STATUE DE LA NÉVA, PAR JACQUES.

Un jeune sculpteur français, nommé Jacques, qui avait obtenu jadis le

premier prix de Rome, était venu s'établir à Saint-Pétersbourg, où il

exerçait son art avec un succès égal à son talent. Non-seulement il

suffisait à tous ses besoins, mais il avait déjà amassé une petite

fortune, lorsqu'en 1842 il renonça à tous les travaux qui le faisaient

vivre et qui l'enrichissaient pour s'adonner exclusivement à une oeuvre

colossale qui, si ses espérances se réalisaient, devait rendre son nom

immortel. La gloire était désormais l'unique pensée de son ambition; à

cet avenir incertain il sacrifiait avec joie le présent. Enfermé dans

son atelier, il passa une année entière et il composa le modèle en

plâtre, de la statue dont _l'Illustration_ offre aujourd'hui un dessin à

ses abonnés.

C'était la Néva. Depuis longtemps, les architectes russes ou étrangers

établis à Saint Pétersbourg cherchaient, sans pouvoir les trouver, les

moyens de construire sur la Néva un pont qui liât ensemble, à l'époque

de la débâcle, les deux parties de la capitale de la Russie. Personne

n'ignore qu'au moment de la fonte des glaces toutes les communications

sont interrompues souvent pendant plusieurs jours entre la rive droite

et la rive gauche du fleuve. Plus d'un habitant de Saint-Pétersbourg

reste ainsi parfois une semaine entière forcément absent de son

domicile. Une multitude de projets avaient été successivement présentés

au comité spécial chargé de les examiner: tous furent rejetés.

Enfin, en 1841, un nouveau plan obtint, l'assentiment universel. Pour

l'exécuter il fallait, il est vrai, abattre un nombre considérable de

maisons, combler des canaux, percer des rues, etc. Une vaste place

devait, en outre, aboutir au pont, du côté du quai Anglais. A peine M.

Jacques eut-il connaissance de ce projet, il conçut l'idée de sculpter

une statue colossale destinée à l'ornement de cette place, et il fit, en

conséquence, un modèle en plâtre qui excita des transports unanimes

d'admiration.

Heureux et fier de ce premier succès l'artiste croyait toucher au terme

de ses voeux; déjà il s'apprêtait à transformer ce modèle fragile en un

bloc de pierre ici impérissable, lorsqu'un matin,--ô douleur!--on vint

lui apprendre que pendant la nuit un incendie avait tout dévoré; son

atelier, son modèle, sa petite fortune, son avenir, sa gloire, ses

espérances et ses rêves... Il supporta ce coup affreux avec une noble

fermeté; mais, s'il se montra résigné, s'il cacha ses douleurs à tous

les yeux, son désespoir n'en fut pas moins violent.

A cette nouvelle, tous les étrangers établis à Saint-Pétersbourg

ouvrirent une souscription en faveur de notre malheureux compatriote.

Pour en augmenter le chiffre, qui s'élevait cependant avec rapidité,

quelques Français formèrent le projet de donner une représentation

publique de _Tartufe_. S. E. le général de Guidennoff directeur en chef

de tous les théâtres de l'empire, s'empressa d'accorder l'autorisation

qu'on lui avait demandée; et, le 6 mai dernier, le chef d'oeuvre de

Molière a été joué par des amateurs, dans la grande et belle salle de la

maison Paguellard, en présence d'une assemblée nombreuse et réjouie.

Toute l'aristocratie de la capitale était à cette représentation, qui a

rappelé à tous les assistants les plus belles soirées du théâtre

impérial italien, où Pauline Viardo-Garcia, Rubini et Tamburini

obtenaient tant d'applaudissements, de rappris, de bouquets et de

couronnes. La recette s'est élevée à 4,500 roubles, sans compter les

dons particuliers.

M. Jacques a donc été remboursé de ses frais; il a pu faire honneur à sa

signature; mais, de son chef-d'oeuvre, il ne reste plus maintenant qu'un

souvenir... et notre dessin.

Le Sacrifice d'Alceste.

(2e partie.--Voir page 237.)

