Josanne n'eut pas le courage d'aller chez Mariette. Elle rentra dans
son petit logement, ôta son chapeau, son manteau, sans même allumer la
lampe, et, couchée sur le divan, elle sanglota.
Elle souffrait et jouissait d'être seule, tendait les bras vers un
secours inconnu et aussitôt le repoussait. Ses larmes mouillaient ses
joues, son bras replié, les cheveux de sa tempe. Tout son corps était
rompu. Quand ses sanglots faisaient trêve, elle soupirait et gémissait
comme un enfant.
Au-dessus, au-dessous, les voisins dînaient: on entendait des rires,
des bruits d'assiettes. Le peintre du second faisait un vacarme
effroyable: il raclait une mandoline et imitait le toréador.
Un coup de sonnette réveilla Josanne. Elle alla ouvrir, à tâtons. La
concierge lui apportait un paquet:
--C'est arrivé à midi, madame...
La jeune femme alluma une bougie, examina le paquet, enveloppé de
papier blanc, lié de ficelle rouge, chargé de timbres étrangers.
--De Naples!
La ficelle coupée, le papier déchiré, elle vit une étroite et longue
boîte en sparterie, tressée et nouée de rubans, et, dans la boîte, cinq
ou six camélias d'un blanc très pur, enveloppés d'ouate. Il y avait
une carte, sous les fleurs: «Noël Delysle, _Albergo Reale, Posilipo_»,
envoyait à madame Josanne Valentin «ses vœux de bonne année et ses
hommages».
Elle prit les fleurs et, délicatement, les démaillota, une à une...
Leurs beaux pétales semblaient ciselés en pleine cire et l'on eût dit,
à les voir, en la perfection de leur blancheur, que leur pulpe mate,
épaisse et fine, ne se fanerait jamais.
Josanne versa de l'eau dans un tube de cristal, disposa les fleurs,
les porta sur la cheminée. Et ces actes, machinalement accomplis, la
divertirent de son chagrin.
Sa montre marquait neuf heures: elle chercha des biscuits dans le
buffet de la cuisine, mit une bouilloire sur la lampe à alcool; le thé
fut bientôt prêt. Elle mangea et but, assise sur le divan, sa tasse
posée sur un escabeau, à la lueur de la bougie. Ses cils étaient moites
encore. Une mèche, détachée de son chignon, tombait sur son épaule.
Le peintre, au-dessous, continuait son tintamarre.
La glace de la cheminée doublait les beaux camélias qui avaient fleuri
pour Josanne,--si loin de Josanne!--dans quelque jardin tout jaune
d'oranges mûres, au pays de Graziella.
«Ce sont mes étrennes... J'ai tout de même des étrennes!...»
Un involontaire sourire éclaira son visage encore en pleurs... Ainsi,
pour la troisième fois, à des heures de sa vie où elle sentait plus
cruellement la solitude et l'abandon, un réconfort lui venait de cet
inconnu, de ce Noël Delysle: le livre lu, sous l'Odéon... la lettre
reçue à Chartres... ces fleurs...
Elle regarda la carte, l'adresse, la formule banale et courtoise,--et
elle regretta que M. Delysle n'eût pas écrit... Deux fois, depuis
qu'elle était à Paris, elle avait reçu de Venise, de Rome, des lettres
courtes et jolies, qu'elle conservait.
«Je les mettrai dans la boîte en sparterie, pensa-t-elle, et toutes
celles qu'il m'écrira... s'il m'écrit encore... C'est gentil, cette
correspondance...»
Elle commença de se déshabiller. Toutes les cinq minutes, elle allait
admirer les camélias, et sur ces fleurs sans parfum, elle respirait
l'odeur lointaine, l'enchantement de l'Italie.
Assommée de fatigue, elle s'endormit, rêva que mademoiselle Bon
épousait M. Bonnafous et que «madame Neuf» s'était jetée dans la Seine
près du viaduc du Point-du-Jour...
Le lendemain, elle envoya un billet de remerciement à M. Delysle,
écrivit son article sur la Villa Bleue et tâcha de secouer sa
tristesse. Mais son âme demeurait ébranlée; elle ne se défendait plus
contre l'assaut des souvenirs. Elle éprouva toutes les rages, toutes
les jalousies, toutes les lâchetés, et ce furent des jours terribles.
