Considérations générales sur l'optique.
La révolution fondamentale, et de plus en plus prononcée, par laquelle,
depuis environ deux siècles, l'esprit humain, en fondant la philosophie
naturelle, tend à se dégager irrévocablement de toute influence
théologique ou métaphysique, ne s'est composée essentiellement
jusqu'ici que d'une succession d'efforts plus ou moins partiels,
toujours conçus d'une manière isolée, quoique tous, en réalité, aient
convergé sans cesse vers un même but final, presque constamment inaperçu
de ceux qui ont coopéré avec le plus d'ardeur et de succès à cette
immense régénération intellectuelle. Si une telle incohérence a fait
ressortir d'une manière plus éclatante l'irrésistible spontanéité de cet
instinct universel qui caractérise les intelligences modernes, elle a
produit aussi beaucoup de lenteur et d'embarras, et même, à certains
égards, une véritable hésitation dans la marche générale de notre
émancipation définitive. Personne n'ayant encore conçu directement la
philosophie positive dans son ensemble réel, les conditions radicales de
la positivité n'ayant jamais été rationnellement analysées, ni, à plus
forte raison, nettement formulées, avec les modifications essentielles
convenables aux divers ordres de recherches, il en est résulté que, sur
les parties du système scientifique qui ne constituaient point le sujet
spécial de leurs travaux, la plupart des illustres fondateurs de la
philosophie naturelle ont continué, à leur insu, à subir cette même
impulsion métaphysique et théologique dont leurs découvertes propres
tendaient avec tant d'énergie à détruire les bases, et sous la
prépondérance de laquelle s'était jusque alors exclusivement accomplie
l'éducation générale de la raison humaine. Aucun penseur ne s'est autant
rapproché, sans doute, que notre grand Descartes de cette conception, à
la fois claire et complète, de l'ensemble de la philosophie moderne avec
son vrai caractère: aucun n'a exercé aussi sciemment, dans cette
transformation universelle, une action aussi directe, aussi étendue, et
aussi efficace, quoique d'ailleurs essentiellement transitoire; aucun
surtout ne s'est montré aussi indépendant de l'esprit dominant de ses
contemporains. Cependant Descartes lui-même, dont la persévérante
hardiesse renversait si vigoureusement tout l'édifice de l'ancienne
philosophie relativement à l'ensemble des phénomènes inorganiques, et
même quant aux phénomènes purement physiques de l'animalité, était, sous
d'autres rapports, involontairement entraîné par son siècle en un sens
tout-à-fait inverse, lorsqu'il entreprit tant de vains efforts, pour
étayer, en les rajeunissant, les conceptions théologiques et
métaphysiques sur l'étude de l'homme moral, ainsi que je l'expliquerai
soigneusement en analysant, dans la dernière partie de cet ouvrage, la
marche générale du développement effectif de l'humanité, dont Descartes
fut incontestablement un des types essentiels. Après un tel exemple, on
ne saurait être étonné de reconnaître chez les hommes d'un génie plus
spécial, qui ont concouru à la formation ou au développement du système
scientifique, sans s'occuper directement de la régénération fondamentale
de la raison humaine, cette radicale inconséquence philosophique qui
leur faisait suivre, à certains égards, une direction métaphysique, en
même temps que, sous d'autres rapports, quelquefois peu éloignés, ils
produisaient des manifestations si décisives du véritable esprit
positif.
Ces réflexions générales préliminaires sont éminemment applicables à
l'histoire philosophique de l'optique, celle peut-être de toutes les
branches essentielles de la physique où l'état de positivisme incomplet,
caractérisé dans la vingt-huitième leçon, conserve encore aujourd'hui la
plus profonde consistance, surtout à cause des importans travaux
mathématiques qui malheureusement s'y rattachent. La formation de cette
belle science est due principalement aux philosophes qui ont le plus
puissamment contribué, sous d'autres rapports capitaux, à jeter les
bases essentielles de la philosophie positive, tels que Descartes,
Huyghens et Newton: et, néanmoins, l'influence inaperçue du vieil esprit
métaphysique et absolu a poussé chacun d'eux à la création d'une
hypothèse, nécessairement chimérique, sur la nature de la lumière. Un
tel contraste est spécialement remarquable chez le grand Newton, qui,
par son admirable doctrine de la gravitation universelle, comme je l'ai
soigneusement établi dans la première partie de ce volume, avait élevé
d'une manière irrévocable la conception fondamentale de la philosophie
moderne au-dessus de l'état où le cartésianisme l'avait placée, en
constatant l'inanité radicale de toutes les études dirigées vers la
nature intime et le mode de production des phénomènes, et en assignant
désormais, comme seul but nécessaire des efforts scientifiques vraiment
rationnels, l'exacte réduction d'un système plus ou moins étendu de
faits particuliers à un fait unique et général. Ce même Newton, dont
l'exclamation favorite était: _ô physique! garde-toi de la
métaphysique!_ s'est laissé entraîner, dans la théorie des phénomènes
lumineux, par les anciennes habitudes philosophiques, jusqu'à la
personnification formelle de la lumière, envisagée comme une substance
distincte et indépendante du corps lumineux; ce qui constitue évidemment
une conception tout aussi métaphysique que pourrait l'être celle de la
gravité, si on lui attribuait une existence propre, isolée du corps
gravitant.