Le mariage projeté entre Nathaniel de Keraudran et Mathilde de Larcy,

reprit mon oncle Antoine commençant une seconde histoire, avait surtout

pour but de terminer des démêlés d'intérêts qui avaient divisé leurs

familles. Mathilde, par ses idées romanesques, en exigeant un homme qui

eût sacrifié sa vie pour elle, rompit tous ces projets. Aussitôt que

Keraudran eut refusé la fiole de poison, elle refusa son alliance. Les

procès recommencèrent; et au lieu du notaire on vit paraître les

avocats.

Nathaniel de Keraudran en était désolé.

«Faut-il donc devenir ennemis?» disait-il.

Dans son désir de la paix, il eût souscrit à toutes les conditions pour

obtenir un arrangement amiable. Il me pressa d'être son négociateur, et

je partis pour le château de Larcy chargé de cette délicate mission.

J'avoue aussi que, de mon autorité privée, j'en avais pris une plus

délicate encore. Je connaissais l'amour de Keraudran pour Mathilde; il

n'avait fait que s'enflammer depuis leur rupture. D'un autre côté,

j'étais persuadé que Mathilde aimait Nathaniel, et que sa tendresse

avait survécu au bizarre caprice qui avait provoqué leur séparation. Je

ne désespérais donc pas de les réunir, et je partis dans ce but, tout

autant que dans celui de terminer leur procès.

Je fus parfaitement accueilli au château de Larcy. J'avais été l'ami de

la famille avant même d'être celui de Keraudran. De plus, je ne

dissimulai pas le moins du monde mon caractère officiel d'ambassadeur.

Je m'annonçai comme messager de paix, chargé de pleins pouvoirs, et je

m'aperçus bien vite qu'on désirait terminer les hostilités aussi bien au

château de Larcy qu'à celui de Keraudran.

Mais je vis aussi que ma seconde entreprise serait plus difficile: ce

n'était pas seulement un caprice de jeune fille, mais une volonté

sérieuse, un calcul bien arrêté d'avance, qui avaient amené la bizarre

épreuve dans laquelle Nathaniel avait échoué. Prendre un époux, c'était

dans la pensée de Mathilde, lui donner sa vie; elle ne voulait la donner

qu'à un homme qui l'eût, payée d'un semblable retour. Aussi, lorsque je

lui parlai de l'amour de Keraudran, lorsque je peignis son désespoir,

elle haussa les épaules.

«J'en ai fait l'expérience, répondit-elle avec un sourire ironique; je

suis maintenant que cette passion si vive, que cet amour si dévoué ne

peut aller jusqu'à boire deux cuillerées de potion! Que voulez-vous?

continua-t-elle d'un ton agaçant, je m'étais mis dans la tête que je

valais la peine d'être aimée pour tout de bon. J'attendrai de l'être

pour me décider.

--Personne ne vous aimera plus que Nathaniel, répliquai-je.

--Eh bien! alors... j'attendrai toujours! et je ne ma déciderai pour

personne!»

Je revins souvent sur le même sujet, et toujours avec aussi peu de

succès. Je commençai donc à désespérer de renouer une alliance qui

paraissait définitivement rompue, et si j'en parlais encore à Mathilde,

ce n'était plus que pour trouver un sujet d'amusantes querelles et

d'innocentes coquetteries. De son côté, Mathilde semblait se plaire

beaucoup à ces taquineries galantes qui occupaient nos tête-à-tête sans

les rendre dangereux, et qui lui rappelaient un nom et des souvenirs

beaucoup plus chers peut-être qu'elle n'eût voulu le laisser croire.

Je dois avouer aussi que j'avais à cette époque une assez mauvaise

habitude: c'était, de faire la cour à toutes les jolies femmes que je

rencontrais; et cela presque sans but, par simple passe-temps, comme un

jeu d'esprit, et de même qu'on dit en termes d'escrime, pour

m'entretenir la main. J'avais conservé cette habitude dans mes nouvelles

relations avec Mathilde, et elle répondait à mes galanteries avec une

présence d'esprit et une gaieté qui m'encourageaient à continuer en me

permettant de croire qu'elle ne s'abusa pas sur leur véritable valeur.

Que pouvious-nous, d'ailleurs, faire de mieux pour tromper les loisirs

de cette vie de château monotone et solitaire?

