VIII

La retraite sonna, très loin; des tambours battirent, saluant le beau

jour d'octobre qui mourait.

Il mourait en pleine douceur. Il se fanait comme un jardin d'automne,

dans le parfum des feuilles mortes et du buis. Le ciel, au-dessus de

Chartres, restait clair, d'une froide lumière jaune; mais des nuages

ardoisés s'amassaient à l'horizon et déjà l'on sentait l'humide

fraîcheur qui monte de la rivière. La basse ville était noyée de

brouillard.

Il n'y avait plus personne dans les ruelles déclives des vieux

quartiers, personne devant le parvis de Notre-Dame. Les promeneurs, les

touristes étaient partis. Maintenant, la cathédrale était seule sur la

place où sa grande ombre ne peut s'allonger tout entière. Elle était

seule, muette et parée comme une reine gothique en oraison; derrière

elle, les charmilles de l'Évêché tendaient leur tapisserie somptueuse

aux ramages d'or usés par le vent. Et, devant elle, et autour d'elle,

les très anciennes maisons, basses et pointues, semblaient prosternées.

Une lampe s'alluma, au premier étage d'une petite bâtisse que précédait

un jardin clos de murs. La façade regardait le flanc gauche de la

cathédrale. Des lucarnes hérissaient le toit moussu qui se confondait

avec les toits compliqués d'une chapelle, d'un patronage et d'un

couvent. Le mur du jardin avait un réverbère à son angle et, sur sa

crête, des touffes d'un lierre luisant. Un judas grillé, une boîte aux

lettres, ornaient la porte cintrée, peinte en bleu.

La lampe, à travers les rideaux blancs, faisait un point lumineux et

Josanne l'aperçut de l'autre bout de la place. Chaque soir, en revenant

de l'Institution Chantoiseau, où elle donnait des leçons,--en revenant

du cimetière,--elle voyait cette petite lueur qui l'appelait, qui lui

disait:

«Tu n'es pas seule au monde...»

Elle était veuve depuis cinq mois... Dans les premiers jours de mai, la

maladie de Pierre Valentin avait pris un caractère nouveau, avec des

crises aiguës:--les douleurs révélatrices du cancer.--Et le malheureux,

conscient de son état, n'avait plus eu qu'un désir,--un obstiné, un

aveugle désir de moribond:--quitter Paris, revenir à Chartres, mourir

dans la maison de ses parents, près de la vieille tante qui l'avait

reçu à sa naissance, et qui avait adopté son enfance orpheline... Les

médecins, consultés par Josanne, répondaient: «Accordez-lui cette joie

suprême. Il vivra quelques mois encore, un an peut-être, mais nous

ne pouvons rien pour lui, que le soulager un peu...» Mademoiselle

Miracle, accourue à Paris, disait: «Il y aura chez moi le gîte et la

pâtée pour tous... Quittez le _Monde féminin_, ma chère Josanne! Soyez

toute à notre pauvre malade...» Et Josanne avait consenti...

Pierre était mort, dans ses bras. Il l'avait remerciée et bénie... Et

sitôt après les obsèques, elle s'était couchée, à son tour, épuisée,

anémiée, sombrant toute dans un chagrin muet et morne, où elle

n'éprouvait plus ni amour, ni mépris, ni colère, ni douleur,--rien que

l'étonnement de vivre...

A peine rétablie, elle apprenait, par le journal, le mariage de Maurice

avec mademoiselle Gaussin-Lamberthier, «nièce du grand ingénieur». De

tout ce qu'elle avait aimé, il ne lui restait que son petit Claude.

Elle ne se demandait plus, comme naguère, si elle avait droit au

bonheur. Elle ne cherchait plus le sens de son devoir et la règle

de sa vie... Son devoir était tout simple maintenant; sa vie toute

droite... Souffrante encore, elle achèverait de rétablir ses forces

chez mademoiselle Miracle. Des leçons, dans un pensionnat, dans les

familles, lui permettaient de payer son entretien... Après?... Josanne

comptait bien revenir à Paris, retrouver son emploi... Mais les Foucart

l'avaient remplacée!... Ils la reprendraient peut-être. Cette hypothèse

désolait mademoiselle Miracle: l'excellente vieille fille souhaitait

garder Josanne et le petit, longtemps, toujours...

--Pourquoi, disait-elle, ne pas vous fixer à Chartres, ouvrir une

petite école, élever votre enfant avec les enfants des autres? Je

suis honorablement connue dans la ville, et monsieur le curé de

Saint-Aignan, monsieur le chanoine Coulombs s'intéressent à notre

famille... Croyez-moi, ma petite Josanne: votre vie est ici, maintenant.

Cette pensée révoltait Josanne. Elle préférait la lutte, les risques,

la fièvre de Paris au doux enlizement provincial. Elle n'avait pas

la vocation d'institutrice, et tous les enfants, sauf le sien,

l'ennuyaient.

Mais, ce soir-là, ce morne soir, Josanne s'étonnait d'être presque

résignée, presque décidée à ce renoncement suprême. «Non pas

convaincue,--vaincue! pensait-elle. Le ressort de mon énergie est

brisé; je n'ai plus la volonté de vivre une vie personnelle. Je suis à

terre... Je ne me relèverai plus; je me traînerai. Et que ce soit ici

ou ailleurs, qu'importe?»

Tout à l'heure, pendant le repas du soir, elle annoncerait sa

résolution à mademoiselle Miracle.

«Paris... Que deviendrais-je à Paris?... Je n'ai plus d'amis: Pierre

les avait tous éloignés... Je n'ai pas d'argent. J'ai vendu mes pauvres

meubles. Comment subsister, en attendant un emploi? Ce serait la

misère, et la pire solitude... Non! je ne ferai pas cette folie; je

resterai...»

Elle regarda la place, autour d'elle. L'ombre grise du soir submergeait

les façades à pignons, les toits bleuâtres et bruns, les arbres roux.

Mais la cathédrale, énorme et légère, s'affinait, s'élançait, offrant

à Dieu ses flèches inégales qui retenaient à leurs pointes un dernier

reflet de jour. L'ombre pourtant les enveloppa, des porches aux

galeries, et l'_Angelus_, colombe de crépuscule, descendit de la tour

la plus haute, à travers toute cette ombre, lentement...

Alors, un par un, les réverbères piquèrent la nuit de points d'or.

Un facteur parut qui allait de porte en porte, tirant les sonnettes

rouillées, levant les marteaux. Et Josanne le rencontra, devant la

maison de mademoiselle Miracle.

--Donnez-moi le courrier, dit-elle.

--Il y a deux lettres et un journal.

Le journal, c'était la _Semaine religieuse_. L'une des deux lettres

avait été envoyée au _Monde féminin_, puis renvoyée à la nouvelle

adresse de Josanne. L'autre lettre était de Foucart.

Le facteur sonnait plus loin, au Patronage. Sous la clarté crue du

réverbère, Josanne lisait:

«Chère madame,

»En vous transmettant une lettre arrivée aujourd'hui, je vous

reproche, amicalement, de ne plus avoir donné de vos nouvelles au

_Monde féminin_. Que faites-vous encore à Chartres?... Si vous vous

ennuyez trop, envoyez-nous, de temps en temps, de petites chroniques

sur la vie de province.

»Je ne vous promets pas que tout passera; mais, dans votre intérêt,

ne vous laissez pas oublier.

»Signez, comme autrefois, «Josanne», tout court; cela fait bien.

»Mes respects,

»J. FOUCART.»

Josanne n'en croyait pas ses yeux... Elle avait quitté les Foucart un

peu brusquement, et ils avaient blâmé sa résolution... On se boudait.

Et Foucart, tout à coup, lui faisait des avances discrètes!...

Elle examina l'autre lettre, qui portait un timbre italien. L'écriture

de la suscription était haute, ferme, appuyée, et Josanne la voyait

pour la première fois. L'enveloppe déchirée, elle chercha la signature

et fit un «oh!» de surprise.

»C'est à Florence, madame, et tout à fait par hasard que j'ai

feuilleté, dans un salon d'hôtel, de vieux numéros du _Monde

féminin_. Je viens de lire le charmant petit article que vous avez

consacré à _la Travailleuse_.

»Ce gros livre, plein de chiffres et de statistiques, ne vous a pas

ennuyée, puisque vous l'avez lu, et compris, et spirituellement

présenté aux abonnés de votre _magazine_. Voilà un succès dont je ne

suis pas médiocrement fier. J'ai eu des lecteurs, quelquefois;--des

lectrices, jamais. Vous êtes la première, j'en suis sûr. Et si vous

n'êtes pas la dernière, mes contemporaines sauront, grâce à vous, que

j'existe et que je leur veux du bien...

»Si c'est être «féministe», comme vous l'affirmez, je suis donc

«féministe».--Je n'aime pas beaucoup ce mot; on l'a collé comme une

étiquette provocatrice, sur des choses et des personnes étrangement

diverses... Madame Foucart est «féministe», et chacun sait combien

elle est généreuse pour ses collaboratrices! Il était «féministe»

aussi et militant, ce romancier qui réclamait la liberté de l'amour

et qui battait sa femme parce qu'elle avait souri à un voisin... Il

redevenait homme avec tous les instincts et tous les préjugés de

l'homme.

»J'essaie d'être sans préjugés, madame Josanne, et j'ai, autant

et plus que vos féministes déclarés, un grand respect pour la

liberté des autres,--même quand ces «autres» sont des femmes. Je

leur reconnais exactement les mêmes droits que je revendique pour

moi-même, et, comme je ne suis ni docile, ni résigné, ni passif,

je m'intéresse à ces indépendantes, à ces «rebelles» qui sont mes

contemporaines.

»Voilà une franche explication qui vient bien tard. Vous ne la

publierez pas; elle est pour vous seule, madame «Josanne», qui sans

doute n'êtes point «Josanne». C'est un pseudonyme, ce nom mystérieux

et charmant? Que j'en ai de regrets!

»J'écris à Foucart,--un peu moins qu'un ami, un peu plus qu'un

camarade.--Je le prie de vous transmettre cette trop longue lettre

qui vous paraîtra peut-être bien ridicule, et je le félicite de vous

avoir pour collaboratrice. Ce Foucart ne connaît pas son bonheur!

»Respectueusement,

»NOEL DELYSLE.»

Josanne avait lu, d'un trait, les quatre petites pages. Elle les

relisait, ligne par ligne. Et la lettre lui semblait plus amusante et

plus jolie. Elle y sentait de la curiosité, sans impertinence, et un

espoir, une promesse de sympathie, sous l'ironie légère des mots.

Et cette sympathie d'un inconnu était bienfaisante pour Josanne, dès

le premier moment où elle s'exprimait. La lettre de Noël Delysle

expliquait la lettre de Foucart. Le directeur du _Monde féminin_

s'était dit:

«Tiens, tiens!... c'est vrai!... elle avait un gentil brin de plume, la

petite Valentin! Son article n'était pas bête du tout... Elle pourrait

peut-être nous envoyer des chroniques sur la province...»

«Les petites causes!... pensa Josanne. Ce monsieur Delysle, sans le

savoir, m'a rendu plus facile la démarche que je n'osais tenter. Il

faudra que je le remercie. Cette lettre est charmante, vraiment.»

Elle était flattée que M. Delysle se fût donné la peine de lui écrire,

à elle, l'obscure Josanne, autre chose que deux mots de politesse sur

une carte de visite. Et elle se rappelait les paroles de Foucart: «Un

grand garçon, brun comme un Arabe et froid comme un Anglais... Il a été

en mission au Canada...»

Un sourire involontaire passa sur ses lèvres. Elle considéra la lettre,

le dessin et la signature... Le papier avait une vague odeur de

cigarette... Elle imagina un homme encore jeune, brun, aux yeux très

sombres... Il se promenait, la cigarette aux doigts, dans un paysage

florentin, et il pensait:

«Cette «Josanne» a reçu ma lettre...»

Elle était «Josanne» tout court, pour cet inconnu qui ne savait rien

d'elle, qui n'était pas sûr de connaître son véritable nom...

Son imagination fantaisiste vagabonda...

Puis Josanne haussa les épaules:

«Il m'a oubliée, déjà, ce monsieur Delysle!... Que m'importe? Je ne le

verrai jamais...»

Mais tout de même, depuis un instant, il faisait moins noir autour

d'elle.

La Rebelle · 第 19 / 52 题