Après la discussion générale établie dans la vingt-huitième leçon sur la
théorie fondamentale des hypothèses en philosophie naturelle, il serait
entièrement superflu d'examiner ici, d'une manière spéciale, soit la
fiction de Newton sur la lumière, soit celle, tout aussi nécessairement
vaine, qu'on lui substitue maintenant, d'après Descartes, Huyghens et
Euler: chacun leur appliquera aisément, avec les particularités
convenables, tous les principes essentiels de cette nouvelle doctrine
philosophique. La nullité radicale de ces conceptions
anti-scientifiques, relativement à leur destination directe, n'a pas
besoin d'être formellement constatée; il suffit de se demander, en se
dégageant des préjugés scolastiques ordinaires, si la faculté lumineuse
des corps est réellement expliquée, en aucune manière, par cela seul
qu'on l'a transformée dans la propriété de lancer, avec une
incompréhensible vitesse, de chimériques molécules, ou dans celle de
faire vibrer les particules immobiles d'un fluide imaginaire, doué d'une
inappréciable élasticité. N'est-il pas évident, au contraire, qu'on
entasse ainsi mystères sur mystères, comme il doit arriver toutes les
fois que nous voulons tenter de concevoir _à priori_ une notion vraiment
primordiale, qui, par sa nature, ne saurait comporter d'explication? Du
reste, on peut s'en rapporter, sur ce sujet, aux critiques irrésistibles
que se sont mutuellement adressées, surtout depuis Euler, les partisans
de ces deux hypothèses opposées. La préférence alternative qui, aux
diverses époques de l'optique a été successivement accordée à chacun de
ces systèmes, n'a tenu certainement qu'à ce que le développement naturel
de la science attirait, d'une manière trop exclusive, l'attention
générale des physiciens vers les phénomènes qui lui semblaient
favorables, en la détournant momentanément de ceux qui lui étaient
contraires, quoique l'ensemble réel des connaissances acquises leur
fût, au fond, également opposé. Sans doute, les nombreuses objections
présentées par Euler, avec une logique si nette et si pressante, contre
la doctrine de l'émission, sont nécessairement insolubles: mais n'en
est-il pas essentiellement ainsi de celles trop dissimulées aujourd'hui
par notre système habituel d'enseignement, que les partisans de cette
hypothèse faisaient autrefois, ou ont adressées depuis, au système des
ondulations? Pour me borner à l'exemple le plus simple, a-t-on
réellement concilié la propagation en tout sens, propre au mouvement
vibratoire, avec le phénomène vulgaire de la nuit, c'est-à-dire, de
l'obscurité produite par la seule interposition d'un corps opaque?
L'objection fondamentale élevée à cet égard par les newtoniens contre le
système de Descartes et d'Huyghens, n'est-elle pas effectivement restée
aussi vierge aujourd'hui qu'elle l'était plus d'un siècle auparavant,
malgré tant d'inintelligibles subterfuges?
La juste appréciation de ces hypothèses arbitraires n'est pas moins
évidente par la considération des phénomènes qui conviennent également à
toutes deux. Cette possibilité de concevoir aussi bien les mêmes
phénomènes généraux d'après les deux systèmes antagonistes, doit
manifester à tous les esprits que les lois de ces phénomènes
constituent seules la science réelle, dont de tels systèmes ne forment
qu'une vague et inutile superfétation, échappant, par sa nature, à toute
vérification effective. En voyant, par exemple, les lois de la réflexion
et de la réfraction découler indifféremment de l'émission ou de
l'ondulation, la nature arbitraire de ces explications chimériques ne
devient-elle pas irrécusable? Sous ce rapport du moins, les travaux
mathématiques dont chacune de ces conceptions a été le sujet n'auront
pas été inutiles, dans un prochain avenir, à l'éducation générale de
l'esprit scientifique, en contribuant à dissiper le prestige encore trop
souvent attaché au seul emploi, judicieux ou abusif, de l'instrument
analytique. Pourrait-on persévérer à regarder un tel appareil comme le
vêtement caractéristique de la vérité, lorsqu'on le voit également
applicable à deux hypothèses opposées, ainsi qu'il le serait sans doute
à beaucoup d'autres conceptions analogues qu'on formerait aisément, si
les progrès du véritable esprit positif ne tendaient point évidemment,
au contraire, à l'exclusion totale et définitive de cette manière
vicieuse de philosopher?
De nos jours, il est vrai, les partisans les plus éclairés du système
émissif ou du système vibratoire sacrifient assez volontiers la réalité
de ces conceptions, pour se retrancher dans leur prétendue propriété
scientifique de faciliter, à titre de simple artifice logique, la
combinaison des idées acquises, que l'on proclame essentiellement
impossible sans elle. Mais le passage même d'une hypothèse à l'autre,
sans que la science en ait certes éprouvé aucun préjudice, ne
suffirait-il point pour témoigner clairement, envers chacune d'elles,
contre une indispensabilité aussi gratuitement admise? Il faut convenir
toutefois, comme je l'ai indiqué dans la discussion générale, que, pour
des esprits déjà formés sous l'influence prépondérante des habitudes
actuelles, la combinaison des idées scientifiques deviendrait
nécessairement plus difficile, si tout à coup on les obligeait à se
priver d'un tel mode de liaison, quelque vicieux qu'il soit en effet.
