Vous me faites l’amitié, madame, de m’accorder du talent; mais vous avez
toujours douté de ma sagesse. Je ne sais ce que vous en penserez tantôt;
je suis plus fier de ce que je vais vous dire que du meilleur de mes
tableaux.
M. d’Arci avait passé la soirée dans ma chambre. Il était instruit de
tout, et je vous assure que ses pieds ne touchaient pas à la
terre.--Grâce à Dieu, nous en sommes quittes pour la peur, me disait-il.
Il est donc vrai que le méchant fait quelquefois une œuvre qui le
trompe. En vérité, Mlle Holdenis est plus candide que je ne supposais;
elle a rejoint innocemment ce qu’elle voulait disjoindre à jamais.
Comment n’a-t-elle pas compris que la jalousie survit à l’amour et dans
certains cas le ressuscite? Prenez l’homme le plus dégoûté de son bien,
et avisez-vous de crier au voleur; il portera la main à sa poche.
--Il y a plus, lui répondis-je, M. de Mauserre vient d’éprouver qu’il
n’est pas si facile qu’on pense de se débarrasser de ses souvenirs. Il
nous arrive de les croire morts; soudain ils sortent on ne sait d’où et
nous happent à la gorge. Le mieux est de ne pas se brouiller avec eux.
--C’est possible, répliquait-il; mais nous l’avons échappé belle. Ah! la
gredine!--Et il se frottait les mains avec acharnement.
Il me quitta vers minuit. Tout ce qui s’était passé en moi et autour de
moi depuis vingt-quatre heures m’avait si fort remué que, hors d’état de
dormir, je renonçai à me mettre au lit. Je tournais et virais dans ma
chambre, et je résolus de prolonger cet exercice jusqu’au matin. Je
désirais assister du haut de ma tourelle au départ de Meta. Je sentais
que jusqu’alors je ne reprendrais pas mon assiette, que je devais
attendre, pour respirer plus librement, d’avoir vu de mes yeux
disparaître au bout de la grande charmille la voiture qui emmènerait
cette ennemie de mon repos. J’achevais à peine la lecture d’un chapitre
fort déplaisant du livre de ma vie; il me tardait de tourner le
feuillet.
J’allais donc et je venais, essayant de penser au manteau de mon Boabdil
ou à la théorie des couleurs complémentaires, et songeant à tout autre
chose. Par intervalles, je m’accoudais sur la tablette de ma fenêtre. Je
contemplais des massifs d’arbres qui se découpaient sur le ciel étoilé,
une enfilade confuse de toits et deux girouettes que le vent faisait
grincer;--il me semblait que ces girouettes, ces arbres, ces toits se
ressentaient d’une grande émotion dont ils tâchaient de se remettre, et
que le château avait l’air effaré d’un poulailler qui a reçu la visite
d’une fouine.
Tout à coup j’entendis gratter à ma porte; je prêtai l’oreille. On
gratta de nouveau; je criai: Qui est là? La porte s’ouvrit, et Meta
Holdenis m’apparut, vêtue de sa robe grise et de sa guimpe en tulle
plissé, sur laquelle à son ordinaire pendait une croix en cornaline.
C’était sa toilette du matin; mais je crus m’apercevoir que sa guimpe,
dont la collerette lui caressait le menton, était fraîche, qu’elle
l’avait tirée exprès d’un carton pour m’en faire les honneurs. Elle-même
me fit l’effet d’une Meta toute neuve, que je n’avais pas encore vue.
Son regard avait un éclat humide d’une douceur particulière; ses yeux,
qui avaient beaucoup pleuré, s’étaient comme dilatés par la souffrance:
ils étaient si grands qu’ils mangeaient pour ainsi dire le bas de son
visage et le contour un peu anguleux du menton. Le front nageait dans la
lumière; on eût dit que le chérubin de la douleur ou du repentir y avait
versé une céleste rosée. La beauté est toujours semblable à elle-même;
il n’est rien de tel que les figures à caractère pour se renouveler sans
cesse: ce sont des boîtes à surprise.
Madame, un artiste a comme tout le monde des colères, des indignations,
des mépris; mais sa colère est quelquefois à la merci de ses yeux. Il
estime comme Bridoison que la forme est une grande chose, et il a des
indulgences pour les crimes qui sont accompagnés de beaux effets de
lumière. Mon premier mouvement fut de saisir un crayon et de dire à la
singulière personne qui me rendait une visite nocturne:--Restez là,
comme vous voici, debout sur le seuil de cette porte, et ne bougez pas
avant que j’aie fini de vous croquer.--Je me ravisai: si nouvelle
qu’elle me parût, mes souvenirs s’éveillèrent et la saluèrent en
l’appelant par son nom. Je reconnaissais distinctement une taille svelte
et souple que j’avais serrée dans mes bras, deux mains qui s’étaient
posées sur mes deux yeux, une bouche à qui les baisers coûtaient aussi
peu que les promesses.
