Le lendemain fut un jour à grandes émotions dont je n’aime pas à me
souvenir; heureusement il n’y en a pas beaucoup de semblables dans ma
vie. Je me réveillai dans les meilleures dispositions, voyant en beau
l’avenir et les gens qui se marient, content de moi, de ma conduite, de
ma sagesse, de l’engagement que j’avais pris. Loin de regretter ma douce
liberté, je bénissais l’obligeant collier que je m’étais passé moi-même
autour du cou.
J’attendis toute la matinée la lettre de Meta, et je m’étonnais qu’elle
me la fît attendre; mais je ne concevais aucune inquiétude: j’étais sûr
de son cœur comme du mien. J’avais préparé mon discours à M. de
Mauserre; entrée en matière, exorde, péroraison, d’un bout à l’autre
cette pièce d’éloquence était admirable, et me paraissait d’un effet
irrésistible.
Midi sonna; je n’avais encore rien reçu, l’impatience me prit. Je sortis
de chez moi; en passant devant l’appartement de M. de Mauserre, dont la
porte était entr’ouverte, j’y aperçus une grande malle pleine de hardes,
que son valet de chambre achevait de garnir. Cette malle me donna fort à
penser. La supposition à laquelle je m’arrêtai fut que M. de Mauserre,
ayant fait à son réveil de sages réflexions et s’étant avisé que les
voyages sont le meilleur moyen d’oublier, venait de se résoudre à partir
pour le pays où il y a des orangers et point de Meta. Cette
détermination me parut honorable et digne de lui. J’eus la surprise de
trouver dans la salle à manger Mme de Mauserre, qui avait enfin rompu sa
clôture. Elle était pâle, sérieuse; mais il y avait de l’espérance dans
ses yeux.
Ma conjecture ne m’avait pas trompé: M. de Mauserre nous dit pendant le
repas qu’il avait une recherche à faire aux archives de Florence, qu’il
se mettrait en route le soir même ou le lendemain matin. M. d’Arci fut
assez maître de ses sentiments pour cacher l’intime satisfaction que lui
causait cette nouvelle. Je ne sais ce qui allait échapper à Mme de
Mauserre, quand son regard rencontra le mien, qui lui conseillait le
silence. Elle se tut. Quant à Meta, je crus remarquer quelque altération
dans sa figure et dans son humeur; elle avait le visage allongé, le
sourcil mobile, le regard fuyant; sa voix était sourde et comme voilée.
Je connaissais par expérience les ondoiements singuliers de son
caractère, deux fois déjà ce terrain mouvant m’avait manqué sous le
pied; mais ce jour-là j’étais gai comme un pinson, et j’écartai de mon
esprit tout fâcheux pronostic.
Après le déjeuner, je me trouvai seul avec Mme de Mauserre au
salon:--J’imagine, lui dis-je, que vous voilà contente.
--Comment le serais-je, Tony? Il l’aime donc bien, puisqu’il a besoin de
voyager pour étourdir son chagrin.
--Vous êtes aussi trop exigeante, lui dis-je en riant. Otez une poupée à
Lulu, vous lui permettrez de bouder durant vingt-quatre heures. En de
certains moments, les plus grands hommes sont des Lulus.
--Et Dieu sait quand il reviendra!
--Il reviendra, madame, aussitôt que Mlle Holdenis ne sera plus ici.
--Ah! Tony, j’ai bien envie de lui demander...
--Ne lui demandez rien, acceptez ce qu’il vous offre. Je vous en prie,
retirez-vous dans votre appartement, et, lorsqu’il viendra vous faire
ses adieux, embrassez-le tendrement sans paraître ni le blâmer, ni
l’approuver. L’un serait aussi fâcheux que l’autre.
--Je ferai ce que vous me conseillez; n’êtes-vous pas mon sauveur? C’est
vous qui l’avez déterminé à fuir le péril.
--Vous vous trompez, je ne suis pour rien dans sa décision.
--Ne soyez donc pas si réservé avec moi. Mlle Holdenis m’a instruite de
tout; convenez...
Elle n’en put dire davantage, M. de Mauserre était rentré dans le salon
et nous regardait d’un œil défiant. Ce regard la déconcerta, elle perdit
contenance et s’enfuit.
Il vint à moi et me dit:--Je suis fâché, Tony, de vous déranger toujours
dans vos mystérieux colloques avec Mme de Mauserre; mais j’ai une
communication fort indiscrète et peu courtoise à vous faire, et vous me
voyez dans un grand embarras.