Une telle considération, commune à tout régime intellectuel devenu, à
une époque quelconque, suffisamment familier, ne saurait prouver, en
aucune façon, que la nouvelle génération scientifique ne combinerait pas
ses idées d'une manière encore plus facile, et surtout plus parfaite, si
elle était élevée à envisager directement les relations générales des
phénomènes, sans jamais recourir à ces vains artifices, par lesquels les
réalités scientifiques doivent toujours être plus ou moins altérées.
L'histoire effective de l'optique, envisagée dans son ensemble, montre
clairement, à mon gré, que ces secours illusoires n'ont exercé aucune
influence notable sur les vrais progrès de la théorie de la lumière,
puisque toutes les acquisitions importantes leur sont évidemment
étrangères. Cette remarque n'est pas seulement incontestable à l'égard
des lois fondamentales de la réflexion et de la réfraction, dont la
découverte a essentiellement précédé la construction de ces systèmes
arbitraires. Elle est aussi réelle, quoique moins évidente, envers
toutes les autres vérités principales de l'optique. L'hypothèse de
l'émission n'a pas plus inspiré à Newton la notion de l'inégale
réfrangibilité des diverses couleurs, que celle de l'ondulation n'a
réellement contribué à dévoiler à Huyghens la loi de la double
réfraction propre à certaines substances. C'est constamment après coup
que la coexistence, chez d'aussi grands hommes, de ces chimériques
conceptions avec ces immortelles découvertes, a pu faire croire à
l'influence effective des unes sur les autres. Même dans un ordre
d'idées moins général, c'est exclusivement à la comparaison directe des
phénomènes qu'ont toujours été dues les nouvelles notions, et jusqu'aux
heureuses conjectures. Quand la combustibilité du diamant a été si
judicieusement présumée par la profonde sagacité de Newton, cette
indication ne résultait-elle pas uniquement du simple rapprochement de
deux phénomènes généraux, la nature inflammable des corps les plus
réfringens? Lorsque, plus tard, Euler, contrairement aux opinions
établies, pressentit avec tant de succès la possibilité nécessaire de
l'achromatisme rigoureux, cette idée ne lui fût-elle pas immédiatement
suggérée par la simple considération de l'existence évidente d'une telle
compensation dans l'appareil oculaire, à laquelle d'ailleurs il mêlait
indûment un caractère de finalité qu'on en pouvait aisément écarter?
Quelle part effective le système émissif ou le système ondulatoire
ont-ils eue à ces diverses notions optiques, et à tant d'autres plus ou
moins importantes, qu'il serait facile de citer?
J'ai expliqué dans la vingt-huitième leçon, à laquelle je renvoie, la
destination réelle et le genre d'utilité purement philosophique qui me
paraissent propres à ces conceptions imaginaires, dont le véritable
office se réduit à servir momentanément, mais d'une manière très
puissante et même strictement indispensable, au développement général de
l'esprit scientifique, en permettant à notre faible intelligence la
transition graduelle du régime franchement métaphysique au régime
entièrement positif: elles n'ont pas en effet d'autre but essentiel. Or,
j'ai aussi indiqué alors les motifs principaux qui doivent faire
envisager cette fonction temporaire comme étant aujourd'hui, et même
depuis long-temps, suffisamment accomplie, et l'empire trop prolongé de
cette méthode vicieuse comme tendant par suite à entraver notablement le
vrai progrès de la science. L'une et l'autre considération me semblent
particulièrement incontestables à l'égard de l'optique, pour quiconque
examinera sans prévention et d'une manière assez approfondie son état
actuel, surtout depuis l'adoption presque universelle du système
vibratoire au lieu du système émissif.
Il importe, en outre, de signaler ici une dernière disposition qui sans
doute contribue beaucoup aujourd'hui, même chez d'excellens esprits, à
la prolongation abusive de cette marche anti-scientifique, parce qu'elle
présente un caractère fort spécieux, comme n'étant que l'exagération
d'un penchant d'ailleurs très convenable à la plus entière coordination
possible de nos diverses études. Les plus recommandables défenseurs de
ces vaines hypothèses, ceux qui déjà sentent avec énergie le vide
nécessaire des recherches absolues sur la nature intime et le mode
essentiel de production des phénomènes, se persuadent encore que du
moins l'optique acquiert ainsi une rationnalité bien plus satisfaisante
en se rattachant d'une manière générale aux lois fondamentales de la
mécanique universelle. Il est certain en effet que le système émissif,
par exemple, ne peut avoir d'autre sens intelligible que de présenter
les phénomènes lumineux comme radicalement analogues à ceux du mouvement
ordinaire: de même la seule signification admissible de l'hypothèse des
ondulations consiste évidemment dans l'assimilation des phénomènes de la
lumière avec ceux de l'agitation vibratoire qui constitue le son: d'une
part, c'est à la barologie, de l'autre à l'acoustique, que l'on prétend
comparer l'optique. Mais comment des analogies aussi gratuites, aussi
incompréhensibles même, pourraient-elles avoir aucune véritable
efficacité scientifique? En quoi perfectionneraient-elles réellement nos
moyens généraux de coordination? Quand des phénomènes peuvent
effectivement rentrer sous le ressort de la mécanique rationnelle, une
telle propriété n'est jamais équivoque ni arbitraire; elle résulte
immédiatement, et à tous les yeux, de la simple inspection des
phénomènes; elle n'a pu devenir, à aucune époque, un sujet sérieux de
contestation: toute la difficulté a toujours été seulement de connaître
d'une manière assez complète les lois générales du mouvement pour
pouvoir en réaliser une semblable application. Ainsi, personne ne
méconnaissait la nature évidemment mécanique des principaux effets
relatifs à la pesanteur ou au son long-temps avant que les progrès de la
dynamique rationnelle eussent permis de l'employer à leur exacte
analyse. On conçoit qu'une telle application a puissamment contribué,
comme j'ai tâché de le faire sentir, au perfectionnement réel de la
barologie et de l'acoustique; mais cela tient essentiellement à ce
qu'elle n'avait rien de forcé ni d'hypothétique. Il ne saurait en être
de même quant à l'optique. Malgré toutes les suppositions arbitraires,
les phénomènes lumineux constitueront toujours une catégorie _sui
generis_, nécessairement irréductible à aucune autre: une lumière sera
éternellement hétérogène à un mouvement ou à un son.
