennes» et votaient des ordres du jour flétrissant le
parlement bourgeois.
Elle répondit:
--Je n'ai pas le temps... Je lis, j'essaie de m'instruire... et je
fais mes robes moi-même, vous savez... Plus tard, je louerai un piano.
Je me remettrai à la musique... Je n'étais pas une trop mauvaise
musicienne, autrefois... J'ai même donné des leçons.
En prononçant ces mots, elle revit le salon de madame Grancher, et les
gens qui dansaient, et Maurice, dans un coin, près d'elle. Il disait
tout haut: «Bonsoir, madame», et, tout bas: «Je vous aime...»
Maurice... Comme il avait troublé sa vie, depuis un mois, depuis le
fatal entretien qu'elle n'avait pas su rompre!... Elle était maintenant
dans l'angoisse perpétuelle de l'attente.
Il n'était pas venu: elle espérait qu'il ne viendrait pas. Sa curiosité
satisfaite, sa conscience rassurée, il s'était laissé reprendre au
charme de sa vie nouvelle... Près de sa jeune femme, il avait oublié la
maîtresse, l'enfant et le dangereux désir qui l'avait un soir, ramené
vers Josanne... C'était un garçon prudent.
Il ne viendrait pas.
Et s'il revenait, pourtant, que ferait Josanne?
Elle-même n'en savait rien. Il y avait en elle deux femmes: celle «d'en
haut», la fière, la vaillante, la «rebelle», qui voulait se libérer,
guérir et vivre dans sa chaste solitude,--et l'autre, l'inférieure,
l'asservie, qui conservait encore, dans son sang et dans ses nerfs, le
poison ancien, le besoin des larmes et des caresses, le goût morbide de
la souffrance d'amour...
Cependant le groom avait rouvert la porte:
--Madame Valentin!... C'est le monsieur qui attend... Il dit qu'il va
s'en aller, et il m'a donné sa carte pour madame.
Josanne prit le petit rectangle de carton.
--Ah!... Je viens... oui... Je viens tout de suite.
Mais elle ne bougeait pas. Des ombres et des rayons, tour à tour,
passaient dans ses prunelles profondes. La vieille fille, la voyant
émue, songeait:
«Qu'a-t-elle?...»
Josanne jeta un coup d'œil sur la glace, arrangea ses cheveux, tira sa
blouse dans sa ceinture, et, tout irrésolue:
--Regardez donc, dit-elle, ne suis-je pas fagotée aujourd'hui?... Cette
blouse me va mal... Et il me semble que j'ai un drôle d'air...
--Mais pas du tout... Vous êtes très bien... Quelle idée!
--Oh! ça m'est égal, vous savez, complètement égal...
Mademoiselle Bon sourit:
--Josanne, ma petite Josanne, je vous reconnais.