Vainement elle crut se fortifier en allant à Chartres voir sa tante
et son fils. Claude n'était plus son Claude, à elle: c'était l'enfant
de Maurice. Josanne découvrait en lui des traits, des nuances de
physionomie qu'elle n'avait jamais remarqués et que son imagination
malade créait peut-être... Elle se rappelait cette «madame Neuf» à qui
la maternité ne suffisait pas. «Moi aussi, égoïstement, j'ai besoin
qu'on m'aime...» Claude, séparé d'elle, l'oubliait...
L'emmener?... Elle ne pouvait pas. L'argent lui manquait encore pour
payer une domestique, et l'enfant, trop petit, ne pouvait aller à
l'école ni rester seul au logis. A Chartres, il était heureux, il
prospérait, sous l'aile de mademoiselle Miracle. Josanne revint à
Paris, découragée, désespérée, et, pendant une semaine, l'obsession la
harcela: elle voyait partout l'ancien amant,--dans la rue, dans les
omnibus, chez Mariette...
Un soir, en quittant le _Monde féminin_, elle crut reconnaître Maurice,
qui la suivait. Elle l'apercevait par moments, et elle se disait:
«Je suis folle... Voilà que j'ai des hallucinations, maintenant!...»
Mais, dans la cour du Carrousel, elle le sentit si proche qu'elle se
prit à trembler toute et que ses genoux défaillaient. Il la joignit,
l'arrêta: c'était bien lui... Il suppliait:
--Josanne, il faut que je vous parle!... Josanne!...
--Non, allez-vous-en!
Des passants se retournèrent. Alors elle se remit à marcher, et Maurice
marcha près d'elle. Ils regardaient devant eux, n'osant pas confronter
leurs angoisses.
--Il faut que je vous parle... une minute seulement... Ne croyez
pas... que j'aie voulu... Enfin quoi que j'aie fait, je ne suis pas un
misérable...
--Je ne veux pas vous écouter. Je ne vous connais plus.
--Josanne, ce n'est pas possible... Il y a eu, entre nous, trop de
choses... Nous ne pouvons pas vivre comme cela, vous me méprisant, et
moi portant votre mépris... Depuis que je vous ai vue, dans le bateau,
je vous cherche, je rôde autour de votre journal: je vous écris des
lettres que je déchire... Croyez-moi, mon Dieu! croyez-moi!
Elle l'interrompit:
--Quoi? que voulez-vous?... Que pouvez-vous dire?
Il comprit qu'elle l'écouterait, et, cessant de supplier, il répliqua:
--Vous devez à vous-même de m'entendre... J'ai eu des torts envers
vous. Vous me détestez, soit!... Mais il ne faut pas que ma faute...
s'il y a faute!... déshonore à vos yeux tout le passé.
--Le passé!... De quoi est-il fait, ce passé?... De toutes mes
souffrances, de toutes mes humiliations... Ah! votre prudence, votre
manière de rejeter sur moi toutes les responsabilités!... Vous n'étiez
guère généreux, ni brave!... Notre passé!...
--Josanne, je le répète, j'ai eu des torts... mais je vous ai aimée...
--Aimée!...
Elle eut un retour de colère:
--Aimée! quelle dérision!... Et puis, que m'importe?... Tout ça, votre
amour, mon amour, notre passé, n'existe plus. Je ne vous ai pas
regretté. Je ne vous déteste même pas... Et ce n'est pas la maîtresse
qui crie en moi, contre vous, c'est la mère...
Elle se tut, car elle étouffait. Maurice voulut lui prendre le bras et
l'entraîner: elle se dégagea, hostile.
Ils traversèrent ainsi, Maurice suivant Josanne, le guichet du Louvre.
Sur le quai, le fracas des omnibus et des voitures les surprit. Le
vent soufflait du nord. L'air frigide et coupant avait le goût d'un
morceau de glace qui fondrait en touchant les lèvres. Josanne ramena sa
fourrure contre sa bouche. Elle frissonnait.
--Venez par ici, implora Maurice; je vous en prie...
Elle le regarda... Non, il ne mentait pas, à cette heure! C'était
son tour de prier et de s'humilier, et de souffrir... L'inquiétude
blêmissait ses joues, décolorait ses yeux bleus, enlaidissait presque
son visage, et cette légère disgrâce physique émut Josanne, au plus
tendre de son cœur. Naguère elle ne pouvait supporter le passage
d'une tristesse sur ce visage aimé. Et maintenant elle luttait contre
l'habitude ancienne devenue instinct,--l'habitude de dire le mot, de
faire le geste qui console.
