Noël Delysle, las d'attendre, considérait le petit bureau mal éclairé
par une seule lampe électrique. La fleur d'opale, épanouie et courbée
au bout de sa tige de bronze, rabattait une fixe lumière blanche sur le
blanc des papiers épars. Noël regarda le bouquet de violettes qui se
fanait, entre l'encrier et le pot à colle, la danseuse de Tanagra sur
la cheminée, les lithographies en couleur accrochées aux murs, la toque
et le boa de Mongolie pendus aux patères de cuivre.
Le groom avait dit:
--Madame Valentin va venir.
Elle ne venait pas. Noël, déçu, agacé, se leva pour partir. C'est alors
que Josanne ouvrit la porte et qu'ils se trouvèrent face à face. Il vit
qu'elle était assez grande, mince, tout en noir et très brune, avec un
teint pâle, des yeux et des dents qui brillaient. Elle vit qu'il était
jeune, brun, de haute taille, et qu'il la regardait d'un regard clair,
aigu, glacé, un regard qui entra en elle du premier coup.
Il dit:
--J'ai bien tardé, madame...
Il expliquait qu'il était à Paris depuis quinze jours et qu'il avait
prié Foucart de le présenter à madame Valentin. Mais Foucart était
parti pour Nice.
--Alors j'ai perdu patience: je me présente tout seul.
--Mais vous pouviez bien... tout de suite... car, enfin, nous nous
connaissons, et je pensais bien que... peut-être... un jour ou
l'autre...
Elle parlait vite, sans finir ses phrases, et cherchant les mots... Et
elle pensait:
«Comme il est jeune!»
Elle le voyait mieux. Il avait trente ans tout au plus, un fin visage
méridional, le nez droit, les cheveux bruns, coupés en brosse, la
moustache aux pointes rousses, quelque chose de militaire dans le port,
le geste, la voix. Il était maigre et robuste. Et elle ne sut pas,
dès l'abord, s'il était vraiment «sympathique», tant elle se sentait
nerveuse et rétractile sous le clair regard gris d'acier qui n'était
pas insolent, certes, pas même hardi, mais calme, direct et pénétrant
jusqu'à toucher l'âme.
Quand elle eut fini de répondre, debout, une main crispée sur le
dossier d'une chaise, l'autre main tourmentant la boucle de jais qui
scintillait à sa ceinture, Josanne demeurait tout interdite...
--Oui, répétait Noël, nous nous connaissons déjà, depuis longtemps...
--Depuis un an!
--Pardon! depuis le mois d'octobre: six mois.
--Il y a un an que j'ai lu _la Travailleuse_.
--Il y a six mois que j'ai lu votre article. N'importe! Six mois, c'est
beaucoup...
--Oui, beaucoup...
--Mais si j'étais resté à Paris, je pourrais vous connaître depuis un
an... Que de temps perdu! Je ne m'en consolerais pas, si l'avenir...
car... peut-être...
Il s'embarrassait dans des formules de regret courtois. Et, tout à
coup, il avoua:
--Madame, j'aime mieux vous le dire: je suis très intimidé...
--Mais, monsieur...
--Ça me paraissait tout simple de venir, de vous parler... Et voilà!
Je suis intimidé! Je suis gauche et ridicule... J'ai envie de vous
remercier, de m'excuser, de m'en aller... Une autre fois j'aurai plus
de chance et vous aurez une meilleure opinion de moi.
Josanne rit, d'un rire gai, qui lui fit un visage enfantin.
--Eh bien, monsieur, je vais vous rassurer: asseyez-vous d'abord...
là!... Moi aussi, je suis intimidée... horriblement... N'est-ce pas,
quand on se connaît sans se connaître...
--On se crée des images...
--Qui ne ressemblent pas à la réalité!...
--Pas du tout...
Il rit, comme elle, et ni l'un ni l'autre n'osa dire quelle image il
s'était faite «qui ne ressemblait pas à la réalité!»
Josanne s'assit à sa table, prit à pleines mains des papiers qu'elle
éparpilla. M. Delysle lui demanda si elle travaillait beaucoup, si elle
était contente. Et il ajouta:
--J'ai lu vos articles... Quelques-uns m'ont paru très jolis.
Comme il ne disait pas: «Ils sont tous jolis», elle le sentit sincère,
et fut très flattée de ce demi-compliment.
--Vous lisez donc le _Monde féminin_, monsieur?
--J'y suis abonné, madame!... depuis le mois d'octobre.
--Par curiosité?
--Et aussi par reconnaissance...
Elle sourit. La fleur opaline éclairait ses doigts délicats, ses
poignets blancs, la blouse de soie noire, la fine chaînette de jais...
La figure attentive de Josanne restait un peu au-dessus de la lampe,
dans la lumineuse pénombre, et ce qui attirait, ce qui fascinait
maintenant Noël Delysle, c'étaient les mains,--les deux mains pâles,
nerveuses, expressives, où brillait l'or mat d'un seul anneau.
--Ainsi, reprit-il, je sais tout ce que vous faites, où vous allez, qui
vous voyez... La veille de Noël, vous étiez à la «Crèche Alsacienne»,
le 1er janvier à la Villa Bleue... Vous avez écrit un petit article
très touchant, sur la Villa Bleue!... Le 3 février... Vous étiez de
méchante humeur, le 3 février!... Vous avez dit des malices, très
voilées, très polies à l'auteur d'un roman féministe...