Je détournai la tête et fis un grand geste très-expressif, qui voulait
dire:--Allez-vous-en bien vite!--Elle recula; puis prenant courage, elle
entra dans la chambre, dont elle referma la porte. Et la voilà seule
avec moi et chez moi! L’horloge du château sonnait deux heures.
--Que me voulez-vous? lui criai-je brutalement. Ne voyez-vous pas que
vous me faites horreur?
--Ayez pitié de moi, me répondit-elle d’une voix brisée. Je veux, avant
de partir, maudire ma faute devant vous et implorer à genoux mon pardon.
Elle se jeta sur une chaise, posa ses deux coudes sur la table, et avec
une abondance de larmes et d’adjectifs dont je fus comme accablé, elle
entama ce qu’elle appelait sa confession, c’est-à-dire un verbeux
discours plein d’incohérences et de contradictions, où j’avais
grand’peine à démêler la vérité du mensonge. Quoi qu’elle pût dire, elle
se croyait à moitié sur parole; c’était moins une âme fausse qu’une
conscience faussée. Rompue de bonne heure à la gymnastique du sophisme,
elle y avait contracté une funeste souplesse et l’habitude de se
persuader tout ce qu’il lui plaisait. C’est une bonne chose que la
gymnastique, madame; mais il en faut user avec discrétion. Ne souffrez
pas qu’on instruise vos enfants à se disloquer les membres, ni à marcher
sur la tête, et ne permettez pas non plus qu’on fasse trop raisonner
leur conscience. Plutôt lourdaud que jongleur! si jamais je suis père,
ce sera ma maxime.
Meta commença par battre humblement sa coulpe, se chargeant elle-même
avec une impitoyable dureté et flétrissant sa conduite sans ménager ses
termes. Elle en vint peu à peu, sinon à se disculper, du moins à plaider
les circonstances atténuantes, à pallier ses torts, et ses excuses
auraient été bien impudentes si elles n’avaient été bien naïves. Elle me
dit que, lorsque M. de Mauserre s’était présenté auprès d’elle pour lui
annoncer son départ, elle avait été piquée de la facilité avec laquelle
il se résignait à la quitter, que sa coquetterie (elle employa ce mot)
s’était révoltée, que soudain elle avait pensé au terrible usage qu’elle
pouvait faire du papier rose, qu’elle en avait repoussé l’idée avec
horreur, pour l’embrasser bientôt après avec une sorte de passion
aveugle et irrésistible. Elle compara l’entraînement fatal auquel elle
avait cédé à une sorte d’hallucination et à l’attrait mêlé d’épouvante
qu’exerce un précipice sur le malheureux atteint de vertige; elle
conclut que c’était une épreuve que Dieu lui avait envoyée, qu’en la
faisant succomber il avait voulu lui enseigner la vertu divine du
repentir qu’elle ignorait encore.
Ainsi parlait-elle. Je vous le répète, c’était une conscience qui
jonglait, un bandeau sur les yeux; les boules partaient, sautaient, se
croisaient dans l’air. Tony Flamerin eût applaudi, s’il n’eût préféré
s’indigner.
--Fort bien, lui dis-je en l’interrompant. Désormais le voleur qui aura
forcé un secrétaire alléguera qu’il était halluciné; le fils qui
poignardera son père se plaindra d’avoir eu le vertige; le couteau avait
son idée, la main a suivi, la volonté était absente, elle ne sera pas en
peine de prouver son alibi. Ne condamnons ni les escrocs ni les
assassins; Dieu les a induits à mal faire pour les perfectionner par le
repentir. Un point m’embarrasse: ce n’est pas assez de se persuader
soi-même, il faut persuader son juge.
Elle m’interrompit à son tour, et tirant de sa poche une lettre qu’elle
avait reçue de son père le matin:--Voilà ce qui m’a perdue!
s’écria-t-elle.
