année d'un poète doit avoir son automne, et chaque fois ses fruits
verts doivent faire faire la grimace et rendre malades ceux qui
croyaient n'avoir plus jamais qu'à mordre dans ses fruits mûrs. Le
public aime surtout les fruits blets. Premier indice: Une petite tache
rouge. La rosette de la Légion d'Honneur.
Ne me faites pas dire que la Légion d'Honneur est incompatible avec le
talent. Ce serait continuer la vieille bêtise des sifflets qui prouvent
l'excellence d'une œuvre, alors qu'ils ne prouvent rien, pas plus que
les applaudissements, et que la recherche des uns comme des autres est
aussi ridicule.
L'an dernier, dans son discours de la cérémonie pour le transport
du cœur de Gambetta au Panthéon, le Président de la République, M.
Mitterand, fit preuve d'audace. Ayant à citer les artistes qui honorent
la France, il renonça au palmarès officiel, cita Renoir, Cézanne,
Claude Debussy. Vous devinez le scandale.
Le lendemain, comme j'exprimais à ce sujet ma surprise et mon plaisir à
M. Arthur Meyer: «Parbleu! me répondit-il, vous êtes jeune. Mitterand
est payé par les marchands de tableaux».
Et il le croyait. Il souriait. Il me plaignait. Il préférait inculper
le chef d'État de trafic plutôt que de le prendre en flagrant délit de
ridicule.
* * *
L'envers d'une belle étoffe excite la convoitise du petit goût.
Il en arrive de Chine dont le verso est tout en or pour qu'au recto
quelques broderies apparaissent sur une soie mate, du noir de l'encre.
Il est rare que nos femmes ne les portent pas à l'envers.
Ainsi le romantisme porte la poésie.
Ce faux luxe étale souvent la plus réelle richesse, mais s'il en impose
au vulgaire, l'œil exercé souffre de son contre-sens.
La poésie doit avoir l'air pauvre pour ceux qui ne connaissent pas le
vrai luxe. Un poème est le comble du luxe, c'est-à-dire de la réserve,
le contraire de l'avarice. De loin, du premier coup d'œil j'allais dire
en flairant, soupesant un livre, l'expert estime sa qualité.
Un vrai poète se soucie peu de poésie: De même un horticulteur ne
parfume pas ses roses. Il leur fait suivre un régime qui donne à leurs
joues et à leur haleine le maximum de couleur et de parfum. Paul
Valéry, un noble poète, se vante d'être un versificateur, de se livrer
à des exercices. Tant mieux pour nous s'il est poète. Mais ce mystère
ne le regarde pas.
Si, me direz-vous, le rôle du poète se borne à jouer avec soi-même une
partie d'échecs, encore faut-il des règles. Valéry écrit en vers. Que
prétendez-vous avec votre jeu à la marche duquel nous n'entendons rien?
D'abord, plus je découvre les prestiges du lieu commun, plus j'incline
à croire que l'excitation de l'esprit vient du petit nombre de moyens
dont il dispose, et plus je me rapproche du vers, vieux costume pareil
que chacun de nous déforme.
Nous voyons, couramment, nos amis confondre nos poèmes avec des notes
que la paresse empêche de mener plus loin, jetées au hasard de la page.
Or, malgré toute l'architecture secrète, la concentration, le sacrifice
que de tels poèmes représentent, je reconnais qu'il nous est impossible
d'obtenir, que le lecteur, même averti, se mette dans notre rythme et
sente nos moindres déclenchements.
Je suis donc obligé, puisque chacun travaille pour soi' et se
forme une règle qui lui est propre, de ne pas croire à l'avènement
d'une règle nouvelle mais de voir dans ce désordre général, formé
d'ordres individuels, une secousse, une mue de l'esprit. Après
l'impressionnisme, le vers libre: cette Capoue, l'esprit ne peut rompre
net avec un apport aussi considérable. Donc, chacun le soumet à des
coupes, à des tailles, à des disciplines. C'est ainsi que notre époque,
en apparence anarchiste, se délivre de l'anarchie et retourne aux lois
avec un esprit nouveau.
