TRENTE-DEUXIÈME LEÇON.

Considérations générales sur l'acoustique.

Quoique cette branche fondamentale de la physique ait évidemment passé,

comme toutes les autres, par l'état théologique et ensuite par l'état

métaphysique, elle a pris, aussi complétement que la barologie, et

presque depuis la même époque, son caractère scientifique définitif. Par

une suite nécessaire de la nature beaucoup plus compliquée des

phénomènes si délicats dont elle s'occupe, la théorie du son est

certainement bien moins avancée que celle de la pesanteur, qui doit sans

doute rester toujours supérieure à toute autre partie de la physique,

quels que puissent être nos progrès futurs. Mais, malgré cette

inévitable gradation, la positivité de l'acoustique est néanmoins tout

aussi parfaite que celle de la barologie elle-même, depuis que la

connaissance exacte des propriétés mécaniques élémentaires de

l'atmosphère a permis de concevoir nettement, vers le milieu de

l'avant-dernier siècle, la production et la transmission des vibrations

sonores. Aujourd'hui, en effet, l'acoustique n'est pas moins

radicalement affranchie que la barologie de ces hypothèses

anti-scientifiques, derniers vestiges de l'esprit métaphysique, qui

vicient encore, plus ou moins profondément, tout le reste de la

physique. On a tenté, il est vrai, au commencement de notre siècle,

ainsi que je l'ai indiqué dans la vingt-huitième leçon, de personnifier

le son comme la chaleur, la lumière, et l'électricité. Mais cette

aberration isolée et intempestive ne pouvait acquérir aucune

consistance, et n'a pas, en effet, exercé la moindre influence sur la

marche des physiciens, pour la plupart desquels elle a passé inaperçue,

malgré l'incontestable supériorité de l'illustre naturaliste qui s'y

était laissé entraîner. La même doctrine générale des vibrations qui,

abusivement transportée à l'étude des phénomènes lumineux, par exemple,

ne peut y conduire qu'à des conceptions chimériques, convient

parfaitement, au contraire, à l'analyse des phénomènes sonores, où elle

nous offre l'expression exacte d'une évidente réalité.

Indépendamment du haut intérêt philosophique que doit naturellement

inspirer aujourd'hui une telle étude par cette entière pureté de son

caractère scientifique, et abstraction faite de l'extrême importance

directe évidemment propre aux phénomènes qu'elle considère, cette belle

partie de la physique mérite, sous deux rapports principaux, l'attention

spéciale des esprits qui envisagent l'ensemble des connaissances

positives, vu l'application générale très précieuse dont l'acoustique

est susceptible pour perfectionner les notions fondamentales relatives,

soit aux corps inorganiques, soit à l'homme lui-même.

D'une part, en effet, l'examen des vibrations sonores constitue notre

moyen le plus rationnel et le plus efficace, si ce n'est le seul,

d'explorer, jusqu'à un certain point, la constitution mécanique

intérieure des corps naturels, dont l'influence doit surtout se

manifester dans les modifications qu'éprouvent les mouvemens vibratoires

de leurs molécules. Les faibles renseignemens obtenus jusqu'ici à cet

égard par une telle voie, à cause de l'imperfection actuelle de

l'acoustique, ne sauraient indiquer, ce me semble, l'impossibilité

d'employer ultérieurement, avec un vrai succès, ce mode général

d'exploration, quand l'étude du son sera plus avancée. Les belles suites

d'observations de M. Chladni et de M. Savart, quoique trop peu variées,

n'ont-elles pas déjà fourni à ce sujet quelques indications précieuses

sur les propriétés essentielles d'un tel système d'expérimentation.

L'étude approfondie des phénomènes sonores ne nous révèle-t-elle pas

certaines propriétés délicates des corps naturels, qui ne pourraient s'y

apercevoir d'aucune autre manière? Par exemple, la faculté de contracter

de véritables _habitudes_, c'est-à-dire des dispositions fixes, d'après

une suite suffisamment prolongée d'impressions uniformes, faculté qui

semblait exclusivement appartenir aux êtres animés, n'est-elle pas ainsi

clairement indiquée, à un degré plus ou moins grand, pour les appareils

inorganiques eux-mêmes? N'est-ce point aussi aux mouvemens vibratoires

qu'il faut attribuer l'influence remarquable que peuvent exercer l'un

sur l'autre, en certains cas, deux appareils mécaniques entièrement

séparés, comme, entre autres, dans la singulière action mutuelle de deux

horloges placées sur un support commun?

D'une autre part, l'acoustique présente évidemment à la physiologie un

point d'appui indispensable pour l'analyse exacte des deux fonctions

élémentaires les plus importantes à l'établissement des relations

sociales, l'audition et la phonation. En séparant avec soin tout ce qui

concerne la perception des sons, et même leur simple transmission au

cerveau, phénomènes essentiellement nerveux, de ce qui est purement

relatif à leur impression sur l'organe de l'ouïe, on voit clairement que

l'étude de ces derniers phénomènes, sans lesquels les autres resteraient

nécessairement inexplicables, doit avoir pour base rationnelle une

connaissance approfondie des lois générales de l'acoustique, qui règlent

inévitablement le mode de vibration de tout appareil auditif. Il en est

ainsi, à plus forte raison, quant à la production de la voix, phénomène

essentiellement assimilable, par sa nature, à l'action de tout autre

instrument sonore, sauf la complication supérieure due aux modifications

presque continuelles de l'appareil vocal, en vertu des innombrables

variations organiques, et dont les plus délicates seront toujours, sans

doute, à peu près inappréciables.

