Elle a honte de sa robe, de ses gants raccommodés, de ce filet qu'elle
tient. Mais, tout de suite, d'instinct, elle sent que Maurice ne voit
rien d'elle, rien que son visage anxieux. Il est pâle. Il balbutie. La
concierge lui a dit que madame Valentin était partie pour faire son
marché... Depuis une heure, il rôde de la rue Amyot à la rue Lhomond...
Tout l'amour obstiné, tout le brave amour de Josanne frémit dans le cri
qu'elle jette:
--Tu as besoin de moi?
--Non... non... Je voulais seulement vous voir... vous expliquer.
--Qu'y a-t-il?... Des choses graves!
--Cela dépend.
--Mon Dieu!
Il la rassure:
--Voyons! calmez-vous!... Soyez raisonnable!...
Et, brusquement:
--Personne ne peut nous rencontrer? vous êtes sûre?... Il ne faut pas...
--Ah! qu'est-ce que ça fait?
--Je crains pour vous.
--Ça m'est bien égal qu'on me rencontre!... Maurice, je t'en prie,
dis-moi...
Côte à côte, ils remontent la rue Lhomond.
--Écoutez, ma chérie, il m'arrive un gros ennui... et même deux gros
ennuis... D'abord, je repars ce soir...
--Mais tu es arrivé?...
--Lundi dernier...
--Et je ne le savais pas! Oh! Maurice!
--J'ai eu mille choses à faire. A cause de ce pont, tu comprends? Il y
aura des expertises, des rapports, un tas d'histoires. Et ça finira par
un procès... Lamberthier repart avec moi. Il a décidé ça brusquement,
hier... Alors, je n'ai pas voulu m'en aller sans m'excuser, sans vous
dire adieu. Je n'osais pas vous écrire chez vous. Je ne pouvais pas
vous écrire au journal, puisque c'est dimanche. Je suis donc venu, à
tout hasard.
Josanne hoche la tête. Maurice est bien bon! Mais elle ne sait pas,
elle ne peut pas le remercier. Non, elle ne trouve pas les mots. Ses
mains sont froides. Son cœur bat, à grands coups qui lui font mal. Et
quelque chose--émotion?... pressentiment?--l'étrangle...
--Tu... vous... vous reviendrez bientôt?
--Je ne sais pas.
Ils marchent encore, en silence.
--Et l'autre ennui que vous avez?...
Maurice ne répond pas. Il réfléchit, cherche une phrase, une phrase
adroite, vague et décisive pourtant. Mais Josanne lui saisit le bras,
sans peur d'être vue, à quelques mètres de la rue Amyot.
--Parle! parle!... C'est abominable!... Tu vois bien que je meurs...
Un ouvrier qui passe, un concierge au seuil d'une porte, tournent la
tête. Maurice entraîne Josanne dans la rue Rataud, barrée par des
chaînes et toujours déserte, entre deux longs murs de jardins. Là, ils
seront seuls: elle pourra crier, s'évanouir... Mais elle ne criera pas;
elle ne s'évanouira pas. Il le sait. Dix fois, à des heures critiques,
il a éprouvé l'énergie de cette femme. Elle recevra le coup sans
broncher.
--Voilà. Pendant une absence, ma mère a trouvé tes lettres, toutes tes
lettres.
--Eh bien?...
--C'est une femme d'autrefois, ma mère, une femme très pieuse, un
peu rigoriste; elle a été élevée au couvent; elle s'est mariée en
province... Alors elle a pris les choses au tragique, tu comprends!
Elle m'a fait des reproches terribles, que je me suis faits à moi-même
cent fois. Et...
--Et...
--Pour elle, pour toi aussi, Josanne, il faut que je parte... pas pour
toujours peut-être, mais pour quelque temps, pour longtemps. Il faut...
Il n'ose achever. Josanne a compris. Elle ne crie pas, elle ne
s'évanouit pas; mais sa figure s'est décolorée tout d'un coup, et
creusée, et tirée. Ses yeux se dilatent, noircissent. Ses lèvres
s'ouvrent, comme si l'air lui manquait.
--C'était donc ça! c'était donc ça!...
Le lourd filet échappe à sa main tremblante. Elle se baisse pour le
ramasser, prévenant le geste de Maurice, et elle répète encore:
--C'était donc ça!...
--Ma pauvre Josanne...
Le sentiment de sa lâcheté gêne Maurice intolérablement. Un peu d'amour
encore émeut son cœur et sa chair, et cette attitude de bourreau lui
fait honte... Il voudrait persuader Josanne, la ranger au parti de ses
intérêts, et qu'elle-même l'excusât, au nom de la morale qu'il invoque,
morale conventionnelle, morale bourgeoise, incarnée fort exactement
dans la personne de madame Nattier.
Mais la persuader, comment?... Il n'a jamais eu aucune influence
sur elle. Jamais il n'a su lui imposer ses idées, ses goûts, ses
opinions, ses préjugés... Et il voudrait qu'elle dît, maintenant: «Tu
as raison...», lorsque tout en elle proteste contre la veulerie de
l'homme, son hypocrisie, son injustice...
Il essaie pourtant:
--Je vous le dis, ma chérie, en conscience: cela peut-il durer?...
N'êtes-vous pas triste, lasse, honteuse quelquefois, de ce rôle que
nous jouons?... Ah! si vous étiez libre, je vous aurais prise avec moi,
aimée, adorée... Mais vous n'êtes pas libre... Vous avez des devoirs,
un mari que vous soignez avec un dévouement admirable, et que vous ne
pouvez pas, que vous ne voulez pas quitter...
--Qu'en savez-vous? dit-elle âprement. Vous ne me l'avez jamais
demandé...
--Josanne, vous n'auriez pas consenti...