Le long du Louvre, puis sur le trottoir que la terrasse des Tuileries
domine, droit devant eux, ils allaient. La découpure grise de la rive
gauche, avec ses toits, ses clochers, ses dômes, se violaçait peu à peu
contre le rouge cru du ciel hivernal. Des ombres de sépia marquaient
les arches des ponts, et l'eau argentée ou noire, et çà et là glacée de
rose, semblait immobile entre le lacis des arbres penchés.
Quand les premiers becs de gaz s'allumèrent, en guirlandes pâles, le
paysage parisien prit la force, la netteté, l'éclat imprévu de la
plus belle estampe japonaise. Mais ni Maurice ni Josanne ne voyaient
cette froide splendeur du crépuscule, qui touchait les yeux les moins
sensibles et donnait aux passants distraits un court saisissement de
plaisir.
--... Rappelez-vous... rue Rataud... ce matin où je vous parus injuste,
ingrat, féroce... Je vous avais dit que c'était horrible de vivre
séparé de vous, toujours... J'étais malheureux, et je vous savais
malheureuse... Que pouvais-je pour vous? Rien.
Josanne dit, lentement:
--Quand vous m'avez aimée, vous saviez que je n'étais pas libre, que je
ne pouvais pas, que je ne voulais pas me libérer... Et vous saviez très
bien que ce n'était ni par intérêt, ni par faiblesse, ni par crainte de
l'opinion, que je restais à mon foyer... Croyez-vous que je n'avais pas
rêvé une autre vie, que j'étais faite pour la trahison? Mais j'avais un
devoir envers mon mari malade et malheureux. J'acceptais ce devoir...
et je gardais pourtant un droit sur moi-même... Vous saviez tout
cela... Je ne suis pas une inconsciente. Je vous ai parlé tout net, au
début...
Il répondit:
--J'ai très bien compris. Mais, je vous le répète, je ne pouvais rien.
--Vous pouviez m'aimer, malgré tout, à travers tout, comme je vous
aimais, et me donner l'appui d'une fidèle tendresse, à défaut du
secours matériel. Vous pouviez tout... Mais il fallait pouvoir aimer,
d'abord... Et cela, vous ne le pouviez pas...
Il protesta:
--Je vous ai aimée, passionnément...
--Allons, si vous êtes sincère, à cette heure, épargnez-vous,
épargnez-moi cette vaine justification. Je ne vous reproche rien. Vous
avez des préjugés; vous êtes un peu lâche. La morale courante vous
justifie: la morale est pour vous, contre moi. Votre conscience vous
commandait de m'abandonner, avec notre enfant? C'est possible! Mais
pourquoi donc avez-vous des remords? Que faites-vous ici? Cela m'étonne.
Il ne répondit pas directement. Il répéta que des scrupules personnels
et le chagrin de sa pauvre mère l'avaient décidé à la rupture sans
qu'il cessât d'aimer Josanne. L'effroi de la solitude stérile l'avait
conduit au mariage, et, quand il avait appris la mort de Valentin, il
était déjà fiancé.
--Devais-je reprendre ma parole?... Oui, peut-être... Mais je
croyais... j'étais sûr que vous ne me pardonneriez pas ma défection...
que vous me détestiez... Et puis, cette jeune fille qui avait confiance
en moi, cette famille qui m'accueillait... J'ai été faible, je
l'avoue... Et cependant, je ne crois pas être un malhonnête homme...
Mais je comprends tout de même votre indignation... J'aurais dû vous
écrire... Vous auriez compris mes sentiments...
Il essayait d'être loyal, mais les mots disaient trop ou trop peu.
L'habitude de l'atermoiement, du détour gênait sa volonté réelle de
sincérité. Il cherchait malgré lui les phrases prudentes qui ne le
compromettaient pas. Et il souffrait de ne pas oser l'expression exacte
et véridique, de ne pas trouver l'accent qui convainc. Il essayait
d'expier sa faute en l'avouant,--et il se justifiait encore... Il
parlait de sa famille, de sa situation.
Et tout à coup:
--Des phrases, tout ce que je dis!... Des phrases qui n'expliquent
rien, qui vous irritent, qui me rendent ridicule ou odieux!... Je
voudrais parler selon mon cœur; je ne peux pas.
Josanne répondit:
--Maurice...
Sa voix était changée... Que Maurice fût humble devant elle, et, cette
fois, enfin, prêt à pleurer, c'était assez pour que sa rancune tombât.
