IX

--Ma tante?

--Eh bien?

--Bonnes nouvelles!

La chambre était froide et blanche, une de ces chambres qu'on voit

seulement en province chez les vieilles filles pieuses et dans les

presbytères campagnards. Le papier gris pâle, à fleurs, se décolore

sur les murailles; les fenêtres ont des rideaux de mousseline empesée;

un édredon colossal bombe la courtepointe du lit. Doucement, la

pendule d'albâtre agite entre ses colonnettes la petite abeille d'or

du balancier. On sent que ni le soleil ni l'amour n'ont jamais pénétré

dans ces chambres.

Josanne, en passant le seuil, parut changer l'atmosphère autour d'elle.

Débarrassée de son chapeau, de son manteau, elle semblait plus grande,

plus mince, et son deuil la rajeunissait.

Mademoiselle Miracle, assise au coin du feu, posa son tricot, enleva

ses lunettes, ce qui était chez elle un grand signe d'inquiétude. Elle

était comme la chambre, blanche et surannée avec douceur. Douce était

sa figure aux fines rides; douce, sa voix égale, un peu basse; doux,

les gestes de ses douces mains. Sa robe noire moulait une taille encore

svelte et parfaitement droite; ses cheveux de soie et d'argent, coiffés

à la mode du second Empire, lui faisaient une belle couronne de nattes

brillantes. Jamais demoiselle âgée et pieuse ne ressembla moins que

celle-ci à la traditionnelle vieille fille, aigrie par le célibat,

desséchée par la dévotion. Mademoiselle Miracle n'avait pas d'autre

manie que la manie pharmaceutique: elle composait des tisanes dont elle

tirait vanité; elle recueillait les recettes de médicaments mystérieux,

«remèdes de bonnes femmes», et elle avait pour les médecins la haine

secrète qu'ont les amateurs pour les professionnels...

Elle dit:

--Josanne, ma petite...

Elle était inquiète. Ces nouvelles qu'annonçait Josanne, elle les

pressentait vaguement.

--J'ai reçu une lettre de Foucart, oui, ma tante... Il me demande des

articles... sur la vie de province!... Je vais décrire monsieur le

chanoine et les dames Chantoiseau!... Où est Claude?

Josanne souriait. Mademoiselle Miracle soupira:

--Claude?... Il est en pénitence, sous la table... Il a baigné le chat

dans le pot à eau... Ce gamin-là ne sait qu'inventer... Ah! il ne

ressemble pas à son pauvre père!

La jeune femme ressentit un petit choc. Elle rougit.

--Claude!...

Soulevant le tapis qui retombait autour de la table ronde, elle répéta:

--Claude!

Et elle attrapa l'enfant roulé en boule, les poings dans les yeux, les

cheveux sur le nez. Il commençait de pleurer, mais un mot de sa mère

arrêta le déluge:

--Demande pardon à la tante!

Claude murmura:

--Pardon, tante...

Et il ajouta:

--Pardon au chat...

Mademoiselle Miracle s'attendrit:

--Voyez, Josanne, comme il a bon cœur!...

Elle prit l'enfant sur ses genoux, pendant que Josanne préparait le

potage au lait et l'œuf à la coque qui composaient le souper de Claude.

Le petit ne voulait plus la quitter. Il n'avait pas faim; il n'aimait

pas l'œuf; il exigeait deux morceaux de sucre dans sa tasse. Josanne

intervint. Elle fit manger Claude, malgré ses protestations, puis elle

le déshabilla, le coucha dans la chambre voisine. Il s'endormit.

--C'est un enfant difficile, mais il n'est pas méchant, et il vous

aime, dit-elle en revenant, comme pour excuser son fils.

Elle savait que mademoiselle Miracle l'adorait; mais elle savait aussi

que le pauvre Claude était un intrus dans la maison, un neveu de

contrebande, et elle souffrait parfois de l'imposer.

--C'est un enfant très nerveux, répondit la tante, et il faut

surveiller son régime. Le moindre changement à ses habitudes lui fait

du mal... Ces enfants de Paris...

--Mais, ma tante, Claude est vigoureux!

--En apparence... comme son père!

Josanne se tut.

--La nourriture est si mauvaise à Paris! continua mademoiselle Miracle.

C'est la ruine de l'estomac... Notre pauvre Pierre avait raison:

les marchands vous empoisonnent... Élever un enfant à Paris, c'est

abréger ses jours. Ici, les œufs sont frais, et le lait arrive pur de

la campagne... Madame Chantoiseau me disait hier encore: «Votre petit

neveu pousse à vue d'œil, et votre nièce a bien meilleure mine...»

Josanne comprit l'allusion discrète, le conseil timide: mademoiselle

Miracle tâchait de les retenir, elle et l'enfant.

--Si nous dînions, ma tante? dit-elle. Je crois que monsieur le

chanoine doit venir...

Les deux femmes dînèrent, et, vers huit heures et demie, monsieur le

chanoine Coulombs arriva.

C'était un brave prêtre, qui avait exactement l'âge de mademoiselle

Miracle. Faible de complexion et de caractère, il avait adopté les

goûts, les idées, les manies, jusqu'aux locutions de l'amie qu'il

voyait tous les jours depuis trente ans. On disait même qu'il avait

fini par lui ressembler et qu'il était plus vieille fille qu'elle.

Le soin de sa fragile santé, le jardinage et l'archéologie occupaient

sa vie innocente. Sa conversation était toute pleine de recettes et

d'anecdotes. Fort dévot à Notre-Dame du Pilier, il parlait des druides,

premiers adorateurs de la Vierge noire, comme s'il les avait connus et

fréquentés, dans une familiarité tout ecclésiastique.

Il s'assit, à sa place accoutumée, en face de mademoiselle Miracle,

et il conta le malheur survenu à sa gouvernante,--une honnête veuve

quinquagénaire dont la fille, demoiselle encore, avait promesse

d'enfant.

--Une fille de trente ans, que tout le monde croyait vertueuse!...

Elle allait en journée chez des officiers, et c'est l'ordonnance

du capitaine Lefaurel, un Parisien, qui... La mère n'avait pas de

méfiance!... Rosa n'était plus une jeunesse... On doit être sage, à

trente ans!

--C'est un âge dangereux, dit mademoiselle Miracle, qui n'était pas

prude. Je n'ai jamais fait de folies, Dieu merci! mais, si j'en avais

dû faire, c'eût été à trente ans, plutôt qu'à vingt...

--Vous, ma tante! dit Josanne étonnée.

--Il y a folies et folies, et je n'aurais pas... Mais, à trente ans,

j'ai eu, sans savoir pourquoi, une espèce de velléité de mariage... On

m'avait parlé d'un prétendant... Vous l'avez connu, mon prétendant,

vous, monsieur le chanoine!... C'était un zouave pontifical... un bel

homme qui avait une jambe de bois... Oh! la jambe de bois ne me faisait

pas peur, car ce qui me plaisait dans le mariage, ce n'était pas le

mari... et surtout ce mari-là!... Mais j'aurais voulu...

--Quoi donc, ma tante?

--J'aurais voulu avoir un petit enfant... J'avais Pierre, ton mari,

et je l'aimais bien, mais j'aurais voulu avoir un autre enfant... que

j'aurais fait moi-même... Je n'ai pas honte d'avouer ça... Au moment

décisif, le «oui» m'est resté dans le gosier: j'ai été lâche. Car,

après tout, le zouave n'était plus jeune; Dieu pouvait me refuser des

enfants et me conserver le mari... Il vit encore!... Et je ne regrette

rien, puisque Claude m'a faite grand'mère...

--Ah! dit Josanne, en baisant la main de la vieille fille, quelle mère

délicieuse vous auriez été!...

--J'ai eu mon heure de sottise, reprit mademoiselle Miracle en riant.

Cela m'a rendue indulgente aux folies des autres. J'ai grand'pitié des

filles de trente ans qu'assiège le «démon de midi», comme dit le curé

de ma paroisse...

--Il ne faut pas juger autrui! dit le chanoine Coulombs.

--Que celui qui est sans péché jette la première pierre aux

pécheresses!... Monsieur le chanoine, il faut aider Rosa. Le militaire

veut-il réparer sa faute?... Oui... Eh bien! de quoi se plaint-on?

Un peu plus tôt, un peu plus tard, le sacrement est toujours le

sacrement... Le bon Dieu ne regardera pas aux dates, quand on lui

offrira un chrétien de plus.

--Vous parlez d'or, dit le chanoine. J'irai voir le capitaine Lefaurel,

pour hâter le mariage.

--Et que Rosa songe à sa santé!

--Elle n'est pas forte...

--Ah! la santé...

--C'est le premier de tous les biens, après la vertu...

--Dieu me l'a refusé...

--Et à moi...

--Dame! à nos âges...

Ils parlèrent de leurs maladies, de l'hiver précoce qu'ils

redoutaient; puis ils vantèrent des drogues, citèrent des cures

merveilleuses et déplorèrent l'ignorance des médecins. En contant

les maux de son corps, chacun s'attendrissait sur soi-même, taxait

l'autre d'exagération, et prenait pour l'écouter un air d'indifférence

complaisante...

La lampe, sous son globe d'albâtre translucide, épandait une lueur

paisible. Le reflet du feu tremblait sur les lithographies des murs,

et, dans le coin de la cheminée, une bouilloire d'étain se mit à

chanter tout bas, sur la cendre chaude...

Les deux vieillards causaient, face à face, dans leurs fauteuils

pareils. Josanne regardait la robe noire et la soutane noire, les têtes

vénérables aux cheveux de soie et d'argent. Elle pensait:

«Ils se ressemblent, c'est vrai! Tous deux bons, simples et purs,

occupés de petites choses, contents de petits plaisirs...»

Et elle regardait les choses, autour d'eux, ce cadre de province qui

leur seyait si bien!... Malgré sa bonne volonté, comme elle était

étrangère dans cette blanche maison, entre ces vieilles gens qu'elle

aimait et qui ignoraient tout d'elle!...

Le chanoine expliquait:

--Vous mettez une pincée de bourrache et puis l'eucalyptus... Si vous

mettiez l'eucalyptus d'abord, et, après, la bourrache, l'infusion

n'aurait pas le même goût. C'est la sœur Saint-Florent qui me l'a dit:

«La bourrache en second, monsieur le chanoine... C'est très important.»

Accoudée au guéridon, Josanne feuilleta un album de photographies. Des

figures inconnues défilaient, des parents de Pierre qui étaient tous

morts: dames en crinoline, parées de longues boucles, qui glissent de

leur chignon sur leur épaule, messieurs à barbiches, petites filles

dont la jupe bouffante découvre le bord tuyauté d'un pantalon blanc;

petits garçons en vestes de velours appuyés sur des tables trop

sculptées, officiers d'Afrique au grand képi,--et monseigneur le comte

de Chambord, et le saint père Pie IX, et monsieur Thiers, «libérateur

du territoire...» Ces visages effacés avaient quelque chose de si

lointain, de si triste!... Et la photographie de Pierre, parmi les

autres, était comme une tombe neuve dans un cimetière...

La jeune femme se rappela les mois de souffrance qui avaient précédé

la mort de son mari. Elle l'avait soigné, soutenu, consolé jusqu'à

la minute suprême. Par sa présence fidèle et tendre, elle lui avait

adouci le cruel passage. Non, Josanne ne se mentait pas à elle-même en

disant qu'elle eût donné sa vie pour sauver Pierre. Sa douleur n'était

pas hypocrite,--cette douleur qui avait absorbé, anéanti l'autre

chagrin.--L'ombre de Pierre, évoquée dans ses rêves, n'était pas un

fantôme irrité. Pourtant, il y avait des heures où le souvenir de

Maurice faisait mal à Josanne. Elle prévoyait qu'un temps viendrait,

peut-être, où les souvenirs réveillés mordraient son cœur et sa

chair... Son indifférence actuelle était une léthargie passagère, et

non pas la guérison.

Sa pensée erra... Elle se représenta Maurice marié, vivant avec une

autre femme, dans une maison où elle, Josanne, n'entrerait jamais;

Maurice tenant sur ses genoux un enfant qui était le frère de Claude...

Ces images demeuraient artificielles, irréelles. Josanne n'en souffrait

pas. Elle les créait par un effort volontaire, comme on tâche parfois

d'imaginer les pays inconnus, les siècles passés, les temps à venir, la

mort... Et cette impuissance à sentir la rassurait...

X

«Monsieur,

»Votre lettre, si gracieuse et si encourageante, m'est parvenue hier

seulement, à Chartres, chez une vieille parente dont l'hospitalité m'a

été douce après un deuil cruel.

»Il y a six mois que j'ai quitté Paris et rompu toutes attaches avec

le _Monde féminin_. Est-ce bien moi qui ai fait cet article sur _la

Travailleuse_?... Je n'en suis plus très certaine... Tant et tant de

choses m'ont fait oublier ma vie d'autrefois, la besogne maussade

que M. Foucart m'imposait, les bonnes chances trop rares qui me

permettaient d'écrire, dans un petit coin du journal, mon humble

pensée!...