Les considérations physiologiques elles-mêmes s'opposeraient
invinciblement, à défaut d'autres motifs, à une telle confusion d'idées,
par les caractères inaltérables qui distinguent profondément le sens de
la vue, soit du sens de l'ouie, soit du sens de contact ou de pression.
Si ces séparations radicales pouvaient être arbitrairement effacées
d'après des hypothèses gratuites, d'ailleurs plus ou moins ingénieuses,
on ne voit pas où s'arrêteraient de telles aberrations. Ainsi, par
exemple, un philosophe, dont la prédilection scientifique porterait sur
les effets chimiques, serait dès lors suffisamment autorisé, en prenant
pour type le sens du goût ou celui de l'odorat, à prétendre expliquer à
son tour les couleurs et les tons en les assimilant à des saveurs ou à
des odeurs. Cette bizarre conception n'exigerait pas peut-être, en
réalité, de plus grands efforts d'imagination, ni des subtilités plus
étranges, qu'il n'en a fallu pour aboutir, par un procédé de même
nature, à la similitude, aujourd'hui classique, entre les tons et les
couleurs.
Que l'esprit humain sache donc, à cet égard, renoncer enfin à
l'irrationnelle poursuite d'une vaine unité scientifique, et reconnaisse
que les catégories radicalement distinctes de phénomènes hétérogènes
sont plus nombreuses que ne le suppose une systématisation vicieuse.
L'ensemble de la philosophie naturelle serait sans doute plus parfait
s'il pouvait en être autrement; mais la coordination n'a de mérite et de
valeur qu'autant qu'elle repose sur des assimilations réelles et
fondamentales; déduite d'analogies purement hypothétiques, elle est à la
fois sans consistance et sans utilité.
Les physiciens vraiment rationnels devront donc s'abstenir désormais de
rattacher, par aucune fiction scientifique, les phénomènes de la lumière
à ceux du mouvement, vu leur hétérogénéité radicale. Tout ce que
l'optique, dans son état actuel, peut comporter de mathématique, dépend,
en réalité, non de la mécanique, mais de la géométrie, qui s'y trouve
éminemment applicable, attendu la nature évidemment géométrique des
principales lois de la lumière. À d'autres égards, on ne pourrait
concevoir qu'une application directe de l'analyse, dans certaines
recherches optiques, comme, par exemple, celles de Lambert sur la
photométrie, où l'observation fournirait immédiatement quelques
relations numériques: mais, en aucun cas, l'étude positive de la lumière
ne saurait vraiment donner lieu à une analyse dynamique. Telles sont les
deux directions générales suivant lesquelles les géomètres peuvent
efficacement concourir aux progrès réels de l'optique, dont ils ont
souvent à se reprocher aujourd'hui d'entraver le développement naturel
en prolongeant l'empire des hypothèses anti-scientifiques par des
analyses inopportunes et mal conçues, où brille d'ailleurs quelquefois,
comme on le voit surtout dans les travaux si remarquables de M. Cauchy,
une grande valeur abstraite, qui n'a malheureusement d'autre effet
ordinaire que de rendre plus pernicieuse leur influence sur la
philosophie de la science.
Il m'a semblé nécessaire d'indiquer ainsi, quant à l'optique,
l'application formelle de la doctrine générale établie, dans la
vingt-huitième leçon, sur la théorie des hypothèses. Ni la barologie, ni
l'acoustique ne l'exigeaient, au contraire, en aucune manière, et
l'heureuse impulsion philosophique produite par le génie de Fourier a pu
même m'en dispenser essentiellement pour la thermologie: cet examen est
enfin moins nécessaire envers l'électrologie, quoique ces conceptions
chimériques y soient au moins aussi prépondérantes, leurs vices radicaux
étant tellement sensibles que presque tous leurs partisans les
reconnaissent aujourd'hui. La consistance plus spécieuse qu'elles ont en
optique, y demandait, à un certain degré, un jugement spécial.
Procédons maintenant, d'une manière sommaire, sans nous occuper
davantage de ces vaines hypothèses, à l'analyse philosophique de
l'ensemble des connaissances réelles actuellement acquises sur la
théorie de la lumière. Il est malheureusement difficile aujourd'hui,
surtout quant aux découvertes récentes, de dégager nettement une telle
exposition de toute allusion aux systèmes arbitraires d'après lesquels
le langage scientifique a été jusqu'ici presque toujours formulé. Un
physicien qui, pénétré de la doctrine philosophique établie dans cet
ouvrage, entreprendrait un traité spécial pour exécuter convenablement
cette épuration fondamentale, rendrait, j'ose le dire, à la science un
service capital.
