IX

Je fus quelques jours sans pouvoir échanger deux mots avec Meta. Elle ne

se ressentait point de son bain; mais Lulu s’était refroidie à notre

retour, et sa gouvernante l’avait condamnée à garder la chambre, où elle

lui tenait fidèle compagnie du matin au soir. J’attendais impatiemment

qu’elle sortît de sa prison volontaire, quand éclata la crise que

j’appréhendais. Je dois rendre à M. d’Arci la justice qu’il n’y fut pour

rien; cette crise funeste qui selon ma prédiction devait favoriser les

entreprises de l’ennemi, ce fut l’ennemi qui la provoqua. Décidément on

ne saurait trop se défier des murailles de l’hôtel des Bains.

Un soir, peu avant le dîner, comme Mme de Mauserre, qui ne pensait à

rien moins, était seule dans son petit salon, elle vit entrer Mlle

Holdenis pâle, le visage défait, laquelle vint se jeter à ses pieds en

pleurant. Elle se figura d’abord que Lulu était morte ou mourante; Meta

retrouva sa voix pour la rassurer.

--Mais qu’est-ce donc, ma chère? Vous m’épouvantez. Avez-vous reçu

quelque triste nouvelle?

Meta secoua la tête.

--Vous a-t-on fait quelque chagrin? M. d’Arci se serait-il permis...

Contez-moi tout de suite vos peines. Je serai bien malheureuse si je ne

réussis pas à vous consoler.

--Vos bontés m’accablent, répondit Meta, qui ne cessait de pleurer.

Traitez-moi en ennemie, chassez-moi de cette maison; il est bon pour

vous et pour moi que je n’y reste pas un jour de plus.

Elle ne put en dire davantage, ses larmes lui coupèrent la voix. Mme de

Mauserre la pressa de questions, ses réponses étaient brèves,

entortillées et obscures; mais, quand on est demeuré quelque temps dans

les ténèbres, on finit par s’y reconnaître, et Mme de Mauserre entrevit

tout d’un coup la cruelle vérité.

--Ah! grand Dieu, s’écria-t-elle, M. de Mauserre... Il vous aime, et il

a osé vous le dire. Où? quand? comment? que s’est-il passé? Je veux tout

savoir.

--Je n’en ai déjà que trop dit, repartit Meta.

En ce moment, elle laissait reposer sa tête sur les genoux de Mme de

Mauserre, qui la repoussa de ses deux bras avec violence; mais elle se

repentit aussitôt de son emportement.

--Que je suis injuste! lui dit-elle. Je m’en prends à l’amie courageuse

qui est venue se confesser à moi et m’avertir.

--Ah! madame, repartit Meta, ne vantez pas mon courage; ayez plutôt

pitié de ma faiblesse. M. de Mauserre m’a surpris la promesse de ne pas

quitter les Charmilles sans son contentement. Il m’a parlé en maître,

j’ai craint de lui déplaire, et j’ai juré. Dites-lui, je vous prie, que

je suis venue le dénoncer à vous-même; dans sa colère, il me rendra ma

parole.

--Non certes, lui répondit Mme de Mauserre, je n’abuserai pas de votre

noble confiance. Je ne parlerai qu’en mon nom, et je le supplierai.

--Ne le suppliez pas, interrompit-elle. Ordonnez, exigez. Soyez sûre que

je n’ai pu lui inspirer un sentiment sérieux, et qu’il n’a pour moi

qu’une fantaisie d’un jour, dont vos reproches le feront rougir, et

qu’il s’empressera de sacrifier. Qui suis-je pour vous disputer son

cœur, à vous qui êtes aussi belle que vous êtes bonne! Vous avez gardé

tout votre empire sur lui: le premier mot que vous lui direz le fera

rentrer en lui-même. Déclarez-lui qu’il vous est venu des soupçons, que

ma présence ici trouble votre repos, que, s’il ne s’en charge, vous êtes

résolue à me signifier mon congé. Ou bien, si ces explications vous

effrayent, trouvez quelque prétexte, accusez-moi de négliger mes

devoirs, de me relâcher dans les soins que je dois à votre chère enfant.

Quoi que vous puissiez dire, je ne vous démentirai en rien, et je

partirai d’ici le cœur navré, mais pleine de gratitude pour la main qui

m’aura chassée.

Mme de Mauserre demeura quelques instants interdite, éperdue; elle

rêvait comme on rêve au bord d’un précipice.

--Non, répondit-elle enfin, je ne me mettrai pas en peine de rien

inventer; il m’en coûterait trop de calomnier une personne qui ne m’a

fait du mal que malgré elle. Ne me demandez pas de mentir; je n’ai pas

ce talent. Si je parle, je dirai la vérité, et je vous la dis en ce

moment en vous confessant que tout à la fois je vous admire, je vous

aime et je vous hais.

A son tour, elle fondit en larmes; comme Meta s’ingéniait à la consoler,

elle lui imposa silence, et, l’ayant embrassée avec effort, elle la

renvoya.

D’ordinaire nous étions sept à table; ce jour-là, nous ne fûmes que

deux. M. et Mme d’Arci avaient accepté une invitation chez des voisins;

Mme de Mauserre allégua une violente migraine qui l’obligeait à garder

la chambre, Meta l’engagement sacré qu’elle avait pris de dîner avec sa

jeune malade dans la _nursery_. M. de Mauserre se résigna courtoisement

à son tête-à-tête avec moi, et fit bon visage à mauvais jeu. Malgré

notre bonne volonté, la conversation était embarrassée, languissante;

nous avions tant de choses à ne pas nous dire! Après le café, il me

quitta pour faire une promenade à cheval: c’était son habitude quand il

avait du souci.

Je venais de rentrer chez moi, quand Mme de Mauserre me fit appeler. Je

me rendis sur-le-champ auprès d’elle, et je n’eus besoin que de la

regarder pour m’assurer qu’elle souffrait d’autre chose que d’une

migraine. Elle avait les traits bouleversés, les lèvres tremblantes, les

yeux morts. Elle me tendit la main en essayant de sourire; ce

demi-sourire, que je n’oublierai jamais, me parut l’image du bonheur

foudroyé.

--Le châtiment que je redoutais est enfin venu, me cria-t-elle; mais il

est plus terrible que tout ce que j’aurais pu rêver.

Et après m’avoir fait promettre le secret, elle me raconta son entretien

avec Meta. Je lui dis tout ce que je pus imaginer pour la calmer et lui

rendre cœur; j’y perdis mes peines. Je l’avais bien jugée: cette âme

abandonnée à toutes ses impressions, extrême dans ses chagrins comme

dans ses joies, était incapable de faire bonne figure dans le malheur;

du premier coup il l’avait mise à terre, elle ne pouvait plus se

relever.

