VI

C'est le dimanche matin. L'odeur vanillée du chocolat emplit l'étroit

logement, et Josanne, tôt levée, en frottant les meubles, chante. Elle

est gaie, ce matin-là...

A tous les étages de la maison, les portes battent, les fourneaux

chauffent, les tapis pendent sur l'appui des fenêtres, les balais

cognent les planchers. Et, tandis que l'homme et les mioches paressent

au lit,--délivrés pour un jour du bureau, de l'atelier, de l'école,--la

femme, qui n'a jamais de vacances, commence le branle-bas dominical.

--Pour sûr que madame a du mérite!...

La Tourette, dans un coin de la salle à manger, devant le poêle,

prépare le bain du petit.

--Madame, qu'est savante, faire tout ça!... Et sans chigner!...

Monsieur, quand on le connaît, on voit bien qu'il n'a pas de

méchanceté... la crème des crèmes, la bête du bon Dieu, quoi! Et s'il

n'était pas malade...

--Il est bien malade, Maria!

--Oui... oui... Mais faut de la vertu, vrai, pour le supporter...

Madame qu'est jolie...

--Oh! jolie!...

--Y en a bien, à la place de madame, qui diraient: «Zut!... assez!...

bonsoir!...» Après des ans et des ans que ça dure!... J'estime

monsieur, qu'est savant, et puis honnête, un homme sérieux... Mais j'

dis que madame a du mérite...

--Maria, je fais ce que font beaucoup de femmes...

--Mais les autres, elles se plaignent!... Oui... au lavoir, chez le

boucher, chez la crémière... et chez la concierge, donc!... Y a ma

voisine qu'est en ménage avec un imprimeur... des gens collés, quoi!

mais bien aimables... J'y dis, à la petite: «Ernestine, i' va mieux,

ton homme?...» Lui, le pauvre, est malade dans le foie... Des nuits

entières, il n' fait qu'un cri... «M'en parle pas, d' mon homme!

qu'elle me répond, j' fais ce qu'i' faut; j' dis rien d'vant lui; c'est

mon devoir...» Mais le devoir, des fois, c'est embêtant... Dame! elle

est jeune; elle n'est pas d' bois, et, vous comprenez, ce garçon, avec

sa maladie... «Ernestine! que j' dis pour rire, tu le plaqueras un de

ces jours, ton typo...--Moi! qu'elle répond, le plaquer?... Un pauv'

diable qu'a si tellement besoin de moi!... Pour qui q' tu me prends?...

J' m'embête, mais j' reste! C'est mon honneur...»

Josanne voudrait bien savoir si Ernestine est fidèle au typo... Elle

n'ose pas interroger la Tourette.

--V'là l' bain prêt. Madame va chercher Claude? Moi, faut que j' porte

le lait et le journal à monsieur...

Josanne entre doucement dans la chambre obscure. Elle écarte les

rideaux du petit lit, soulève l'enfant qui s'éveille.

--Chut! mon trésor!... Ne pleure pas! Sois sage!... Papa se fâcherait!

La tête aux boucles châtaines tombe sur l'épaule maternelle. Le cou

frais a l'odeur des plumes de colombe. Dans la salle à manger, le grand

jour éblouit Claudin. Il s'agite. Il crie:

--Je veux mon chocolat, Toué!... Je veux mon chocolat...

«Toué», c'est la Tourette.

Dans l'eau tiède, devant le feu rougissant, le beau petit corps frémit

d'aise. Josanne le regarde: un enfant nerveux, pas très gras, déjà

musclé sous la peau brune, un faune puéril, une statuette de Pompéi...

Le visage est rond, les yeux ardoisés, les cheveux châtain sombre.

Claude ressemble à sa mère. Il a de Maurice des expressions, des

attitudes, le sourire, le regard, une sorte de câlinerie gracieuse;

mais Josanne lui a donné l'intelligence vive, la voix claire, l'énergie

et l'ardeur du sang. Elle l'admire. Elle se rappelle le dicton

populaire sur la beauté des enfants de l'amour, et elle pense:

«Mon petit Claude... mon plus grand péché!... Je n'ai pas honte de toi.