Il avait l’air si malheureux que je lui répondis:--Qu’est-ce qui peut
vous embarrasser? Il me serait bien difficile aujourd’hui de vous
refuser quelque chose.
--Je me suis rendu ce matin auprès de Mlle Holdenis, continua-t-il, pour
lui annoncer mon départ et la prier de rester ici jusqu’à ce que Mme de
Mauserre ait trouvé à la remplacer. Elle y a consenti par dévoûment pour
ma fille, mais à une condition.
--Laquelle, je vous prie?
--C’est que vous retournerez dès ce soir à Paris, attendu, ce sont ses
propres paroles, qu’il lui est impossible de rester un jour de plus aux
Charmilles avec vous.
Je demeurai abasourdi, hors de moi, suspendu entre le doute et la
colère. Pendant deux ou trois secondes, le parquet me sembla rouler ou
tanguer comme le pont d’un navire bercé par les vagues.
M. de Mauserre jouissait malignement de ma déconvenue.--Que lui
avez-vous donc fait? reprit-il. Je vous croyais dans les meilleurs
termes, elle et vous. Je l’ai questionnée, elle s’est retranchée dans un
impénétrable silence.
--Je ne suis pas plus instruit que vous, lui répondis-je en composant
tant bien que mal mon visage, qui sans doute grimaçait un peu. Il
n’importe; ce soir même, je ne serai plus ici.
--Sans rancune? me dit-il avec un retour d’affection. J’en use librement
à votre égard comme envers un vieil ami; mais savez-vous? faites mieux,
vous devriez attendre jusqu’à demain et m’accompagner à Florence.
--Oh! pour cela, non, repartis-je. Je n’ai pas de recherches à faire aux
archives, et il me tarde de me revoir dans mon atelier de Paris.
Il me quitta là-dessus, et, dès qu’il se fut éloigné, je courus cogner à
coups redoublés à la porte de la nursery. Point de réponse. J’essayai de
forcer la consigne; le verrou était tiré et résista noblement à mes
efforts. J’allai me secouer un peu sur la terrasse, j’en avais grand
besoin. J’aperçus au bout du potager Lulu, qui n’était accompagnée que
de sa bonne. J’en conclus que sa gouvernante était retenue dans son
dortoir par quelque affaire; je retournai à sa porte, mais je ne cognai
pas: M. de Mauserre était avec elle, et ils causaient d’un ton fort
animé. Je repassai une heure plus tard; cette fois j’entrai, l’oiseau
n’était plus au nid. Je remontai chez moi, je commençai à faire mes
malles. Tout à coup j’avisai par la fenêtre mon invisible, qui était
descendue chercher son élève dans le parc et la ramenait au château. Je
dévalai en courant l’escalier, j’arrivai sur le perron comme elle était
au bas, gourmandant une femme de chambre d’un ton hautain, qui
contrastait avec sa modestie accoutumée. Son visage, ses sourcils, son
attitude de Sémiramis, me frappèrent de stupeur. Quand elle eut fini de
gronder, elle considéra quelques instants un épervier qui planait
au-dessus du château en poussant des cris aigus. Elle serrait les lèvres
et gonflait ses narines; il me parut qu’elle aussi flairait une proie,
qu’il y avait dans son cœur un épervier qui, ainsi que l’autre, avait
faim, battait de l’aile et criait.
Elle se mit à gravir les marches du même pas qu’on monte à l’assaut; ses
pieds élastiques, vainqueurs, semblaient dire: Ce perron est à nous! Je
m’étais adossé à la balustrade; les bras croisés, je l’attendais. Elle
me regarda comme on regarde un inconnu; c’était à croire qu’elle ne
m’avait jamais vu, jamais parlé, qu’elle cherchait à deviner qui
j’étais. Il n’y avait qu’un conteur de coquecigrues qui pût prétendre
que la veille au soir elle m’avait donné par aventure un long baiser sur
la bouche. Je n’eus pas la force de proférer un mot, elle me dépassait.
Il m’eût été plus facile de l’étrangler que de lui parler.
Comme je regagnais ma chambre, Mme d’Arci, qui semblait fort agitée, me
saisit par un bouton de mon habit, et m’entraînant au salon:--Que se
passe-t-il donc? me demanda-t-elle d’une voix tremblante.