Mais, malgré cette incontestable relation, ou, plutôt, en y ayant

convenablement égard, ce n'est pas aux physiciens proprement dits

qu'appartient rationnellement l'étude de ces deux grands phénomènes,

dont les anatomistes et les physiologistes ne doivent pas se dessaisir,

pourvu qu'ils empruntent désormais à la physique toutes les notions

nécessaires. Car, les physiciens sont, en eux-mêmes, essentiellement

impropres, soit à l'usage judicieux des données anatomiques du

problème, soit surtout à la saine interprétation physiologique des

résultats obtenus. On aperçoit ainsi combien sont déplacées, dans nos

systèmes actuels de physique, les théories, d'ailleurs si

superficielles, de l'audition et de la phonation: on en peut dire

autant, par les mêmes motifs fondamentaux, quant à la théorie si

imparfaite de la vision. Il semble que les physiciens aient voulu

tenter, à ces divers égards, la combinaison inverse de celle qui devrait

être réellement entreprise par les physiologistes, seuls compétens pour

l'établir: aussi aurons-nous lieu de constater, dans le volume suivant,

les graves préjudices qu'a nécessairement produits cette marche

irrationnelle, relativement à nos vraies connaissances sur ces sujets

difficiles.

Parmi toutes les branches principales de la physique, l'acoustique est,

sans doute, après la barologie, celle qui, par sa nature, comporte le

plus directement, et de la manière la plus satisfaisante, une large

application des doctrines et des méthodes mathématiques. Considérés, en

effet, sous le point de vue le plus général, les phénomènes sonores se

rattachent évidemment à la théorie fondamentale des oscillations très

petites d'un système quelconque de molécules autour d'une situation

d'équilibre stable. Car, pour que le son se produise, il faut d'abord

qu'il y ait perturbation brusque dans l'équilibre moléculaire, en vertu

d'un ébranlement instantané; et il est tout aussi indispensable que ce

dérangement passager soit suivi d'un retour suffisamment prompt à l'état

primitif. Les oscillations plus ou moins perceptibles et continuellement

décroissantes qu'effectue ainsi le système en-deçà et au-delà de sa

figure de repos, sont, par leur nature, sensiblement isochrones, puisque

la réaction élastique en vertu de laquelle chaque molécule tend à

reprendre sa position initiale est d'autant plus énergique que

l'écartement a été plus grand, comme dans le cas du pendule. Pourvu que

ces vibrations ne soient pas trop lentes, il en résulte toujours un son

appréciable. Une fois produites dans le corps directement ébranlé, elles

peuvent être transmises à de grands intervalles, à l'aide d'un milieu

quelconque suffisamment élastique, et principalement de l'atmosphère, en

y excitant une succession graduelle de dilatations et contractions

alternatives, que leur analogie évidente avec les ondes formées à la

surface d'un liquide a fait justement qualifier d'_ondulations_ sonores.

Dans l'air, en particulier, vu sa parfaite élasticité, l'agitation doit

se propager, non-seulement suivant la direction de l'ébranlement

primitif, mais encore en tous sens au même degré. Enfin, les vibrations

transmises sont toujours nécessairement isochrones aux vibrations

primitives, quoique leur amplitude puisse être d'ailleurs fort

différente.

L'analyse la plus élémentaire du phénomène général des vibrations

sonores, a donc suffi pour faire concevoir cette étude, presque dès son

origine, comme immédiatement subordonnée aux lois fondamentales de la

mécanique rationnelle. Aussi, d'après Newton, auquel est due la première

tentative pour déterminer rationnellement la vitesse de propagation du

son dans l'air, l'acoustique a-t-elle toujours été plus ou moins mêlée à

tous les travaux des géomètres sur le développement de la mécanique

abstraite. Ce sont même de simples considérations d'acoustique qui ont

primitivement suggéré le beau principe général découvert par Daniel

Bernouilli, relativement à la coexistence nécessaire et sans confusion

des petites oscillations de diverses sortes que produisent à la fois,

dans un système quelconque, plusieurs ébranlemens distincts. Un tel

théorème n'est plus maintenant, sans doute, aux yeux des géomètres,

comme je l'ai indiqué dans la dix-huitième leçon, que l'interprétation

naturelle et générale du caractère analytique propre aux équations

différentielles qui expriment les perturbations quelconques de tout

l'équilibre stable. Mais, c'est dans les phénomènes sonores que se

trouve directement sa réalisation la plus évidente et la plus étendue;

puisque, sans cette loi, il serait impossible d'expliquer le phénomène

le plus vulgaire de l'acoustique, la simultanéité des sons nombreux et

néanmoins parfaitement distincts que nous entendons à chaque instant.

Quoique la relation de l'acoustique avec la mécanique rationnelle soit

ainsi presque aussi directe et aussi complète que celle de la barologie

elle-même, les moyens de perfectionnement qui doivent naturellement

résulter de ce caractère mathématique n'ont point, à beaucoup près,

autant d'efficacité réelle dans la théorie du son que dans l'étude de la

pesanteur. Les recherches barologiques, du moins quand on s'y borne aux

questions les plus simples, qui sont aussi les plus importantes, se

rattachent directement aux théories mécaniques les plus fondamentales et

les plus nettes: leurs équations ne présentent point ordinairement de

grandes difficultés analytiques. Au contraire, l'étude mathématique des

vibrations sonores dépend uniquement d'une théorie dynamique très

difficile et fort délicate, celle des perturbations d'équilibre: les

équations différentielles qu'elle fournit se rapportent toujours

nécessairement à la partie la plus élevée et la plus imparfaite du

calcul intégral. La nature de cet ouvrage ne saurait permettre de

considérer ici, même sommairement, le mode de formation de ces

équations: mais il est évident qu'elles doivent être aux différences

partielles, et au moins du second ordre; leur composition,

nécessairement _linéaire_, est la seule circonstance favorable qui ait

pu fournir un point d'appui aux efforts des géomètres pour parvenir,

dans les cas les plus simples, à leur intégration. Le mouvement

vibratoire suivant une seule dimension, est encore, même à l'égard des

solides, le seul dont la théorie mathématique soit jusqu'ici vraiment

complète par les travaux successifs de D'Alembert, de Daniel Bernouilli,

et de Lagrange. La mémorable impulsion donnée à la science, sous ce

rapport, par le génie d'une illustre contemporaine, dont la perte

récente est si regrettable[30], a conduit, il est vrai, les géomètres à

considérer, dans ces derniers temps, un cas plus difficile et plus

rapproché de la réalité, les vibrations des surfaces. Mais jusqu'à

présent cette nouvelle étude mathématique n'est point assez avancée pour

concourir utilement au perfectionnement effectif de l'acoustique, encore

essentiellement réduite à cet égard aux seules ressources de la pure

expérimentation, comme à l'époque des premières observations de M.