--Faut-il que je vous confesse où j’en suis? me dit-elle en

m’interrompant. Tantôt, quand j’ai vu paraître ici Mlle Holdenis,

l’expression de son regard était si funeste que j’ai senti tout de suite

qu’un grand deuil venait d’entrer dans cette maison; ma première pensée

a été que ma fille était morte. Que Dieu me le pardonne, si ma fille

était morte, je souffrirais moins; mon amour m’était plus cher que mon

enfant.

Je pris le parti de la laisser parler; la douleur se fatigue en

bavardant, et cette fatigue la soulage.

--Non, je ne rêve pas, Tony, me disait-elle; je n’avais plus que dix

mois à attendre pour être sa femme. Dieu me condamne à faire naufrage en

vue du port. Ah! si vous saviez ce qu’il était pour moi! J’en étais

venue à l’aimer mille fois plus que le jour où il m’a enlevée,--car

enfin, Tony, c’est bien lui qui m’a enlevée, n’est-ce pas? Apparemment

il savait ce qu’il faisait. Je lui ai longtemps résisté; mais il m’a

tant tourmentée que j’ai fini par céder, plus par faiblesse ou par

pitié, vous le dirai-je? que par amour. Vous étiez là, vous devez tout

savoir. Oui, dans ce temps j’étais aimée de lui bien plus que je ne

l’aimais. Que les rôles ont changé! Il est devenu mon idole, et c’est

pour cela que Dieu m’a châtiée; il déteste toutes les idolâtries.

Quelques instants après, elle reprochait à ce Dieu jaloux son injustice,

sa cruauté. Ne pouvait-il trouver dans le monde une femme plus coupable

qu’elle à frapper? Ne devait-il pas réserver ses grands châtiments, ses

grands coups, pour les fautes orgueilleuses et insolentes? Sa gloire

était-elle intéressée à foudroyer un roseau?

Puis elle s’écriait tout à coup que Meta s’était abusée, qu’il y avait

trop d’invraisemblance dans son histoire:--Comment aurait-elle pu lui

plaire, Tony? Oseriez-vous me soutenir qu’elle est plus belle que moi?

Ne vous souvient-il pas que, le jour même où elle est arrivée aux

Charmilles, M. de Mauserre l’a trouvée laide? Nous nous sommes disputés

à ce sujet; sa figure ne me déplaisait pas. Elle est agréable, parce

qu’elle a l’air intelligent et bon; mais c’est tout. Franchement, Tony,

vous paraît-elle si extraordinaire? Y a-t-il en elle quelque chose qui

m’échappe? Ah! vous autres hommes, vous avez des yeux bien étranges,

vous leur faites voir ce que vous voulez; ce sont de faux témoins qui

mentent impudemment pour justifier vos infidélités.

Et bientôt changeant de langage:--Hélas! reprenait-elle, tout cela ne

s’explique que trop; j’aurais dû prévoir que cette Meta lui ferait faire

des comparaisons et des réflexions bien dangereuses pour moi. Elle a

tous les talents qui me manquent. Elle est active, sans cesse occupée,

et je ne puis me tenir dix minutes sur mes pieds sans tomber de fatigue.

Elle s’entend à élever un enfant, à gouverner une maison; je n’ai jamais

su gouverner que mon éventail, quand ce n’est pas lui qui me gouverne.

M. de Mauserre peut causer avec elle de tout ce qui l’intéresse; elle

est si intelligente! et je ne suis qu’un oison bridé. Elle le comprend,

elle le désennuie, elle le conseille. Oui, c’était bien la femme

sérieuse qui convenait à un homme sérieux. Elle a les vertus d’une

fourmi, et je suis la cigale. Que dis-je? les cigales chantent, je ne

chante pas; il se trouve que c’est la fourmi qui est musicienne, vous

savez qu’il raffole de musique... Et puis, il faut tout dire, elle le

flatte; convenez, Tony, qu’elle le flatte. Moi, je l’adore, mais je ne

l’ai jamais flatté, et, bien qu’il soit un dieu pour moi, je ne lui

répète pas à tout bout de champ qu’il est un grand homme. Il m’a

toujours paru qu’il y avait dans la flatterie comme un mépris secret

pour ce qu’on aime. Je l’aime, c’est ma seule science, et voilà ce qui

m’a perdue. Les hommes ne se lassent pas d’être admirés, caressés,

adulés; mais un amour trop constant les ennuie. Je suis sûre que depuis

longtemps il était excédé de moi; il se disait: c’est toujours la même

chose, et, s’étonnant de m’avoir tant aimée, il me cachait par pitié le

mortel écœurement que lui causait son bonheur. Je n’ai rien su voir; si

l’on ne m’eût désabusée, je n’aurais jamais rien deviné. Tony, l’amour

est imbécile; mais pourquoi m’ôter mon illusion? et à quoi bon m’ouvrir

les yeux? nous voilà tous bien avancés! Quand on a vu la vérité face à

face, on n’a plus qu’une idée, celle de se sauver dans une île déserte

ou dans l’autre monde.

Ainsi parlait-elle sans s’arrêter, mêlant tous les tons, se

contredisant, mais revenant toujours à cette invariable conclusion:--Ah!

Tony, que je suis malheureuse!--Après quoi elle recommençait à pleurer.

Comme elle refusait obstinément d’écouter mes consolations, je me

fâchai, je la traitai de folle, de mauvaise tête; je lui dis un peu

rudement que les choses n’en étaient pas où elle croyait, que le seul

danger qui me parût sérieux était l’exagération et l’extravagance de son

chagrin.

--C’est ce que nous saurons bientôt, me répliqua-t-elle en fronçant le

sourcil.

--Comment? que prétendez-vous faire?

--M’expliquer dès ce soir avec M. de Mauserre.

Je fus sur le point d’éclater et de lui dire des sottises; elle prenait

à tâche de réaliser mes plus sinistres prévisions.--Mais, malheureuse,

m’écriai-je, vous voulez donc jouer à tout perdre?

--Je suis résolue, me répondit-elle, à voir clair dans ma situation, à

savoir exactement où j’en suis.--Et avec une apparence de logique, elle

ajouta:--Ou bien, comme vous le dites, il ne s’agit que d’un caprice

sans conséquence, et M. de Mauserre n’hésitera pas à me le sacrifier;

ou, comme je le crains, l’affaire est plus grave, et dans ce cas

pourquoi attendre? Qu’y gagnerais-je? Je désire connaître mon sort le

plus tôt possible.

--Eh! ne savez-vous pas, répliquai-je, qu’il suffit d’une opposition

intempestive pour affermir un homme dans un caprice et le pousser à des

extrémités dont il n’aurait pas abordé la pensée sans frémir? On

s’aigrit dans la discussion, on s’entête; l’orgueil se met de la partie,

et on finit par vouloir ce qu’on n’osait pas même désirer. Passe encore,

madame, si vous aviez un peu de manége, un peu de diplomatie; mais vous

êtes la femme la plus maladroite que je connaisse.