--Je n’en sais rien, et le diable m’emporte si je me soucie de le
savoir, lui répondis-je. Tout est possible, à commencer par
l’impossible.
Je cherchai à m’esquiver, elle me retint.--Faites-moi la grâce de
m’écouter et de me donner un conseil. Tout à l’heure, avec l’assentiment
de M. d’Arci, je me suis présentée chez mon père pour lui offrir de
l’accompagner à Florence. Mlle Holdenis lui tenait compagnie, ils ont
passé toute l’après-midi ensemble, tantôt chez elle, tantôt chez lui. En
traversant l’antichambre, je l’ai entendu s’écrier: «Fournissez-moi
cette preuve, et je vous promets de ne pas me venger.» A ma vue, il
s’est arrêté court, et, lorsqu’il a su ce qui m’amenait, il m’a priée de
me retirer en disant: Je ne pars plus.
--Je vous répète que mon seul étonnement est de me trouver encore ici,
repartis-je en colère, mais je n’y serai plus longtemps. Cette maison
m’est odieuse, je suis las des femmes qui pleurent et qu’il faut
consoler par des mensonges; las des femmes qui mentent et dont il faut
déchiffrer les rébus; las de voir deux hommes qui ne sont pas des sots,
souffrir qu’une plaisante mignonne leur passe à tour de rôle la plume
par le bec; las de mes écoles et des écoles des autres; las enfin
d’entendre tous les jours conjuguer le verbe partir: elle partira, je
partirai, nous partirons,--et personne ne part, excepté moi, morbleu!
Reste qui voudra dans cet endiablé château, où je perdrais à la fin ma
gaîté, ma jeunesse et mon talent.
Aussitôt je donnai l’ordre à un domestique d’aller retenir pour moi une
voiture à Crémieu, et je remontai dans ma chambre, bien décidé à m’y
tenir clos et couvert jusqu’à mon départ et à ne faire d’adieux à
personne. Cependant, lorsque j’eus bouclé mes malles, il me parut
impossible de m’en aller sans savoir ce qui était arrivé, quel prétexte
avait inventé Meta pour m’éloigner, pourquoi M. de Mauserre, après nous
avoir annoncé son départ, ne partait plus, et ce que signifiaient ces
mots: «Fournissez-moi cette preuve, et je vous promets de ne pas me
venger.» Je commençai à soupçonner qu’il y avait là-dessous quelque
noire machination, et je me perdais en conjectures. Le soleil venait de
se coucher; je m’introduisis sans dire gare dans l’appartement de M. de
Mauserre, que je n’y trouvai pas. J’appris d’un domestique qu’il était
descendu chez sa femme, je m’y rendis; une scène bien imprévue m’y
attendait.
Mme de Mauserre s’était conformée à mes instructions; elle avait passé
l’après-midi au coin de son feu sans échanger un mot avec personne, et
n’était sortie que pour faire une courte promenade en voiture. Elle
venait de rentrer et avait encore son chapeau sur la tête, quand elle
reçut la visite de M. de Mauserre.
--Alphonse, lui dit-elle, j’espère apprendre de vous-même que vous avez
renoncé à votre voyage.
--Vous apprendrez de moi, lui répliqua-t-il, que l’homme le plus sûr de
sa volonté est sujet à changer d’avis trois fois dans une journée. Ce
matin, j’étais résolu à partir seul; il y a deux heures, je comptais
emmener Lulu...
--Et sa gouvernante? interrompit-elle vivement.
--Peut-être... Mais rassurez-vous, je suis retenu ici par une affaire
importante.
--Quelle est cette affaire, Alphonse? De quoi s’agit-il?
--Ce matin donc, poursuivit M. de Mauserre, en s’efforçant d’être calme,
quand j’ai communiqué mon projet à Mlle Holdenis, elle n’a pu retenir un
mouvement d’effroi, et m’a fait entendre que j’avais tort de m’éloigner.
L’instant d’après, comme je la priais de rester quelques jours encore
aux Charmilles, elle a mis pour condition que M. Flamerin s’en irait dès
ce soir à Paris. Il y avait là, vous en conviendrez, de quoi me rendre
curieux. Je suis retourné auprès d’elle cette après-midi; je l’ai
pressée, accablée de questions. Pendant plus d’une heure, je l’ai tenue
sur la sellette, elle se plaignait que je la mettais à la torture. Enfin
je suis parvenu à lui extorquer son secret; mais une simple affirmation
ne pouvait me suffire, il me fallait des preuves. Pour les obtenir, je
lui ai promis solennellement que je ne me vengerais pas, et même que je
partirais sans vous avoir parlé de rien. De telles promesses n’engagent
point, et je serais incapable de tenir la mienne;--vous savez qui je
suis et ce que M. Flamerin peut attendre de moi.