L'ensemble de l'optique se décompose naturellement en plusieurs
sections, d'après les différentes modifications générales dont la
lumière, soit homogène, soit diversement colorée, est reconnue
susceptible, suivant qu'on l'envisage comme directe, réfléchie,
réfractée, ou enfin diffractée. Quoique le plus souvent coexistans dans
les phénomènes ordinaires, des effets élémentaires aussi distincts ont
dû être soigneusement séparés par les physiciens. À ces quatre parties
principales, qui comprennent les seuls phénomènes optiques
rigoureusement universels, il convient d'ajouter aujourd'hui, comme un
indispensable complément, deux autres sections fort intéressantes,
relatives à la double réfraction et à ce qu'on appelle la
_polarisation_. Ces deux derniers ordres de phénomènes sont, sans doute,
essentiellement propres à certains corps; mais ils n'en devraient pas
moins être exactement analysés, ne fût-ce qu'à titre de modification
remarquable des phénomènes fondamentaux: d'ailleurs, les corps qui nous
les manifestent deviennent chaque jour plus nombreux, et leurs
conditions se rapportent bien plus à certaines circonstances générales
de structure qu'à de véritables particularités de substance. Il est, du
reste, évidemment superflu de classer ici les différentes applications
de ces six parties intégrantes de l'optique, soit à l'histoire
naturelle, comme dans la belle théorie newtonienne de l'arc-en-ciel,
soit aux arts, comme dans l'analyse, si difficile à établir avec
précision, des divers instrumens visuels, y compris l'appareil oculaire
lui-même. Quelque importantes que soient de telles applications, et
quoique, à vrai dire, elles constituent la meilleure mesure du degré de
perfection de la science, elles n'appartiennent pas au domaine rationnel
de l'optique, que nous devons seul avoir en vue.
Par les motifs généraux déjà indiqués, dans la leçon précédente, quant
aux théories de l'audition et de la phonation, je dois condamner ici,
d'une manière directe et formelle, comme radicalement irrationnel,
l'usage encore presque universel, de comprendre, parmi les études
optiques, la théorie de la vision, qui appartient, avec tant d'évidence,
à la seule physiologie. Quand des physiciens veulent s'occuper d'une
telle recherche, il est clair que la nature de leurs études propres ne
s'adapte qu'à une partie des conditions de ce difficile problème; sous
tout autre rapport, ils ne sont pas mieux préparés que le vulgaire: et
quelque importante que soit, sans doute, cette partie, puisqu'elle
constitue un préliminaire indispensable, elle ne saurait être prise pour
l'ensemble, dont la considération est toujours, néanmoins, l'objet final
du travail. Aussi en résulte-t-il d'ordinaire que plusieurs conditions
capitales sont essentiellement négligées, ce qui rend les explications
incomplètes, et, par suite, illusoires. À peine pourrait-on citer
aujourd'hui une seule loi de la vision, qu'on puisse regarder comme
établie, d'une manière vraiment fondamentale et positive, sur des bases
immuables, même en se bornant aux phénomènes les plus simples et les
plus vulgaires. C'est ainsi, par exemple, que la faculté élémentaire de
voir distinctement à des distances fort inégales reste encore sans
explication satisfaisante, après toutes les vaines tentatives des
physiciens pour l'attribuer successivement à la plupart des élémens de
l'appareil oculaire. Cette ignorance presque honteuse a, sans doute,
principalement tenu jusqu'ici à ce que les vrais savans, physiciens ou
physiologistes, laissaient la théorie des sensations entre les mains des
seuls métaphysiciens, qui n'en pouvaient tirer que d'illusoires
dissertations idéologiques. Mais sa durée trop prolongée résulte
certainement aujourd'hui, en majeure partie, de la mauvaise
organisation du travail scientifique à cet égard, depuis l'époque, déjà
assez éloignée, où ces questions ont commencé à devenir le sujet de
quelques tentatives de solution positive. Si, dès lors, les anatomistes
et les physiologistes, empruntant à l'optique les documens préliminaires
indispensables, s'étaient convenablement occupés de la théorie de la
vision, au lieu d'attendre vainement, de la part des physiciens, des
solutions qu'ils ne pouvaient fournir, nos connaissances réelles sur cet
important sujet seraient, évidemment, dans un état moins déplorable.
