Colonie de Santo-Thomas de Guatemala.
Il n'est pas d'oeuvre importante dans le monde sur laquelle
_l'Illustration_ n'ait le droit d'appeler l'attention de ses lecteurs.
Pendant que nos hommes d'État, nos publicistes s'évertuent à trouver un
système de colonisation applicable à l'Algérie, il se passe à nos portes
un fait capital à l'égard duquel la presse française est d'une
inexplicable indifférence. Coloniser l'Algérie, c'est pour le
gouvernement français une rude tâche, à laquelle il voudrait bien se
soustraire; mais les événements qui se passent en Afrique, et l'opinion
publique aidant, ne lui permettent pas de se débarrasser de ce lourd
fardeau.
La Belgique, au contraire, à qui la conquête n'avait pas donné, comme à
la France, un vaste territoire à coloniser, un empire à fonder, n'a pas
eu de repos qu'elle n'eût trouvé un coin de terre où elle pût faire de
gaieté de coeur ce que la France ne fait pas même à contre-coeur. La
Belgique a déniché, dans un coin de l'Amérique, un territoire où elle
fait de la colonisation.
Nous allons donner en peu de mots à nos lecteurs une idée de la
situation actuelle de l'établissement belge de Santo-Thomas. Les
résultats obtenus dans l'intervalle d'une année sont consignés dans un
rapport adressé par l'agent général de la compagnie belge de
colonisation au conseil général et au consul de commerce et d'industrie
de cette compagnie.
Un arrêté royal, en date du 31 mars dernier, a autorisé toutes les
communes du la Belgique à ouvrir dans leur sein une souscription pour le
placement des lots de la communauté. Cette souscription est confiée à
MM. les bourgmestres; le produit en sera perçu par les receveurs des
contributions de l'État et versé au trésor.
Cette souscription, fermée le 1er juillet courant, offre aux communes
des avantages positifs. La moitié des souscriptions prises dans les
communes, soit par l'administration communale, soit par des particuliers
ou des étrangers, devrait être employée en achats des produits
industriels de cette commune; la seconde moitié sera employée à conduire
à Santo-Thomas des colons choisis dans les communes par le bourgmestre
et le curé.
Ce sont là deux avantages incontestables.
Le territoire du district de Santo-Thomas comprend une étendue de
100,000 hectares; il possède un port vaste et sûr dans la mer des
Antilles. Ce gouvernement de l'État de Guatemala concéda en 1841, ce
territoire à la compagnie; la chambre législative de Belgique ratifia
cette concession. La compagnie est donc propriétaire en vertu d'un
titre égal et authentique; une loi de l'État l'a mise en possession, et
a conféré en même temps à tous les colons la jouissance des droits
civils et publiques des nationaux.
Ce territoire est couvert de forêts, et les diverses voies navigables,
qui présentent un développement de près de deux cents lieues, offrent
des moyens de transport convenables à l'exploitation de ces bois. La
latitude du district est égale à celle de la Havane, qui est la plus
riche colonie des Antilles.
L'administration a divisé la propriété du district en deux portions
égales: 200,000 hectares sont réservés pour la communauté; 200,000
hectares ont été divisés en 8,000 lots de 25 hectares chacun. Le prix de
chaque lot a été fixé à 500 fr., soit 20 fr. par hectare.
Les acquéreurs de bois sont intéressés dans la communauté pour une
partie de leur acquisition; le prix des lots est versé dans la caisse de
la communauté, et forme son capital d'exploitation. Les lots de la
communauté de l'Union se composent de deux titres distincts: l'un
représentant 20 hectares de terre dont le propriétaire dispose à son
gré; l'autre représentant 5 hectares dont l'exploitation est réservée à
la compagnie, et en échange desquels elle donne une action de la
communauté. Cette action donne droit au partage dans le tiers des
bénéfices de toute nature réalisés dans les opérations industrielles,
agricoles ou commerciales, et au partage en liquidation dans la moitié
de tous les biens meubles et immeubles de la communauté.