Elle me répondit que je la jugeais bien, qu’aussi elle ne se piquait

point d’adresse, qu’elle était à la fois trop gauche et trop fière pour

se servir des petits moyens, qu’elle entendait perdre son procès ou le

gagner de franc jeu.--D’ailleurs, poursuivit-elle, vous voyez bien que

Mlle Holdenis, qui s’est conduite en fille honnête et en véritable amie,

m’a engagée à m’expliquer au plus tôt avec M. de Mauserre.

--Je ne doute pas, lui dis-je, que Mlle Holdenis ne soit animée des

meilleures intentions; mais je doute fort qu’elle vous aime autant que

moi. Daignez m’en croire, suivez mes conseils plutôt que les siens.

--Et que me conseillez-vous?

--De prendre patience, de temporiser, de dissimuler et de laisser agir

vos amis.

--Ah! Tony, repartit-elle avec un sourire triste, vous me demandez

l’impossible. Un bon médecin consulte le tempérament de son malade et ne

lui ordonne que des remèdes qu’il puisse supporter. Je n’ai jamais su me

contraindre ni rien dissimuler; je suis ainsi faite, prenez-moi comme je

suis. Quand je renoncerais à m’expliquer avec M. de Mauserre, mes yeux

ne parleraient que trop et lui diraient mes inquiétudes, ma jalousie.

Abandonnez-moi à ma misérable destinée, et laissez la pierre rouler au

fond de l’abîme où son poids l’entraîne; si vous la reteniez

aujourd’hui, avant deux jours elle vous échapperait de la main.

Je ne me tins pas pour battu, je lui adressai les plus vives, les plus

éloquentes représentations; je la suppliai, je la rabrouai, je

l’injuriai presque, et je m’échauffais dans mon harnais quand soudain la

porte s’ouvrit, et M. de Mauserre parut. J’aurais vu apparaître le

diable en personne que mon émotion n’eût pas été plus désagréable.

Il eut l’air surpris de trouver sa femme tête à tête avec moi, plus

surpris encore de notre agitation et de notre trouble, que nous ne

réussîmes point à lui cacher.

--Je suis bien aise, ma chère, dit-il en posant son chapeau sur la

table, de voir que votre migraine ne vous condamne pas à la solitude.

Je ne sais ce qu’elle se disposait à lui répondre, je l’arrêtai par un

geste, et j’eus tort: M. de Mauserre venait de s’approcher de la

cheminée, au-dessus de laquelle il y avait une glace. Cependant il ne

fit pas semblant d’avoir rien aperçu dans cette glace; il avança un

fauteuil, s’y assit, et dit du ton le plus tranquille:--Vous avez

mauvais visage, Lucie; Tony a pris ses degrés en médecine; il m’a guéri

jadis d’une douleur de rhumatisme, où son savant diagnostic avait cru

reconnaître une attaque de goutte. Ses remèdes sont, paraît-il, des

selles à tous chevaux, car il est positif qu’il m’a guéri. Vous a-t-il

tâté le pouls?

--Mme de Mauserre a un peu de fièvre, repartis-je, et je crois qu’elle a

surtout besoin de repos; une bonne nuit la remettra sur pied.--Et, me

levant, je le regardai d’un air qui signifiait: je m’en vais, mon cher

monsieur, vous devriez bien en faire autant.

--Je n’ai pas sommeil, je ne me coucherai pas de sitôt, s’écria Mme de

Mauserre.--A son tour, elle m’adressa un geste suppliant qui voulait

dire: pour l’amour de Dieu, ne vous en allez pas!

--Notre promenade à Paladru nous a mal réussi, reprit M. de Mauserre.

Lulu y a gagné un rhume. Votre migraine vous a-t-elle permis de lui

faire ce soir une visite?

Elle eut un frémissement dans tout le corps.--Je n’y aurais pas manqué,

répondit-elle, si Lulu avait été seule, mais Lulu n’est pas seule, et la

personne qui la soigne...

Je me hâtai de lui couper le chemin:--En effet, dis-je d’un ton enjoué,

Mlle Holdenis n’a pas seulement de l’amitié pour ses malades, elle en

est jalouse et ne permet pas qu’on les approche.

Le silence régna pendant deux minutes; il n’était interrompu que par le

tic-tac de la pendule, qui me paraissait avoir la fièvre, elle aussi:

son pouls était capricant, elle battait tour à tour un ou deux coups à

la seconde.

--La nuit est superbe, reprit M. de Mauserre. La lune sera pleine

demain, ce soir déjà elle était ronde comme un fromage.

--J’ai remarqué une chose, lui dit Mme de Mauserre. Vous sortez à cheval

toutes les fois que vous êtes préoccupé ou que vous tenez conseil avec

vous-même. Auriez-vous ce soir quelque souci?

--Eh! ma chère, quel souci voulez-vous que j’aie?

--A quoi pensiez-vous tout à l’heure, chemin faisant?

--A votre migraine, qui a condamné Tony à dîner seul avec moi; le reste

du temps, je n’ai pensé à rien.

--Alphonse, un homme de votre caractère pense toujours à quelque chose

ou à quelqu’un.

Il la regarda d’un air étonné.--Ah! chère madame, m’écriai-je, les

hommes d’esprit sont plus bêtes que vous ne croyez, et je les tiens

parfaitement capables de bayer une heure durant à la lune sans penser à

rien.--Puis, allant à la fenêtre:--Il est certain que la nuit est fort

belle. Êtes-vous d’humeur, monsieur, à venir fumer un cigare avec moi

sur la terrasse?

Ma proposition lui agréa, et il s’approchait de Mme de Mauserre pour lui

souhaiter une bonne nuit, quand elle lui dit:--Un instant, Alphonse;

j’ai à vous parler.

Malgré la peine que j’y avais prise, je n’étais point parvenu à empêcher

le périlleux abordage dont je redoutais l’issue; le moyen de lutter

contre une obstination de femme! Je gagnai lestement la porte, et

j’avais déjà la main sur le loquet; Mme de Mauserre me cria:--Restez

aussi, Tony, je vous en prie; depuis que nous vous connaissons, M. de

Mauserre et moi, nous n’avons jamais eu de secrets pour vous.

--Restez, mon cher, me dit-il d’un ton sardonique, et ne prenez pas cet

air déconfit, ou je me figurerai que vous savez déjà de quoi Mme de

Mauserre veut me parler.

Je pris le parti de me rasseoir sur ma chaise, où je demeurai les bras

ballants, les yeux cloués au plafond, adressant à la corniche une

oraison mentale et l’adjurant de se laisser choir sur notre tête.

--Eh bien! Lucie, qu’avez-vous donc à me dire? demanda M. de Mauserre,

qui était plus inquiet sans doute qu’il ne voulait le paraître. Quel est

le sujet de cet entretien que vous introduisez si solennellement?

Rédigerons-nous un procès-verbal? Dresserons-nous un protocole? Faut-il

que Tony prenne la plume?