Une autre étude qui me semble devoir être radicalement bannie de
l'optique, et même de toute la philosophie naturelle, non comme
simplement déplacée, mais comme nécessairement inaccessible, consiste
dans la théorie de la coloration des corps. Il serait, sans doute,
inutile d'expliquer spécialement à ce sujet que je ne saurais avoir en
vue, dans une telle critique, l'admirable série d'expériences de Newton
et de ses successeurs sur la décomposition de la lumière, qui ont
constitué irrévocablement une notion fondamentale, commune à toutes les
parties de l'optique. Je veux parler des efforts, nécessairement
illusoires, qu'on a si souvent tentés pour expliquer, soit par le
système émissif, soit par le système vibratoire, le phénomène
primordial, évidemment inexplicable, de la couleur élémentaire propre à
chaque substance. Ces tentatives irrationnelles sont, à mon avis, des
témoignages irrécusables et directs de la fâcheuse influence qu'exerce
encore, sur nos intelligences à demi positives, l'antique esprit de la
philosophie, essentiellement caractérisé par la tendance aux notions
absolues. Il faut que notre raison naturelle soit aujourd'hui bien
obscurcie par la longue habitude de ces conceptions vagues et
arbitraires que j'ai si souvent signalées, pour que nous puissions
envisager, comme une véritable explication de la couleur propre à tel
corps, la prétendue faculté de réfléchir ou de transmettre exclusivement
tel genre de rayons, ou celle, non moins inintelligible, d'exciter tel
ordre de vibrations éthérées, en vertu de telle disposition chimérique
des molécules, beaucoup plus difficile à concevoir que le fait primitif
lui-même. Les explications placées par l'admirable Molière dans la
bouche de ses docteurs métaphysiciens, ne sont pas, au fond, plus
ridicules. N'est-il pas déplorable que le véritable esprit scientifique
soit encore assez peu développé, pour qu'on soit obligé de formuler
expressément de telles remarques? Personne n'entreprend plus aujourd'hui
d'expliquer la pesanteur spécifique particulière à chaque substance ou
à chaque structure. Pourquoi en serait-il autrement, quant à la couleur
spécifique, dont la notion n'est pas, sans doute, moins primordiale?
Cette seconde recherche n'est-elle point, par sa nature, tout aussi
métaphysique que l'autre?
Que la considération des couleurs soit, en physiologie, d'une importance
capitale pour la théorie de la vision; que, de même, le système de
coloration puisse devenir, en histoire naturelle, un moyen utile de
classification: cela est évidemment incontestable, et je serais bien mal
compris si l'on pouvait penser que je prétends condamner de telles
études, ou d'autres tout aussi positives. Mais, en optique, la vraie
théorie des couleurs doit se réduire à perfectionner l'analyse
fondamentale de la lumière, de manière à apprécier l'influence de la
structure, ou de telle autre circonstance générale, même accidentelle ou
fugitive, sur la couleur transmise ou réfléchie, sans jamais s'engager
d'ailleurs dans la recherche illusoire des causes premières de la
coloration spécifique: le champ d'études ainsi circonscrit offre
certainement, encore une assez vaste carrière à l'activité des
physiciens.
Considérant maintenant, d'une manière directe, les parties essentielles
dont l'optique est composée, nous trouvons d'abord, comme la première et
la plus fondamentale de toutes, l'optique proprement dite, ou l'étude de
la lumière directe. Si, comme il convient, on fait remonter l'origine
scientifique de cette étude à la connaissance nette et générale de la
loi élémentaire relative à la propagation rectiligne de la lumière dans
tout milieu homogène, l'époque exacte de ce point de départ est à peu
près inassignable; c'est, avec la catoptrique, la seule branche de
l'optique que les anciens aient cultivée. Cette première loi suffit
évidemment pour que les nombreux problèmes relatifs à la théorie des
ombres deviennent aussitôt réductibles à des questions purement
géométriques, qui peuvent d'ailleurs donner lieu à de véritables
difficultés d'exécution précise, sauf dans les cas, heureusement les
plus importans à analyser, d'un corps lumineux très éloigné, ou à
dimensions négligeables. Cette théorie dépend, en général, comme on
sait, tant pour l'ombre que pour la pénombre, de la détermination d'une
surface développable circonscrite à la fois au corps éclairant et au
corps éclairé.
Quelle que soit son antiquité réelle, cette première partie de l'optique
n'en est pas moins encore extrêmement imparfaite, quand on l'envisage
sous le second point de vue fondamental qui lui est propre,
c'est-à-dire, relativement aux lois de l'intensité de la lumière, ou à
ce qu'on appelle la _photométrie_, dont la connaissance exacte et
approfondie aurait néanmoins une grande importance. L'intensité de la
lumière est modifiée par plusieurs circonstances générales bien
caractérisées, telles que la direction, soit émergente, soit incidente;
la distance; l'absorption qu'exerce le milieu; enfin la couleur. Or, à
ces divers égards, les notions que nous possédons aujourd'hui sont
presque toujours, ou très vagues, ou essentiellement précaires.
Il est d'abord évident que, sous ce rapport capital, l'optique actuelle
pèche directement par la base, puisqu'elle manque d'instrumens
photométriques, sur la certitude et la précision desquels on puisse
réellement compter, et qui soient propres, dès lors, à fournir les
seules vérifications décisives susceptibles d'élever au rang de lois
naturelles les conjectures, plus ou moins plausibles, relatives aux
divers modes de dégradation de la lumière. Tous nos photomètres
reposent, au contraire, sur une sorte de cercle vicieux fondamental,
puisqu'ils sont conçus d'après les lois mêmes qu'ils seraient destinés à
vérifier, et ordinairement d'après la plus douteuse de toutes, en vertu
de son origine essentiellement métaphysique, celle qui concerne la
distance. Chacun sait par quelles vaines considérations absolues sur les
émanations quelconques on suppose habituellement l'intensité de la
lumière réciproque au carré de la distance, sans qu'une seule expérience
ait jamais été instituée pour éprouver une conjecture aussi équivoque.