La valeur des lots a monté aujourd'hui de 500 à 1,000 francs, et cette
valeur grandit de jour en jour. Une décision récente du conseil général
(3 mai 1844) a garanti un dividende annuel du 40 francs à chaque action
de communauté, de sorte que l'acquéreur actuel d'un lot au taux du 1,000
fr. a la certitude de recevoir au moins le 4 pour cent de la somme
déboursée, et il lui reste comme prime les 20 hectares de terre qu'il
peut vendre, louer, exploiter ou faire exploiter.
On peut se faire une idée du développement inouï que l'esprit
d'association a imprimé à la colonie belge, si je songe, que
l'installation des soixante-neuf premiers colons date à peine d'une
année, et que leur nombre s'élève aujourd'hui à huit cents. Les
fondations d'une ville ont été jetées, des routes sont ouvertes, les
terres se défrichent, les travaux du port s'exécutent, des fermes sont
construites, et l'administration est assez forte pour maintenir l'ordre,
faire respecter la loi, et même expulser de la colonie les perturbateurs
et les membres inutiles. Le crédit de la communauté est fondé, et les
traites qu'elle tire sur la compagnie en Europe sont prises par toutes
les maisons de banque et de commerce.
L'administration approvisionne elle-même ses magasins, et elle fourni
aux colons, au prix coûtant augmenté seulement de 5 pour cent, tous les
objets nécessaires à leur consommation, en leur garantissant une part
dans les bénéfices généraux et du travail pour toute l'année de telle
sorte que dans ces pays, où toutes les provenances d'Europe sont à des
prix excessifs, où les conditions de l'existence sont si pénibles, les
colons du Santo-Thomas y peuvent vivre, en gagnant peu, mieux qu'ils ne
vivraient à la Havane ou à la Nouvelle-Orléans, quand même ils y
recevraient un triple salaire.
Nous avons cru devoir offrir à nos lecteurs une situation sommaire de la
colonie belge, qui est sans contredit une des oeuvres les plus
importantes qu'ait produites de nos jours l'expansion du génie européen.
Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si les mesures adoptées par la
compagnie belge sont ou ne sont pas susceptibles d'amélioration. Nous
constatons seulement le progrès immense qu'elle a accompli, et nous
appelons l'attention des hommes qui se préoccupent à bon droit des
difficultés que soulève la question bien plus vaste de la colonisation
de l'Algérie, sur les résultats obtenus à Guatemala par l'esprit
d'association, par l'énergie que donne aux travailleurs l'assurance
d'une part dans les bénéfices que leur travail procure.
Les Forçats.
(2e Article.--Voir t. III, p. 299.)
Les travaux sont suspendus ou terminés; les forçats rentrent dans leurs
salles, soit pour y faire le repas, dont nous parlerons tout à l'heure,
soit pour s'y reposer des fatigues du jour, à onze heures du matin, ou à
quatre et cinq heures du soir. Avant qu'ils repassent le seuil de la
porte du bagne, un garde-chiourme les fouille de la tête aux pieds.
Durant la matinée ou la journée, ils ont tous eu, en effet, de fréquents
rapports avec les ouvriers libres et les visiteurs du bagne; peut-être
ont-ils obtenu de leur pitié un peu d'argent ou quelques douceurs
prohibées; peut-être se sont-ils rendus coupables d'un vol au préjudice
de l'administration pendant les travaux; leurs fers ne sont-ils pas
limés? qui sait même si un parent, un ami, un complice, ne leur a pas
remis des scies, des limes ou des objets d'habillement pour faciliter
leur évasion et leur fuite? D'importantes saisies justifient tous les
jours cette utile précaution. Chaque forçat passe à son tour à la
visite. Il tient son bonnet à la main, parce qu'elle a lieu en présence
d'un adjudant supérieur. A mesure qu'un garde-chiourme les fouille, un
autre les compte, pour s'assurer que tous les hommes sortis et marqués
sur la planche de sûreté rentrent au bagne.
Tous les matins, avant la sortie, on distribue à chaque homme, dans
l'intérieur du bague, un morceau de pain noir. A onze heures, après leur
rentée, a lieu le dîner. Outre le pain, la ration quotidienne d'un
forçat se compose d'un litre de bouillon très-faible, de quatre onces de
fèves et de quarante-huit centilitres de vin.
