Si le mérite d'un écrivain se devait mesurer au bruit que ses livres
font dans le monde, l'auteur des _Mystères de Paris_ serait justement
mis à la première place parmi les romanciers contemporains. Les succès
les plus fameux oui pâlit près des siens, et l'immense popularité des
deux grands auteurs anglais, Walter Scott et Charles Dickens, ne
surpasse point celle que M. Eugène Sue a conquise rapidement depuis
quelques années. Quatre-vingt mille exemplaires des _Mystères de Paris_
se sont vendus dans les seuls États-Unis et j'imagine que les meilleurs
romans de Cooper n'ont jamais reçu un semblable accueil des Américains
eux-mêmes. Chez nous, depuis les romans infinis du dix-septième siècle,
on n'avait point vu de livres obtenir une faveur aussi universelle que
ceux de M. Eugène Sue; et, s'il nous était permis de toucher à la
biographie d'un écrivain encore vivant, nous trouverions sans doute, de
la part des lecteurs et des lectrices d'aujourd'hui, des marques de
sympathie et d'admiration plus flatteuses encore que l'offre de mariage
faite autrefois à Calprenède par une très-riche veuve, sous cette
condition que le marié achèverait son interminable roman de _la
Cléopâtre_.
Le succès, quand il dépasse ainsi toutes les limites, doit être tenu
d'abord, et avant examen, pour parfaitement légitime; désormais le rôle
de la critique se borne à chercher, à discerner, à expliquer le mérite
de l'oeuvre, mérite nécessaire, mérite que ne peut laisser en doute
l'extraordinaire applaudissement du public. Pourtant je ne sache point
de livre qui ait été critiqué, je dirai même invectivé avec autant
d'amertume que le furent les _Mystères de Paris_, et nous avons vu des
Aristarques s'attarder encore à nier le succès, alors même qu'il
devemait de jour en jour plus éclatant et plus incontestable. Que la
mode s'en soit un peu mêlée, je le veux bien; de quoi la mode un se
mêle-t-elle point depuis que le monde est monde? Mais à coup sûr la
sottise serait étrange d'attribuer tout le succès des _Mystères_ à cette
insaisissable frivole faveur qui a introduit dans tous nos salons la
gigue hongroise que vous savez.
D'ailleurs, je veux le dire tout de suite, le roman de M. Eugène Sue a
obtenu son plus grand succès peut-être parmi une classe de lecteur» sur
laquelle la mode n'a que bien peu d'empire; j'entends la classe des
pauvres et des malheureux, elle est allée, cette fois, chercher dans ces
feuilletons, lecture ordinaire des gens dont les heures ne sont pas
comptées, les paroles généreuses, les libérales pensées de l'écrivain,
sa touchante sympathie, sa noble pitié pour ceux qui souffrent et qui
gémissent dans ce meilleur des mondes. Que de belles histoires de coeur,
que d'extraordinaires aventures, que d'admirables élégies, que de drames
effrayants nous ont été contés bien contés depuis tantôt vingt ans! Que
d'esprit et style, que de sentiment et d'imagination ont été jetés,
comme à pleines mains, dans tous ces romans psychologiques, intimes,
historiques ou goguenards dont notre époque s'est montrée
merveilleusement abondante. Mais le peuple ne les a point lus, mais le
peuple les a laissés de côté, ne les jugea point faits pour lui, ne les
considérant guère que comme chimère agréable d'un monde qu'il ne connaît
point, d'une société qui lui est étrangère. Seul il a été véritablement
populaire et dans toute l'acception de ce mot, l'écrivain généreux qui
entreprit de Révéler les réelles et douloureuses misères du pauvre, qui
mit pour ainsi dire sa grande imagination au service de cette cause
charitable, qui sût bâtir avec les souffrances et les vices d'en bas une
histoire plus émouvante, un roman plus pathétique que les autres
n'avaient su faire avec tous les pleurs d'amour, toutes les peines du
coeur, toutes les maladies de l'esprit, toutes les infirmités de la
grandeur humaine. Celui-ci avait touché la plaie vive, celui-là avait
fait vibrer la corde affreuse, et, terreur et pitié, ces deux grands
ressorts de tout drame possible, emplissaient tellement le coeur de
l'écrivain, qu'il lui fallait modérer toujours l'expression de son
sentiment, plutôt que de l'exalter et de l'exagérer, selon l'usage des
romanciers d'amour. On sent bien que l'auteur a souffert lui même en
écrivant ces pages douloureuses; on voit bien que, comme autre fois
Diderot, composant sa _Religieuse_, M. Sue, composant les _Mystères de
Paris_, il s'est désolé du conte qu'il faisait!»