Et telle est cependant la base incertaine que l'on donne aujourd'hui à
la photométrie tout entière! Les vains systèmes sur la nature de la
lumière, ont, comme je l'ai établi, si peu d'utilité réelle pour guider
notre esprit dans l'étude effective de l'optique, que lorsque
l'ondulation a été, de nos jours, universellement substituée à
l'émission, ses partisans, exclusivement préoccupés des phénomènes qui
avaient provoqué ce changement, n'ont pas même aperçu que la plupart des
notions photométriques reposaient directement sur l'ancienne hypothèse,
et réclamaient, par conséquent, une révision fondamentale, à laquelle
nul ne paraît avoir pensé.
On conçoit aisément ce que peut être la photométrie actuelle avec une
telle manière de procéder. La loi relative à la direction, en raison du
sinus de l'angle d'émergence ou d'incidence, n'est pas, au fond, mieux
démontrée que celle propre à la distance, quoique la source en soit un
peu moins suspecte. Il n'y a rien ici de semblable au beau travail de
Fourier sur la chaleur rayonnante, dont j'ai caractérisé l'esprit dans
l'avant-dernière leçon; et, néanmoins, le sujet pourrait être conçu, ce
me semble, de façon à comporter une élaboration mathématique analogue.
La seule branche de la photométrie qui présente aujourd'hui une vraie
consistance scientifique, est la théorie mathématique de l'absorption
graduelle et plus ou moins énergique exercée sur la lumière par un
milieu quelconque, qui a été pour Bouguer, et ensuite pour Lambert, le
sujet de travaux fort intéressans, quoique le défaut d'expériences
précises et irrécusables se fasse sentir ici, comme dans les autres cas,
quant à la vérification des principes, nécessairement précaires, d'un
tel examen. Enfin, l'influence photométrique de la couleur a donné lieu
à quelques observations exactes, mais dépourvues, par le même motif
fondamental, de conclusions générales et précises, si ce n'est la
fixation du _maximum_ de clarté au milieu du spectre solaire. Ainsi, en
résumé, dans cette première partie de l'optique, quoiqu'elle soit de
beaucoup la plus ancienne, et qu'elle semble la plus facile, les
physiciens n'ont pas encore réellement dépassé, d'une manière très
notable, le terme où conduit spontanément l'observation vulgaire, du
moins en écartant tout ce qui se rattache à la géométrie, et la mesure
de la vitesse de propagation de la lumière, fournie par l'astronomie.
Il en est tout autrement à l'égard de la catoptrique, et surtout de la
dioptrique, si l'on élague, bien entendu, les questions radicalement
insolubles relatives aux causes premières de la réflexion et de la
réfraction. Les notions universelles sur ces deux ordres de phénomènes
généraux ont été considérablement étendues et perfectionnées par les
études scientifiques, d'après lesquelles tous les effets variés qui s'y
rattachent sont désormais ramenés à un très petit nombre de lois
uniformes, d'une précision et d'une simplicité remarquables.
La loi fondamentale de la catoptrique, déjà bien connue des anciens, et
vérifiée par une multitude d'expériences diverses, soit directes, soit
surtout indirectes, consiste en ce que, quelles que soient la forme et
la nature du corps réflecteur, ainsi que la couleur et l'intensité de la
lumière, l'angle de réflexion est constamment égal à l'angle
d'incidence, et dans le même plan normal. D'après cette seule loi,
l'analyse exacte des divers effets produits par toutes les espèces de
miroirs est immédiatement réduite à de simples problèmes géométriques,
qui pourraient, il est vrai, suivant la forme du corps, conduire souvent
à de longs et pénibles calculs, si les cas très faciles du plan, de la
sphère, et tout au plus du cylindre circulaire droit, n'étaient point,
en réalité, les plus nécessaires à examiner complétement. Toutefois,
dans ces cas élémentaires, la détermination rationnelle des images
présenterait d'assez grandes difficultés géométriques, si l'on y
prétendait à une précision rigoureuse, qui, heureusement, n'est pas en
effet nécessaire. Cette détermination repose essentiellement, en
général, sous le point de vue mathématique, sur la théorie des
_caustiques_, créée par Tschirnaüs, et qu'il est aisé de caractériser.
Le seul principe exact qui paraisse établi d'une manière irrécusable
dans la théorie physiologique de la vision consiste en ce que l'oeil
rapporte toujours la position d'un point au lieu d'où lui paraissent
diverger les rayons lumineux qui en émanent, quelques déviations qu'ils
aient d'ailleurs éprouvées avant de parvenir à l'organe. D'après ce
principe, l'appréciation rigoureuse de l'image d'un point quelconque vu
à l'aide d'un miroir donné exige naturellement la considération des deux
surfaces _caustiques_ contenant le système des points d'intersection des
rayons réfléchis consécutifs qui correspondent aux rayons dirigés du
point primitif vers toutes les parties du miroir; car, ces deux
surfaces étant une fois déterminées, il suffirait de leur mener de
l'oeil une tangente commune pour avoir aussitôt la direction suivant
laquelle il apercevra le point proposé. Quant à la position précise de
l'image sur cette droite, dans le cas où les deux points de contact
seront du même côté de l'organe, on ne le détermine habituellement que
d'une manière fort hasardée, qui consiste à prendre, sans aucune raison
vraiment fondée, le milieu entre ces deux points. Il en est
essentiellement de même à l'égard des images que produisent les
lentilles, et dont la détermination mathématique reposerait, d'une
manière analogue, sur la considération des caustiques par réfraction
assujetties à une théorie semblable, quoique nécessairement plus
compliquée. Du reste, le défaut d'expériences directes et exactes, à ce
sujet, et l'incertitude fondamentale qui caractérise encore presque
toutes les parties de la théorie de la vision, ne permettent peut-être
pas de garantir suffisamment la réalité rigoureuse de conséquences aussi
éloignées fournies par le principe général sur lequel on s'appuie dans
ces diverses déterminations.