Chladni. Quant au mouvement vibratoire, envisagé suivant les trois

dimensions, sa théorie analytique est aujourd'hui entièrement ignorée,

même en ce qui concerne le simple établissement de l'équation: et,

cependant, c'est peut-être le cas dont l'examen mathématique aurait le

plus d'importance, soit comme étant, au fond, le seul pleinement réel,

soit à cause des obstacles presque insurmontables qu'il oppose, par sa

nature, à l'exploration directe.

[Note 30: On apprécierait imparfaitement la haute portée

de mademoiselle Sophie Germain, si l'on se bornait à

l'envisager comme géomètre, quel que soit l'éminent mérite

mathématique dont elle a fait preuve. Son excellent discours

posthume, publié en 1833, _sur l'état des sciences et des

lettres aux différentes époques de leur culture_, indique en

elle une philosophie très élevée, à la fois sage et

énergique, dont bien peu d'esprits supérieurs ont

aujourd'hui un sentiment aussi net et aussi profond.

J'attacherai toujours le plus grand prix à la conformité

générale que j'ai aperçue dans cet écrit avec ma propre

manière de concevoir l'ensemble du développement

intellectuel de l'humanité.]

Afin de se former une juste idée générale des hautes difficultés que

présente nécessairement l'étude mathématique des mouvemens vibratoires,

il faut considérer, en outre, que ces vibrations doivent déterminer

habituellement, dans la constitution moléculaire des corps, certaines

modifications physiques d'une autre nature, dont la réaction peut

affecter ensuite le phénomène sonore primitif. Quoique ces modifications

soient trop faibles, et surtout trop passagères, pour être jusqu'ici, et

peut-être jamais, directement appréciables, on conçoit que leur

influence sur un phénomène aussi délicat que celui des vibrations

sonores puisse n'être pas réellement insensible: seulement, la

difficulté fondamentale du problème en sera beaucoup augmentée, par la

nécessité de le compliquer d'élémens essentiellement inconnus. La seule

action de ce genre qu'on ait encore tenté de prendre en considération,

consiste dans les effets thermologiques qui résultent nécessairement du

mouvement vibratoire. Laplace en a très heureusement profité pour

expliquer, d'une manière satisfaisante, la notable différence entre la

vitesse du son dans l'air, déterminée expérimentalement, et celle

qu'indiquait la formule dynamique, dont le résultat était en défaut

d'environ un sixième, ce qui ne pouvait évidemment être attribué aux

erreurs d'observation. Cette différence a été comblée en ayant

convenablement égard à la chaleur dégagée par la compression des couches

atmosphériques, qui doit faire varier leur élasticité dans un plus grand

rapport que leur densité, et, par conséquent, accélérer la propagation

du mouvement vibratoire. À la vérité, une telle explication présente

encore une lacune essentielle; puisque, dans l'impossibilité de mesurer

directement ce dégagement de chaleur, il a fallu lui supposer

expressément la valeur propre à faire cesser la discordance des deux

vitesses. Quoique cette valeur n'offre aucune invraisemblance, il reste

à désirer qu'une estimation réelle de cet effet thermologique vienne

confirmer définitivement cette ingénieuse conjecture, comme une

expérience intéressante de M. Clément permet de l'espérer. Mais, quelle

que puisse être l'issue d'une telle comparaison, cette idée de Laplace

aura toujours mis en évidence désormais la nécessité permanente de

combiner les considérations thermologiques avec la théorie purement

dynamique des mouvemens vibratoires, malgré la nouvelle complication que

le problème doit ainsi inévitablement éprouver. La modification qui en

résulte est, sans doute, par sa nature, beaucoup moins prononcée, quant

à la propagation du son dans les liquides, et surtout dans les solides:

toutefois, le défaut d'expériences comparatives suffisamment exactes ne

permet point encore de juger si elle est alors tout-à-fait négligeable.

Nonobstant les difficultés capitales qui caractérisent nécessairement la

théorie mathématique des vibrations sonores, elle n'en a pas moins

exercé jusqu'ici, quelque imparfaite qu'elle soit encore, l'influence la

plus heureuse sur les progrès effectifs de l'acoustique, qui lui sont,

en réalité, essentiellement dus. Sous le point de vue le plus

philosophique, la simple formation des équations différentielles propres

aux phénomènes sonores constitue déjà, par elle-même, et indépendamment

de leur intégration, une connaissance fort importante, à cause des

lumineux rapprochemens que comporte si naturellement l'emploi judicieux

de l'analyse mathématique entre les questions, d'ailleurs hétérogènes à

tous autres égards, qui peuvent conduire à des équations semblables.

Cette admirable propriété fondamentale, si fréquemment signalée

jusqu'ici dans cet ouvrage, s'applique d'une manière très remarquable à

la théorie du son, surtout depuis la création de la thermologie

mathématique, dont les principales équations offrent tant d'analogie

avec celles des mouvemens vibratoires, qui n'en diffèrent quelquefois

que par le signe d'un coefficient.

