--Ma tante?
--Eh bien?
--Bonnes nouvelles!
La chambre était froide et blanche, une de ces chambres qu'on voit
seulement en province chez les vieilles filles pieuses et dans les
presbytères campagnards. Le papier gris pâle, à fleurs, se décolore
sur les murailles; les fenêtres ont des rideaux de mousseline empesée;
un édredon colossal bombe la courtepointe du lit. Doucement, la
pendule d'albâtre agite entre ses colonnettes la petite abeille d'or
du balancier. On sent que ni le soleil ni l'amour n'ont jamais pénétré
dans ces chambres.
Josanne, en passant le seuil, parut changer l'atmosphère autour d'elle.
Débarrassée de son chapeau, de son manteau, elle semblait plus grande,
plus mince, et son deuil la rajeunissait.
Mademoiselle Miracle, assise au coin du feu, posa son tricot, enleva
ses lunettes, ce qui était chez elle un grand signe d'inquiétude. Elle
était comme la chambre, blanche et surannée avec douceur. Douce était
sa figure aux fines rides; douce, sa voix égale, un peu basse; doux,
les gestes de ses douces mains. Sa robe noire moulait une taille encore
svelte et parfaitement droite; ses cheveux de soie et d'argent, coiffés
à la mode du second Empire, lui faisaient une belle couronne de nattes
brillantes. Jamais demoiselle âgée et pieuse ne ressembla moins que
celle-ci à la traditionnelle vieille fille, aigrie par le célibat,
desséchée par la dévotion. Mademoiselle Miracle n'avait pas d'autre
manie que la manie pharmaceutique: elle composait des tisanes dont elle
tirait vanité; elle recueillait les recettes de médicaments mystérieux,
«remèdes de bonnes femmes», et elle avait pour les médecins la haine
secrète qu'ont les amateurs pour les professionnels...
Elle dit:
--Josanne, ma petite...
Elle était inquiète. Ces nouvelles qu'annonçait Josanne, elle les
pressentait vaguement.
--J'ai reçu une lettre de Foucart, oui, ma tante... Il me demande des
articles... sur la vie de province!... Je vais décrire monsieur le
chanoine et les dames Chantoiseau!... Où est Claude?
Josanne souriait. Mademoiselle Miracle soupira:
--Claude?... Il est en pénitence, sous la table... Il a baigné le chat
dans le pot à eau... Ce gamin-là ne sait qu'inventer... Ah! il ne
ressemble pas à son pauvre père!
La jeune femme ressentit un petit choc. Elle rougit.
--Claude!...
Soulevant le tapis qui retombait autour de la table ronde, elle répéta:
--Claude!
Et elle attrapa l'enfant roulé en boule, les poings dans les yeux, les
cheveux sur le nez. Il commençait de pleurer, mais un mot de sa mère
arrêta le déluge:
--Demande pardon à la tante!
Claude murmura:
--Pardon, tante...
Et il ajouta:
--Pardon au chat...
Mademoiselle Miracle s'attendrit:
--Voyez, Josanne, comme il a bon cœur!...
Elle prit l'enfant sur ses genoux, pendant que Josanne préparait le
potage au lait et l'œuf à la coque qui composaient le souper de Claude.
Le petit ne voulait plus la quitter. Il n'avait pas faim; il n'aimait
pas l'œuf; il exigeait deux morceaux de sucre dans sa tasse. Josanne
intervint. Elle fit manger Claude, malgré ses protestations, puis elle
le déshabilla, le coucha dans la chambre voisine. Il s'endormit.
--C'est un enfant difficile, mais il n'est pas méchant, et il vous
aime, dit-elle en revenant, comme pour excuser son fils.
Elle savait que mademoiselle Miracle l'adorait; mais elle savait aussi
que le pauvre Claude était un intrus dans la maison, un neveu de
contrebande, et elle souffrait parfois de l'imposer.
--C'est un enfant très nerveux, répondit la tante, et il faut
surveiller son régime. Le moindre changement à ses habitudes lui fait
du mal... Ces enfants de Paris...
--Mais, ma tante, Claude est vigoureux!
--En apparence... comme son père!
Josanne se tut.
--La nourriture est si mauvaise à Paris! continua mademoiselle Miracle.
C'est la ruine de l'estomac... Notre pauvre Pierre avait raison:
les marchands vous empoisonnent... Élever un enfant à Paris, c'est
abréger ses jours. Ici, les œufs sont frais, et le lait arrive pur de
la campagne... Madame Chantoiseau me disait hier encore: «Votre petit
neveu pousse à vue d'œil, et votre nièce a bien meilleure mine...»