--J’ai une supplique à vous présenter, murmura-t-elle.

--Une supplique? quel singulier mot! Depuis six ans que j’ai le bonheur

de vivre avec vous, vous ne m’avez jamais présenté de supplique.

--C’est ce qui m’encourage, vous ne repousserez pas la seule prière que

je vous aie jamais adressée. Je vous conjure de me faire un sacrifice,

qui peut-être vous coûtera.

Cette ingénieuse façon de prendre le taureau par les cornes me causa un

mouvement de rage, et je donnai intérieurement toutes les femmes au

diable; je ne pensais pas à vous dans ce moment, madame.--Qu’avez-vous

donc, Tony? me dit M. de Mauserre; puis il regarda devant lui et

attendit.

Après un instant d’hésitation:--Me ferez-vous la faveur, reprit-elle,

d’éloigner de cette maison Mlle Holdenis?

Il tressaillit dans son fauteuil.--Ai-je bien entendu? s’écria-t-il.

Quoi! cette personne que vous admiriez, que vous prôniez, que vous

portiez aux nues, que vous appeliez la perle des gouvernantes! voilà une

saute de vent des plus inattendues. Qu’a fait, je vous prie, Mlle

Holdenis pour s’aliéner si subitement vos bonnes grâces, et que lui

reprochez-vous?

--Rien dont elle soit responsable. Vous m’obligeriez beaucoup en me

dispensant de vous dire mes motifs. Ne les devinez-vous pas?

--Voyons un peu, on trouve en cherchant. Lui en voulez-vous de s’être

rendue trop utile et trop nécessaire ici? Vous plaignez-vous qu’à force

de bon sens et de patiente fermeté elle ait mis à la raison une enfant

que ni vous ni moi ne savions élever, et qui, abandonnée à nos soins,

serait devenue insupportable? Lui faites-vous un crime d’avoir l’esprit

d’ordre et de gouvernement, d’avoir pris de l’autorité sur vos

domestiques? ou bien lui savez-vous mauvais gré des soins attentifs et

dévoués qu’elle m’a donnés dans ma maladie, ou du plaisir que je trouve

quelquefois à causer avec elle? Parlez, expliquez-moi vos griefs.

--Je l’accuse d’avoir su malgré elle se faire aimer de vous,

répondit-elle d’une voix frémissante.

Il ne laissa pas de se troubler un peu, et afin de cacher sa rougeur, il

recula vivement son siége et se mit dans l’ombre du capuchon de la

lampe.--Que signifie cette incartade? s’écria-t-il. Et quel est

l’excellent ami qui vous a rendu le bon service... Le connaissez-vous,

Tony?

--Non, lui répliquai-je sèchement. J’estime comme vous qu’il est des cas

où le premier devoir de l’amitié est de se taire, et le silence m’a été

d’autant plus facile que je n’avais rien remarqué qui valût la peine

d’être dit.

--Tony a combattu mes soupçons, reprit-elle; mais il n’a pas réussi à me

tranquilliser. Eh! bon Dieu, je ne vous reproche pas un crime, Alphonse;

convenez que Mlle Holdenis vous a inspiré un goût, un attachement que

j’ai le droit de trouver excessif. Elle m’a fait connaître ce vilain mal

qu’on appelle la jalousie; oui, pour la première fois de ma vie je me

sens jalouse, et vous m’aimez trop, n’est-ce pas? pour souffrir que je

le sois longtemps.

--Dites plutôt que j’estime trop votre bon sens, votre jugement, pour

vous supposer capable de souffrir longtemps d’un mal imaginaire et de

vous obstiner dans une fantaisie qu’il m’est impossible de prendre au

sérieux.

--Alphonse, dit-elle en élevant la voix, vous me promettez que Mlle

Holdenis partira?

--Oui, aussitôt que vous aurez découvert quelque part une institutrice

qui la vaille, qui ait son cœur et son esprit, qui soit apte comme elle

à façonner, à instruire votre fille, à lui apprendre beaucoup de choses

que je n’ai pas le temps et que vous n’avez ni le loisir ni le goût de

lui enseigner.

A ces derniers mots, elle éclata:--Fort bien, s’écria-t-elle. Mlle

Holdenis quittera les Charmilles, ou j’en sortirai moi-même.

--Pour le coup, en voilà trop, dit-il en frappant du pied. Si je vous

écoutais davantage, je craindrais de me fâcher, et je me défie de mes

emportements. J’en appelle de vos déraisons d’aujourd’hui à la raison

que vous aviez hier et que sûrement vous aurez demain. Bonsoir, ma

chère; je vous laisse avec votre confident. Puisse-t-il vous donner des

conseils sages et surtout désintéressés!--ajouta-t-il en me lançant un

coup d’œil qui n’était pas tendre. Et il sortit à grands pas du salon,

dont il referma la porte assez bruyamment.

Mme de Mauserre se leva aussitôt après, et arpenta la chambre d’un pas

sec et fébrile; le parquet résonnait sous sa colère. En passant devant

la cheminée, elle y jeta son éventail. Je ne l’avais jamais vue ainsi.

Sa fierté blessée lui enflammait les joues; elle avait je ne sais quoi

de hérissé, comme un aigle dont on inquiète le nid; je croyais entendre

le sourd grondement de son cœur. Elle s’avança vers une porte-fenêtre

qui s’ouvrait sur un balcon; au pied de ce balcon, il y avait un

boulingrin décoré d’une statue de Flore et entouré d’une grille

curieusement ouvragée, qui représentait des ronces et des cactus,

véritable broussaille en fer. Elle contempla quelques instants la statue

et la grille. J’eus peur, et je la suivis; mais elle rentra bientôt dans

son naturel, sa folie l’épouvanta, elle recula jusqu’au milieu du salon,

où elle pleura à fendre l’âme.--Tony, s’écriait-elle, vous l’avez vu,

vous l’avez entendu; direz-vous encore que je me crée des fantômes, et

qu’il ne m’a pas condamnée dans son cœur?

--J’ai vu, j’ai entendu, lui répondis-je, et je vous déclare que vous

êtes votre plus mortelle ennemie; une rivale qui aurait juré votre perte

ne vous ferait pas plus de mal que vous ne vous en faites vous-même.

Vive Dieu! vous mériteriez qu’on vous abandonnât à votre triste sort;

mais je veux vous sauver malgré vous, et je vous sauverai.

Elle posa ses deux mains sur mes épaules et me regarda quelques instants

dans les yeux; elle semblait y chercher son avenir.

--Je ne vous demande que trois jours, poursuivis-je en me dégageant.

Vous allez me promettre que durant ces trois jours vous ne ferez pas un

geste, vous ne direz pas un mot, car tout ce que vous pourriez dire ou

faire tournerait contre vous.