--Vous ai-je bien entendu? s’écria-t-elle. Vous vous vengerez de M.
Flamerin parce qu’il a l’audace d’aimer Mlle Holdenis et de vouloir
l’épouser?
--Cette comédie est percée à jour, répondit-il, et ne peut plus vous
servir. Tony s’y est si bien pris qu’il m’avait donné le change; mais je
vous répète qu’à cette heure je sais tout, et que j’ai en main la preuve
qu’il est votre amant.
Elle demeura comme pétrifiée, n’en croyant pas ses oreilles et se
demandant si elle rêvait. Elle répétait machinalement:--Vous avez la
preuve que Tony!... Alphonse, êtes-vous dans votre bon sens?--Tout à
coup un trait de lumière traversa son esprit; elle courut à sa table,
ouvrit précipitamment son buvard.
--Je vous ai devancée, voici ce que vous cherchez! lui dit M. de
Mauserre, et à ces mots il tira d’un carnet et lui présenta le dangereux
papier rose.
Mme de Mauserre m’a raconté qu’en ce moment elle avait senti son âme se
déchirer en deux, partagée qu’elle était entre l’horreur d’une perfidie
qui dépassait son imagination et la joie folle de découvrir que M. de
Mauserre l’aimait encore assez pour être jaloux. Quand elle eut repris
ses sens, elle s’élança sur un cordon de sonnette qu’elle secoua d’une
main fiévreuse en disant:--Il faut que Mlle Holdenis vienne ici;
j’entends que ce soit elle-même qui vous explique tout.
Au bout de quelques minutes, Meta parut, et Mme de Mauserre fut étonnée,
comme je l’avais été peu auparavant, du changement subit qui s’était
fait dans son maintien et dans son visage. La tête haute, les lèvres
serrées, le parler bref et rapide, le regard dur, elle avait l’attitude
d’une personne qui vient de prendre une audacieuse décision et d’engager
avec le sort une partie qu’elle est déterminée à gagner coûte que coûte.
Mme de Mauserre l’examina un instant en silence.
--Je vous ai fait venir, ma chère, lui dit-elle, pour vous demander des
nouvelles de votre mariage.
--De quel mariage, madame? avec qui?
--Avec M. Flamerin. N’en serait-il plus question? Les projets se font et
se défont dans ce château avec une facilité inouïe.
--Celui-ci ne m’était pas connu, madame.
--Il ne vous souvient plus qu’hier vous avez eu dans le parc une
conférence intime avec Tony, qu’il vous a demandé votre main, qu’il a
été convenu entre vous deux que vous lui écririez, et que votre lettre
serait montrée à M. de Mauserre?
--Je ne sais ce que vous voulez dire, madame.
--Est-ce moi qui vous parle? est-ce vous qui me répondez? est-il faux
qu’hier au soir nous avons composé ensemble le brouillon de cette
lettre, que nous étions assises, vous et moi, à cette table, que je
tenais la plume et que j’écrivais sous votre dictée?
--Mais vraiment, madame, vous avez rêvé tout cela.
Mme de Mauserre s’approcha de Meta, la regarda dans les yeux; pour la
première fois elle en aperçut le fond, et ce qu’elle y vit
l’épouvanta.--Ah! mademoiselle, lui dit-elle, vous me faites peur; qui
donc êtes-vous?
--Vous êtes aussi trop exigeante, lui dit M. de Mauserre. Comment
voulez-vous qu’elle appuie de son témoignage une explication si peu
vraisemblable? Passe encore si vous aviez eu soin de la prévenir et de
vous concerter d’avance avec elle...
En ce moment, je venais d’entrer dans la chambre, et je promenais dans
l’espace des yeux étonnés, cherchant à deviner quelle scène se jouait
entre cet homme, qui affectait mal le sang-froid, et ces deux femmes,
dont l’une avait le visage d’une folle, l’autre la pâleur et
l’effrayante rigidité d’une statue.