Josanne comprit l'allusion discrète, le conseil timide: mademoiselle
Miracle tâchait de les retenir, elle et l'enfant.
--Si nous dînions, ma tante? dit-elle. Je crois que monsieur le
chanoine doit venir...
Les deux femmes dînèrent, et, vers huit heures et demie, monsieur le
chanoine Coulombs arriva.
C'était un brave prêtre, qui avait exactement l'âge de mademoiselle
Miracle. Faible de complexion et de caractère, il avait adopté les
goûts, les idées, les manies, jusqu'aux locutions de l'amie qu'il
voyait tous les jours depuis trente ans. On disait même qu'il avait
fini par lui ressembler et qu'il était plus vieille fille qu'elle.
Le soin de sa fragile santé, le jardinage et l'archéologie occupaient
sa vie innocente. Sa conversation était toute pleine de recettes et
d'anecdotes. Fort dévot à Notre-Dame du Pilier, il parlait des druides,
premiers adorateurs de la Vierge noire, comme s'il les avait connus et
fréquentés, dans une familiarité tout ecclésiastique.
Il s'assit, à sa place accoutumée, en face de mademoiselle Miracle,
et il conta le malheur survenu à sa gouvernante,--une honnête veuve
quinquagénaire dont la fille, demoiselle encore, avait promesse
d'enfant.
--Une fille de trente ans, que tout le monde croyait vertueuse!...
Elle allait en journée chez des officiers, et c'est l'ordonnance
du capitaine Lefaurel, un Parisien, qui... La mère n'avait pas de
méfiance!... Rosa n'était plus une jeunesse... On doit être sage, à
trente ans!
--C'est un âge dangereux, dit mademoiselle Miracle, qui n'était pas
prude. Je n'ai jamais fait de folies, Dieu merci! mais, si j'en avais
dû faire, c'eût été à trente ans, plutôt qu'à vingt...
--Vous, ma tante! dit Josanne étonnée.
--Il y a folies et folies, et je n'aurais pas... Mais, à trente ans,
j'ai eu, sans savoir pourquoi, une espèce de velléité de mariage... On
m'avait parlé d'un prétendant... Vous l'avez connu, mon prétendant,
vous, monsieur le chanoine!... C'était un zouave pontifical... un bel
homme qui avait une jambe de bois... Oh! la jambe de bois ne me faisait
pas peur, car ce qui me plaisait dans le mariage, ce n'était pas le
mari... et surtout ce mari-là!... Mais j'aurais voulu...
--Quoi donc, ma tante?
--J'aurais voulu avoir un petit enfant... J'avais Pierre, ton mari,
et je l'aimais bien, mais j'aurais voulu avoir un autre enfant... que
j'aurais fait moi-même... Je n'ai pas honte d'avouer ça... Au moment
décisif, le «oui» m'est resté dans le gosier: j'ai été lâche. Car,
après tout, le zouave n'était plus jeune; Dieu pouvait me refuser des
enfants et me conserver le mari... Il vit encore!... Et je ne regrette
rien, puisque Claude m'a faite grand'mère...
--Ah! dit Josanne, en baisant la main de la vieille fille, quelle mère
délicieuse vous auriez été!...
--J'ai eu mon heure de sottise, reprit mademoiselle Miracle en riant.
Cela m'a rendue indulgente aux folies des autres. J'ai grand'pitié des
filles de trente ans qu'assiège le «démon de midi», comme dit le curé
de ma paroisse...
--Il ne faut pas juger autrui! dit le chanoine Coulombs.
--Que celui qui est sans péché jette la première pierre aux
pécheresses!... Monsieur le chanoine, il faut aider Rosa. Le militaire
veut-il réparer sa faute?... Oui... Eh bien! de quoi se plaint-on?
Un peu plus tôt, un peu plus tard, le sacrement est toujours le
sacrement... Le bon Dieu ne regardera pas aux dates, quand on lui
offrira un chrétien de plus.
--Vous parlez d'or, dit le chanoine. J'irai voir le capitaine Lefaurel,
pour hâter le mariage.
--Et que Rosa songe à sa santé!
--Elle n'est pas forte...
--Ah! la santé...
--C'est le premier de tous les biens, après la vertu...
--Dieu me l'a refusé...
--Et à moi...
--Dame! à nos âges...