--Trois jours! En faut-il davantage au chagrin pour dévorer une femme de

ma sorte?--Puis, du ton d’un enfant grondé qui implore son pardon:--Je

vous promets, me dit-elle, d’être sage, très-sage.--Et afin de me donner

sans délai un échantillon de sa sagesse, elle s’écria:

--Si vous échouez, Tony, eh bien! je m’en irai; mais, je vous en

avertis, je ne sortirai pas par l’escalier.

X

Il est difficile, madame, de faire un bon tableau; pourtant, quand on

s’y applique, on y parvient quelquefois. Il n’est pas moins difficile de

sauver une femme qui se noie; on s’en tire quand on est bon nageur. On

apprend à nager comme on apprend à peindre; mais il est un art qui ne se

laisse ni apprendre, ni enseigner, parce qu’il n’a point de règles

certaines: on l’appelle l’art de vivre. Peut-être avez-vous à ce sujet

des lumières supérieures; je me suis convaincu, quant à moi, par ma

petite expérience, que vouloir calculer et diriger les conjonctures de

ce bas monde est une prétention aussi vaine que celle des astrologues,

et que les futuritions des sages valent les prophéties des bohémiennes.

On réussit souvent en dépit de tout et du bon sens, et souvent on échoue

en ayant tout pour soi; tel homme se sauve par ce qui devait le perdre,

tel autre se perd par ce qui devait le sauver. N’attendons pas de la

philosophie qu’elle nous instruise à gouverner notre destinée ni celle

des autres, elle ne peut nous servir qu’à nous désintéresser de nos

petites affaires. Encore faut-il que la vieillesse lui vienne en aide!

Voilà notre sort, madame, ce qui ne m’empêche pas de compter fermement

que nous mourrons centenaires, vous et moi, et que nous serons jusqu’à

la fin très-sages et très-heureux.

J’abandonne mes réflexions pour reprendre le fil de mon histoire. Mme de

Mauserre m’avait promis qu’elle ferait un effort sur son chagrin,

qu’elle renoncerait dès le lendemain à sa migraine et à sa réclusion.

Cet effort lui parut trop grand, elle s’entêta malgré mes conseils à

faire la malade et à se cantonner dans sa chambre; elle n’avait pas le

courage, disait-elle, d’affronter certains regards où elle croirait lire

sa condamnation.

Mme d’Arci, étant allée prendre de ses nouvelles, n’eut pas besoin de

l’interroger longtemps pour savoir à peu près ce qui s’était passé. Elle

me rencontra une demi-heure après et me dit:--Eh bien! ce que vous

redoutiez le plus est arrivé.

--Oui, lui dis-je; heureusement nous sommes sans reproche.

--Et maintenant qu’allons-nous faire?

--Une voie d’eau s’est déclarée; que chacun apporte son étoupe!

--Vous ne voulez plus agir de concert avec nous?

--M. d’Arci, lui répondis-je, serait pour moi un allié compromettant;

nous chantons le même air, mais la chanson n’est pas la même. Je vous

rends votre liberté, chère madame; laissez-moi la mienne.

Elle me quitta un peu étonnée de mes allures discrètes.

Quelques heures plus tard, Mlle Holdenis descendit sur la terrasse avec

son élève, qui était remise de son indisposition. Elle s’assit sur un

banc et la regarda sauter à la corde. Mme d’Arci, qui se promenait au

bras de son mari dans une autre partie du jardin, le quitta pour aller

droit à Meta et lui demanda la faveur d’un instant d’entretien.

--Chère petite, dit-elle à l’enfant, va jouer un peu plus loin; nous te

rappellerons tout à l’heure.

--Il n’y a qu’une personne qui ait le droit de me commander, repartit

Lulu en consultant le visage de sa gouvernante, dont les yeux lui

intimèrent l’ordre de s’éloigner. Elle obéit incontinent.

--Vous exercez sur cette petite fille un empire singulier, dit Mme

d’Arci; vous la menez à la baguette.

--Je l’aime beaucoup, madame; c’est tout mon secret.

--Je suis persuadée, mademoiselle, que vous avez autant de cœur que

d’intelligence, et cela me décide à vous présenter une requête en

faisant appel à la délicatesse de vos sentiments. Vous pressentez sans

doute ce que je veux dire?

--Non, madame; mais je suis prête à vous entendre.

--Il y a ici près une femme qui est bien malheureuse; vous êtes la cause

involontaire de ses souffrances. A tort ou à raison les attentions que

vous témoigne mon père lui ont inspiré quelque jalousie, et, comme ses

impressions sont très-vives, elle a conçu des alarmes qui sont

exagérées, j’en suis sûre. Ne ferez-vous rien pour lui rendre le repos

et le bonheur?

--Que puis-je faire, madame?

--Partir le plus tôt possible, en emportant notre estime et nos regrets.

--M. de Mauserre vous a-t-il chargée de me signifier mon congé?

J’obéirais avec joie. Croyez qu’il me tarde d’avoir quitté les

Charmilles; j’y suis, moi aussi, bien malheureuse.

--Mon père ne m’a chargée de rien, mademoiselle.

--Allez le trouver, madame, et obtenez qu’il m’ordonne de partir; je

vous en serai reconnaissante.

--Qu’est-il besoin, mademoiselle, d’attendre cet ordre? Votre cœur ne

vous en donne-t-il point?

--Si vous étiez mieux informée, madame, vous sauriez que dans un moment

où j’avais des dégoûts, comme je pensais à m’en aller, M. de Mauserre

m’a obligée de rester, en m’arrachant la promesse d’attendre son

consentement.

--Vous m’étonnez, mademoiselle. Une telle promesse est-elle capable de

vous retenir une heure de plus dans une maison où vous avez, sans le

vouloir, semé la zizanie, apporté le trouble et le chagrin?

--J’ai donné ma parole, et je ne me dégage pas ainsi de ma parole.

--J’aurais cru, dit Mme d’Arci en s’animant, que le devoir nous

commandait de sacrifier les petites obligations aux grandes.

--Peut-être n’avons-nous pas la même idée du devoir, répondit-elle

doucement. Vous avez votre conscience, j’ai la mienne.

--La vôtre est mystérieuse, mademoiselle; le désespoir de Mme de

Mauserre la laisse bien tranquille.

--Vous êtes téméraire dans vos jugements, madame. Interrogez Mme de

Mauserre; elle vous dira si je suis indifférente à ses peines, et

puisque vous semblez croire que je vous dois compte de ma conduite,

c’est moi, madame, sachez-le bien qui l’ai conjurée de solliciter et

d’obtenir mon renvoi.

--Vraiment, mademoiselle? Eh bien! voulez-vous savoir ce que j’aurais

fait à votre place? Je me serais tue, et je serais partie.

--Ah! madame, quoi que je fasse, je suis condamnée d’avance dans votre

esprit. La superbe justice de la comtesse d’Arci ne se croit pas tenue

d’être équitable pour une pauvre fille qui n’a rien et qui n’est rien.

Heureusement il y a là-haut un juge suprême qui regarde du même œil les

grands et les petits.