--Parce qu'il représentait des féministes de fantaisie, des
exaltées!... C'était le pavé de l'ours, ce roman!
--Je sais encore...
--Quoi?
Ils s'animaient. Noël Delysle était plus à l'aise, et Josanne,
intriguée, amusée, retrouvait sa verve et sa grâce. Elle insista:
--Dites, monsieur, que savez-vous?
--Ce que Foucart m'a dit, l'autre jour: votre jeunesse, votre courage,
et la grande estime que tout le monde, ici, a pour vous.
--Monsieur Foucart est bienveillant... surtout depuis mon retour...
--Il ne vous exploite pas trop?
--J'ai un «fixe», pour tant d'articles chaque mois et deux heures de
présence quotidiennes. J'ai fait un peu de tout, naguère, dans la
maison, et je continue... Oh! je ne me plains pas.
Le téléphone retentit. Le groom réclama madame Valentin.
--Non, non! dit Josanne à Noël, ne vous levez pas; je reviens...
Elle sortit et rentra presque aussitôt.
--Il y a erreur: on demandait Flory.
--La blonde Flory?
--Vous la connaissez?... Vous connaissez donc tout le monde?
--Je l'ai vue, à un souper de centième, avec son ami... un peintre.
--Non, un banquier...
--De mon temps, c'était un peintre... Et il y avait un acteur... Flory
avait le cœur large. Est-ce qu'il y a beaucoup de femmes dans son
genre, au _Monde féminin_?
--Deux ou trois, les amies particulières de la patronne... Mais il y a
aussi de très honnêtes femmes... Madame Morin, qui fait du reportage,
comme moi,--du reportage sévère: elle va voir les généraux, les hommes
politiques et les diplomates... Madame Bure, la dessinatrice...
mademoiselle Bon, la rédactrice en chef de l'_Assistance féminine_,
notre supplément!...
--Je l'ai lu. Un peu... naïf, le supplément!...
--J'aime beaucoup mademoiselle Bon... Je fréquente peu ou pas mes
autres camarades...
--Et le petit Bersier, il est toujours là?
--Oui.
--Gentil. Un peu...
--Le contraire de naïf? Un peu roublard et très arriviste... mais
gentil!... Oh! monsieur, je vous en prie, ne regardez pas ma table
comme ça... Il y a trop de désordre! Je ne fais que passer, ici, je n'y
vis pas...
--Vous travaillez chez vous?
--Ici et chez moi...
--Vous ne faites pas un petit roman, en cachette?
--Mais non!
--Ni une pièce de théâtre?
--Non plus!
--C'est étonnant.
--Pourquoi?
--Parce que toutes les femmes en font. C'est la mode...
Josanne sentit l'imperceptible raillerie... Le féministe parlait des
œuvres féminines avec une aimable irrévérence!
Elle dit simplement:
--Si j'avais du talent, j'écrirais des livres: je dirais des choses
vraies, graves et tristes, qu'une femme seulement peut bien dire...
Hélas! je n'ai pas de talent... J'écris adroitement un article: j'ai
un peu de verve et d'esprit, du métier... Mais il me manque le don de
réaliser mes imaginations, la faculté créatrice... Je serais une bonne
conseillère, peut-être une bonne collaboratrice... Et c'est tout.
Il l'écoutait, surpris de sa modestie...
--Mais alors, madame, à quoi travaillez-vous?
--Je lis... Je relis... Vous pourriez voir, chez moi, sur ma table,
_la Travailleuse_. J'en ai tiré des tas d'articles. C'est une mine de
documents.
--Je serais très fier de voir, de mes yeux, ce bouquin rébarbatif sur
votre table.
Josanne comprit et se déroba:
--Oh! je suis à peine installée! Je ne reçois jamais personne...
Le jeune homme n'insista point.
--Il se fait tard, madame, et j'abuse... Mais je vous devais une
visite, et je vous l'ai faite très longue, par compensation... Et je ne
vous ai rien dit de ce que je voulais vous dire...
Il répéta:
--Rien... rien, vraiment...
Josanne pensait:
«Moi non plus, je n'ai rien dit, que des banalités... J'étais si
curieuse de connaître monsieur Delysle!... Il est venu. Il s'en va, et
je ne sais rien de lui...»
Ils étaient, tous deux, non pas déçus, mais déconcertés par ce premier
entretien qu'ils avaient, à l'avance, imaginé plus émouvant, plus
original, plus intime. Et Josanne sentait que Noël n'avait pas la
moindre envie de s'en aller... Mais elle n'osa pas le retenir.
--Vous me permettrez de revenir quelquefois?
--Très volontiers, monsieur. Vous me trouverez ici, tous les jours, de
cinq à sept.
Il était parti. Josanne, encore étourdie de cette visite imprévue,
songeait:
«Il aurait dû me prévenir... J'ai été niaise, peu aimable, peu
gracieuse... Il m'a interrogée tout le temps... Il n'est pas mal... Il
est même bien... Et ces yeux! Clairs et clairvoyants... de très beaux
yeux qui m'intimidaient... Oh! il ne doit pas être tendre! Il n'a
jamais pleuré, cet homme-là!...»