Je pris cette missive, qui était de poids, et j’en parcourus rapidement
les premiers feuillets. M. Holdenis y donnait à sa fille des nouvelles
circonstanciées de tout le pigeonnier, lui parlant au long de ses jeunes
sœurs et de ses petits frères, et l’assurant, à ce qu’il me parut, que
Hermann, aussi bien que Thecla, Aennchen, Minnichen et Lenchen faisaient
de jour en jour de réjouissants progrès en idéalité.--«Figure-toi,
ajoutait-il, qu’hier notre cher petit Niklas, après avoir regardé le
ciel qui était pur comme ton cœur, s’est écrié: Bonjour le bon Dieu!
Cette naïve exclamation nous a émus jusqu’aux larmes, ta bonne mère et
moi.»
Quelque intérêt que je portasse au petit Niklas, je lus plus
attentivement la dernière page de la lettre, où il n’était plus question
de lui. Elle était ainsi conçue:
«Les confidences que nous fait notre cher ange nous ont plongés dans une
perplexité inexprimable. Qu’il y regarde à deux fois avant de se décider
et de repousser les brillantes perspectives qui s’ouvrent devant lui. Tu
nous insinues que ton cœur est pris; je te réponds: Ne crois pas trop
facilement ton cœur, chère enfant. A la distance où nous sommes l’un de
l’autre, je suis embarrassé à te conseiller; mais puis-je admettre que
le ciel destine pour mari à notre Meta un artiste qui n’a pas d’autre
dieu que son talent, et permets-moi d’ajouter, un homme qui s’est
indignement conduit avec ton père, et ne lui sera jamais d’aucun
secours? Plus je songe à la combinaison de circonstances vraiment
providentielles auxquelles tu dois de connaître M. de Mauserre, moins je
peux me défendre d’y reconnaître un conseil mystérieux de la souveraine
sagesse sur toi et sur cet homme distingué; elle se propose sans doute
de purifier son cœur et l’usage qu’il fait de ses biens. Les impies
attribuent tout au hasard; il n’y a point de hasard. Dieu t’a
visiblement choisie pour faire luire sa lumière devant le monde; ne
serais-tu pas coupable envers lui, si, par complaisance pour un penchant
irréfléchi de ton imagination romanesque, tu refusais la haute position
à laquelle il semble te convier? Cher ange, réfléchis beaucoup, et dans
tes réflexions n’oublie pas ton pauvre père, qui t’embrasse comme il
t’aime.»
* * * * *
L’effet que produisit sur moi cette lecture fut de tempérer ma colère
par une douce gaîté. Il y avait longtemps que je n’avais lu de la prose
de M. Holdenis, et ses petites théories providentielles me parurent
cadrer à merveille avec son visage de prédestiné.
--Pourquoi m’avez-vous montré cette lettre? demandai-je à Meta. Est-il
possible que ce misérable chiffon de papier ait pu avoir la moindre
influence sur vos décisions? Que n’avez-vous fait comme moi?
Et je déchirai les huit feuillets en menus morceaux; je pris plaisir à
voir voltiger dans la chambre cet essaim d’aimables papillons.
--Je tenais à vous prouver, me répondit-elle, que les apparences sont
souvent trompeuses... Elle demeura court un instant, son écheveau
s’embrouillait; mais elle remédia bien vite à cet embarras de son esprit
et de sa langue. Baissant les yeux, elle reprit:--Cette lettre ne vous
prouve-t-elle pas que, si j’ai paru vous être infidèle, mon cœur ne l’a
jamais été?--Aussitôt, sans me laisser le temps de placer un mot, elle
me raconta impétueusement qu’elle m’avait toujours aimé, qu’elle n’avait
pu se consoler de mon départ de Genève, que mon image était demeurée
gravée dans son cœur, qu’elle était venue aux Charmilles sur l’assurance
qu’Harris lui avait donnée de m’y rencontrer. Puis elle se plaignit de
moi et prétendit qu’elle n’avait pas su à quoi s’en tenir sur mes
sentiments pour elle.--Je l’avais toujours pris sur un ton si léger,
disait-elle, qu’elle n’avait jamais eu la certitude d’être aimée; la
déclaration un peu leste que je m’étais permis de hasarder dans le
cimetière l’avait froissée; en agréant les empressements de M. de
Mauserre, elle s’était proposé d’exciter ma jalousie, sans prévoir les
néfastes conséquences que ce jeu pouvait avoir; bref, il y avait
beaucoup de ma faute dans ce qui était arrivé, et la veille encore,
après notre entrevue dans le parc, elle s’était demandé si j’étais bien
sérieux, si je ne saisirais pas le premier prétexte venu pour me dégager
de ma parole.