--Mais enfin, reprit avec vivacité Mme d’Arci, que cette douceur

obstinée irritait de plus en plus, si Mme de Mauserre n’obtient pas

votre renvoi...

--Elle l’obtiendra, n’en doutez point, interrompit-elle avec un

demi-sourire. Daignez avoir un peu de patience; demain ou après-demain

je serai rentrée dans mon néant, et vous serez délivrée à jamais de mon

importune présence.

--Mais supposons, je vous prie, que Mme de Mauserre, qui est moins

ingénieuse, moins persuasive que vous, mademoiselle, et qui n’entend

rien à l’art de gagner ses procès par d’adroites insinuations;

supposons, vous dis-je, qu’elle s’y prenne gauchement et qu’elle essuie

un refus;--puis-je savoir ce que vous ferez?

--J’interrogerai Dieu à genoux, et il me répondra, dit-elle en levant

les yeux au ciel.

M. d’Arci s’était rapproché peu à peu. Se mêlant tout à coup à

l’entretien:--Votre Dieu, mademoiselle, s’écria-t-il, je le connais:

c’est le Dieu des intrigants et des cafards, et quand vous

l’interrogerez à genoux, ce Dieu très-complaisant, il vous répondra: «Ne

t’en va pas, minette; il y a ici deux cent mille bonnes petites livres

de rente à gagner, que tu prendras un jour en pleurant, car tu as la

larme facile et il faut toujours pleurer en prenant.» Morbleu! ne

puis-je apercevoir sur cette terrasse un athée de bonne foi, que j’aie

le plaisir de l’embrasser sur les deux joues!

--Mon Dieu a horreur des blasphèmes, monsieur, répliqua-t-elle en se

levant; mais il pardonne à ceux qui les profèrent quand ils ne savent ce

qu’ils font.

Comme elle s’en allait, il la retint par le bras, il entendait vider son

dossier; mais en cet instant Lulu, qui s’était approchée d’un fourré,

poussa un cri. Sa gouvernante courut à elle.--Une vipère! lui dit

l’enfant toute pâle en reculant et lui montrant du doigt le plus

innocent des orvets.

--Vous vous effrayez à tort, lui repartit Meta, qui la prit par la main.

Les vipères ont la tête plate et un air moins avenant.

--Défie-toi, Lulu, de l’histoire naturelle de ta gouvernante, s’écria M.

d’Arci. Je te montrerai des vipères qui n’ont point la tête plate, et

dont le regard est confit en douceur.

Meta l’interrompit par un gémissement; attachant sur lui ses yeux pleins

de larmes, elle lui dit:--Monsieur, quand je suis seule, je me mets à

votre merci; mais, de grâce, ne m’insultez pas en présence de cette

enfant.

Et elle emmena Lulu, qui, la voyant pleurer, se retourna vers M. d’Arci

et le regarda de l’air farouche d’un Eliacin devant qui on insulte

Jéhovah.--Méchant, tu la fais pleurer, lui cria-t-elle, je m’en

plaindrai à quelqu’un.

Comme la veille, ni Mlle Holdenis, ni Mme de Mauserre ne parurent au

dîner, qui fut court et silencieux. En sortant de table, j’allai courir

la campagne. Résolu d’avoir le soir même avec Meta une explication

décisive, je me proposais de la relancer dans son impénétrable

_nursery_, dussé-je m’y introduire par la fenêtre; mais je voulais

attendre l’heure où Lulu s’endormait.

Le parc avait deux issues, l’une sur la grande route qui conduit à

Crémieu, l’autre sur un vallon sauvage dont la mélancolie et la nudité

rappelaient à M. de Mauserre certains sites de la campagne de Rome.

C’est dans cette solitude qu’il promenait le soir ses rêveries. Il

traversait le parc dans sa longueur et s’échappait par une petite porte

à poulie que fermait un simple verrou. Aussi persévérant que subtil, il

avait, à force de soins, dressé son cheval à pousser ce verrou; il était

plus fier de ce résultat que d’avoir écrit l’histoire de Florence. Du

sentier que je suivais, je le vis s’acheminer le long de l’avenue;

absorbé dans ses pensées, il ne m’aperçut point. Je le laissai prendre

les devants, et, quand je sortis après lui par la petite porte, il avait

disparu.

Quelques instants plus tard, j’étais accroupi sur le talus d’un fossé,

au bord d’un chemin désert. A ma droite, je voyais se déployer

l’immensité de la plaine dans le gris de la nuit, qui commençait à

s’épaissir. Une clarté rose répandue au couchant s’éteignait de minute

en minute. Quelques étoiles apparaissaient déjà, et la terre se taisait

pour écouter le silence du ciel. Pas d’autre bruit que le chant d’un

grillon et le cri d’une faux que repassait une fois encore un faucheur

attardé. En face de moi se dressait un rocher creux, aux arêtes vives et

couronné d’une touffe de chardons de Notre-Dame qui se profilaient sur

l’horizon. A la lumière douteuse du crépuscule, les objets les plus

insignifiants prennent un sens et un air; ils ont des attitudes, des

gestes. Ces chardons étaient au fait ce qui m’occupait, ils m’en

disaient leur sentiment. La lune vint bientôt se mêler à notre

conversation. Elle se leva dans l’intervalle que laissaient entre elles

deux montagnes; je la vis poindre au bout d’une longue allée de saules,

dont les branches se rejoignaient au-dessus d’elle en forme de dais. Je

m’imaginai qu’elle se détachait du ciel pour accourir à moi, et que les

saules frémissaient à son approche. C’est vous dire, madame, que mon

esprit n’était pas dans son assiette accoutumée; je n’ai pas l’habitude

de croire que la lune se dérange si facilement pour moi. Je m’étendis

sur le revers du fossé, et je fermai les yeux. Si quelqu’un passa sur le

chemin, il dut me prendre pour un homme endormi. Je ne dormais pas, je

songeais à m’affermir dans une résolution dont je calculais les hasards.

Je me redressai en disant à je ne sais qui:--Au diable l’ergoteur! Il

est certain que je suis amoureux, et il est presque certain que je suis

aimé.

Je venais de rentrer dans le parc par la petite porte; soudain j’aperçus

à quelque cent pas de moi une ombre qui se dirigeait rapidement de mon

côté. Elle courait plutôt qu’elle ne marchait. Je m’effaçai derrière un

tronc d’arbre, et je la regardai s’approcher. Je reconnus Meta. Elle

était enveloppée d’un manteau brun dont elle avait relevé le capuchon

sur sa tête; elle portait un petit sac de voyage à la main.

Comme elle allait me dépasser, je sortis précipitamment de mon

embuscade, et lui barrai le passage. Elle fit un geste d’effroi.--De

grâce, me dit-elle, ouvrez-moi le chemin.

--Où donc allez-vous à si grands pas?