»Que cette pensée--exprimée naïvement--ait rencontré la vôtre, j'en

suis très flattée, et d'autant plus flattée que je ne suis pas une

femme de lettres. Mon article était, presque, un début... Je sentais,

en l'écrivant, mon inexpérience. Mais, si les maladresses de la forme

gênaient l'expression du sentiment, le sentiment était sincère, et

j'ose dire qu'il pouvait vous intéresser, parce qu'il n'était pas

personnel: j'ai dit ce que beaucoup de femmes pensent--ou ce qu'elles

penseraient, si elles étaient, toutes, des travailleuses.--Et que

vous vous déclariez féministe ou non, il n'importe, puisque vous

l'êtes, de fait... Cela devrait suffire à vous attirer des lectrices.

Mais ne vous étonnez pas si je souhaite que vous ayez surtout des

lecteurs! Puissiez-vous les rendre plus justes--je ne dis pas plus

indulgents--pour la femme.

»Hier matin, j'étais bien loin du féminisme, et je vous avouerai que la

«rebelle», inclinait à la résignation. Oui, je me décidais presque à ne

plus quitter Chartres, à ouvrir une petite école, bien que le métier

d'institutrice ne me plût qu'à moitié. Mais j'ai reçu, en même temps

que la vôtre, une lettre de M. Foucart. Dois-je attribuer au hasard ou

à votre intervention la bienveillance imprévue de mon ancien directeur?

»Je n'hésite pas... Je connais M. Foucart. Il est sensible aux

jugements d'autrui, et sans doute il pense, à cette heure, tout le bien

qu'on lui a dit de moi.

»Il me semble, monsieur, que je ne dois pas vous laisser ignorer ces

choses, et ce serait fort mal à moi de ne pas vous remercier.

»JOSANNE VALENTIN.»

«Je connais Chartres, madame... Je connais la place où vous demeurez...

Quand j'ai lu votre lettre, tout à l'heure, dans la rue, appuyé contre

la grille du Baptistère, j'ai vu, tout à coup, une vieille ville, une

petite maison, une cathédrale dressée, avec ses flèches différentes, et

son beau toit de cuivre vert, l'automne qui vient, le jour qui s'en va,

et, sur toutes ces choses, la douceur de France...

»J'ai vu cela; puis j'ai relu votre lettre, et la vision s'est effacée,

parce que j'ai essayé de vous voir, _vous_. Une âme est plus émouvante

qu'un paysage, et il me semblait que je devinais la vôtre, jeune,

grave, douce, énergique, une âme de France, elle aussi.--Ce n'était pas

vous offenser par une curiosité vaine, puisque j'avais eu, de votre

aveu, une petite part au changement de vos projets, et que cela me

donnait l'ombre d'un droit, l'ombre d'une responsabilité, dont j'étais

tout ému et tout fier... Vraiment, madame, je ne prévoyais pas que _la

Travailleuse_ me procurerait ce plaisir-là...

»Il serait bien gâté, si je devais vous le taire. Je l'exprime donc,

comme je le sens, et je vous demande, à titre de confrère,--je n'ose

dire à titre d'ami,--la permission de vous donner un conseil. Allez

à Paris; voyez Foucart. S'il ne persiste point dans ses bonnes

dispositions, avertissez-moi: je pourrai très probablement vous

introduire soit à _Femina_, soit à la _Vie heureuse_.

»Disposez donc de moi, madame, en toute simplicité, et recevez mes très

respectueux hommages.

»NOEL DELYSLE.»

«Monsieur,

»J'ai rassemblé tout mon courage: je suis allée à Paris; j'ai vu

Foucart. Brusquement, roidement, il m'a dit:

»--Je ne vais pas remercier une collaboratrice pour vous faire

plaisir, mais, puisque vous voulez écrire un peu proprement (_sic_), je

vous colle au reportage.

»Cette phrase, où vous reconnaîtrez le style de M. Foucart, a décidé de

mon destin. Je quitte Chartres. Ma bonne tante gardera près d'elle mon

petit garçon. Et moi, j'irai interviewer les gens célèbres.

»Je vous avoue que cela me fait peur,--très peur,--moins que les

austères joies de l'enseignement,--moins que la vie de province...

»De la chambre où je vous écris, j'aperçois le porche latéral de

Notre-Dame, sa rose flamboyante, ses statues couronnées, et son

«beau toit de cuivre vert», où luit un reflet de lune. Vous aimez ce

paysage?... Moi, je n'ai pas pu l'aimer. Il s'associe, dans ma pensée,

à trop de deuil et de tristesse. C'est là, pourtant, que votre franche

et bonne sympathie est venue vers moi, comme un heureux présage. Merci

encore, et de tout cœur.

»JOSANNE VALENTIN.»

La Rebelle · 第 20 / 52 题