Je ne peux pas regretter que tu sois au monde...»

Dans son bain, le petit s'irrite. Il réclame son chocolat. Josanne

l'enveloppe de serviettes chaudes, le frictionne, nu, au creux de ses

genoux. Un orgueil joyeux gonfle sa poitrine, et, baisant la chair

de sa chair, Josanne est mère comme elle fut amante,--sans remords,

ingénument.

--Maria, faites déjeuner Claude et laissez reposer monsieur. Il a bien

dormi. Je suis contente... Vous nettoierez les vitres et vous laverez

le carrelage de la cuisine. Moi, je vais au marché.

Josanne est prête. Elle a mis une vieille jupe de cheviotte bleue,

soigneusement nettoyée, un boléro pareil, une ceinture de cuir fauve.

Une voilette de tulle brodé pare son grand «canotier» pelucheux. Et

cette toilette, qui ne vaut pas soixante francs, n'est pas laide... Les

ouvrières parisiennes portent des robes qui ressemblent à celle-ci, des

chapeaux qui ressemblent à celui-là,--mais non point comme Josanne,

avec cet air de distinction, cette allure de «dame» qu'elle garderait

sous un sarrau de brunisseuse.

Elle tient, dans sa main gantée, le filet à provisions. Tous les

matins, elle fait son marché, elle-même, pour économiser les vingt

ou trente sous que la Tourette gâcherait. Car la Tourette, semblable

à tant de ménagères du peuple, achète avec indolence et marque un

goût répréhensible pour le «tout fait», la charcuterie, les légumes

bouillis,--haricots, épinards, qu'on débite chez les crémières.

Dehors, pas un souffle: un ciel blanc, ouaté, que le soleil chauffe

à l'envers. L'air est tiède, trop tiède, et le printemps précoce

fermente dans cette tiédeur. Par-dessus les murailles des jardinets,

les branches se haussent, gonflées de sève, avec de petites feuilles

roulées, pointues comme des ongles verts et des bourgeons cotonneux ou

gluants, bruns et pourpres.

Ce n'est pas Josanne, c'est Pierre qui a choisi d'habiter ce sombre

quartier d'écoles et de couvents: rue des Irlandais, rue Amyot, rue

Lhomond, rue Tournefort,--rues grises, le jour, et, la nuit, toutes

noires, avec des réverbères de province.--Là seulement, Pierre Valentin

a trouvé le compagnon désiré de son ennui: le silence. Le silence

tombe, glacé, de la coupole funéraire du Panthéon; il habite les

porches verdâtres des collèges, les impasses barrées de chaînes, les

masures aux fenêtres grillées. Un fiacre qui passe est un événement.

On rencontre, au crépuscule, de vieux messieurs qui ont des redingotes

de savants, des figures de prêtres, et des chapeaux gibus sur leurs

cheveux blancs trop longs. D'où sortent-ils? Où vont-ils?... Pierre

voit partout des jésuites laïcisés,--mais Josanne est bien sûre que ces

gens sont des personnages de Balzac qui reviennent. Le fantôme du père

Goriot descend parfois la montagne Sainte-Geneviève pour rentrer à la

pension Vauquer...

Josanne a fini par l'aimer, ce quartier triste... Car elle a cette

grâce, ce bonheur d'être une imaginative, et de transfigurer la

réalité. Son père, humoriste sentimental et poète, disait naguère: «Ma

fille a un papillon bleu dans le cerveau...» La vie sérieuse, la vie

tragique a fortifié la raison, tendu la volonté de Josanne, mais le

papillon bleu de la fantaisie palpite encore sur ses rêves, sur ses

chagrins, sur ses amours.