Ce serait une étude intéressante que de suivre dans les romans de M.
Eugène Sue le progrès et la transformation du système perpétuel de
l'auteur, qui repose tout entier sur ce vieil antagonisme, deux
principes, le bien et le mal. A son début, le romancier, frappé déjà de
la double domination qui se partage le monde, imagine toujours, à côté
du ses héros excellents par le coeur et par l'esprit, un personnage
effroyable dans lequel semblent se réunir les vices et les méchancetés,
une sorte de traître un peu mélodramatique, disons-le sans compter
l'imitation de Méphistophélès. Ainsi nous allons du Szaffie de la
Salamandre au Lugarto de Mathilde, à travers plusieurs héros du mal
coulés dans le même monde. Mais aujourd'hui le romancier a fait ce grand
progrès de ne plus imaginer de semblables parangons de vertu ou de vice,
et de chercher plutôt le bien et le mal dans la réalité même. Alors, au
lieu de Lugarto, ce monstre impossible, chargé de rétablir l'équilibre
quand Mathilde et Rochegune font par trop pencher la balance du côté de
la vertu; au lieu, dis-je, de Lugarto, nous avons eu les misères du
peuple et les vices affreux engendrés par ces mêmes misères; un lieu des
noirceurs d'une âme diabolique, l'auteur nous a montré ce gouffre sans
fond plein d'infamies, de crimes et de douleurs qui se creuse nuit et
jour au plus bas de la société. Alors aussi s'est subitement élevé le
talent du conteur. Soutenu, pour ainsi dire, par la force de la réalité,
l'écrivain ne s'est plus épuisé en ces paginations excessives qui
péchaient toujours par leur excès même; désormais il n'avait besoin que
de refléchir dans son oeuvre ces vérités effrayantes qu'on n'invente
point, et qui laissent bien loin, pour la terreur et la pitié, pour la
curiosité même, toutes les inventions humaines; désormais le roman
devenait presque de l'histoire.--Après cela, on a crié de toutes parts à
l'immoralité. A quoi non parler aux pauvres de leur pauvreté, aux
misérables de leur misère, aux désespérés de leur désespoir? S'ils
allaient s'irriter enfin à la vue de ce tableau trop vrai de l'atroce
destinée que le monde leur a faite?... Rognez ce chapitre, la morale le
réprouve; cachez cette plaie, l'humanité n'en supporte point la vue;
étouffez ce cri, l'ordre public en serait troublé; taisez ce scandale,
la religion s'en indignerait, etc. Ainsi les scrupuleux effarouchaient
de la nudité de ces tableaux; les délicats ne pouvaient tolérer la
crudité de ces tons, et les uns et les autres condamnaient chaque
chapitre en particulier, oubliant en vue de quel enseignement général
l'auteur les avait tracés, ne voyant pas quelle haute moralité il avait
eu le généreux dessin de tirer de ces pages immorales et scandaleuses!
Dieu merci! tout cela est devenu bien clair aujourd'hui; la faveur
publique, qui ne peut, quoi qu'on dise, s'attacher jamais à une oeuvre
foncièrement immorale, a fait justice déjà de toutes ces fausses
accusations dirigées contre l'auteur des _Mystères de Paris_, et il nous
est permis maintenant de louer, le louer hardiment et sans restrictions
ce merveilleux talent de conteur qui a gagné à M. Eugène Sue tous les
lecteurs du monde.