--Non. Mais vous deviez peut-être me le demander, puisque le mensonge
vous pesait tant!... Oui, avant de bouleverser notre vie, vous auriez
pu chercher, avec moi, le moyen de concilier vos scrupules et notre
amour... les devoirs que vous a donnés notre amour... Mais vous vous
êtes décidé, seul, brusquement...
--Si je vous avais revue, avant de me décider, Josanne, j'aurais été,
comme toujours, faible... oui, faible et amoureux... Je me suis défié
de moi-même... et, maintenant, j'ai pris mes précautions contre mon
cœur... J'ai promis à ma mère...
--Ah! vous avez promis... Soit!... nous rentrons dans l'ordre... Votre
conscience délicate se rassure... Je ne peux pas quitter mon mari... Je
ne veux pas le quitter... Quelle chance pour vous!... Si j'étais moins
dévouée à ce malade, vous auriez une maîtresse et un enfant sur les
bras! Et votre maman ne serait pas contente!... Mais mon «dévouement
admirable» simplifie tout...
--Josanne...
--Oui, vous avez raison, et votre mère aussi a raison... Je ne peux pas
quitter mon mari, et vous me renvoyez à son chevet, d'un beau geste!
--Ainsi, vous accepteriez de vivre, toujours, dans le mensonge, dans
les transes, dans les drames!... Moi, je ne peux plus... Je veux les
conditions normales de la vie qui me permettront de travailler, de
préparer l'avenir... Je vous parais odieux, vil et terre à terre...
Réfléchissez: vous-même, délivrée de ce tourment perpétuel, de cette
hantise de l'amour, vous serez plus paisible et plus forte... Je vous
ai donné si peu de bonheur que vos regrets passeront bien vite...
--Plus vite que vous ne croyez!... Mais épargnez-moi vos exhortations,
je vous prie... Je saurai fort bien...
Elle fait bonne contenance, et ne baisse pas les yeux... Mais, soudain,
son ironie se brise dans un sanglot:
--Voilà... oui... c'est fini... Je m'y attendais... Mais je ne pensais
pas que ce serait pour aujourd'hui... C'est fini!... Je vous ai aimé,
je me suis donnée à vous, sans calculer, sans raisonner sur le bien et
sur le mal, de tout mon cœur, et pour toujours... Et puis... j'ai eu
ce petit enfant... Rappelez-vous! comme vous aviez peur!... Et moi, je
ne voyais pas le danger, ni la honte... Je ne voyais que ça: un enfant
de vous!... Ah! j'ai tout supporté, tout, ce que vous savez et ce que
vous ne savez pas, les pires tortures de la chair et de l'âme, parce
que je me disais: «Je l'aimerai tant! Il me pardonnera de n'être que sa
maîtresse... Il voudra m'aider, me consoler... Et, même séparée de lui,
je ne serai plus seule...» Voilà ce que je me disais... Et maintenant...
--Josanne!
Il a un élan vers elle, aussitôt réprimé. Et, frappant le pavé de sa
canne, il jure entre ses dents:
--C'est horrible, tout ça... J'ai passé une nuit atroce... J'ai cru
que je n'aurais pas le courage de venir... Tout ce que tu me dis, je
me le suis dit à moi-même... Je n'ai rien, rien à te reprocher...
Je t'estime, au fond, plus que tu ne penses, et je t'aime plus que
tu ne crois... Et ce n'est pas ta faute si nous n'avons pas eu de
bonheur... Je n'ai mis, dans ta vie, que le désordre, l'angoisse et la
souffrance... Peut-être ne suis-je qu'un lâche!... Mais je sens que ma
mère a raison: je ne suis pas fait pour cette existence; je ne peux
plus...
Josanne comprend que la décision de Maurice est réfléchie, solide,
inébranlable. Discuter, gémir, à quoi bon?
Elle dit seulement:
--Notre fils?
Maurice détourne les yeux. L'émotion le prend à la gorge; ses nerfs
vont le trahir... Il faut que cette scène finisse. Et pourtant il n'ose
pas s'en aller. Il voudrait dire une parole d'adieu, presque tendre,
qui rassurât sa conscience et qui ne l'engageât pas. Mais que dire à
cette femme blême, chancelante, et si pitoyable dans sa robe usée,
avec ce fardeau vulgaire qu'elle porte: le repas du ménage, la vie
du ménage, le boulet du ménage!... Comme tout cela est misérable, et
tragique, et navrant!
Ils restent, un instant, muets, regardant l'herbe qui verdit les
pavés... Un vent tiède agite des branches fleuries, par-dessus le
mur de l'École normale... Une cloche sonne à la Congrégation du
Saint-Esprit.
Des souvenirs se lèvent des arbres, des pierres, au rythme de la
cloche... Là, dans cette même rue, un soir d'hiver, sous la pluie,
Josanne et Maurice s'arrêtèrent pour unir leurs bouches. Le reflet
des réverbères tremblait dans les flaques. Une cloche tintait... Et
d'autres souvenirs, épars, surgissent: la villa de Bellevue... un matin
de neige, au Bois... la petite chambre avec ses rideaux de reps bleu
et sa pendule de bronze,--cinq ans d'un triste amour qui meurt!...
Et soudain Josanne murmure:
--Qu'est-ce que je vais devenir?
Il ne répond pas. Il a cette pudeur de ne pas répondre des phrases
vaines... Ce qu'elle deviendra? il le sait: elle soignera son mari;
elle écrira des articles de mode; elle vivra une vie pauvre et
chétive...
Il accepte qu'elle vive cette vie... La femme est faite pour le
dévouement...
Et c'est fini. Josanne s'en va. Elle n'interroge plus, elle ne
regarde plus Maurice; elle s'en va lentement, la tête haute, le buste
raidi,--avec son lourd filet dans sa main droite.