Outre la haute importance directe évidemment propre aux lois précises

des vibrations sonores, dans les cas, malheureusement trop rares, où

l'analyse mathématique a pu jusqu'ici nous les dévoiler complétement, ce

précieux moyen d'investigation acquiert un surcroît spécial de valeur,

vu les difficultés particulières que présente, par sa nature,

l'exploration directe des phénomènes du son, considérés d'une manière un

peu approfondie. Il est aisé, sans doute, de rendre sensible, par une

expérience décisive, la nécessité du milieu atmosphérique pour la

transmission habituelle des vibrations sonores, comme on l'a fait dès

l'origine de l'acoustique. On conçoit de même que, par des expériences

convenablement instituées, il nous soit possible de déterminer avec

exactitude la durée effective de cette propagation, d'abord dans l'air,

et ensuite dans tout autre milieu. Mais les lois générales des

vibrations des corps sonores échappent presque toujours à l'observation

immédiate. Quoique l'existence de ces vibrations soit constamment

évidente, leur faible intensité habituelle, et leur durée trop fugitive

sans aucun vestige appréciable, ne permettent guère à nos sens de les

explorer d'une manière suffisamment précise. Le degré de rapidité

qu'elles doivent avoir pour qu'il en résulte un son perceptible, doit

même s'opposer le plus souvent à leur simple énumération directe. Ainsi,

nos connaissances réelles à cet égard étant encore bien peu étendues,

elles seraient, évidemment, presque nulles si la théorie mathématique,

liant entre eux les divers phénomènes sonores, ne nous donnait point la

faculté de remplacer les observations immédiates, ordinairement

impossibles ou trop imparfaites, par l'examen équivalent des cas plus

favorables assujettis à la même loi. On conçoit, par exemple, que les

plus rapides vibrations d'une corde très courte aient pu néanmoins être

exactement comptées, quand l'analyse du problème des cordes vibrantes a

fait connaître que, tout étant d'ailleurs rigoureusement égal, le nombre

des oscillations est inversement proportionnel à la longueur de la

corde, puisque cette loi permet dès lors de se borner à l'observation

effective de vibrations très lentes. Il en est de même en beaucoup

d'autres occasions où la substitution est plus indirecte.

Toutefois, les physiciens ont, ce me semble, trop compté jusqu'ici sur

le secours de l'analyse mathématique, si fréquemment inefficace; et l'on

doit regretter, pour les progrès réels de l'acoustique, qu'ils ne se

soient pas occupés davantage de perfectionner directement leur système

général d'expérimentation, encore essentiellement dans l'enfance.

Quelles que soient les difficultés caractéristiques d'un tel ordre

d'observations, tout esprit impartial reconnaîtra, sans doute,

aujourd'hui que les modes actuels d'exploration sont presque toujours

fort inférieurs à ce que permettrait effectivement la nature des

phénomènes. L'acoustique ne paraît point au niveau des autres parties

de la physique, quand on l'envisage relativement à l'invention et à

l'emploi des moyens artificiels d'observation: on y remarque peu de ces

ingénieuses créations de l'esprit expérimental, si multipliées et si

importantes en thermologie, en optique, et en électrologie: les légers

chevalets de Sauveur, et le sable fin de M. Chladni, soutiendraient mal

une telle concurrence, quelque précieux que soit d'ailleurs leur emploi

pour distinguer commodément les points qui participent le moins au

mouvement vibratoire. Je ne doute pas que cette stérilité relative de

l'art des expériences ne doive être attribuée, en partie, à l'opinion

exagérée que se sont formée les physiciens du rôle de l'analyse

mathématique dans le développement de l'acoustique, et qui leur a fait

négliger à cet égard les ressources de l'expérimentation directe. Depuis

les expériences vraiment fondamentales de Sauveur, on ne retrouve, en

acoustique, après plus d'un siècle, d'autre suite importante

d'observations que celles de notre illustre contemporain M. Chladni,

complétées et perfectionnées par les judicieux travaux de M. Savart:

tout l'intervalle est rempli par des recherches essentiellement

mathématiques. Et, néanmoins, quelle que soit ici l'indispensable

nécessité de ce puissant auxiliaire, comme j'ai essayé de le faire

sentir ci-dessus, nous avons reconnu combien il serait, par lui-même,

radicalement insuffisant, à cause des difficultés capitales inséparables

d'une telle analyse, d'après laquelle on n'a pas même pu jusqu'à présent

expliquer, d'une manière pleinement satisfaisante, les expériences de

Sauveur, et, à plus forte raison, celles de M. Chladni. Sans renoncer au

perfectionnement si désirable de la théorie mathématique des mouvemens

vibratoires, il importe donc extrêmement que les physiciens proprement

dits suivent désormais, en acoustique, une marche moins passive, en

s'attachant avec plus de force et de persévérance à y développer

convenablement le génie expérimental. L'indifférence qui pourrait en

résulter quant à ces brillans exercices analytiques, où l'on ne trouve,

sous le point de vue physique, que d'insignifiantes modifications des

recherches antérieures, serait loin, sans doute, d'être aujourd'hui un

inconvénient pour la science réelle. J'ai déjà indiqué, dans la

vingt-neuvième leçon, des remarques analogues au sujet des parties les

plus difficiles de la barologie: mais elles ont ici une importance très

supérieure.

Après cet examen sommaire de la nature générale des études acoustiques

et des principaux moyens d'investigation qui leur sont propres, il nous

reste à considérer directement, par un aperçu non moins rapide,

l'ensemble des parties dont se compose aujourd'hui cette branche

fondamentale de la physique.

Nos connaissances à l'égard des lois des vibrations sonores se

rapportent à ces trois points de vue élémentaires: le mode de

propagation des sons; leur intensité plus ou moins grande, et, enfin,

leur ton musical. L'acoustique actuelle, peu avancée sous le second

rapport, présente sous les deux autres un aspect beaucoup plus

satisfaisant. Il existe naturellement, à la vérité, une quatrième

considération fondamentale, dont l'analyse scientifique serait d'un haut

intérêt, celle du _timbre_, c'est-à-dire, du mode particulier de

vibration propre à chaque corps et à chaque appareil sonore. Sans que

nous sachions encore en quoi consiste réellement cette propriété, nous

lui reconnaissons évidemment une telle fixité et une si grande

importance que nous l'employons habituellement, soit dans la vie

commune, soit même en histoire naturelle, comme tout-à-fait

caractéristique. Toutefois, la physique générale n'a point à s'enquérir

de ce qui peut constituer le timbre particulier à chacune des diverses

substances, comme les pierres, les bois, les métaux, les tissus

organisés, etc.; ces distinctions appartiennent proprement à la

physique concrète, en traitant de l'histoire des différens corps: il

est même évident que, sous ce rapport, comme en tout ce qui concerne les

qualités primordiales des êtres naturels, certains phénomènes ne peuvent

qu'être observés, et ne comportent aucune explication. Mais la manière

dont le timbre propre à chaque substance peut être modifié, soit par la

disposition de l'appareil sonore, soit par les pressions qu'il éprouve,

ou par plusieurs autres circonstances générales, rentre pleinement dans

le domaine rationnel de l'acoustique, qui doit donc être regardée

aujourd'hui comme présentant, sous ce rapport essentiel, une véritable

et grave lacune.