--Maurice... laissez les phrases... Et si c'est mon pardon qu'il vous
faut pour vivre en paix, eh bien! je vous le donne...
Il demeura figé sur place. Quoi! si vite, si simplement, elle
pardonnait?
--Ah! chère Josanne, je vous reconnais là!... Si bonne, si
généreuse!... Je n'espérais plus...
Elle murmura:
--Je ne peux pas vous haïr... Je ne vous ai jamais haï, et, maintenant,
je n'ai pas le désir, je n'aurais pas la force de vous faire du mal...
Serai-je plus heureuse moi, si vous êtes malheureux?... Non... Vous
disiez vrai... Il y a entre nous trop de choses... Je vous ai trop
aimé... Cinq ans!... Ah! j'ai eu un grand, un très grand chagrin...
Mais le plus dur est passé... Je souffre moins... Je suis mieux...
Votre vie est faite... Je referai la mienne... Seulement... il ne faut
plus parler de tout ça... il faut vous en aller...
Elle se troublait visiblement... L'amour, réprimé d'abord par
l'orgueil, lui montait du cœur aux lèvres... Et Maurice, troublé
comme elle, contemplait Josanne avec ses yeux d'autrefois... Confondu,
plein de honte et de reconnaissance, il aurait voulu la tutoyer, se
rapprocher d'elle, un peu, si peu que ce fût...
Il n'osait.
Pourtant il tendit sa main, et Josanne tendit la sienne. Ils se
regardèrent, enfin... Lui n'avait pas changé, mais elle!... Comme elle
était pâlotte et maigrie! Et sur elle, et en elle, quel deuil!
Il se rappela des gestes d'elle, sa vivacité, sa langueur, son joli
rire, la flamme de sa bouche, la fraîcheur de son corps. Elle avait
été l'amante de sa jeunesse, la première et la seule femme qu'il eût
possédée dans l'amour. Et il la sentit presque sienne encore, liée à
lui par les souvenirs communs, par l'enfant commun... Et il désira,
violemment, que le lien secret ne pût se rompre, que Josanne ne pût
l'oublier tout à fait, même... même aux bras d'un autre...
Intolérable pensée! intolérable vision!... Une jalousie toute nouvelle
tenailla le cœur de Maurice. Il lâcha la main de Josanne. Il dit, comme
s'il avait eu le droit d'interroger:
--Comment vivez-vous? Qu'allez-vous faire?...
--Je suis seule... Je gagne ma vie... un peu mieux qu'autrefois...
--Seule? Mais... mais alors...
Il éprouvait une répugnance à parler de l'enfant,--lui qui attendait
un autre enfant, officiel et légitime, dont il avait, par avance, la
fierté.--Comment exprimer une tendresse paternelle qu'il ne ressentait
guère, et, d'autre part, comment ne pas parler de Claude?... Mais
il avait aimé Josanne, il l'aimait encore, et leur fils représentait
leur passé d'amour, l'espèce de droit que l'homme garde--ou croit
garder--sur la femme qu'il a rendue mère.
--Et Claude?... dit-il enfin.
--Vous vous rappelez son existence!
--Il y a une heure que je me contrains pour ne pas vous parler de lui,
répondit Maurice sans même s'apercevoir qu'il mentait. Je voulais que
la femme pardonnât, et maintenant la mère pardonnera peut-être...
--Claude est à Chartres, pour quelques mois encore. Il va bien.
--Vous le reprendrez avec vous? Il restera près de vous, toujours,
n'est-ce pas?
--Qu'est-ce que ça vous fait?
--Je pense que vous serez moins triste, quand il sera là... moins
seule... Ah! Josanne, il faudra l'aimer beaucoup.
--Vous n'allez pas m'apprendre comment je dois aimer mon fils!... Vous
auriez mauvaise grâce!...
--Pardon! dit-il, confus.
Ils revenaient de la Concorde vers le Louvre. Le crépuscule tombait.
Maurice songea qu'il était tard. Sa femme l'attendait. Il n'avait plus
rien à dire à Josanne,--rien qu'un souhait absurde, contraire à toutes
ses habitudes de prudence,--souhait qu'elle ne voudrait pas entendre,
et qu'elle n'exaucerait pas...
Il hésitait... Le souhait tremblait sur sa bouche, incertain, honteux,
comme un aveu d'amour coupable...
Maurice balbutia:
--Josanne... Je voudrais...
--Quoi?