--Droit devant moi. Je m’enfuis d’une maison où je suis méconnue, haïe,

outragée. Vous ne savez pas ce qu’ils m’ont dit ce matin. Que

n’étiez-vous là! vous auriez aboyé avec la meute.

--Je ne vous ai jamais insultée, lui répliquai-je. Je vous ai grondée,

durement peut-être; n’en ai-je pas le droit, puisque en dépit de ma

raison, de mes soupçons, de mes justes colères, en dépit de tout, j’ai

la sottise de vous aimer encore?

Il lui échappa un soupir, ou, pour mieux dire, un cri mal étouffé.--Ne

vous jouez pas de moi, balbutia-t-elle, et laissez-moi partir.

--Je n’aurais garde. Je m’étais promis d’avoir dès ce soir une

explication avec vous. Grâce au hasard, qui me veut du bien, je n’aurai

pas besoin d’enfoncer votre porte ou votre fenêtre. Une seule chose

m’inquiète.

Elle me questionna du regard.--Pourquoi, lui dis-je, avez-vous choisi ce

chemin pour vous en aller?

--Parce que je pensais n’y rencontrer personne.

--Permettez, vous étiez à peu près sûre d’y rencontrer quelqu’un qui s’y

promène tous les soirs à cheval.

--J’aurais bien su l’éviter, repartit-elle vivement.

--Je me plais à le croire; autrement vos aboyeurs vous accuseraient

d’avoir voulu vous ménager une rentrée triomphale.

Elle se récria d’indignation:--Ne voyez-vous pas que vous m’insultez,

vous aussi?

--Étant jaloux, je suis soupçonneux. Et maintenant, continuez votre

promenade, si vous le voulez; je ne vous retiens plus, mais je saurai ce

que j’en dois penser.

Elle jeta son sac à terre avec violence, et se laissant tomber sur un

banc:--Ah! mon Dieu, s’écria-t-elle, tout est donc impossible!

Je m’assis auprès d’elle, et je lui dis:--Il y a une chose possible et

qui arrangerait tout; ce serait...

--Oh! parlez. Je suis si lasse de la vie que je mène depuis quelques

jours, que je vous promets de faire ce que vous me direz.

--Eh! parbleu, cette solution possible serait de nous épouser.

Elle eut un frisson; elle releva lentement la tête, me regarda d’un air

de stupeur.--Je donnerais beaucoup, dit-elle tout bas, pour croire que

vous me parlez sérieusement.

--Vous doutez toujours de mon sérieux, lui répondis-je en passant

doucement mon bras autour de sa taille. Je ne sais pas prendre le ton

élégiaque ni des attitudes penchées; je ne suis pas né saule pleureur.

En revanche, je puis me rendre le témoignage que je n’ai jamais trompé

personne. Vous me connaissez; vous savez que je suis un naïf et que je

n’ai qu’une parole. Ma conduite a été nette; j’ai cru trouver du louche

dans la vôtre, et j’avais juré de renoncer à vous; mais depuis le jour

où vous avez voulu me noyer au fond d’un lac, que ma raison me le

pardonne! je vous adore. La figure que vous aviez en exécutant ce beau

coup me hante, me poursuit, je la revois en rêve. Vous n’avez pas réussi

à mourir avec moi; revenons à notre premier plan, qui était le plus

sensé, et vivons ensemble en nous rendant l’un l’autre aussi heureux que

nous le pourrons. Je vous ai dit naguère que je n’avais jamais été

amoureux que de Velazquez; je me rétracte, je vous aime autant que lui,

quoique d’une autre façon, puisque je n’ai jamais eu la moindre envie de

l’épouser. Mes explications manquent peut-être de clarté; mon idée

pourtant me paraît très-claire. Vous serait-il possible, de votre côté,

non de m’adorer,--je ne suis pas si exigeant,--mais de m’aimer un peu et

de n’aimer personne plus que moi? Je vous demande pour la dernière fois

si vous consentez à devenir ma femme, et je m’engage par la lune qui

nous contemple à être un mari très-dévoué, très-complaisant et

très-gentil. Sommes-nous d’accord? Qui ne dit mot consent. Seulement je

désire que cette affaire soit réglée dès ce soir; je n’entends pas vous

laisser à vos hésitations, ni rester vingt-quatre heures de plus dans

les transes de mes perplexités. Vous allez rentrer au château, où, après

vous être consultée, vous m’écrirez une lettre par laquelle vous me

répondrez un oui aussi net, aussi précis, aussi tendre que possible. Ne

craignez pas d’exagérer un peu vos sentiments, ni d’outrer vos

expressions; je n’abuserai point de vos hyperboles, je ne suis pas un

fat. Demain je me présenterai chez M. de Mauserre votre lettre à la

main, et je lui dirai carrément ou rondement, comme il vous

plaira:--Mlle Holdenis avait promis de ne pas vous quitter, elle ne

dispose plus d’elle-même, elle appartient au quidam qui doit l’épouser,

et ce quidam, c’est moi; elle partira tantôt pour Genève, où elle

attendra le jour très-prochain de notre mariage.

Je m’interrompis un instant, je prêtai l’oreille; je crus entendre

hennir un cheval.--Si vous n’aimez pas à écrire, repris-je, tout à

l’heure quelqu’un passera ici, et nous lui expliquerons de vive voix...

--Oh! non, s’écria-t-elle, je ne veux pas le voir ni lui parler. Il y a

en lui je ne sais quoi qui m’impose et me fait peur. J’aime mieux

écrire. Dieu soit avec nous!

A ces mots, elle se leva en sursaut; puis, s’étant penchée vers moi et

de ses deux mains m’ayant fermé hermétiquement les deux yeux, elle

m’appliqua sur la bouche un long baiser qui me fit tourner la tête comme

une toupie de Nuremberg. Elle me permit de le savourer, ce baiser; mais

elle ne voulait pas que je le visse. Quand elle eut retiré ses mains et

que j’eus rouvert les yeux, il me sembla qu’il y avait au ciel deux ou

trois lunes, et qu’elles versaient sur tous les arbres du parc une pluie

d’argent qui tombait de branche en branche et de feuille en feuille en

grésillant.

Cependant elle avait ramassé son sac de maroquin et s’était enfuie d’un

pied léger. Je m’élançai à sa poursuite. Au bout de dix pas, je

m’arrêtai, posant la main sur mon cœur, qui battait à tout

rompre.--Tony, me dis-je, ne faisons pas follement une chose

raisonnable.

J’étais mal remis de mon émotion quand je vis se dessiner près de moi,

sur le sable de l’allée, l’ombre d’un cheval et d’un cavalier. Une voix

me cria:--C’est vous, Tony? Je suis bien aise de vous rencontrer;

j’avais un mot à vous dire. Ce matin, on s’est permis d’outrager

indignement une personne que j’estime et à qui je dois protection, car

elle fait partie de ma maison. On a formé le projet, paraît-il, de la

chasser d’ici à force de mauvais procédés et de dégoûts. Soyez assez bon

pour insinuer à l’inventeur de ce petit complot qu’il joue gros jeu, et

qu’il risque de me pousser à des résolutions extrêmes, dont je serais

peut-être le premier à me repentir.