A ces mots, je partis d’un éclat de rire homérique, et m’étant installé
dans un fauteuil, aussi loin d’elle que possible:--C’est trop fort, ma
chère, lui dis-je. Vous verrez que le criminel, c’est moi; que vous avez
à vous plaindre de mes trahisons et de mes perfidies; que l’autre soir,
après vous avoir tendrement embrassée, je suis allé tout courant offrir
à une autre femme mon cœur et mes lèvres. Ne pourriez-vous être sincère
une fois dans votre vie et m’accorder que, si vous êtes plus sensible
que tendre, vous êtes encore plus ambitieuse que sensible? Le secret de
votre conduite est dans le mot de la bohémienne. Convenez que les femmes
de votre caractère ont la manie de courir deux gibiers à la fois, et que
vous vous êtes amusée à coucher en joue tour à tour un lapin, qui est
votre serviteur, et un lièvre qui s’est appelé tantôt le baron Grüneck,
tantôt M. de Mauserre. Le lièvre a gagné pays; je vous défie bien de
rattraper le lapin.
Elle jeta un cri d’horreur, me somma de me taire, de ne pas insulter à
son amour; pourtant elle finit par avouer qu’il y avait une part de
vérité dans mon explication.--Eh bien! oui, je la confesse,
s’écria-t-elle d’une voix déchirante, hier encore j’avais deux âmes qui
se combattaient comme en champ clos. Dieu soit loué, l’une a succombé,
le malheur l’a foudroyée; il n’y a plus de vivant en moi que l’âme qui
vous aime, qui est à vous tout entière.
Trois secondes après, avant que je m’en fusse avisé, elle s’était
agenouillée à mes pieds, et j’eus beau me débattre, elle s’empara de
vive force de mes deux mains. Que ne puis-je vous rendre les
emportements de son éloquence! Elle me fit les déclarations les plus
tendres, les plus passionnées, que ma modestie se refuse à répéter, à
savoir qu’elle m’adorait, qu’elle avait eu envers moi des torts
inqualifiables;--que, si je lui faisais grâce, elle emploierait sa vie à
les racheter; que je serais aimé comme jamais homme ne l’avait été; que
je ne me doutais pas des trésors d’enthousiasme et de dévouement que
renfermait son cœur; qu’elle ne vivrait, ne respirerait que pour moi;
que je serais son tout, son univers, son idéal et son dieu.
Au risque d’être taxé par vous de fatuité, j’oserai avancer qu’en ce
moment elle était sincère; j’ajoute que, sincère ou non, elle était
étrangement belle, d’une beauté qui tenait tout à la fois du diable et
de l’ange. La douleur et la passion semblaient modeler son visage comme
le doigt du sculpteur la terre molle qu’il façonne; il y avait sur son
cou, sur ses joues, sur son front, un jeu d’ombres et de lumières dont
je désespère de retrouver le secret. Dans la vivacité de son action, ses
cheveux s’étaient défaits et se répandaient en désordre sur ses épaules;
sa guimpe aussi avait essuyé quelque avarie et laissait à mon regard une
périlleuse liberté. Elle avait les lèvres ardentes; ses yeux noyés ne
quittaient pas les miens. Ils me disaient clairement:--Ne vois-tu pas
que je suis à toi? Fais de moi ce qu’il te plaira!--Ils disaient aussi
par manière d’_a parte_:--Si tu succombes à la tentation, tu me
garderas, et je t’épouserai.
Ce fut, madame, un moment critique. J’étais fort ému, je respirais avec
effort, ma tête s’allumait comme une rampe d’opéra, et je ne sais en
vérité comment cette scène aurait fini, quand il arriva tout à coup...
Madame, il arriva tout simplement qu’un des coqs du château se mit à
chanter à gorge déployée dans son pailler, et sa voix claire, perçante,
métallique et guerrière me fit bondir dans mon fauteuil. Je revis mon
père à son lit de mort: il me regardait. Le coq chanta de nouveau;
j’entendis le tonnelier de Beaune qui me criait: Tony, la vie est un
combat; défie-toi de tes entraînements!--Et, le coq ayant pour la
troisième fois sonné sa fanfare, je contemplai fixement Meta; il me
parut que ses grands yeux limpides ressemblaient à ces beaux lacs
africains aux eaux d’azur, dans lesquels il y a des crocodiles.
Elle m’observait avec anxiété, se demandant à qui j’en avais. Je la
repoussai doucement, je me remis sur mes pieds, je la contraignis d’en
faire autant; je la pris par le bras, je traversai la chambre avec elle,
j’ouvris la porte, je lui montrai du doigt le corridor, l’escalier et la
lampe qui les éclairait. Elle eut une défaillance, elle en triompha
sur-le-champ. Froissant ses cheveux dans ses mains, elle me cria d’un
ton prophétique et comme saisie subitement des fureurs d’une
sibylle:--Maudite soit la femme que tu aimeras!--Cela dit, elle disparut
comme un fantôme.