Dans l'étude de la propagation du son, la question la plus intéressante,

et aussi la plus simple et la mieux explorée, consiste à mesurer la

durée de cette propagation uniforme, surtout à travers l'atmosphère. En

négligeant d'abord les variations de température qui résultent de la

compression des couches atmosphériques, la théorie mathématique, quand

on se borne au mouvement linéaire, conduit aisément à une telle

détermination, énoncée par Newton sous cette forme très simple: la

vitesse du son est celle qu'acquiert un corps pesant tombant d'une

hauteur égale à la moitié de la hauteur totale de l'atmosphère supposée

homogène. On a pu calculer d'une manière analogue la vitesse du son dans

les différens gaz, d'après leur densité et leur élasticité plus ou moins

grandes. Suivant cette loi, la vitesse du son dans l'air doit être

regardée comme essentiellement indépendante des vicissitudes

atmosphériques, puisque, d'après la règle de Mariotte, la densité et

l'élasticité de l'air varient toujours proportionnellement, et que leur

rapport seul influe ainsi sur cette vitesse. J'ai déjà eu ci-dessus

l'occasion d'indiquer comment Laplace avait heureusement rectifié la

formule de Newton d'une manière conforme au prescriptions

expérimentales, en ayant égard aux effets thermologiques: la correction

consiste à multiplier la quantité primitive par la racine carrée du

rapport des deux chaleurs spécifiques de l'air, à pression constante et

à volume égal.

Une importante notion générale, qui résulte immédiatement de cette loi

mathématique, et que l'observation confirme entièrement avec une pleine

évidence, c'est l'identité nécessaire de la vitesse des différens sons,

malgré leurs degrés si divers, soit d'intensité, soit d'acuité. On sent

que s'il existait, à cet égard, une inégalité réelle, nous la

constaterions sans peine, d'après l'altération qui en résulterait

inévitablement, à une certaine distance, dans la régularité des

intervalles musicaux.

L'évaluation mathématique de la vitesse du son dans l'air ne pouvant se

rapporter, par la nature même de cette théorie, qu'à une masse

atmosphérique essentiellement immobile, animée seulement du mouvement

vibratoire, il était intéressant d'observer jusqu'à quel point

l'agitation effective de l'air modifiait réellement cette valeur

moyenne. Les expériences fondamentales d'après lesquelles la durée de la

propagation avait été primitivement mesurée, pouvaient indiquer déjà que

cette cause perturbatrice n'exerçait point, à cet égard, une influence

bien sensible, puisque l'observation étant toujours faite

comparativement dans les deux sens opposés, ne présente, sous ce

rapport, aucune différence notable. Une telle comparaison n'est point à

la vérité décisive, vu l'état de calme atmosphérique qu'on avait

toujours dû choisir pour exécuter convenablement une semblable

opération; mais les expériences directes tentées à ce sujet par divers

physiciens contemporains ont conduit à un résultat presque exactement

identique. On a reconnu, du moins entre les limites des vents

ordinaires, que l'agitation de l'air n'exerce aucune influence

appréciable sur la vitesse du son quand la direction du courant

atmosphérique est perpendiculaire à celle suivant laquelle le son se

propage, et qu'elle l'altère faiblement, soit en plus, soit en moins,

lorsque ces deux directions coïncident, selon que leurs sens sont

conformes ou contraires: la valeur exacte, et, à plus forte raison, la

loi précise de cette légère perturbation sont d'ailleurs encore

essentiellement inconnues.

C'est seulement dans l'air que la durée de la propagation du son a été

jusqu'ici convenablement étudiée, soit par l'observation, soit d'après

la théorie mathématique. À l'égard des milieux liquides ou solides, nous

ne possédons aujourd'hui que certaines indications mathématiques

affectées d'hypothèses précaires, et quelques expériences directes très

imparfaites. On a simplement constaté que le son se propage beaucoup

plus rapidement dans presque toutes les substances soumises à cette

comparaison, et surtout dans les métaux très sonores, que dans

l'atmosphère, sans que cette supériorité de vitesse ait été exactement

mesurée, du moins pour la plupart des cas, vu les difficultés qu'on doit

éprouver à réunir les conditions nécessaires au succès de ce genre

d'évaluations immédiates.

Lorsque, dans la propagation ordinaire du son, les ondulations aériennes

viennent à rencontrer un obstacle immobile, de manière à produire un

écho, elles éprouvent des modifications dont l'analyse exacte et

complète présente de grandes difficultés mathématiques, et sur

lesquelles aussi les expériences des physiciens ont peu ajouté encore

aux notions vulgaires. Il ne s'opère point alors évidemment, comme le

terme habituel tendrait à l'indiquer, une véritable réflexion mécanique

analogue à celle des corps élastiques par les corps durs: le phénomène

consiste en une simple répercussion en sens contraire qu'éprouvent les

vibrations du milieu, d'ailleurs immobile. La loi de cette répercussion

n'a été découverte, d'une manière entièrement satisfaisante, que dans le

cas où l'obstacle est terminé par une surface plane. Il est clair

d'abord que, si ce plan est perpendiculaire à la direction de la série

linéaire d'ondulations, la dilatation des particules aériennes

adjacentes ne pouvant plus avoir lieu dans le sens de l'obstacle, leur

réaction nécessaire fera naître en sens contraire, et suivant la même

droite, un ébranlement secondaire, sans que la vitesse des vibrations ni

la durée de leur propagation doivent être d'ailleurs aucunement

altérées. On démontre ensuite que, pour une inclinaison arbitraire du

plan sur la direction du son, la modification s'opère toujours comme si

le centre d'ébranlement primitif avait été transporté symétriquement, de

l'autre côté de l'obstacle, à la même distance, ce qui reproduit alors

la loi commune de toutes les réflexions. Quand la forme de l'obstacle

est quelconque, on ignore si, en général, le phénomène serait encore

exactement représenté d'après la même loi, en substituant à la surface

courbe le plan tangent correspondant. Cette extension n'a été jusqu'ici

bien constatée que dans le cas d'un ellipsoïde de révolution, et en

supposant même que l'ébranlement sonore primitif soit produit à l'un des

foyers; on reconnaît alors que l'ébranlement secondaire émane en effet

de l'autre foyer, ce que l'expérience a pleinement confirmé. Quant à

l'influence évidente que peut exercer sur la répercussion du son la

constitution physique de l'obstacle, elle n'a été le sujet d'aucune

étude scientifique, et nous n'avons à cet égard d'autres notions réelles

que celles qui résultent des observations communes.