C'étaient donc des agaceries, des taquineries, des coquetteries sans

fin. Jamais le père de Larcy n'avait assisté à de semblables

remue-ménage.

«La paix, la paix, que diable! enfants! disait-il par intervalles; vous

ne pouvez donc pas être deux minutes ensemble sans vous chamailler?

Quelle langue, bon Dieu! parbleu, marquis, on voit bien que vous êtes

Gascon!

--Gascon? repartis-je; merci! Il y a des Bretons et même des Bretonnes

qui ne leur cèdent en rien.

--Ou s'en flatte! répliqua vivement Mathilde; mais on sait ce que vaut

la Garonne... et nous sommes francs, au moins!

--J'en suis d'avis. Il n'y a que les Bretonnes pour tenir ce qu'elles

promettent...

--Et les Bretons, donc! répondit Mathilde avec un sourire un peu forcé;

nous en savons quelque chose. Je doute cependant que les Gascons

valussent beaucoup mieux, et ce sont des répondants auxquels je me

fierais peu.

--Je vous dirai comme la première fois: Essayez!

--Un défi!... nous verrons. Mais savez-vous bien que j'ai été sur le

point de vous envoyer aussi la fameuse bouteille? J'aurais été curieuse

de savoir ce que vous auriez fait, monsieur le Gascon.

--Ce que j'aurais fait? je vais vous le dire, parbleu! J'aurais jeté la

fiole par les fenêtres et rossé le sorcier pour lui apprendre à rendre

les gens malades... et dites que ce n'eut pas été une preuve frappante

de ma tendresse!»

Mathilde se mit à lire aux éclats, et nous continuâmes sur ce ton de

folle gaieté. Au reste, loin d'entraver notre intimité croissante, le

vieux papa semblait au contraire la favoriser de tout son pouvoir. Je ne

doute pas qu'il n'eût pensé que je pouvais remplacer avantageusement

Keraudran, et il eût reçu avec, plaisir la proposition d'écarteler mon

blason avec celui de sa fille; mais j'étais loin d'une semblable idée.

Engagé ailleurs dans les liens d'une véritable tendresse, je ne pouvais

dépasser avec Mathilde les limites de la simple et pure amitié, malgré

les amusements de nos causeries et de nos agaceries réciproques.

Avec tout cela, mon séjour se prolongeait au château de Larcy; je m'y

plaisais trop pour chercher à le quitter bien vite. Toutefois, je

songeais déjà sérieusement à préparer mon départ, lorsque Mathilde

m'apprit un soir qu'elle s'était engagée à honorer de sa présence,

suivant le style d'usage, une fête qui devait avoir lieu dans une ferme

située quelques lieues plus loin.

«Nous partirons demain matin, ajouta-t-elle; soyez prêt de bonne heure.

--Nous? répondis-je en riant; c'est à merveille. Vous disposez de moi en

véritable despote. Il n'y a pas même d'observations à faire, à ce que je

vois: allons, je me résigne.

--Pauvre jeune homme! répliqua Mathilde; voyez-vous, il se sacrifie!

Soyez sûr de toute ma reconnaissance, monsieur le marquis, pour cette

complaisance inespérée.»

Et elle fit ironiquement une profonde révérence.

«J'y compte, dis-je, et je la réclamerais au besoin.»

Nous partîmes, en effet, le lendemain de bonne heure. Le temps était

superbe, mais la route détestable; elle traversait les bois, en

tournant, montant, descendant et remontant sans cesse, creusée de

ravins, encombrée de pierres et de branches d'arbres. La voiture ne

pouvait marcher qu'au pas.

J'étais sur le devant de la calèche, dont Mathilde et son père

occupaient le fond. Mathilde était en toilette de bal, et franchement je

ne l'avais jamais vue si jolie. Je me trouvais, d'ailleurs, en

disposition taciturne et rêveuse, en sorte que le voyage était

silencieux. Je me contentais de regarder mon gracieux vis-à-vis, et sans

doute mes yeux expliquaient trop clairement mes impressions, car

souvent, lorsque nos regards se rencontraient, elle rougissait et

tournait légèrement la tête. Peu à peu elle devint pensive, elle-même,

la chaleur du jour qui s'élevait avec le soleil, le silence du bois, à

peine troublé par le bruit monotone et cadencé des roues et des chevaux,

le bercement lent et uniforme de la voiture, l'air embaumé de la forêt,

ces alternatives d'ombre et de lumière qui passaient et repassaient sur

nous à travers les branchages qui se courbaient au-dessus de nos têtes,

enfin une sorte d'influence magnétique nous disposaient tous deux à la

rêverie; et mes yeux, qui rencontraient maintenant plus souvent et plus

longtemps ses grands yeux bleus, y lisaient cette langueur veloutée, ce

feu pénétrant et voilé... qui vous entraîne plus loin qu'on ne voudrait

souvent.