* * *
Selon nous, le poète ne fera pas d'art d'après l'art. Il usera du
véritable réalisme, c'est-à-dire qu'il accumulera en lui des visions,
des sentiments, et au lieu de s'en servir à la hâte au risque
d'émouvoir par un chantage sentimental comme un brillant journaliste,
les laissera tranquilles. Ainsi se formera, peu à peu, un amalgame,
un magasin de rapports inattendus, toujours à portée de sa main, sans
qu'il s'en doute. Depuis trop longtemps l'image abîme la poésie. Un
livre de poésies était un livre d'images, une suite de comparaisons où
chacun pouvait satisfaire ce goût de la singerie, hélas! encore si vif
chez l'homme.
Or, un poète qui procède par images peut nous distraire comme un commis
voyageur amuse la table d'hôte en confectionnant un lapin avec une
amande et des allumettes, il ne nous touchera jamais. _Il s'occupe de
poésie._ Il parfume ses roses. Si les roses sont fausses, il trompe
les naïfs. S'il possède réellement des roses, il les gâte. On pourrait
dire de presque tous nos grands poètes officiels qu'ils gâtent leurs
roses[12].
* * *
Les bonnes larmes ne nous sont pas tirées par une page triste, mais par
le miracle d'un mot en place. Peu de personnes sont dignes de pleurer
ces larmes-là. Que la poésie émeuve peu de personnes, c'est possible.
N'ai-je pas dit qu'elle était le comble du luxe[13]?
Un poème doit perdre une à une toutes les cordes qui le retiennent à
ce qui le motive. Chaque fois que le poète en coupe une, son cœur bat.
Lorsqu'il coupe la dernière, le poème se détache, monte seul comme un
ballon, beau en soi et sans autre attache avec la terre.
Vous apprendrai-je, en outre, que les mots bizarres, les épithètes,
l'emphase, le pittoresque l'empêchent de s'élever?
Voilà en quelques lignes notre état d'esprit poétique actuel.
C'est-à-dire ce qu'il sera dans vingt ans.
* * *
Renonçant à la rime et nous refusant aux agréables désordres du vers
libre, il fallut bien les remplacer par quelque chose. Ce quelque chose
ressemblait pas mal aux tics cérébraux et dont l'enfance est presque
toujours victime. Il s'agit de sauvegarder un équilibre mystérieux,
d'encombrer sa vie de rites sans être vu, tels que calculs d'après
l'âge, les dates ou les numéros des immeubles, cruautés soulageantes,
attouchements réitérés d'ustensiles de table ou de boutons de porte,
nombre de pas comptés entre les becs de gaz ou les arbres, haussements
d'épaules à gauche si le passant nous croise à droite et vice versa,
faux vœux pour déjouer le sort, allant jusqu'à formuler le vrai vœu
pour que le sort s'embrouille, despotisme du rapport entre les noms et
les visages, des jours en couleurs et mille de ces grimaces profondes
qui réapparaissent dès que nous perdons notre contrôle nerveux et qui,
pour peu qu'une d'elles se développe démesurément, deviennent la folie.
La mise en place du verbe, les terminaisons masculines ou féminines,
la pulsation du rythme, l'incroyable sévérité qui nous empêche, là
ou le lecteur ne saurait voir que paresse, se forment, peu à peu,
nerveusement, jusqu'au supplice. Il faut à tout prix que la pensée
batte comme bat le cœur avec sa systole, sa diastole, ses syncopes qui
le distinguent d'une machine.
Pendant que le poète crée, son poème est maintes fois en danger de mort.
Un baigneur qui ne sait pas nager et qui se noie, invente la natation.
Avec quels vieux mouvements, sans cesse inventés, le poète sauve son
poème! De tous ces mouvements il se rappelle le mécanisme. Il les
recommence. Il est habité par mille diables auxquels il doit obéir. Ces
règles mystérieuses sont aux vieilles règles de la versification ce que
dix parties d'échecs menées ensemble sont à une partie de dominos. Mais
notre joueur s'enfonce dans des combinaisons de plus en plus délicates
où personne ne peut le suivre et où lui-même risque de se perdre un
jour. Il se découvre des martingales; soit qu'il s'intrigue, trouve un
stimulant artificiel à retourner un texte et cherche à y recréer ou
détruire des rapports, soit qu'il raffine singulièrement le jeu des
acrostiches.
Les uns le prennent pour un farceur, d'autres pour un malade, d'autres
ressentent la tragique beauté du jeu et s'en délectent sans chercher à
comprendre pourquoi.
Nous sommes en face du «suicide grammatical» de Jean Epstein.