Il en est essentiellement de même pour toute la partie de l'acoustique

qui concerne l'intensité des sons. Non-seulement les notables variétés

spécifiques que présentent sous ce rapport les sons transmis par

différens corps solides, et quelquefois par le même corps, suivant les

diverses directions, n'ont jamais été ni analysées, ni mesurées: mais

les travaux des physiciens n'ont encore ajouté rien de vraiment

essentiel à ce qu'enseigne spontanément l'expérience vulgaire

relativement aux influences générales qui règlent l'intensité du son,

comme l'étendue des surfaces vibrantes, l'amplitude des excursions,

l'éloignement du corps sonore, etc. À ces divers égards, les physiciens

ne pourraient avoir d'autre mérite propre que de préciser des notions

naturellement vagues, en les assujettissant à d'exactes lois numériques,

ce que, jusqu'à présent, on n'a pas même entrepris.

C'est donc improprement que ces différens sujets figurent dans nos

systèmes actuels de physique: l'application d'une telle remarque est

malheureusement trop fréquente dans l'ensemble de nos études. Ne

semblerait-il pas aujourd'hui, d'après nos habitudes scolastiques, que,

avant de se livrer régulièrement à la culture méthodique et spéciale de

la philosophie naturelle, les auditeurs ou les lecteurs n'avaient jamais

exercé ni leurs sens, ni leur intelligence, puisqu'on se croit obligé de

leur enseigner, d'un ton doctoral, même les choses que souvent ils

savent déjà tout aussi bien que leurs maîtres? Ce dogmatisme puéril

tient sans doute à ce qu'on méconnaît le vrai caractère de la science

réelle, qui, en tout genre, ne peut jamais être qu'un simple

prolongement spécial de la raison et de l'expérience universelles; et

dont, par conséquent, le vrai point de départ est toujours dans

l'ensemble des notions acquises spontanément par la généralité des

hommes relativement aux sujets considérés. L'observance scrupuleuse de

ce précepte évident tendrait à simplifier beaucoup nos expositions

scientifiques actuelles, en les dégageant d'une foule de détails

superflus, susceptibles seulement d'obscurcir le plus souvent la

manifestation directe de ce que la science proprement dite ajoute

réellement à la masse fondamentale des connaissances communes.

Quant aux lois relatives à l'intensité des sons, le seul point qui ait

été jusqu'ici le sujet d'un véritable éclaircissement scientifique, et

dont l'examen était à la vérité extrêmement facile, consiste dans

l'influence qu'exerce la densité plus ou moins grande du milieu

atmosphérique sur l'énergie des sons transmis. À cet égard, l'acoustique

confirme et surtout explique immédiatement, d'une manière très

satisfaisante, l'observation vulgaire sur la dégradation nécessaire

qu'éprouve l'intensité du son à mesure que l'air devient plus rare, sans

qu'on sache toutefois si cette diminution est exactement

proportionnelle, comme il est naturel de le penser, au décroissement de

la densité, de quelque source qu'il provienne.

Dans la manière habituelle de concevoir l'acoustique, on présente, comme

effectivement résolue, une question intéressante, qui me semble au

contraire jusqu'ici essentiellement intacte, celle relative au mode

d'affaiblissement des sons suivant la distance du corps sonore, sur

laquelle la science n'a point encore réellement dépassé les résultats de

l'expérience commune. On a coutume de supposer ce décroissement en

raison inverse du carré de la distance, ce qui constituerait sans doute

une loi fort importante, si nous pouvions compter sur sa réalité. Mais,

outre qu'aucune suite d'expériences précises n'a jamais été instituée

pour la vérifier, les considérations mathématiques sur lesquelles on

l'appuie uniquement sont, il faut l'avouer, extrêmement précaires, si ce

n'est frivoles, puisqu'elles exigent d'abord une assimilation fort

gratuite entre l'intensité du son et l'énergie du choc d'un fluide

contre un obstacle, et que l'on y fait ensuite varier ce choc

proportionnellement au carré de la vitesse, conformément à l'ancienne

hypothèse sur la résistance des fluides, si souvent démentie par

l'observation. Si l'on accordait ces deux prémisses très hasardées, la

loi ordinaire en résulterait en effet nécessairement; car il est

certain, d'après la théorie mathématique du mouvement vibratoire, que la

vitesse de vibration des molécules situées sur un même rayon sonore

varie, à très peu près, en raison inverse de leur distance au centre

d'ébranlement. Mais ne serait-il pas bien préférable d'avouer nettement

notre ignorance actuelle à cet égard, au lieu de tendre à dissimuler une

vraie lacune scientifique, en s'efforçant vainement de la remplir par

des considérations aussi peu péremptoires? Cette marche est, à mon gré,

tellement arbitraire que je ne serais pas éloigné de l'attribuer, en

grande partie, à l'influence inaperçue de la prédisposition trop commune

à retrouver dans tous les phénomènes la formule mathématique de la

gravitation, en vertu du préjugé métaphysique sur la loi absolue des

irradiations quelconques.

Du reste, ne serait-il pas étrange, en général, qu'on pût avoir

aujourd'hui aucune notion exacte sur les lois de l'intensité du son,

lorsque l'acoustique est encore à cet égard dans une telle enfance, que

les idées ne sont pas même fixées jusqu'ici sur la manière dont cette

qualité comporterait une estimation précise, ni peut-être seulement sur

le sens rigoureux du mot? Nous ne possédons jusqu'ici aucun instrument

susceptible de remplir, envers la théorie du son, l'office capital si

bien exercé, pour l'étude de la pesanteur, par le pendule et le

baromètre, et par les divers thermomètres ou électromètres, quant à la

mesure des phénomènes correspondans. On n'a pas même aperçu nettement

le principe d'après lequel de tels _sonomètres_ pourraient être conçus.