L'influence avait également agi sur le vieux baron.--Il dormait

profondément sur son coussin.

Je ne suis comment cela se fit, mais, après un long regard échange

presqu'à notre insu, Mathilde tressaillit, et se tourna brusquement pour

regarder dans le bois.

«Il fait une chaleur étouffante, murmura-t-elle en entrouvrant ses

dentelles, et nous sommes exposés au soleil sur cette maudite route...

tandis qu'il y a là-bas dans les taillis des pelouses si vertes, si

fraîches, si bien ombragées!

--Nous pourrions peut-être suivre le voiture à pied, le long du bois...

Voulez-vous mon bras?»

Il y eut comme un moment d'indécision.

«Non, je vous remercie, dit-elle sans lever les yeux.

--On pourrait peut-être remédier au soleil.» repris-je.

Et pendant que la voilure longeait un taillis d'églantiers et

d'aubépines en fleurs, j'en cueillis de longs rameaux; puis, les tenant

réunis en forme, d'éventail, je me penchai vers Mathilde pour l'abriter

sous leur berceau embaumé. Elle sourit et me remercia d'un signe de

tête.--Mais la position que j'avais prise était fatigante et peu

commode; je fus bientôt obligé de me courber tout à fait pour appuyer

mon bras du côté de Mathilde: ma main touchait presque son épaule, et

mes genoux frôlaient sa robe de satin. Elle avait été obligée elle-même

de se renverser en arrière, dans une pose coquette et gracieuse. Elle

était si jolie, si séduisante ainsi, que peu à peu je me sentis enivré

d'une vive émotion. De son côté, Mathilde semblait palpiter sous le feu

de mes regards; ses yeux, qu'elle tenait baissés, se relevèrent

languissamment et se fixèrent sur les miens...--Mais elle tressaillit de

nouveau, et, poussant un cri léger, se rejeta vers son père dont elle

saisit le bras.

«Quoi? quoi?--s'écria le vieux baron, se relevant et se réveillant en

sursaut;--qu'y-a-t-il? qu'y-a-t-il? sommes-nous versés?

--Non, dit Mathilde d'une voix émue... mais c'est un cahot... J'ai eu

peur!

--Cette route est détestable, reprit le baron. J'en suis terriblement

fatigué. Arrivons-nous bientôt?»

On prit des informations auprès du cocher, qui répondit qu'il n'y avait

plus qu'une petite demi-heure de marche. D'ailleurs la route

s'améliorait en sortant du bois, et nous arrivâmes assez rapidement.

Pendant la fête, Mathilde fut excessivement réservée. Du mon côté, en

réfléchissant aux circonstances de notre voyage, je compris cette

réserve, et j'avoue même que j'en fus bien aise. J'aurais été embarrassé

pour recommencer avec elle nos enfantillages des premiers jours; je

craignais même d'avoir été trop loin, et je résolus de partir le plus

promptement possible.

La fête champêtre était, au reste, fort gaie. Il y eut une espèce de feu

d'artifice, et le bal finit fort tard, il avait été décidé que nous

passerions la nuit chez nos hôtes, et on nous conduisit à nos

appartements respectifs. Mathilde et son père furent logés dans le

bâtiment principal, à un étage au-dessus l'un de l'autre Pour moi, l'on

m'avait assigné un petit pavillon sur le jardin. Je m'y endormis

profondément.

Un grand bruit et des cris me réveillèrent au point du jour. Lorsque

j'ouvris les yeux, je vis ma chambre entièrement éclairée d'une rouge et

sinistre lueur. Je me jetai précipitamment en bas du lit; j'ouvris ma

porte... Le feu était à la ferme. A peine vêtu, je me précipitai vers

les bâtiments embrasés; j'eus en un instant traversé le jardin, et

j'arrivai dans la cour.