* * *
Revenons à la rime, ce vieux stimulant de bonne marque. Après des
drogues plus savantes on la retrouve avec plaisir. Souvent même, pour
mon compte, je m'en suis servi lorsque son intervention m'était le
moins utile. Surtout dans certain chant du _Cap de Bonne-Espérance._
Un grand nombre de rimes s'y distribuent à des intervalles qui ne
permettent de percevoir qu'une rumeur d'usine.
Rappellerai-je un mot de H. Poincaré que je cite dans le Potomak, sans
dire d'après qui:
«_Les poètes remportent sur nous. Le hasard d'une rime fait sortir tout
un système de l'ombre._»
Ce mot est trop magistral pour que je le commente. En effet, à chercher
dans la terre un caillou qui ressemble à un autre tout en ne lui
ressemblant pas, on risque de découvrir un trésor.
J'allais oublier la cheville. C'est naturellement sur quoi le vieil
amateur de poésie porte ses regards. Mais, pour continuer ce jeu de
mots, si la poésie change souvent de robe et de dessous, elle change
aussi de chevilles. Nous voyons vite les anciennes. Les nouvelles ne
nous sautent pas aux yeux. À la longue, elles se ressemblent toutes.
Rimbaud, loin de les escamoter, les met au premier plan et en tire
d'incroyables richesses. Mais, de cette façon encore, elles existent et
deviendront évidentes. Il n'y a pas de poésie sans chevilles.
* * *
On a coutume de représenter la poésie comme une dame voilée,
langoureuse, étendue sur un nuage. Cette dame a une voix musicale et ne
dit que des mensonges.
Maintenant, connaissez-vous la surprise qui consiste à se trouver
soudain en face de son propre nom comme s'il appartenait à un autre, à
voir, pour ainsi dire, sa forme et à entendre le bruit de ses syllabes
sans l'habitude aveugle et sourde que donne une longue intimité. Le
sentiment qu'un fournisseur, par exemple, ne connaît pas un mot qui
nous paraît si connu, nous ouvre les yeux, nous débouche les oreilles.
Un coup de baguette fait revivre le lieu commun.
Il arrive que le même phénomène se produise pour un objet, un animal.
L'espace d'un éclair, nous _voyons_ un chien, un fiacre, une maison
_pour la première fois._ Tout ce qu'ils présentent de spécial, de fou,
de ridicule, de beau nous accable. Immédiatement après, l'habitude
frotte cette image puissante avec sa gomme. Nous caressons le chien,
nous arrêtons le fiacre, nous habitons la maison. Nous ne les voyons
plus.
Voilà le rôle de la poésie. Elle _dévoile_, dans toute la force du
terme. Elle montre nues, sous une lumière qui secoue la torpeur, les
choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient
machinalement.
Inutile de chercher au loin des objets et des sentiments bizarres pour
surprendre le dormeur éveillé. C'est là le système du mauvais poète et
ce qui nous vaut l'exotisme[14].
Il s'agit de lui montrer ce sur quoi son cœur, son œil glissent chaque
jour sous un angle et avec une vitesse tels qu'il lui paraît le voir et
s'en émouvoir pour la première fois.
Voici bien la seule création permise à la créature.
Car, s'il est vrai que la multitude des regards patine les statues, les
lieux-communs, chefs-d'œuvre éternels, sont recouverts d'une épaisse
patine qui les rend invisibles et cache leur beauté.
Mettez un lieu-commun en place, nettoyez-le, frottez-le, éclairez-le de
telle sorte qu'il frappe avec sa jeunesse et avec la même fraîcheur, le
même jet qu'il avait à sa source, vous ferez œuvre de poète.
Tout le reste est littérature.
* * *
Nous avons indiqué, selon nous, quelques recettes du versificateur
modèle, sans insister sur les nombreuses manières d'accommoder le
rythme, de briser le ron-ron, d'empêcher, ainsi que par un système
d'écluses, l'esprit de glisser trop sur les lignes dont chacune,
désormais, aura son importance, puisqu'il ne s'agit pas de mise en
marche, de préparatifs avant d'arriver au fait, qu'il n'y a rien à
attendre et que _le fait_ se trouve être le poème d'un bout à l'autre
et non une anecdote mise en vers[15].