Trois heures plus tard, elle avait quitté les Charmilles, où son départ
laissait quelques cœurs soulagés et une petite fille tout à fait
inconsolable. En voyant s’ébranler la voiture qui emmenait sa
gouvernante, la pauvre enfant perça l’air de ses cris.
Est-il nécessaire d’ajouter que M. et Mme de Mauserre sont mariés? Lulu
n’aura plus d’autre institutrice que sa mère, qui depuis son aventure
est devenue un peu moins confiante et un peu plus matineuse. M. de
Mauserre est rentré dans la vie publique par la députation; il siége à
la chambre dans la partie la plus raisonnable du centre droit, mais en
ayant soin de voter quelquefois contre le gouvernement. On assurait
l’autre jour qu’il était à la veille d’obtenir un poste considérable.
Une nuit de l’hiver dernier, je faisais route de Lyon à Valence, où
j’allais voir un ami. Je partis de la gare de Perrache seul dans mon
wagon, dont la lampe éclairait faiblement. Je rabattis mon bonnet fourré
sur mes yeux, je m’allongeai sur un coussin, et je commençais à
m’endormir, lorsque à Vienne trois femmes montèrent dans mon
compartiment. A leur costume, je les reconnus pour des diaconesses
protestantes, et par quelques propos, que je saisis à la volée, je crus
comprendre qu’elles se rendaient en Italie pour y diriger une école
évangélique. Elles étaient jeunes et fort jaseuses; parlant allemand,
elles ne firent pas difficulté de continuer leur conversation devant
moi. Le visage enfoui dans le collet de ma pelisse, je ne donnais aucun
signe de vie; Dieu sait pourtant que je les écoutais.
L’une des trois paraissait exercer sur les deux autres le prestige d’une
abbesse, et, quoique sa voix fût douce, elle avait un ton d’autorité où
il entrait une nuance de hauteur. A propos de la dernière guerre, elle
en vint à dire que les Français sont un peuple aimable, mais
très-immoral et très-corrompu; comme pièce à l’appui, elle rapporta et
déposa qu’elle était entrée comme institutrice dans une maison française
où se trouvait un peintre de grand renom; que dès le premier jour il
s’était permis de lui faire un aveu à la hussarde; que le père de son
élève, s’étant déclaré à son tour, avait tout mis en œuvre pour la
séduire; que ces deux coqs amoureux et fous de jalousie avaient failli
se couper la gorge, et que, pour se soustraire à leurs obsession, elle
s’était vue réduite à s’enfuir une nuit à travers mille périls, dont la
grâce du ciel l’avait sauvée.
Quand le train atteignit Valence, la conversation avait cessé. Les deux
plus jeunes de ces filles de Sion dormaient du sommeil de l’innocence;
la troisième, celle qui parlait si bien, les yeux à demi clos, rêvait à
son passé ou à son avenir. Avant de descendre de wagon, je me penchai
vers elle, et à sa vive surprise je lui récitai les deux premiers vers
du _Roi de Thulé_, que je pris la liberté,--Goethe me le pardonne!--de
retoucher un peu: «Il y avait à Thulé, lui dis-je à l’oreille, une
petite souris qui mentit jusqu’à son lit de mort.»
Es war ein Maüschen in Thule
Das log bis an das Grab.
Vous me demanderez, madame, si j’y pense encore à cette souris, et si
dans le fond du cœur... Ceci est mon secret; devinez. Vous me demanderez
aussi ce qu’il faut conclure de mon histoire, car vous n’aimez pas les
histoires qui ne concluent point. La mienne prouve qu’il est utile de
savoir ce que signifie le chant du coq; si mon père ne m’avait enseigné
cette belle science, je ferais peut-être aujourd’hui le voyage de la vie
avec une compagne bien distinguée, mais bien dangereuse. Ensuite mon
histoire vous explique pourquoi, en m’offrant la main d’une charmante
fille qui a des yeux célestes, vous m’avez mis en défiance. J’en
conviens, les yeux célestes me font peur; il y faut regarder de près et
jusqu’au fond. Dieu vous bénisse, madame, vous qui n’avez pas deux âmes,
et qu’il nous préserve à tout jamais des terrains glissants, des chemins
à fondrières, des volontés flottantes, des caractères équivoques, des
cœurs troubles et des consciences subtiles!