C'était affreux: le logis principal, assez solidement construit en

maçonnerie, était entouré des bâtiments d'exploitation élevés en

charpente, couverts en chaume pour la plupart et adossés aux murs de la

maison: tous ces bâtiments étaient en feu. Quelques flammèches

d'artifice avaient sans doute causé cet incendie. Les habitants de la

maison, réveillés par les flammes, s'étaient sauvés à demi nus dans la

cour; on criait, on courait, on s'appelait, on se heurtait, et, dans ce

désordre, il n'y avait aucun moyen de combattre et d'arrêter les progrès

du feu, qu'attisait encore la brise du matin. Au reste, il n'y avait

plus guère d'espoir: les bâtiments légers construits en avant étaient

déjà presque entièrement consumés, et les flammes enveloppaient le corps

de logis principal, qu'elles commençaient à dévorer. Quelques seaux

d'eau, jetés çà et là au hasard, sans ensemble et sans direction, par

des mains éperdues, ne faisaient qu'irriter la fureur de l'incendie.

Mon premier soin fut de chercher Mathilde et son père dans la foule.--Je

rencontrai le vieux baron qui appelait sa fille à grands cris.--Mathilde

n'y était pas! Ce fut un coup terrible; personne ne l'avait vue!

«Cherchez-la! ramenez-la moi! criait ce père éploré.

--Pas moyen de rentrer dans la maison, répondit un valet de ferme,

revenant, ses habits à demi bridés. L'escalier s'est écroulé; il a

failli me tomber sur la tête.»

A ce moment, ce fut comme une ineffable et terrible vision; tout en

haut, sur le sommet de la maison, on vit apparaître Mathilde: fuyant

devant les flammes qui s'élançaient d'étage en étage, elle était montée

jusqu'au faîte. La pauvre enfant avait, pour fuir, revêtu ses habits de

la veille; elle était là, accroupie sur le bord du toit, en parure de

bal, blanche et brillante comme une fée. Au-dessous d'elle, les flammes

tourbillonnaient avec des bruissements de fureur, et une large nappe de

fumée brillante et rouge se déroulait derrière en ondoyant sous le vent.

Perdue au milieu de l'incendie qui l'entourait de toutes parts, prêt à

la dévorer, elle restait immobile, les mains croisées sur sa poitrine,

et si elle appelait du secours, sa voix, étouffée dans les mugissements

du feu, ne parvenait pas jusqu'à nous.

«Vingt mille livres, trente mille livres, cent mille livres à qui me

ramènera ma fille! s'écriait le vieux baron en se tordant les mains de

désespoir.

--Ce n'est pas possible!» répétait-on autour de lui.--Et tous les yeux

se fixaient mit elle.--Comment arriver là-haut? Tout brûle dessous.»

Un jeune homme, plus hardi, courut vers la maison et voulut franchir le

premier bâtiment embrasé; un chevron du toit se détacha et l'étendit

presque sans vie sur les charbons ardents. On le retira privé de

connaissance.

J'avais déjà pris mon parti: je m'étais emparé de deux couvertures de

laine que je plongeai dans un des tonneaux de la cour; je saisis un

paquet de cordes, une longue échelle, et je me précipitai à travers le

feu et la fumée, au milieu des cris des spectateurs. Arrivé au pied du

mur principal, déjà crevassé et fumant, je plantai l'échelle et je

gravis rapidement jusqu'au toit, disputant chaque échelon aux flammes

qui commençaient à s'y attacher. Lorsque je parvins sur la corniche, le

pied de l'échelle était en feu, et, un instant après, elle tomba.

J'étais auprès de Mathilde.

«Venez, lui dis-je, hâtons nous.»

Et en même temps je l'enveloppais des convertures mouillées.

«Serrez-les bien autour de vous, et ne craignez rien.

--Non, me répondit-elle, il est trop tard.--Comment descendrons-nous?

Voyez, l'échelle est brûlée.

--Laissez-moi faire.»

Et t'attachais fortement aux barreaux de la lucarne la corde que j'avais

apportée.