Mais il nous reste à étudier, autant qu'il est possible de saisir
l'insaisissable, ce fluide fabuleux où baigne le poète, fluide qui
préexiste en lui et autour de lui comme une électricité, véritable
élément dormant dont l'histoire de l'humanité prouve la force lorsqu'un
artiste le concentre et lui fabrique un véhicule. Au contact de
quelques-uns de ces véhicules les mieux faits: tableau, sculpture,
musique, poème, ne ressentons-nous pas une secousse de poésie, comme en
tenant les poignées d'un appareil électrocuteur.
Nos recettes ne parlent que de la fabrication d'un véhicule plus
perfectionné, plus en rapport avec le siècle, où cent chevaux sont
remplacés par une petite voiture trapue.
Car si la poésie en soi ne progresse pas plus que l'électricité qui se
trouvait autant à la portée des Grecs qu'à la nôtre, les moyens de la
transmettre suivent la marche du progrès. C'est ce qui rend étranges
certains poètes d'avant-hier, Vigny entre autres, à la façon des
vieilles locomotives. Après un siècle, le véhicule démodé se transforme
en objet 'd'art. Nous n'en sourions plus.
La comtesse de Noailles, dont on aimerait être l'Eckermann, tant son
esprit tire juste, qu'il s'agisse d'abattre un aigle ou de casser une
pipe, nous disait un jour que la lampe électrique la satisfaisait comme
de voir enfin à ses ordres les puissances de l'orage. Leur mystère
tourmentait ses sens de jeune fille. Maintenant, elles servent la
maison. Les dieux obéissent.
Rappelez-vous aussi une vignette des livres d'enfants: Franklin, armé
d'un fouet, chasse la foudre de sa chambre, comme une chienne.
Mais ni le paratonnerre, ni l'ampoule électrique ne nous renseignent
sur l'âme de l'électricité.
Surtout qu'il ne s'agit plus de l'inspiration. L'inspiration sera le
plus ou moins de débit du courant électrique, la plus ou moins grosse
décharge.
Nous ne prétendons pas analyser une puissance occulte qui imprègne
l'univers et ne se manifeste pas seulement par l'entremise des
artistes. Cette puissance peut nous toucher aux larmes dans des
phénomènes où l'art n'entre pas en ligne de compte. Par exemple, un
certain feu d'artifice quelques jours avant la guerre, un goéland
blessé qui tombe du ciel, la première fois que j'ai regardé la lune
avec un télescope, le sinistre du _Titanic_ lu dans un journal,
un voleur que la foule essaye de prendre rue de la Bourse, un
manège à vapeur place du Trône, le galop d'un cheval ralenti par le
cinématographe, ou, au contraire, l'éclosion accélérée d'une rose, je
cite là, au hasard du souvenir, quelques circonstances où le fluide
poétique s'accumulait comme un orage et remplissait de malaise, de
pressentiment, de poésie.
Nommons donc pour simplifier les choses ce fluide: poésie, et: art,
l'exercice plus ou moins heureux par quoi on le domestique. Voilà le
rôle de notre artiste. Mais, «si le ciel en naissant ne l'a pas fait
poète», comme dit l'excellent Boileau, il aura beau poser les fils
nécessaires, la lampe ne s'allumera pas.
La poésie dans son état brut fait vivre celui qui la ressent avec une
nausée. Cette nausée morale vient de la mort. La mort est l'envers
de la vie. Cela est cause que nous ne pouvons l'envisager, mais le
sentiment qu'elle forme la trame de notre tissu nous obsède toujours.
Il nous arrive de sentir nos morts contre nous et, cependant, d'une
sorte qui empêche toute correspondance. Imaginez un texte dont nous
ne pourrions savoir la suite, parce qu'il est imprimé à l'envers
d'une page que nous ne pouvons lire qu'à l'endroit. Or, l'envers et
l'endroit, utiles pour s'exprimer à la mode humaine, n'ayant sans doute
aucun sens dans le surhumain, ce verso, vague, creuse autour de nos
actes, de nos paroles, de nos moindres gestes un vide qui tourne l'âme
comme certains parapets tournent le cœur.
La poésie active ce malaise, le mélange aux paysages, à l'amour, au
sommeil, à nos plaisirs.
Le poète ne rêve pas: il compte. Mais il marche sur des sables mouvants
et quelquefois sa jambe enfonce dans la mort.
Il s'y accoutume d'ailleurs, et cela lui paraît vite aussi normal que
les folles palpitations qui n'effrayent pas les cardiaques.