--Il faut que je m'en aille, Josanne... C'est affreux de nous séparer
ainsi... J'ai tant de choses à vous dire!... Si vous saviez!...
Josanne, je voudrais être sûr que je vous reverrai... Je ne peux pas
croire que nous nous quittons pour toujours...
--Je suppose que vous ne me ferez pas de visite de noces! répliqua
Josanne en se durcissant contre l'émotion. Nous avons dit les choses
essentielles et définitives, ce soir... Et je n'ai aucune raison de
continuer cet entretien...
--Nous serions morts l'un pour l'autre?... Je ne vous reverrai pas...
je ne reverrai pas Claude, jamais!
--Vous l'avez bien voulu!... Et puis, comment?... pourquoi?... Non!...
non!...
Il surprit le tremblement de la voix, la crispation nerveuse de la main
serrant la fourrure sombre.
Il pensa: «Quelle folie je fais!...» Mais, devant cette Josanne qui se
dérobait, qui lui échappait, devant ce visage bouleversé tout à coup,
et qui était bien un visage de femme amoureuse et tentée, il retrouvait
la sensation de la conquête... Elle avait eu ce regard, ce geste,
cet air de souffrance, le soir lointain où, dans une rue déserte, en
revenant de chez madame Grancher, il lui avait dit:
«Je vous veux. Soyez toute à moi...»
Il n'imagina point qu'elle pût redevenir sa maîtresse, mais il voulut
garder une prise sur elle, la tenir, de loin, par les souvenirs
d'amour, par l'enfant, et qu'elle le sentît toujours présent dans sa
vie, et qu'il fût entre elle et les autres hommes, entre elle et
l'amant futur qui viendrait...
Enhardi par la solitude, il se rapprocha, et il répétait: «Josanne!...
ma chère Josanne!...» d'une voix triste, tendre, pénétrante, d'une
voix que Josanne reconnaissait, hélas! qui éveillait en elle les échos
profonds du désir, et qui s'insinuait, caressait, touchait son âme et
ses sens à la place vive et secrète...
Elle résistait, détournant la tête pour ne pas voir le visage aimé, les
yeux... Ah! ces yeux bleus de Maurice!...
--Je vous en conjure... Laissez-moi!... Allez-vous-en!...
--Josanne...
--Non!
--Josanne, au nom de l'amour ancien!... Nous fûmes heureux quelquefois,
Josanne!... Rappelle-toi!... Promets-moi que tu me laisseras revoir
Claude... C'est à Claude que je pense... Écoute!... Je ne te demande
rien que tu ne puisses m'accorder... Revoir Claude... pas chez toi...
dehors...
--Non!... non!...
--Tu ne peux pas me refuser ça, maintenant... Tu m'as pardonné...
Malgré ta douleur, et mes fautes, vois, nous sommes ensemble, je tiens
ta main, et tu vas pleurer... Josanne, qui fus ma Josanne, tu peux bien
me bannir de ta vie, tu ne me banniras pas de toi-même, et jamais je ne
t'oublierai, et jamais tu ne m'oublieras...
Il perdait la tête, il ne savait plus ce qu'il disait:
--L'amour ne peut pas, ne doit pas renaître entre nous, mais en te
revoyant, là, tout à l'heure...
--Maurice!
--Pas demain... dans longtemps... si une circonstance grave...
Suppose que l'enfant soit malade... en danger... Alors, promets-moi
de m'avertir... Cela n'arrivera jamais, sans doute, mais il faut
promettre. Il ne faut pas dire «Jamais!»
Éperdue, elle répondit:
--Eh bien! oui... dans ce cas... peut-être... dans ce cas seulement...
Mais ça n'arrivera pas! j'en suis sûre!
--Tu m'écrirais, tu me laisserais venir!... Et même, dans toute autre
circonstance où tu aurais besoin d'une aide, d'une amitié sûre. Il faut
croire à mon dévouement. Je voudrais réparer, racheter...
Elle cria presque:
--Oui, oui, mais laissez-moi! Vous ne voyez donc pas que vous me faites
du mal?... Oh! je veux m'en aller, me reposer, être seule. Si vous
m'avez aimée, je vous en supplie, laissez-moi!
Il fut effrayé de ce qu'il avait fait:
--Je vous obéis, ma chère Josanne. Excusez-moi. J'ai été si violemment
ému! Je n'aurais pas dû, peut-être...
Elle dit tout bas:
--Adieu!
Il répondit doucement:
--Au revoir!... J'ai votre promesse...
Et chacun suivit son chemin.