«Maintenant, Mathilde, couvrez bien votre visage et vos beaux cheveux.

Tenez-vous fortement à moi.--Puis, écoutez-moi bien: si, quand je serai

arrivé en bas, je tombais... ne vous arrêtez, pas, et courez toujours

devant vous.»

En achevant ces mots, je lui fis passer ses bras autour de moi, et,

cramponné à la corde, je commençai à descendre.

Ce fui un cri d'effroi et d'anxiété qui parvint jusqu'à mes oreilles,

lorsqu'on nous vit abandonner le mur et disparaître au milieu des

flammes et de la fumée. J'ignore, à partir de ce moment, comment

j'accomplis ce périlleux trajet. Étourdi, aveuglé, je me laissai glisser

jusqu'en bas, puis je tombai sur les poutres embrasées, je fus couvert

de feu, je roulai sur les charbons et je ne sais trop ce que devint

Mathilde. Enfin j'arrivai, chancelant, suffoqué, les cheveux et les

mains brûlés, les habits en lambeaux, presque inanimé, au milieu de la

cour; alors je revis Mathilde et son père, qui me reçurent dans leurs

bras.--Je m'évanouis.

Heureusement, je n'avais pas de blessures graves. Quelques jours de

repos suffirent pour me rétablir. Mathilde, protégée par les couvertures

dont je l'avais enveloppée, n'avait reçu aucune atteinte; et jusqu'à mon

rétablissement, elle ne quitta pas mon chevet.

Aussitôt que mes blessures furent cicatrisées, j'annonçai mon départ. A

cette nouvelle inattendue, Mathilde tressaillit.

«Quoi! dit-elle d'une voix évidemment altérée par la surprise, vous

voulez partir... si tôt?

--Il y a longtemps que j'abuse de la permission qui m'a été donnée de

résider au château. Ma mission, qui pouvait seule justifier mon séjour,

est terminée; la transaction a été signée il y a huit jours, et...

--Il s'agit bien de cela! interrompit-elle assez vivement. Me suis-je

jamais occupée de ce procès? Et vous...»

Elle s'arrêta.

«J'espère bien aussi que notre séparation ne sera pas de longue durée,

repris-je en souriant. Le plaisir que j'éprouve ici et la peine que

j'éprouve en vous quittant, me font désirer le moment où je pourrai vous

revoir.

--Plaisantez-vous? demanda-t-elle avec une certaine agitation. Vous me

quittez ainsi!... vous qui avez donné votre vie pour la mienne?

--Moi, répondis-je en riant et en lui prenant la main; Vous ne vous

souvenez, donc plus?... J'ai acquitté la lettre de change que vous avez

tirée sur Keraudran.

--Eh bien!... ensuite?»

Et elle tenait ses yeux baissés, tandis que son sein palpitait

violemment.

«Eh bien! répliquai-je d'un ton plus sérieux; Nathaniel vous aime,

Mathilde, comme vous ne serez jamais mieux aimée; vous l'aimez aussi, je

le sais, j'en suis sûr... et moi...

--Vous m'avez donné votre vie! interrompit-elle.

--C'est possible..., mais je ne puis aussi vous donner que mon amitié;

je compte sur la vôtre, c'est la seule reconnaissance que j'exigerai...

Et je vous le répète, Mathilde, c'est la seule, je le sais, que votre

coeur pourrait me donner. Aussi, j'y compte, n'est-ce pas?»

Elle me serra la main sans répondre, je portai la sienne à mes lèvres...

et trois jours après, je quittai le château de Lurcy...

Alors mon oncle Antoine se tut et se renversa sur son fauteuil en

croisant les jambes.

«Eh bien! m'écriai-je, qu'est-ce que cela prouve? vous avez sauvé la vie

à Mathilde sans l'aimer! Vous avez eu raison; mais cela n'empêche pas

que Keraudran n'ait eu tort.

--Ta, la, la, dit mon oncle Antoine; en toute chose, avant de juger, il

faut attendre la fin.--C'est un précepte de Solon qui, après tout,

n'était pas un sot, bien qu'il ait été un des sept sages de la Grèce.»

L'Illustration, No. 0072, 11 Juillet 1844 · 第 9 / 13 题