La poésie prédispose donc au surnaturel. L'atmosphère hypersensible
dont elle nous enveloppe aiguise nos sens secrets et nos antennes
plongent dans des profondeurs que nos sens officiels ignorent. Ces
odeurs qui arrivent des zones interdites rendent ces sens officiels
jaloux. Ils se révoltent. Ils s'épuisent. Ils cherchent à fournir un
travail au-dessus de leurs forces. Un merveilleux désordre s'empare de
l'individu. Attention! À qui se trouve être dans cet état, tout peut
devenir miracle.
Les poètes vivent de miracles. Ils surgissent à propos de toute chose,
grande ou petite. Les objets, les désirs, les sympathies se mettent
d'eux-mêmes sous leurs mains. L'incohérence du sort, se rythme pour
leur venir en aide. Ils connaissent des époques royales. Mais qu'un
miracle manque, les nerfs se dénouent, les sens s'assoupissent. On
dirait que du doigt devenu maigre la bague magique tombe. Ce sont des
périodes pénibles. La poésie, comme une drogue, continue d'agir mais
se retourne contre le poète malade et le harcèle de malchances. Le
sentiment de mort qui lui était ce que la volupté du vertige est à la
vitesse devient un spasme de chute.
Un jour, le doigt engraisse, la bague s'y retrouve et le miracle
réapparaît.
Nous sommes ici en face de phénomènes plus spéciaux, sur lesquels nous
n'avons aucun contrôle et qui sont à la poésie apprivoisée ce que
l'occultisme est à la science.
La poésie, s'il lui arrive de se mêler au mécanisme des rêves, ne
provoque aucune rêverie, ni rêvasserie. Elle apporte parfois aux rêves
un relief, une violence critique, une superposition de décors dont le
souvenir mêlé à des souvenirs de veille ajoute à cette nausée morale
qui lui est propre.
La rêverie, la rêvasserie, sont le fait du poète sans poésie. Car la
poésie n'empêche aucunement la vivacité, l'enfantillage, les jouets
d'un sou, les farces, les fous rires que les poètes mènent de front
avec la plus incroyable mélancolie.
Comme vous le voyez, nous ne sommes pas loin de l'esprit religieux[16]
et de ce que Charles Péguy appelait _le rire du missionnaire._
* * *
La religion est encore autre chose.
Je n'ai pas qualité pour savoir en quoi la poésie nous éloigne ou nous
rapproche de Dieu. Je renvoie le lecteur à la préface de Paul Claudel
pour l'œuvre complet d'Arthur Rimbaud. Encore que l'amour qu'il porte à
l'Église et au poète arrange coûte que coûte un rapprochement.
Loin de nous d'accuser Claudel d'interpréter à son avantage le délire
d'un mourant dont témoigne une sœur très pieuse. Mais la confusion est
des plus admissibles à cause même de cet esprit de poésie porté dans
une telle fin à sa plus haute puissance. L'esprit de poésie: l'esprit
religieux en dehors de toute religion précise et sans doute ce que Paul
Claudel dépeint parfaitement lorsqu'il nous dit que Rimbaud était un
mystique à l'état sauvage.
Le poète croit. Que croit-il? Tout.
Aussi Renan, que baigne notre fluide, est-il sans conteste un esprit
religieux, à l'encontre de Voltaire que la poésie évite comme
l'électricité un fil de soie.
Le scepticisme est mauvais conducteur de la poésie. C'est pourquoi la
poésie touche peu en France, pays malin.
_P.-S._--L'esprit de poésie avec son esprit de mort n'habite pas que
les ouvrages tristes, mais quelquefois le genre le plus frivole.
Laissons de côté la poésie proprement dite, où les exemples abondent.
Le chagrin de Ronsard porte une couronne d'églantines et Henri Heine se
meurt d'amourettes.
Mais chez ces poètes parfaits, l'un et l'autre genre s'enlacent comme
les initiales dans l'écorce des arbres.
Citons tout de suite le maître d'un genre dont le nom même est un
diminutif: Offenbach. Les mots perdent peu à peu leur sens exact. Nous
ne pouvons nous empêcher de mettre certaines opérettes bien haut en
songeant à ces «amourettes» de Heine et au titre sous lequel devait
paraître la seconde édition de _La Princesse de Clèves: «Les amourettes
du duc de Nemours et de la princesse de Clèves_».