Tant que la science restera à cet égard dans un état aussi imparfait,

convient-il de hasarder aucune loi numérique sur les variations que peut

éprouver l'intensité des sons?

Considérons enfin la dernière partie essentielle de l'acoustique

actuelle, celle relative à la théorie des tons, qui, malgré ses

imperfections, est, à tous égards, la plus satisfaisante par les

nombreux et intéressans phénomènes dont elle a dévoilé l'explication

exacte et complète.

Les lois qui déterminent la nature musicale des différens sons,

c'est-à-dire, leur degré précis d'acuité ou de gravité, marqué par le

nombre de vibrations exécutées en un temps donné, ne sont jusqu'ici bien

connues, d'après une heureuse combinaison de l'expérience avec la

théorie mathématique, que pour le cas élémentaire d'une série de

vibrations, linéaire, et même rectiligne, produite, soit dans une verge

métallique, fixée par un bout et libre par l'autre, soit, enfin, dans

une colonne d'air remplissant un tuyau cylindrique très étroit. Ce cas

fondamental est, à la vérité, le plus important pour l'analyse des

instrumens inorganiques les plus usités, mais non quant à l'étude du

mécanisme de l'audition et de la phonation.

À l'égard des cordes tendues, la théorie mathématique, dont les

principales conséquences ont été pleinement vérifiées par des

expériences nombreuses et précises, fixe le ton propre à chaque ligne

sonore, d'après sa masse, sa longueur et sa tension. Toutes les lois qui

s'y rapportent peuvent être résumées en cette seule règle générale: le

nombre des vibrations exécutées dans un temps donné est en raison

directe de la racine carrée de la tension de la corde, et en raison

inverse du produit de sa longueur par son épaisseur.

Dans les tiges métalliques droites et homogènes, ce nombre est

proportionnel au rapport de leur épaisseur au carré de leur longueur.

Cette différence profonde entre les lois de ces deux sortes de

vibrations est la suite nécessaire de la flexibilité du corps sonore

dans le premier cas, et de sa rigidité dans le second. Elle était déjà

nettement indiquée par l'observation, surtout quant à l'influence si

opposée de l'épaisseur.

Ces lois sont relatives aux vibrations ordinaires, qui s'opèrent

transversalement. Mais M. Chladni a considéré en outre, soit pour les

cordes, soit pour les verges, un nouveau genre de vibrations dans le

sens longitudinal. Elles sont en général beaucoup plus aiguës que les

précédentes, et la marche en est d'ailleurs essentiellement distincte,

car l'épaisseur ne paraît exercer sur elles aucune influence, et la

différence indiquée ci-dessus entre les cordes et les tiges disparaît

entièrement, le nombre des vibrations variant alors toujours

réciproquement à la longueur; identité à laquelle on devait

naturellement s'attendre, puisque, dans cette manière de vibrer,

l'inextensibilité de la corde équivaut à la rigidité de la tige. Enfin,

les verges métalliques comportent encore un troisième genre de

vibrations, découvert et étudié expérimentalement par M. Chladni, celles

qui résultent de la torsion, et qui s'effectuent dans un sens plus ou

moins oblique. Toutefois, il importe de noter que, d'après les travaux

postérieurs de M. Savart, ces trois ordres de vibrations ne sont pas, au

fond, essentiellement distincts, puisqu'ils peuvent être transformés les

uns dans les autres, en faisant seulement varier par degrés la direction

suivant laquelle les sons se propagent, et qui est toujours parallèle à

celle de l'ébranlement primitif successivement produit de la même

manière en divers sens.

Quant aux sons rendus par une mince colonne d'air, le nombre des

vibrations est encore, d'après la théorie et l'observation, inversement

proportionnel à la longueur de chaque colonne, si l'état mécanique de

l'air reste inaltérable; mais il varie en outre, comme la racine carrée

du rapport entre l'élasticité de l'air et sa densité. De là résulte,

entre autres conséquences remarquables, que les changemens de

température, qui font nécessairement varier ce rapport dans le même

sens, doivent avoir ici une action absolument inverse de celle qu'ils

produisent sur les cordes ou sur les tiges. C'est ainsi que l'acoustique

a nettement expliqué l'impossibilité, remarquée de tout temps par les

musiciens, de maintenir, sous l'influence des notables variations

thermométriques, l'harmonie d'abord établie entre les instrumens à corde

et les instrumens à vent.

Dans tout ce qui précède, la ligne sonore est envisagée comme vibrant en

totalité. Mais si, ce qui arrive le plus souvent, elle présente, à l'un

de ses points, un léger obstacle, naturel ou artificiel, aux vibrations,

le son éprouve alors une modification fondamentale extrêmement

remarquable dont la loi générale, qui n'aurait, sans doute, pu être

indiquée par la théorie mathématique, a été découverte depuis long-temps

par le créateur de l'acoustique expérimentale, l'illustre physicien

Sauveur. Elle consiste en ce que le son rendu par la corde coïncide

toujours avec celui que produirait une corde analogue, mais plus

courte, et d'une longueur égale à celle de la plus grande commune mesure

entre les deux parties de la ligne totale. L'explication donnée par

Sauveur de ce phénomène capital se réduit, comme on sait, à concevoir

que l'obstacle détermine alors la division nécessaire de la corde en

parties égales à cette commune mesure, qui vibrent à la fois mais

indépendamment, et que séparent des noeuds de vibration immobiles.

Quoiqu'on n'ait pu réellement se rendre compte jusqu'ici de la manière

dont cette division est ainsi établie d'après la seule influence de

l'obstacle primitif, une telle conception n'en est pas moins l'exacte

représentation du phénomène, puisque Sauveur a constaté, par une

ingénieuse expérience, devenue maintenant vulgaire, l'immobilité

effective de ces points remarquables, comparativement à tous les autres

points de la ligne sonore.