La cuisine et la cantine des forçats sont très-simples, ainsi qu'on peut
s'en convaincre en jetant les yeux sur les dessins ci-joints. La cuisine
est une petite salle carrée attenante à la salle du bagne et
communiquant avec cette salle par une fenêtre. Au fond, près de la
fenêtre, on aperçoit un petit cabinet servant de bûcher, un fourneau,
une énorme marmite, des seaux, une poêle, tels sont les seuls ustensiles
de la cuisine. Contre le mur pendent un faubert, une pincette et une
barre de fer. Ce sont les forçats qui remplissent les fonctions de
cuisiniers c'est-à-dire qui font cuire des fèves dans de l'eau salée,
avec du beurre ou de la graisse. Un seau contient la ration de cinq
hommes.
[Illustration: Visite au retour des travaux.]
A la cantine le service est fait par un commis aux vivres et un
sous-adjudant; la barrique de vin se trouve en face de la porte
d'entrée, et les forçats viennent par escouades prendre leur ration,
consistant, comme nous l'avons dit, en quarante-huit centilitres de vin
par jour. Cette ration, qui s'appelle une _carte_, se distribue en deux
fois. Un _demi_ signifie la moitié ou vingt-quatre centilitres. La
mesure est placée sur une planche percée de petits trous, à travers
lesquels le trop-plein tombe dans un baquet inférieur. Diverses mesures
et une sonde sont suspendues au mur.
[Illustration: La barbe.]
Tous les forçats devraient être soumis au même régime, mais ce principe
d'égalité absolue est souvent violé: au bagne, nous l'avouons avec
peine, le pauvre expie plus cruellement ses crimes que le riche. A leur
arrivée, on enlève aux condamnés, en même temps que leurs habits, tout
l'argent qu'ils ont apporté avec eux, et on le dépose sous leur nom dans
une caisse instituée à cet effet dans les bureaux du commissaire.
D'après les règlements du bagne, un forçat ne doit pas avoir sur lui
plus de 5 francs, mais à mesure que cette somme diminue, il peut la
compléter en donnant une note de ses dépenses. Ainsi, ceux qui sont
riches, ceux qui reçoivent des secours de leur famille ou de leurs
complices, se procurent certaines petites jouissances dont les pauvres
sont privés; ils achètent surtout du pain blanc et du ragoût à un
marchand _fricottier_, établi dans l'intérieur du bagne avec une
permission de l'autorité supérieure. On en voit souvent qui se régalent
le matin de _ratatouille_, tel est le nom de ce ragoût, sans en offrir à
leur camarade de chaîne, que la misère contraint à manger son pain noir
sec. La peine du pauvre s'augmente donc de la diminution de celle du
riche.
Les fonctions de barbier (au bagne on nomme les barbiers barberots)
sont, comme celles de cuisinier, exercées par les forçats qui ont mérité
des récompenses. Cette opération se fait dans un coin de la salle
commune; un grand fauteuil en bois grossièrement travaillé est destiné
aux forçats, qui vont, se laver à une fontaine voisine dès qu'ils sont
rasés.
Lorsque les forçats sont valides et bien portants, il faut qu'ils paient
à l'État ce qu'il fait pour eux, c'est-à-dire qu'ils exécutent avec
soumission et résignation les travaux qui leur sont imposés; il faut que
toujours et partout leur conduite soit bonne, régulière, paisible; sinon
des châtiments proportionnés aux fautes, aux délits dont ils se rendent
coupables ou complices, leur sont infligés avec sévérité.
On pense bien que, parmi un aussi grand nombre de détenus, la colère, la
haine, l'irritation, la vengeance, souvent même le désir de la mort,
qu'ils n'usent pas se donner eux-mêmes, font commettre des crimes qu'on
n'a pas eu le temps ni la possibilité d'empêcher.
Ces crimes sont jugés le plus tôt possible et sans appel par un tribunal
maritime spécial. Les condamnations qui sont prononcées reçoivent leur
exécution dans les vingt-quatre heures; il faut en excepter toutefois
les arrêts de mort, qui maintenant sont soumis préalablement à la
décision royale.
[Illustration: La Cuisine.]