Voir tout en beau, c'est la sagesse. Josanne se fait des joies avec les

plus humbles choses,--un ruban, un livre, une fleur.--Elle s'est fait,

presque, du bonheur avec le médiocre amour de Maurice, dans les minutes

où elle a pu oublier le passé, oublier l'avenir, vivre le présent. Et

c'est le secret de sa résistante jeunesse. Josanne aura toujours quinze

ans, par quelque aspect de son visage mobile, par quelque mouvement

naïf de son cœur.

Elle s'en va, vive et légère, balançant son filet. La voici dans la

rue du Pot-de-Fer; la voici dans la rue Mouffetard... Elle s'amuse à

retrouver, après le Paris de Balzac, le Paris d'Eugène Sue... La rue

Mouffetard, sinistre et joyeuse, bruyante, odorante, grouillante,

hideusement belle comme un _vicolo_ de l'ancienne Naples... Josanne

qui, d'abord, s'en effraya, l'observe maintenant avec une curiosité

passionnée. Tout l'intéresse: les couloirs tortueux des bâtisses,

peintes en ocre ou en lie de vin, le soleil qui tape de côté, les jeux

de l'ombre; la variété des boutiques, les industries du pavé, les

types, les propos, les coins de vie populacière... Sans doute, elle

préférerait le bois de Boulogne ou le Parc Monceau, pour sa promenade

matinale... Mais quoi! lorsqu'on n'a pas ce que l'on aime, il faut

aimer ce que l'on a... Les préjugés bourgeois, la fausse délicatesse

n'embarrassent pas Josanne...

Elle achète son beurre chez la crémière au teint de lait, aux

cheveux blonds comme le beurre, qui boite un peu--telle «Gervaise»

de l'_Assommoir_.--Elle apprend que la marchande de «frites» est à

l'hôpital, que la vieille au mouron «a tombé» dans la rue et que la

fille du tripier se marie demain: on fera une noce épatante... Plus

loin, devant l'église Saint-Médard, au seuil de la bicoque où demeura

Jean Grave, elle cherche la marchande de pommes de terre, une rousse

qui est toujours enceinte... La femme est là, près de son panier, tout

efflanquée, les joues terreuses, un nourrisson très sale sur le bras...

Accouchée depuis neuf jours, de son sixième!... Josanne, qui a le don

d'attirer les confidences, doit entendre le récit des couches, que suit

l'annonce du mariage de la rousse avec «c'te gouape de Martin»...

--Compliments!

--Y a pas de quoi, allez, ma chère femme!... C'est pas pour le mariage,

c'est pour avoir la layette et les cent sous par mois des dames

charitables du Cintième... et les galoches des bonnes sœurs pour mon

aîné... Et puis, comme il est protestant, Martin, on aura aussi quèque

chose des protestants... Faut vivre!

«Cela ne suffit pas, pour recevoir une layette, cent sous par mois et

des galoches, cela ne suffit pas d'avoir mis au monde six enfants!...

Il faut le mariage!... Et cette pauvre imbécile qui va donner des

droits légaux sur elle à cette «gouape» de Martin!... Comme les femmes

sont bêtes, ou abêties! Ames de servantes!... Ames d'esclaves!...»

Josanne pense à mademoiselle Bon, l'ardente féministe:

«Je lui raconterai cette histoire... Et, dans l'_Assistance féminine_,

elle dira leur fait aux «dames charitables du Cintième»... Quelle

rage de fourrer la morale partout... jusque dans la charité!... A qui

profitera-t-elle, la morale, dans le cas présent?... Ni aux enfants, ni

à la mère, mais à cette «gouape» de Martin!...»

Josanne remonte la pente raide de la rue Lhomond, un peu essoufflée...

Elle a chaud... Le filet pèse à son bras.

A l'angle de la rue Vauquelin, un jeune homme fait les cent pas sur le

trottoir. Il se retourne... Mais déjà elle l'a reconnu:

--Maurice!...

La Rebelle · 第 17 / 52 题