Cette découverte de Sauveur est d'autant plus importante, qu'elle

indique immédiatement l'explication la plus satisfaisante d'une autre

loi fondamentale dévoilée par le même physicien, celle de la série des

sons harmoniques plus ou moins distincts qui accompagnent constamment le

son principal de chaque ligne sonore, et dont l'acuité croît comme la

suite naturelle des nombres entiers, ainsi qu'on le constate aisément,

soit par l'audition directe, quand une oreille délicate est suffisamment

exercée, soit surtout en disposant, à côté de la corde primitive,

d'autres cordes semblables et plus courtes, qui en soient les diverses

parties aliquotes, et que le seul ébranlement de la première suffit

alors pour faire vibrer. Un tel phénomène général peut être, sinon

réellement expliqué, du moins exactement représente, en le rapprochant

de celui qui précède. Car il suffit d'imaginer que la corde se divise

alors spontanément, de diverses manières, en ses parties aliquotes, qui

vibreraient isolément, ainsi que la ligne totale, à des intervalles très

rapprochés, quoiqu'il soit, sans doute, difficile de concevoir,

non-seulement le mode de production de ces divisions, mais encore même

la simple conciliation effective de tous ces divers mouvemens

vibratoires, qui sont presque simultanés.

Telles sont les principales lois des tons simples. Nous ne possédons

encore que des notions très imparfaites relativement à la théorie de la

composition des sons, qui aurait cependant une grande importance. On la

regarde habituellement comme ébauchée par la belle expérience du célèbre

musicien Tartini, relative aux sons résultans, et dans laquelle la

production exactement simultanée de deux sons quelconques, suffisamment

intenses, et surtout bien caractérisés, fait entendre un son unique plus

grave que chacun des deux autres, suivant une règle invariable et très

simple. Toutefois, quelque intérêt que doive évidemment inspirer un

phénomène général aussi remarquable, il ne me semble point appartenir

strictement à la véritable acoustique, mais à la théorie physiologique

de l'audition, qui doit désormais en être soigneusement séparée, comme

je l'ai établi au commencement de cette leçon. Car, un tel phénomène me

paraît être, par sa nature, essentiellement nerveux; c'est, à mon avis,

une sorte d'hallucination normale du sens de l'ouïe, analogue aux

illusions d'optique: l'explication ordinaire, fondée sur la coïncidence

de certaines parties régulières des deux séries d'ondulations, ne fait

que reculer la difficulté, sans la résoudre effectivement. Du reste, ce

phénomène a pris, ce me semble, un nouvel intérêt scientifique depuis

que l'attention a été fixée, comme je l'indiquerai dans la leçon

suivante, sur l'important phénomène des _interférences_ lumineuses, qui

offre réellement avec lui une analogie profonde, quoique jusqu'à présent

inaperçue.

Quant aux vibrations, non plus d'une simple fibre sonore, mais d'une

surface également étendue en tous sens, et dont nous avons déjà

remarqué que la théorie mathématique est encore dans l'enfance, la

belle suite d'observations de M. Chladni a fait connaître, à cet égard,

de très curieux phénomènes, surtout relativement aux formes régulières

des lignes nodales. Ces recherches ont reçu, dans ces derniers temps, un

important complément par les expériences de M. Savart, d'où ce judicieux

physicien a déduit, d'abord, la remarque générale relative à la

dissemblance constante des figures nodales qui correspondent aux deux

surfaces d'une même lame, et ensuite la connaissance plus exacte de

l'influence qu'exerce la direction de l'ébranlement sur la forme de ces

lignes, qui cesse d'être ainsi nettement caractéristique du mode de

vibration propre à chaque corps. En même temps, les travaux de M. Savart

ont donné à cette étude une extension fort essentielle, par ses

intéressantes observations sur le mouvement vibratoire des membranes

tendues, qui doivent fournir des renseignemens indispensables pour

l'intelligence du mécanisme fondamental de l'audition, en ce qui

concerne l'influence sonore du degré de tension, de l'état

hygrométrique, etc.

L'étude du cas le plus général et le plus compliqué des mouvemens

vibratoires, celui d'une masse qui vibre suivant les trois dimensions,

a été encore à peine ébauchée par les physiciens, sauf pour quelques

solides creux et réguliers. C'est cependant celui dont l'analyse exacte

aurait le plus d'importance, puisque, sans lui, il est évidemment

impossible de compléter l'explication d'aucun instrument réel, même de

ceux où le son principal est produit par de simples lignes, dont les

vibrations effectives doivent toujours être plus ou moins modifiées par

les masses qui leur sont constamment liées. On peut dire, en général (et

cette remarque me semble propre à résumer utilement l'esprit de

l'ensemble des considérations indiquées dans cette leçon), que l'état de

l'acoustique ne permet pas d'atteindre encore à l'entière explication

des propriétés fondamentales d'aucun instrument musical, malgré les

ingénieux travaux de Daniel Bernouilli sur la théorie des instrumens à

vent. Cette condition, qui d'abord paraît si simple, se rapporte

réellement, au contraire, à la plus grande perfection de la science,

même en excluant ces effets extraordinaires, radicalement inaccessibles

à toute analyse scientifique, que le jeu d'un habile artiste peut

obtenir d'un instrument quelconque, et en se bornant uniquement, comme

on doit le faire, aux influences susceptibles d'être nettement définies

et fixement caractérisées.

Telles sont les considérations principales, que la nature de cet

ouvrage m'interdisait de développer davantage, relativement à l'examen

philosophique de l'acoustique, envisagée dans son ensemble et dans ses

parties. Quelque imparfait que soit, sans doute, ce rapide aperçu, il

permettra, j'espère, d'apprécier exactement le vrai caractère général

propre à cette belle partie de la physique, la haute importance des lois

qu'elle nous a dévoilées jusqu'ici, les connexions fondamentales de ses

diverses parties essentielles, ainsi que le degré de développement

auquel chacune d'elles est maintenant parvenue, et les lacunes plus ou

moins profondes qu'elle laisse encore à remplir pour correspondre

convenablement à sa destination essentielle.

Cours de philosophie positive. (2/6) · 第 17 / 22 题