--Arrivez donc, Tony, me cria Mme de Mauserre. Il se passe ici des
choses bien extraordinaires. Figurez-vous que vous êtes mon amant, que
Mlle Holdenis l’affirme et que M. de Mauserre le croit!
Je me saisis du papier rose qu’elle me montrait du doigt. Après l’avoir
parcouru des yeux:--L’homme, m’écriai-je, qui peut s’imaginer
sérieusement que cette lettre m’a été écrite par Mme de Mauserre est un
misérable fou.
Elle vint à moi, et commença d’une voix entrecoupée un récit que j’avais
grand’peine à suivre. M. Mauserre nous interrompit:--Ce n’est pas ici le
lieu de nous expliquer, me dit-il d’un ton d’autorité,--et il ajouta sur
une note menaçante:--Sortons; nous viderons notre différend tête à tête.
Mme de Mauserre courut se placer entre la porte et lui:--Mademoiselle,
dit-elle à Meta, soutiendrez-vous jusqu’au bout un mensonge qui met deux
vies en danger?
Je m’avançai moi-même vers Meta; elle ne put supporter mon regard, qui
apparemment était aussi terrible que celui d’un juge en robe rouge. Je
vis sa figure se décomposer par degrés. Son action était trop forte et
trop pesante pour son courage, elle pliait sous le faix; il me sembla
que j’assistais à l’écroulement d’une volonté. Je crus que les jambes
allaient lui manquer, et qu’elle tomberait sur ses genoux. Cependant
elle réussit à se tenir debout; elle conservait dans sa défaillance je
ne sais quelle sombre fierté.
--Ne me regardez pas, madame, dit-elle à Mme de Mauserre, qui s’était
approchée; ne me parlez pas, ou je n’avouerai rien. Quoi que j’aie fait
pour cela, je n’ai jamais pu vous aimer; vous êtes riche et je suis
pauvre, vous êtes belle, et je ne le suis pas, et il y avait une
insolence cachée dans vos bontés. Il m’a semblé plus d’une fois que je
ferais une œuvre méritoire en vous prenant votre bonheur, qui est
l’injuste récompense d’une faute, et que vous avez le tort de trop
montrer. Hier soir, votre joie m’a fait mal, et je suis sortie d’ici
moins bonne que je n’y étais entrée.--Puis, s’adressant à M. de
Mauserre:--Oui, monsieur, la vengeance que vous méditez serait un crime,
car je mentais tout à l’heure; mais n’avez-vous pas menti vous-même en
me donnant votre parole que vous m’aimiez assez pour ne pas vous venger?
A ces mots, elle se détacha de la muraille contre laquelle elle
s’appuyait, et traversa la chambre pour gagner la porte. En passant
devant moi, elle jeta un cri désespéré et balbutia:--Que ne suis-je
morte, il y a huit jours, dans le lac Paladru!
Après qu’elle fut sortie, M. de Mauserre resta quelques instants
immobile, sans couleur et sans voix. Était-il content? était-il fâché?
Je soupçonne qu’il était l’un et l’autre. Il se trouvait dans la
situation d’esprit d’un homme qui a découvert une grosse erreur dans son
livre de comptes et qui refait son addition en se demandant comment il a
pu se tromper, à la fois confus de sa méprise et satisfait de s’en être
aperçu à temps. Ses yeux étaient cloués au plancher. Il les releva, et
contempla la porte par laquelle venait de sortir et de disparaître à
jamais un rêve que peut-être il regrettait; j’imagine qu’il se
consultait pour savoir par quoi il le remplacerait: la nature humaine a
horreur du vide. Il est possible aussi que je m’avance trop, et qu’il ne
sût pas lui-même où il en était. Ce qui est certain, c’est qu’il revint
à lui, m’embrassa, et me dit d’une voix émue:--Me pardonnerez-vous
jamais?
--N’y comptez pas, lui répondis-je; je me propose d’écrire un livre
intitulé: _De la bêtise des hommes d’esprit_. J’ajoutai: Il y a ici
quelqu’un dont l’indulgence vous est plus nécessaire que la mienne.
Et, le prenant par la main, je le conduisis vers Mme de Mauserre. Elle
le regarda longtemps avec un sourire indéfinissable, puis elle fondit en
larmes et me sauta au cou en s’écriant:--Il faut bien que je lui
pardonne tout, mon bon Tony, parce qu’il a voulu vous tuer!