Ils parlèrent de leurs maladies, de l'hiver précoce qu'ils
redoutaient; puis ils vantèrent des drogues, citèrent des cures
merveilleuses et déplorèrent l'ignorance des médecins. En contant
les maux de son corps, chacun s'attendrissait sur soi-même, taxait
l'autre d'exagération, et prenait pour l'écouter un air d'indifférence
complaisante...
La lampe, sous son globe d'albâtre translucide, épandait une lueur
paisible. Le reflet du feu tremblait sur les lithographies des murs,
et, dans le coin de la cheminée, une bouilloire d'étain se mit à
chanter tout bas, sur la cendre chaude...
Les deux vieillards causaient, face à face, dans leurs fauteuils
pareils. Josanne regardait la robe noire et la soutane noire, les têtes
vénérables aux cheveux de soie et d'argent. Elle pensait:
«Ils se ressemblent, c'est vrai! Tous deux bons, simples et purs,
occupés de petites choses, contents de petits plaisirs...»
Et elle regardait les choses, autour d'eux, ce cadre de province qui
leur seyait si bien!... Malgré sa bonne volonté, comme elle était
étrangère dans cette blanche maison, entre ces vieilles gens qu'elle
aimait et qui ignoraient tout d'elle!...
Le chanoine expliquait:
--Vous mettez une pincée de bourrache et puis l'eucalyptus... Si vous
mettiez l'eucalyptus d'abord, et, après, la bourrache, l'infusion
n'aurait pas le même goût. C'est la sœur Saint-Florent qui me l'a dit:
«La bourrache en second, monsieur le chanoine... C'est très important.»
Accoudée au guéridon, Josanne feuilleta un album de photographies. Des
figures inconnues défilaient, des parents de Pierre qui étaient tous
morts: dames en crinoline, parées de longues boucles, qui glissent de
leur chignon sur leur épaule, messieurs à barbiches, petites filles
dont la jupe bouffante découvre le bord tuyauté d'un pantalon blanc;
petits garçons en vestes de velours appuyés sur des tables trop
sculptées, officiers d'Afrique au grand képi,--et monseigneur le comte
de Chambord, et le saint père Pie IX, et monsieur Thiers, «libérateur
du territoire...» Ces visages effacés avaient quelque chose de si
lointain, de si triste!... Et la photographie de Pierre, parmi les
autres, était comme une tombe neuve dans un cimetière...
La jeune femme se rappela les mois de souffrance qui avaient précédé
la mort de son mari. Elle l'avait soigné, soutenu, consolé jusqu'à
la minute suprême. Par sa présence fidèle et tendre, elle lui avait
adouci le cruel passage. Non, Josanne ne se mentait pas à elle-même en
disant qu'elle eût donné sa vie pour sauver Pierre. Sa douleur n'était
pas hypocrite,--cette douleur qui avait absorbé, anéanti l'autre
chagrin.--L'ombre de Pierre, évoquée dans ses rêves, n'était pas un
fantôme irrité. Pourtant, il y avait des heures où le souvenir de
Maurice faisait mal à Josanne. Elle prévoyait qu'un temps viendrait,
peut-être, où les souvenirs réveillés mordraient son cœur et sa
chair... Son indifférence actuelle était une léthargie passagère, et
non pas la guérison.
Sa pensée erra... Elle se représenta Maurice marié, vivant avec une
autre femme, dans une maison où elle, Josanne, n'entrerait jamais;
Maurice tenant sur ses genoux un enfant qui était le frère de Claude...
Ces images demeuraient artificielles, irréelles. Josanne n'en souffrait
pas. Elle les créait par un effort volontaire, comme on tâche parfois
d'imaginer les pays inconnus, les siècles passés, les temps à venir, la
mort... Et cette impuissance à sentir la rassurait...
X
«Monsieur,
»Votre lettre, si gracieuse et si encourageante, m'est parvenue hier
seulement, à Chartres, chez une vieille parente dont l'hospitalité m'a
été douce après un deuil cruel.
»Il y a six mois que j'ai quitté Paris et rompu toutes attaches avec
le _Monde féminin_. Est-ce bien moi qui ai fait cet article sur _la
Travailleuse_?... Je n'en suis plus très certaine... Tant et tant de
choses m'ont fait oublier ma vie d'autrefois, la besogne maussade
que M. Foucart m'imposait, les bonnes chances trop rares qui me
permettaient d'écrire, dans un petit coin du journal, mon humble
pensée!...