Il ne faut point se dissimuler que le roman français a toujours été
quelque peu bavard. Souvenez-vous des volumineuses histoires du _Cyros_
et de la _Clétie_. Que de conversations mêlées au récit! que de
portrait-tracés au milieu des événements! que de réflexions au travers
de l'aventure! Mademoiselle de Scudéry est bien la patronne de tous nos
romanciers passés, présents et futurs. Toujours nous avons vu nos
conteurs les plus excellents songer à faire ainsi, tout en contant, les
affaires de pur esprit. Nos historiens même écrivaient des chapitres
entiers, où ils se délassaient du récit en discutant les traits, en
raisonnant sur la politique, en déployant toutes les richesses de leur
style. Aucun d'eux, avant M. de Barante, n'avait eu assez de résignation
pour accepter la fameuse devise: _Scribitur ad narrandum, non ad
probandum_. Parmi nos romanciers, prenez tel que vous voudrez, prenez,
comme j'ai dit, ceux qui content par excellence, prenez Lesage lui-même;
ne sentez-vous pas à chaque page l'esprit satirique de l'auteur percer
sous les discours qu'il met dans la bouche de ses personnages. Souvent
ne voyez-vous pas l'histoire interrompue par des réflexions que les
faits suggèrent à l'auteur, plutôt qu'aux personnages du roman? De la
_Glèbe_ on pourrait extraire un volume entier de conversations, de
digressions morales et de portraits inutiles à l'action. De _Gil Blas_
on tirerait de même un _Lesagana,_ c'est-à-dire un recueil d'aphorismes
critiques, de hors-d'oeuvre littéraires ou moraux appartenant en propre
à l'auteur, et à peu près étranger à son récit. Enfin, il n'y aurait pas
jusqu'au roman burlesque et goguenard de Pagault-Lebrun qui ne nous
offrît un pareil exemple de digression personnelle, et je n'en veux pour
preuve que le fameux chapitre de la lanterne magique dans _Monsieur
Halle_.
Aujourd'hui le spectacle est beaucoup moins philosophique, et se tourne
de préférence vers la description.
Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales.
Nos meilleurs romans, les plus tendres, les plus passionnés, les plus
émouvants, décrivent encore plus qu'ils ne content; pas une scène ne se
peut passer sans que le lieu ne soit peint avec une exactitude
rigoureuse, pas une parole d'amour ne sera dite sans que nous sachions
sous quels arbres et auprès de quelles fleurs elle doit être prononcée.
M. de Balzac, cet esprit si fécond, si fin et si vigoureux, a plus que
tout autre sacrifié à la description, et, pour citer ici l'un de ses
meilleurs livres, _le Lys dans la vallée_ est plutôt un paysage qu'un
roman. Jusqu'à Mathilde, nous avons vu M. Sue payer aussi son tribut à
la mode descriptive qui gouverne toute notre époque, depuis les poètes
jusqu'aux avocats; mais _les Mystères de Paris_ semblent purs de cet
élément si funeste au récit, et nous montrent un conteur véritable, un
conteur uniquement jaloux de conter, se sacrifiant lui-même à son conte,
élève et rival des conteurs modèles, Walter Scott et Dickens.
On a souvent répété, comme éloge insigne, que Walter Scott avait fondé
le roman historique; à mon sens, il eût mieux valu dire, pour l'honneur
de l'écrivain, qu'il avait fondé le roman conteur; et personne ne pourra
douter du mérite singulier de ce nouveau genre, si l'on réfléchit aux
difficultés presque insurmontables de la narration. Les plus grands
écrivains de notre langue, Bossuet, Fénelon, Voltaire, n'ont jamais
donné de marque plus visible et plus belle de leur talent d'écrire que
lorsqu'ils abordèrent le _narratif._ L'action d'abord, l'action ensuite,
et encore l'action, voilà la triple et unique qualité essentielle au
véritable récit, et sans laquelle il ne saurait exister. Volontiers
j'adopterais comme emblème allégorique du roman conteur cette
caricature, où nous voyons une locomotive qui tire derrière elle une
immense page de papier noir scié à la vapeur, et la déroule incessamment
sur le _railway._ Vous ne conterez point, si vous n'avez dans l'esprit
comme un mouvement perpétuel, comme une agitation, comme un souffle
d'air qui enfle la voile de votre invention et vous pousse toujours en
avant; nous l'avons dit, le vrai conteur conte pour conter, ne se
préoccupant guère du pays déjà parcouru, moins encore de l'espace qui
lui reste à franchir; tout entier à l'action du présent, il se meut, il
avance, entendant résonner à son oreille la voix impérieuse dont parle
Bossuet, et qui lui crie sans trêve; Marche! marche!--Aussi semble-t-il
que M. Eugène Sue vient de rencontrer le sujet unique, le sujet par
excellence, le vrai sujet du roman conteur, je veux dire le _Juif
errant_, cet éternel voyageur sur les pas duquel l'écrivain doit marcher
d'un pas infatigable, réglant l'action de son livre sur l'action
perpétuelle du héros, et obéissant nuit et jour au mouvement d'en haut,
qui pousse sans fin et sans relâche Ahasvérus!