Puis, sans attendre ma réplique, il piqua des deux, et l’épaisseur d’une

charmille le déroba bientôt à ma vue.

Dans le courant de la même soirée, Mlle Holdenis se présentait chez Mme

de Mauserre. Trouvant le verrou tiré, elle frappa timidement et

murmura:--Ouvrez, madame, je vous en supplie; je viens vous annoncer une

bonne nouvelle.

La porte s’entre-bâilla.--Une bonne nouvelle! répondit Mme de Mauserre,

qui ne put se résoudre à prendre la main que lui tendait Meta. Et c’est

vous qui l’apportez?

--Que vous êtes pâle, madame! et que votre visage fait peine à voir!

Tout à l’heure, quand vous m’aurez entendue, les roses vont refleurir

sur vos joues, et vous sourirez comme autrefois. Sachez donc... Madame,

je suis si troublée que je ne sais par où commencer.

Elle finit pourtant par trouver son commencement, et de fil en aiguille

elle raconta l’entretien qu’elle avait eu avec moi et nos communes

conclusions. Mme de Mauserre eut un saisissement de joie, elle la pressa

sur son cœur comme si elle eût voulu l’étouffer.--Que je vous aime, ma

chère! s’écriait-elle; vous le méritez bien, d’abord parce que vous êtes

un cœur honnête et franc comme l’or, mais surtout parce que vous aimez

Tony, car vous l’aimez, n’est-ce pas? et vous l’épouserez. Pourquoi m’en

avoir fait un mystère?

--Excusez-moi, madame; j’avais peine à démêler mes propres sentiments.

J’étais hésitante, combattue, incertaine d’être aimée. La première fois

qu’il m’a dit: Voulez-vous être ma femme? il avait le ton demi-badin, et

il me parut qu’il se moquait de moi. Un jour, il m’a parlé si durement

que j’ai cru qu’il me méprisait. Je doutais de lui, aujourd’hui je ne

doute presque plus. Adieu, madame; j’ai voulu vous procurer une bonne

nuit, et j’y ai réussi, je pense.

Elle se retirait; Mme de Mauserre la rappela.--Et cette lettre qui doit

tout sauver, tout réparer, l’avez-vous écrite?

--La pauvre tête que je suis! répondit-elle. Je viens de passer une

heure devant ma table, cherchant vainement à rassembler mes idées, qui

dansaient autour de moi comme des écoliers en révolte. Au surplus, la

main me tremblait si fort que ma pauvre lettre n’aurait pas été lisible.

Il vaut mieux que je m’endorme sur mon émotion: j’écrirai demain.

--Demain?

--Soyez sans crainte, il aura ma lettre avant midi.

--Non, ma chère. Il faut écrire dès ce soir; demain n’est pas à nous. Je

vous aiderai, on se tire quelquefois d’affaire avec un peu de secours,

et, si la main vous tremble, je vous servirai de secrétaire; vous

n’aurez que la peine de recopier.

Aussitôt, malgré les protestations et les résistances de Meta, elle

apporta sur la table un encrier, une plume, un buvard d’où elle tira un

cahier de papier rose.--Voyez comme ce papier est joli! disait-elle; il

va nous inspirer, car il faut que notre épître soit très-amoureuse,

n’est-il pas vrai?

--Il m’a recommandé de la faire aussi tendre que possible, répondit Meta

en souriant, et c’est là ce qui m’embarrasse; je suis si novice dans ce

genre de littérature!

--Quand je vous dis que je vous aiderai! Je tiens la plume; comment

débuterons-nous? Je vais écrire: Tony, je vous adore.

--Ah! madame, je vous prie, ménagez ma fierté, fit-elle en lui retenant

la main. Et puis vous l’appelez Tony, vous en avez le droit; c’est une

liberté que je n’ai jamais prise avec lui...

--Et qu’il faut prendre aujourd’hui, répliqua Mme de Mauserre. N’oubliez

pas que la lettre que nous allons composer est ce qu’on appelle en

diplomatie une lettre ostensible.

Après bien des tergiversations et des discussions, cette malheureuse

minute se trouva rédigée tant bien que mal; elle était ainsi conçue:

«Ce que la surprise et la joie m’ont empêchée de vous dire, je vous

l’écris, Tony; mais pourquoi faut-il que j’écrive? Je croyais vous avoir

tout dit sans parler. Ai-je rêvé qu’un soir nous étions ensemble, que le

hennissement d’un cheval nous a fait tressaillir, que je me suis dégagée

de votre bras enlacé autour de ma taille, et qu’avant de m’enfuir... Ce

baiser, Tony, n’était-il pas une réponse? Il vous en faut une autre; il

est donc vrai que vous vous défiez de moi! Soyez satisfait, cette lettre

vous apprendra, si vous l’ignorez, que je vous aime, que depuis

longtemps mon cœur vous appartient tout entier. Tony, je vous abandonne

le soin de ma destinée, je suis prête à vous suivre au bout du monde. Ne

me trompez pas, le jour où vous le voudrez, je serai votre femme.»

Après avoir tracé le dernier mot de ce brouillon, qu’elle relut à haute

voix:--C’est parfait, s’écria Mme de Mauserre; il ne manque plus que la

date. Vite à l’ouvrage, ma belle! voici du papier. La main vous

tremble-t-elle encore?

--Non, madame, répondit Meta, qui trempa résolûment sa plume dans

l’écritoire.

--Permettez, reprit Mme de Mauserre, j’oubliais que ce papier est marqué

à mon chiffre; si on s’en apercevait, on pourrait croire que je suis

pour quelque chose dans cette affaire, et que je vous ai soufflé votre

leçon... Vous écrirez chez vous tout à l’heure. Êtes-vous sûre de votre

mémoire, ou voulez-vous emporter ce petit chiffon rose?

--C’est inutile, madame, lui repartit gaîment Meta. Je sais ma romance

sur le bout du doigt; désirez-vous que je vous la récite?

Et à ces mots, roulant le chiffon rose en papillote, elle se disposait à

le brûler à la bougie. Mme de Mauserre le lui arracha et le serra dans

son buvard.--Je crains toujours que vous ne vous ravisiez. Ce brouillon

est un témoin, et j’entends le conserver jusqu’à demain pour vous

confondre, si votre copie n’était pas exacte; au besoin, je le

montrerais à Tony. Vous voilà tenue de le transcrire bien fidèlement;

vous me le jurez par toutes les larmes que vous m’avez coûtées!

Là-dessus, elle lui prit et lui secoua les deux mains, et la mit à la

porte en s’écriant:--Ou je suis bien abusée, ou avant peu mon malade

sera guéri, et je serai la plus consolée des femmes.

Meta Holdenis · 第 14 / 17 题