»Que cette pensée--exprimée naïvement--ait rencontré la vôtre, j'en
suis très flattée, et d'autant plus flattée que je ne suis pas une
femme de lettres. Mon article était, presque, un début... Je sentais,
en l'écrivant, mon inexpérience. Mais, si les maladresses de la forme
gênaient l'expression du sentiment, le sentiment était sincère, et
j'ose dire qu'il pouvait vous intéresser, parce qu'il n'était pas
personnel: j'ai dit ce que beaucoup de femmes pensent--ou ce qu'elles
penseraient, si elles étaient, toutes, des travailleuses.--Et que
vous vous déclariez féministe ou non, il n'importe, puisque vous
l'êtes, de fait... Cela devrait suffire à vous attirer des lectrices.
Mais ne vous étonnez pas si je souhaite que vous ayez surtout des
lecteurs! Puissiez-vous les rendre plus justes--je ne dis pas plus
indulgents--pour la femme.
»Hier matin, j'étais bien loin du féminisme, et je vous avouerai que la
«rebelle», inclinait à la résignation. Oui, je me décidais presque à ne
plus quitter Chartres, à ouvrir une petite école, bien que le métier
d'institutrice ne me plût qu'à moitié. Mais j'ai reçu, en même temps
que la vôtre, une lettre de M. Foucart. Dois-je attribuer au hasard ou
à votre intervention la bienveillance imprévue de mon ancien directeur?
»Je n'hésite pas... Je connais M. Foucart. Il est sensible aux
jugements d'autrui, et sans doute il pense, à cette heure, tout le bien
qu'on lui a dit de moi.
»Il me semble, monsieur, que je ne dois pas vous laisser ignorer ces
choses, et ce serait fort mal à moi de ne pas vous remercier.
»JOSANNE VALENTIN.»
«Je connais Chartres, madame... Je connais la place où vous demeurez...
Quand j'ai lu votre lettre, tout à l'heure, dans la rue, appuyé contre
la grille du Baptistère, j'ai vu, tout à coup, une vieille ville, une
petite maison, une cathédrale dressée, avec ses flèches différentes, et
son beau toit de cuivre vert, l'automne qui vient, le jour qui s'en va,
et, sur toutes ces choses, la douceur de France...
»J'ai vu cela; puis j'ai relu votre lettre, et la vision s'est effacée,
parce que j'ai essayé de vous voir, _vous_. Une âme est plus émouvante
qu'un paysage, et il me semblait que je devinais la vôtre, jeune,
grave, douce, énergique, une âme de France, elle aussi.--Ce n'était pas
vous offenser par une curiosité vaine, puisque j'avais eu, de votre
aveu, une petite part au changement de vos projets, et que cela me
donnait l'ombre d'un droit, l'ombre d'une responsabilité, dont j'étais
tout ému et tout fier... Vraiment, madame, je ne prévoyais pas que _la
Travailleuse_ me procurerait ce plaisir-là...
»Il serait bien gâté, si je devais vous le taire. Je l'exprime donc,
comme je le sens, et je vous demande, à titre de confrère,--je n'ose
dire à titre d'ami,--la permission de vous donner un conseil. Allez
à Paris; voyez Foucart. S'il ne persiste point dans ses bonnes
dispositions, avertissez-moi: je pourrai très probablement vous
introduire soit à _Femina_, soit à la _Vie heureuse_.
»Disposez donc de moi, madame, en toute simplicité, et recevez mes très
respectueux hommages.
»NOEL DELYSLE.»
«Monsieur,
»J'ai rassemblé tout mon courage: je suis allée à Paris; j'ai vu
Foucart. Brusquement, roidement, il m'a dit:
»--Je ne vais pas remercier une collaboratrice pour vous faire
plaisir, mais, puisque vous voulez écrire un peu proprement (_sic_), je
vous colle au reportage.
»Cette phrase, où vous reconnaîtrez le style de M. Foucart, a décidé de
mon destin. Je quitte Chartres. Ma bonne tante gardera près d'elle mon
petit garçon. Et moi, j'irai interviewer les gens célèbres.
»Je vous avoue que cela me fait peur,--très peur,--moins que les
austères joies de l'enseignement,--moins que la vie de province...
»De la chambre où je vous écris, j'aperçois le porche latéral de
Notre-Dame, sa rose flamboyante, ses statues couronnées, et son
«beau toit de cuivre vert», où luit un reflet de lune. Vous aimez ce
paysage?... Moi, je n'ai pas pu l'aimer. Il s'associe, dans ma pensée,
à trop de deuil et de tristesse. C'est là, pourtant, que votre franche
et bonne sympathie est venue vers moi, comme un heureux présage. Merci
encore, et de tout cœur.
»JOSANNE VALENTIN.»