Le chef de service du bagne a à sa disposition les moyens nécessaires
pour y faire régner le plus grand ordre et une parfaite sécurité. Ces
moyens consistent dans la dispensation qu'il fait seul des punitions et
des récompenses.
Autrefois, quand les forçats servaient sur les galères de l'État, ils
étaient soumis à un code d'autant plus rigoureux qu'il fallait prévenir
ou punir sur l'heure les attentats de tout genre et les délits
d'insubordination ou de désobéissance dont ces criminels se rendaient
coupables.
Ce code, qui se ressentait de la barbarie des lois pénales de cette
époque, était effrayant; il infligeait des châtiments terribles, tels
que la mutilation, la perte du nez, des oreilles, de la langue, etc.,
même pour des fautes peu graves.
Mais à mesure que les moeurs s'adoucirent, on renonça à toutes ces
punitions, et il n'y a plus aujourd'hui contre les individus qui
contreviennent aux lois et aux règlements intérieurs que des peines que
l'humanité avoue et qui sont suffisantes.
Jadis la bastonnade était une des moindres punitions; elle est
aujourd'hui la plus forte, et encore n'est-elle appliquée que dans le
cas d'évasion, de tentative d'évasion non consommée, ou pour excitation,
dans les salles et sur les travaux, à des résistances ou mutineries
qu'il est essentiel de réprimer promptement et avec vigueur.
La bastonnade est aussi donnée aux condamnés qui volent à leurs
camarades, soit des vivres, soit de l'argent ou de menus effets.
[Illustration: Cantine.]
Le forçat condamné à la bastonnade subit sa peine étendu, la figure vers
la terre, sur un banc, dit _banc de justice_, et recouvert d'un petit
matelas; ses mains sont liées ensemble avec une corde, un forçat lui
tient les pieds, l'exécuteur du bague met à nu son épaule droite et
frappe le nombre de coups fixé par l'arrêt de condamnation. L'instrument
du supplice est un rotin en corde qui, après avoir trempé plusieurs
jours dans l'eau, est devenu, en séchant, aussi dur mais plus flexible
que du bois. En général, la bastonnade rend malades les forçats qui la
reçoivent, quelques-uns cependant bravent la douleur ou ne la ressentent
pas.
Les autres punitions disciplinaires sont:
Le retranchement du vin;
La perte de la chaîne brisée, ou, ce qui est la même chose, _la remise
en couple_ pour un temps plus ou moins long;
L'exposition, pour les forçats qui se sont évadés;
Le cachot, que nous ferons voir à nos lecteurs dans un troisième et
dernier article.
Ces punitions sont tout à fait suffisantes. En général, elles sont peu
nombreuses, et rarement appliquées, grâce à la surveillance attentive
que l'on exerce envers les condamnés, qui sentent la nécessité de la
soumission.
[Illustration: Exposition d'un forçat évadé.]
A peine l'évasion d'un forçat est-elle connue, on hisse au bagne un
pavillon jaune, et le bâtiment amiral tire un coup de canon, pour
avertir tous les habitants de la ville et des campagnes environnantes.
L'arrestation d'un forçat évadé se paie 50 fr., si elle a lieu dans
l'arsenal ou dans la ville; 100 fr. dans la banlieue. Aux signaux
d'alarmes, citadins et paysans se mettent à la recherche et à la
poursuite des malheureux qui sont parvenus à tromper l'active
surveillance des chiourmes. La crainte d'être volés ou assassinés, plus
encore que l'espoir, de cette récompense, stimule leur zèle.
Aussi les forçats évadés parviennent-ils rarement à se procurer des
vêtements et une perruque, ou à gagner un asile sûr. Tant qu'ils ne sont
pas découverts, le pavillon jaune reste hissé. Quelquefois ils
demeurent, pendant plusieurs jours, cachés dans le bagne même, entre des
pièces de bois, et leurs camarades leur remettent des provisions. Quand
ils sont repris, ils sont condamnés à la bastonnade et au cachot, on
augmente d'une ou de deux années la durée de leur peine, et on les
expose, assis sur une barrique, à la porte du bagne.
--Leur tête est rasée, et on ne leur laisse qu'une petite touffe de
cheveux; leurs mains sont garrottées, et sur leur poitrine est un
écriteau qui porte ces mots: