La retraite sonna, très loin; des tambours battirent, saluant le beau
jour d'octobre qui mourait.
Il mourait en pleine douceur. Il se fanait comme un jardin d'automne,
dans le parfum des feuilles mortes et du buis. Le ciel, au-dessus de
Chartres, restait clair, d'une froide lumière jaune; mais des nuages
ardoisés s'amassaient à l'horizon et déjà l'on sentait l'humide
fraîcheur qui monte de la rivière. La basse ville était noyée de
brouillard.
Il n'y avait plus personne dans les ruelles déclives des vieux
quartiers, personne devant le parvis de Notre-Dame. Les promeneurs, les
touristes étaient partis. Maintenant, la cathédrale était seule sur la
place où sa grande ombre ne peut s'allonger tout entière. Elle était
seule, muette et parée comme une reine gothique en oraison; derrière
elle, les charmilles de l'Évêché tendaient leur tapisserie somptueuse
aux ramages d'or usés par le vent. Et, devant elle, et autour d'elle,
les très anciennes maisons, basses et pointues, semblaient prosternées.
Une lampe s'alluma, au premier étage d'une petite bâtisse que précédait
un jardin clos de murs. La façade regardait le flanc gauche de la
cathédrale. Des lucarnes hérissaient le toit moussu qui se confondait
avec les toits compliqués d'une chapelle, d'un patronage et d'un
couvent. Le mur du jardin avait un réverbère à son angle et, sur sa
crête, des touffes d'un lierre luisant. Un judas grillé, une boîte aux
lettres, ornaient la porte cintrée, peinte en bleu.
La lampe, à travers les rideaux blancs, faisait un point lumineux et
Josanne l'aperçut de l'autre bout de la place. Chaque soir, en revenant
de l'Institution Chantoiseau, où elle donnait des leçons,--en revenant
du cimetière,--elle voyait cette petite lueur qui l'appelait, qui lui
disait:
«Tu n'es pas seule au monde...»
Elle était veuve depuis cinq mois... Dans les premiers jours de mai, la
maladie de Pierre Valentin avait pris un caractère nouveau, avec des
crises aiguës:--les douleurs révélatrices du cancer.--Et le malheureux,
conscient de son état, n'avait plus eu qu'un désir,--un obstiné, un
aveugle désir de moribond:--quitter Paris, revenir à Chartres, mourir
dans la maison de ses parents, près de la vieille tante qui l'avait
reçu à sa naissance, et qui avait adopté son enfance orpheline... Les
médecins, consultés par Josanne, répondaient: «Accordez-lui cette joie
suprême. Il vivra quelques mois encore, un an peut-être, mais nous
ne pouvons rien pour lui, que le soulager un peu...» Mademoiselle
Miracle, accourue à Paris, disait: «Il y aura chez moi le gîte et la
pâtée pour tous... Quittez le _Monde féminin_, ma chère Josanne! Soyez
toute à notre pauvre malade...» Et Josanne avait consenti...
Pierre était mort, dans ses bras. Il l'avait remerciée et bénie... Et
sitôt après les obsèques, elle s'était couchée, à son tour, épuisée,
anémiée, sombrant toute dans un chagrin muet et morne, où elle
n'éprouvait plus ni amour, ni mépris, ni colère, ni douleur,--rien que
l'étonnement de vivre...
A peine rétablie, elle apprenait, par le journal, le mariage de Maurice
avec mademoiselle Gaussin-Lamberthier, «nièce du grand ingénieur». De
tout ce qu'elle avait aimé, il ne lui restait que son petit Claude.
Elle ne se demandait plus, comme naguère, si elle avait droit au
bonheur. Elle ne cherchait plus le sens de son devoir et la règle
de sa vie... Son devoir était tout simple maintenant; sa vie toute
droite... Souffrante encore, elle achèverait de rétablir ses forces
chez mademoiselle Miracle. Des leçons, dans un pensionnat, dans les
familles, lui permettaient de payer son entretien... Après?... Josanne
comptait bien revenir à Paris, retrouver son emploi... Mais les Foucart
l'avaient remplacée!... Ils la reprendraient peut-être. Cette hypothèse
désolait mademoiselle Miracle: l'excellente vieille fille souhaitait
garder Josanne et le petit, longtemps, toujours...
--Pourquoi, disait-elle, ne pas vous fixer à Chartres, ouvrir une
petite école, élever votre enfant avec les enfants des autres? Je
suis honorablement connue dans la ville, et monsieur le curé de
Saint-Aignan, monsieur le chanoine Coulombs s'intéressent à notre
famille... Croyez-moi, ma petite Josanne: votre vie est ici, maintenant.
Cette pensée révoltait Josanne. Elle préférait la lutte, les risques,
la fièvre de Paris au doux enlizement provincial. Elle n'avait pas
la vocation d'institutrice, et tous les enfants, sauf le sien,
l'ennuyaient.
Mais, ce soir-là, ce morne soir, Josanne s'étonnait d'être presque
résignée, presque décidée à ce renoncement suprême. «Non pas
convaincue,--vaincue! pensait-elle. Le ressort de mon énergie est
brisé; je n'ai plus la volonté de vivre une vie personnelle. Je suis à
terre... Je ne me relèverai plus; je me traînerai. Et que ce soit ici
ou ailleurs, qu'importe?»
Tout à l'heure, pendant le repas du soir, elle annoncerait sa
résolution à mademoiselle Miracle.
«Paris... Que deviendrais-je à Paris?... Je n'ai plus d'amis: Pierre
les avait tous éloignés... Je n'ai pas d'argent. J'ai vendu mes pauvres
meubles. Comment subsister, en attendant un emploi? Ce serait la
misère, et la pire solitude... Non! je ne ferai pas cette folie; je
resterai...»
Elle regarda la place, autour d'elle. L'ombre grise du soir submergeait
les façades à pignons, les toits bleuâtres et bruns, les arbres roux.
Mais la cathédrale, énorme et légère, s'affinait, s'élançait, offrant
à Dieu ses flèches inégales qui retenaient à leurs pointes un dernier
reflet de jour. L'ombre pourtant les enveloppa, des porches aux
galeries, et l'_Angelus_, colombe de crépuscule, descendit de la tour
la plus haute, à travers toute cette ombre, lentement...
Alors, un par un, les réverbères piquèrent la nuit de points d'or.
Un facteur parut qui allait de porte en porte, tirant les sonnettes
rouillées, levant les marteaux. Et Josanne le rencontra, devant la
maison de mademoiselle Miracle.
--Donnez-moi le courrier, dit-elle.
--Il y a deux lettres et un journal.
Le journal, c'était la _Semaine religieuse_. L'une des deux lettres
avait été envoyée au _Monde féminin_, puis renvoyée à la nouvelle
adresse de Josanne. L'autre lettre était de Foucart.
Le facteur sonnait plus loin, au Patronage. Sous la clarté crue du
réverbère, Josanne lisait:
«Chère madame,
»En vous transmettant une lettre arrivée aujourd'hui, je vous
reproche, amicalement, de ne plus avoir donné de vos nouvelles au
_Monde féminin_. Que faites-vous encore à Chartres?... Si vous vous
ennuyez trop, envoyez-nous, de temps en temps, de petites chroniques
sur la vie de province.
»Je ne vous promets pas que tout passera; mais, dans votre intérêt,
ne vous laissez pas oublier.
»Signez, comme autrefois, «Josanne», tout court; cela fait bien.
»Mes respects,
»J. FOUCART.»
Josanne n'en croyait pas ses yeux... Elle avait quitté les Foucart un
peu brusquement, et ils avaient blâmé sa résolution... On se boudait.
Et Foucart, tout à coup, lui faisait des avances discrètes!...
Elle examina l'autre lettre, qui portait un timbre italien. L'écriture
de la suscription était haute, ferme, appuyée, et Josanne la voyait
pour la première fois. L'enveloppe déchirée, elle chercha la signature
et fit un «oh!» de surprise.
»C'est à Florence, madame, et tout à fait par hasard que j'ai
feuilleté, dans un salon d'hôtel, de vieux numéros du _Monde
féminin_. Je viens de lire le charmant petit article que vous avez
consacré à _la Travailleuse_.
»Ce gros livre, plein de chiffres et de statistiques, ne vous a pas
ennuyée, puisque vous l'avez lu, et compris, et spirituellement
présenté aux abonnés de votre _magazine_. Voilà un succès dont je ne
suis pas médiocrement fier. J'ai eu des lecteurs, quelquefois;--des
lectrices, jamais. Vous êtes la première, j'en suis sûr. Et si vous
n'êtes pas la dernière, mes contemporaines sauront, grâce à vous, que
j'existe et que je leur veux du bien...
»Si c'est être «féministe», comme vous l'affirmez, je suis donc
«féministe».--Je n'aime pas beaucoup ce mot; on l'a collé comme une
étiquette provocatrice, sur des choses et des personnes étrangement
diverses... Madame Foucart est «féministe», et chacun sait combien
elle est généreuse pour ses collaboratrices! Il était «féministe»
aussi et militant, ce romancier qui réclamait la liberté de l'amour
et qui battait sa femme parce qu'elle avait souri à un voisin... Il
redevenait homme avec tous les instincts et tous les préjugés de
l'homme.
»J'essaie d'être sans préjugés, madame Josanne, et j'ai, autant
et plus que vos féministes déclarés, un grand respect pour la
liberté des autres,--même quand ces «autres» sont des femmes. Je
leur reconnais exactement les mêmes droits que je revendique pour
moi-même, et, comme je ne suis ni docile, ni résigné, ni passif,
je m'intéresse à ces indépendantes, à ces «rebelles» qui sont mes
contemporaines.
»Voilà une franche explication qui vient bien tard. Vous ne la
publierez pas; elle est pour vous seule, madame «Josanne», qui sans
doute n'êtes point «Josanne». C'est un pseudonyme, ce nom mystérieux
et charmant? Que j'en ai de regrets!
»J'écris à Foucart,--un peu moins qu'un ami, un peu plus qu'un
camarade.--Je le prie de vous transmettre cette trop longue lettre
qui vous paraîtra peut-être bien ridicule, et je le félicite de vous
avoir pour collaboratrice. Ce Foucart ne connaît pas son bonheur!
»Respectueusement,
»NOEL DELYSLE.»
Josanne avait lu, d'un trait, les quatre petites pages. Elle les
relisait, ligne par ligne. Et la lettre lui semblait plus amusante et
plus jolie. Elle y sentait de la curiosité, sans impertinence, et un
espoir, une promesse de sympathie, sous l'ironie légère des mots.
Et cette sympathie d'un inconnu était bienfaisante pour Josanne, dès
le premier moment où elle s'exprimait. La lettre de Noël Delysle
expliquait la lettre de Foucart. Le directeur du _Monde féminin_
s'était dit:
«Tiens, tiens!... c'est vrai!... elle avait un gentil brin de plume, la
petite Valentin! Son article n'était pas bête du tout... Elle pourrait
peut-être nous envoyer des chroniques sur la province...»
«Les petites causes!... pensa Josanne. Ce monsieur Delysle, sans le
savoir, m'a rendu plus facile la démarche que je n'osais tenter. Il
faudra que je le remercie. Cette lettre est charmante, vraiment.»
Elle était flattée que M. Delysle se fût donné la peine de lui écrire,
à elle, l'obscure Josanne, autre chose que deux mots de politesse sur
une carte de visite. Et elle se rappelait les paroles de Foucart: «Un
grand garçon, brun comme un Arabe et froid comme un Anglais... Il a été
en mission au Canada...»
Un sourire involontaire passa sur ses lèvres. Elle considéra la lettre,
le dessin et la signature... Le papier avait une vague odeur de
cigarette... Elle imagina un homme encore jeune, brun, aux yeux très
sombres... Il se promenait, la cigarette aux doigts, dans un paysage
florentin, et il pensait:
«Cette «Josanne» a reçu ma lettre...»
Elle était «Josanne» tout court, pour cet inconnu qui ne savait rien
d'elle, qui n'était pas sûr de connaître son véritable nom...
Son imagination fantaisiste vagabonda...
Puis Josanne haussa les épaules:
«Il m'a oubliée, déjà, ce monsieur Delysle!... Que m'importe? Je ne le
verrai jamais...»
Mais tout de même, depuis un instant, il faisait moins noir autour
d'elle.