Chez Offenbach, la poésie est tellement perfide que certaines personnes
y sentent le mauvais œil et se garantissent par des signes dès que sa
musique se fait entendre.
La poésie, sous cette forme, est d'autant plus active, que rien ne l'y
laissait prévoir. Nous nous attendions à rire et nous rions. Le fluide
opère. Un entrain funèbre secoue l'orchestre. Après avoir entendu
la lettre à Métella et «ce que c'est pourtant que la vie», nous en
garderons toujours l'empreinte mystérieuse.
Relisez la danse macabre de Baudelaire. Vous serez frappés de sa
ressemblance avec la musique d'Offenbach:
Cette coquette maigre aux airs extravagants....
Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants...
Aucuns l'appelleront une caricature,
Ô charme d'un néant follement attifé!
Ce dernier vers pourrait servir d'épigraphe au quadrille d'_Orphée aux
Enfers_, dont un mauvais conducteur de poésie goûte le brio désuet;
mais un bon conducteur y sent se rouvrir des vieilles blessures.
En 1914, bien des grincheux virent dans le tango une manœuvre du Satan
allemand pour faisander notre race. Ils virent mal. Alors que croire
d'Offenbach? Vu sous cet angle n'apparaît-il pas, en 1869, comme un
fait exprès? La farandole vers le gouffre.
J'ai déjà raconté, ailleurs, Mme Wagner, pleurant dans l'ombre d'une
loge pendant une récente reprise de _La Belle Hélène._ Elle aurait
supporté sans larmes le _Cortège des Dieux_ à Bayreuth, mais à Paris,
succombant aux souvenirs, atteinte par le fluide, elle pleurait à la
_Marche des Rois._
* * *
Jadis les prêtres commandaient, l'artisan exécutait. Était-ce un
artiste? Son œuvre-avait alors le double mérite d'une belle apparence
et d'une signification profonde. Ainsi les juifs furent-ils les
véritables sculpteurs de l'Égypte. Aujourd'hui l'art végète entre les
seules mains des artisans. L'artisan-prêtre est des plus rares. C'est
vers lui que nos yeux se tournent. Le public se contente d'admirer
des portes qui ne donnent sur rien. Mais, comme le jeu d'échecs qui
puise, paraît-il, ses règles déformées dans l'itinéraire de l'Arche
d'Alliance, où cet antique jeu de l'art ne plonge-t-il pas ses racines?
Le moindre joueur déplace plus de mystère qu'il n'apparaît.
C'est encore un des motifs pourquoi ce jeu nous intrigue, remue autour
de lui tant de malaises, de surprises, de douleurs, de consolations.
Il est néanmoins bien à l'homme, bien de la terre et, en quelque
sorte, modeste. Son danger ressemble à celui de l'Arche Sainte, grosse
machine électrique autour de laquelle se pressait un peuple ignorant
l'électricité. Le bouvier qui la touche du coude en piquant ses bêtes
sur le chemin de Jérusalem tombe mort, peut-être frappé par Dieu, mais
il est surtout victime d'une imprudence. Soyez sûrs que les prêtres
n'y touchaient pas avant d'avoir interrompu le courant. De même, les
secrets de l'art conduisent encore à l'homme.
Aussi l'homme a-t-il droit à jouer ce jeu. Il en est autrement avec
la science et la métaphysique où elle mène presque toujours. Le poète
que rien ne limite rapporte quelquefois une perle de profondeurs où
le savant _prouve_ qu'il est impossible de descendre. La métaphysique
et les causes premières jouent lentement, âprement, à cache-cache. Le
poète se promène et trouve la cachette. Mais si le poète devance et
découvre toujours, il n'exploite jamais sa découverte. Il voit. Il
passe. Il ne harcèle pas, il ne traque pas l'inconnu.
C'est cependant ce privilège de toucher juste et plus loin que toute
science qui met autour de l'art une atmosphère de châtiment. La science
lente, qui marche en comptant ses pas, se trompe. Elle semble ne pas
gêner beaucoup l'Inconnu. Il la laisse assez tranquille. Elle aide
quelquefois l'homme et ne dérange jamais les dieux.
L'inconnu est une mer «interdite à nos sondes». La science, la
philosophie, l'occultisme s'y baignent, pataugent au bord.
Les artistes construisent un navire, une villa.