Remarquez, en effet, que les romans anglais, et surtout ceux de Cooper,
ne sont autre chose, à bien prendre, que des marches et des
contre-marches perpétuelles. Le dernier roman de Dickens, le _Marchand
d'antiquités_, qu'était-ce, s'il vous plaît? simplement un voyage de
Londres en Écosse, un voyage à pied, celui d'un pauvre vieillard et de
sa petite fille. Et le fameux conte de Cooper, _le Dernier des
Mohicans_? une marche encore, une marche presque militaire, au travers
des savanes et des forêts, ou plutôt une course tellement longue et
tellement rapide que les héros, arrivés au bout de leur route, doivent
mourir d'épuisement.--Mais le Juif errant est un personnage admirable,
parce qu'il ne se lasse point, et, cependant, ne sait point ce que c'est
que de s'arrêter.
_Les Mystères de Paris_ sont déjà un premier chef-d'oeuvre de récit, et
tout ce peuple de lecteurs entraîné pendant dix volumes, captivé durant
une année entière, et comme garrotté par l'intérêt croissant du récit,
fait assez foi de cette perfection dont nous parlons; le roman de M.
Eugène Sue est du petit nombre de ceux qui ne souffrent pas qu'on les
laisse avant d'être arrivé à leur dernière page, et dont la lecture est
tellement attachante qu'elle vous fait tout oublier. Une fois que le
livre vous tient, bon gré, mal gré, il faut bien aller jusqu'au bout, et
si vous résistez, soyez sûr que le livre vous fera violence.
Mais ce serait dire trop peu que d'appeler seulement M. Eugène Sue un
conteur; il est aussi un homme d'imagination, et, en cela, il dépasse de
beaucoup les romanciers anglais, ses modèles en l'art du récit. A coup
sûr, je ne veux point dire le plus petit mal du talent de Walter Scott
et de celui de ses successeurs; mais je m'étonne souvent du peu
d'invention que ces romanciers ont fait voir dans leurs livres, si
attachants d'ailleurs et si merveilleusement contés. Une histoire toute
simple, une histoire unique qui se déroule tout droit devant elle,
coupée de temps en temps par ces accidents faciles à prévoir, et pour
ainsi dire tirés du sujet même. Prenez _Ivanhoe_ ou _les Puritains_, ces
chefs-d'oeuvre, et comparez-les, pour l'invention, aux romans espagnols
ou italiens, comparez-les aussi à la _Crète_ ou à la _Cléopâtre_, ce ne
sera plus qu'un fil auprès d'une trame, qu'une rue auprès d'un
carrefour. L'Arioste fut le grand maître en l'art de ces aventures
croisées, toutes marchant de front, enjambant les unes sur les autres,
suspendant l'intérêt sans le ralentir, irritant la curiosité du lecteur
sans jamais la lasser, et menant le livre par vingt routes à la fois aux
vingt dénouements réunis enfin dans un seul et même chapitre. A
l'exemple du grand poète italien, nos premiers romanciers excellèrent
aussi dans ce genre _croisé_, qui demande une fertilité singulière
d'invention et une industrie de talent plus merveilleuse encore. La
dernière partie de la _Crète_ offre un dénouement modèle; trente-deux
mariages, célébrés du même coup après des traverses infinies et des
infortunes inextricables! M. Eugène Sue a retrouvé, dans _les Mystères
de Paris_, cet art si difficile des vieux conteurs, cet art si important
aux romans de longue haleine, et sans lequel on ne saurait remplir des
volumes, à moins de tomber dans l'insipide monotonie de Richardson. Les
_Mystères_, qui avaient eu, dans ce genre, pour précurseurs _les Mémoire
du Diable_ de M. Frédéric Soulié, se montrent à nous comme un monde tout
entier, où les personnages de toutes sortes se mêlent sans se confondre,
où la comédie vient interrompre le drame, et réciproquement, où
l'aimable scène d'amour est continuée par le spectacle hideux du crime
ou de la misère, où le rire succède aux larmes et l'attendrissement à la
terreur; fleuve profond, qui suit sa pente sans relâche et sans repos!
mais cent affluents y viennent jeter leurs eaux à droite et à gauche,
accélérant son cours au lieu de le ralentir; tout y roule pêle-mêle, à
pleins bords, tout s'y précipite à la fois vers l'embouchure lointaine
et mystérieuse. Que de types variés! que de physionomies diverses!
sombres ou gracieuses, douces ou terribles! quelle multitude vivante et
remuante! Et par combien de situations l'auteur sait-il encore en varier
les aspects! Pas un théâtre qu'il n'explore, pas une scène où il ne
fasse jouer tous les personnages, à la fois fantastiques et réels, que
son imagination a créés, depuis le boudoir aux parfums exquis jusqu'aux
bouges noirs et fangeux, depuis la mansarde au bord des toits, fleurie
et toute brillante de soleil, jusqu'aux sombres greniers de la misère et
de la souffrance! A côté de l'assassin ivre et furieux, Fleur-de-Marie
portant entre ses bras son rosier malade et qui va périr faute d'air et
de rayons; auprès de la belle et pure madame d'Harville, Sarah
intrigante et criminelle; auprès de Fernand, cet avare taché de sang,
Rodolphe, le soutien du malheureux, la providence du pauvre, la
consolation des affligés! L'auteur semble avoir tout vu, tout connu,
tout éprouvé; il nous fait parcourir la société entière; à tous les
échelons, sous tous les costumes, nous voyons s'agiter cette multitude
bruyante, qui pleure et qui rit, née d'un souffle du poète et de sa
fantaisie; anges et démons s'y coudoient, allant et venant, montant et
descendant; on dirait une autre échelle de Jacob!
Pour une imagination abondante et exubérante comme celle de M. Eugène
Sue, le plan du livre n'est proprement qu'un cadre; rien ne la gène,
tout peut entrer dans le livre, livre divers, fourmillant et touffu, si
je puis dire ainsi. Ne demandez pas trop à l'auteur la méthode, ce qu'on
appelait autrefois le dessin de l'ouvrage; il ne se pique pas de
construire son volume sévèrement et correctement: _tenui deducta poemata
filo_; son talent n'est pas là, son talent plein de verve et de hasards,
talent d'improvisation et de mouvement; il n'est pas de ceux qui
distillent leur oeuvre, lentement, filtrée goutte à goutte par un
alambic; le travail de la lime ne lui convient pas, il laisse à son
livre les imperfections du premier jet et les lignes du moule, mais
aussi la physionomie vive et les arêtes saillantes. On sent bien que
s'il pouvait s'arrêter, il corrigerait, il retoucherait; mais évidemment
il est entraîné lui-même et poussé en avant par la force irrésistible de
son récit.
Je ne crains point, d'ailleurs, d'aller trop loin dans mes éloges, quand
je songe que l'imagination de M. Eugène Sue, brillante dès son début, a
acquis chaque jour un nouvel éclat, et deviendra sans doute plus
éblouissante encore. La plupart de nos romanciers réinventent
aujourd'hui leurs premières inventions, à peu près comme les ours
sauvages qui, s'étant engraissés pendant l'hiver, se sustentent, quand
la bise est venue, en se léchant les pattes avec assiduité. L'auteur de
_la Salamandre_, au contraire, a toujours renchéri sur lui-même, sa
veine est féconde, inépuisable; après _Mathilde, les Mystères de Paris_,
et maintenant le _Juif Errant_, admirable sujet, comme nous l'avons dit,
et qui saurait donner de l'imagination à l'esprit le moins inventif du
monde, et au-dessous duquel M. Eugène Sue ne restera point, j'en suis
sûr.
Encore un mot,--sur ce qu'on appelle _la curiosité_ en termes
littéraires.--Vous pouvez, n'est-ce pas? inventer de fort belles choses,
sans en trouver une seule de curieuse. Or, par le temps qui court, et la
fatigue générale qui alanguit les esprits, il faut du nouveau,
c'est-à-dire du _curieux_; il faut que vous saisissiez d'abord votre
lecteur par un tableau étrange, que tout de suite sa langueur
s'évanouisse et son attention se réveille. _Les Mystères de Paris_,
chef-d'oeuvre de récit et d'imagination, sont encore un chef-d'oeuvre de
_curiosité_, curiosité non point éclose dans les rêves bizarres, dans
les fantaisies excentriques de l'auteur, non point artificiellement
composée à l'aide de spirituels paradoxes ou d'axiomes pris au rebours,
mais puisée tout entière,--et c'est là ce qui en fait le mérite,--dans
la réalité même, plus curieuse, quand on la sait observer, que toutes
les lanternes magiques du monde, plus bizarre cent fois que tous les
cerveaux connus des poètes et des chimériques. La Cité et ses mystères
étaient à deux pas de nous; il suffisait d'y regarder pour en tirer des
scènes saisissantes, d'affreux tableaux, d'étonnants spectacles. C'est
ce qu'a fait M. Eugène Sue; et, de même, nous le verrons encore demander
à la vie, à la société, aux secrets du riche et du pauvre, sa
_curiosité_, bien supérieure à celle des romanciers allemands, qui ont
poussé jusqu'à la folie la recherche du bizarre et de l'original. Pour
moi, le rosier de Fleur de Marie est plus curieux certainement que le
docteur Sphex de Jean-Paul, pleurant dans une soucoupe parce qu'il veut
faire sur ses larmes une expérience chimique!
Que si, maintenant, quelques-uns, plus sévères, me trouvent excessif
dans l'éloge, je ne nierai point que ces louanges me sont dictées aussi
par une sorte de reconnaissance envers M. Eugène Sue. N'est-ce donc rien
d'avoir _amusé_, pour prendre le terme le plus mince, d'avoir amusé,
dis-je, les lecteurs des deux mondes durant une année entière, d'avoir
donné une pâture au commun des esprits (et j'en sais des plus fiers qui
s'en sont nourris comme les autres), d'avoir enfin, parmi toutes le
pauvretés courantes, trouvé une mine riche et féconde? Un bon roman, je
l'avoue, m'a toujours semblé un véritable bienfait rendu à la pauvre
espèce humaine, qui s'ennuie si fort; et j'estime qu'on doit de la
reconnaissance à celui qui nous a tiré, ne fût-ce qu'une demi-heure par
jour, de notre assiette ordinaire, plate et nauséabonde, qui nous a
menés avec lui dans les espaces de l'imagination, qui nous a fait goûter
un peu l'oubli de nous-mêmes et des autres. A ce compte, jamais
romancier n'a mieux mérité de la race des lecteurs que M. Eugène Sue, et
il y aurait plus que de l'ingratitude à oublier ces dix volumes de
feuilletons, notre lecture quotidienne et presque nécessaire pendant
plus d'une année.
--«Le paradis, disait un Anglais, c'est le coin du feu et un roman pour
l'éternité.»--Un roman comme _Mathilde_, s'entend, ou comme _les
Mystères de Paris._
Revue comique de l'Exposition, par Cham.
[Illustration: Billard à bandes en caoutchouc.]
[Illustration: Eau africaine pour teindre les cheveux.]
[Illustration: Lit en fer assuré contre l'incendie.]
[Illustration: Avantages d'un chapeau qui prend la forme de la tête.]
[Illustration: Le lundi, à l'Exposition.--les exposants curieux de voir
la famille royale.]
[Illustration: Animaux empaillés.]
[Illustration: Un fusil à deux coup perfectionné.]
[Illustration: La gravure sur bois est trop haut placée cette année pour
qu'on puisse en faire un éloge suffisant.]
[Illustration: Application de la ceinture de sauvetage au transport des
troupes.]
[Illustration: Bottes à 15 fr.]
[Illustration: Faux toupets à l'usage des vieillards qui, n'ayant plus
le droit d'avoir des cheveux, veulent avoir un front chauve.]
[Illustration: Une voiture inversable: elle ne peut pas marcher.]
[Illustration: Parapluie imperméable.]
[Illustration: Savon de toilette à tacher les mains.]
[Illustration: Un chapeau imperméable.]
[Illustration: Napoléon en tapisserie, d'après M. Gros.]
[Illustration: Drap Sedan... cédant au moindre effort.]
[Illustration: Nouveau modèle de pendule.--On demande où est le cadran.]
Une Soirée à Saint-Pétersbourg.