Toute réflexion lumineuse sur un corps quelconque est constamment
accompagnée de l'absorption d'une partie plus ou moins notable, mais
toujours très grande, de la lumière incidente; ce qui donne lieu, en
catoptrique, à une seconde question générale fort intéressante. Mais
l'imperfection radicale que nous avons constatée dans la photométrie
actuelle affecte nécessairement une telle étude, qui a été jusqu'ici à
peine ébauchée par quelques observations incomplètes et peu suivies,
d'où l'on ne peut tirer aucune loi certaine. Ce décroissement
d'intensité est-il le même sous toutes les incidences? Sa valeur
relative est-elle indépendante du degré de clarté? Quelle est, à cet
égard, l'influence de la couleur? Les notables variations de ce
phénomène, dans les différens corps réflecteurs, sont-elles en harmonie
avec d'autres caractères spécifiques, surtout optiques? Ces diverses
questions sont encore tout-à-fait intactes, ou n'ont pas même été
posées; ce qui sans doute doit peu nous étonner si nous considérons
l'absence d'instrumens propres à mesurer avec exactitude l'intensité de
la lumière, et par suite les variations quelconques de cette intensité.
Nous ne possédons réellement aujourd'hui à ce sujet aucun autre
renseignement général, si ce n'est que l'absorption de la lumière paraît
être toujours plus grande, à un degré d'ailleurs inconnu, par réflexion
que par transmission; d'où est résulté, dans ces derniers temps, l'usage
des phares lenticulaires, si heureusement introduit par Fresnel.
Enfin, l'étude de la réflexion donne lieu, pour toutes les substances
diaphanes, à un dernier ordre de recherches plus avancé que le
précédent, mais dont les principales lois sont encore mal connues. Dans
de tels corps, la réflexion accompagne toujours la réfraction, et par
conséquent on peut examiner suivant quelles lois générales ou spéciales
s'accomplit la répartition entre la lumière transmise et la lumière
réfléchie. On sait seulement que celle-ci est d'autant plus abondante
que l'incidence est plus oblique, et que la réflexion commence à devenir
totale à partir d'une certaine inclinaison propre à chaque substance, et
mesurée exactement pour plusieurs corps. Cette inclinaison paraît être
toujours d'autant moindre que la substance est plus réfringente, quoique
la loi exacte admise d'ordinaire à ce sujet se rattache uniquement
jusqu'ici aux hypothèses hasardées sur la nature de la lumière, ce qui
laisse à désirer une comparaison faite d'après des expériences directes
et précises, dégagées de toute prévention systématique.
De toutes les parties fondamentales de l'optique, la dioptrique est
incontestablement aujourd'hui la plus riche en connaissances certaines
et précises, réduites à des lois simples et peu nombreuses, embrassant
des phénomènes très variés. La loi fondamentale de la réfraction simple,
entièrement ignorée des anciens, et découverte à la fois, sous deux
formes distinctes et équivalentes, par Snellius et par Descartes,
consiste dans la proportionnalité constante des sinus des angles que le
rayon réfracté et le rayon incident, toujours contenus d'ailleurs dans
un même plan normal, forment avec la perpendiculaire à la surface
réfringente, en quelque sens que la réfraction ait lieu. Le rapport fixe
de ces deux sinus, quand la lumière passe du vide dans un milieu
quelconque, constitue le coefficient optique le plus important de chaque
corps naturel, et tient même un rang essentiel dans l'ensemble de ses
caractères physiques. Les physiciens se sont occupés de le déterminer
avec beaucoup de soin et de succès, par des procédés ingénieux et d'une
exactitude admirable: ils en ont dressé des tables fort précieuses et
très étendues, qui peuvent rivaliser aujourd'hui, pour la précision,
avec les tables de pesanteur spécifique, l'incertitude n'étant pas
habituellement d'un centième sur la valeur numérique du pouvoir
réfringent. Si la lumière passe d'un milieu réel dans un autre, le
rapport de réfraction dépend alors de la nature de tous deux; mais en un
cas quelconque, le passage inverse lui donne toujours une valeur
exactement réciproque, comme l'expérimentation l'a constamment montré.
L'étude des réfractions consécutives, à travers un nombre quelconque
d'intermédiaires terminés par des surfaces communes, a fait connaître,
en général, cette loi importante et très simple: la déviation définitive
est la même que si la lumière eût immédiatement passé du premier milieu
dans le dernier. C'est en vertu de cette loi remarquable que les tables
ordinaires de réfraction contiennent seulement les valeurs du rapport de
réfraction propres au cas, presque idéal, mais fournissant une unité
commode, où la lumière pénétrerait du vide dans chaque substance; la
simple division de ces nombres les uns par les autres suffit, dès lors,
pour en déduire les rapports effectifs qui conviennent à toutes les
comparaisons binaires qu'on juge à propos d'établir.
Tant qu'un corps n'éprouve aucune altération chimique, et qu'il devient
seulement plus ou moins dense, le rapport de réfraction qui lui est
propre varie proportionnellement à la pesanteur spécifique, comme il est
aisé de la constater, surtout pour les liquides, et encore mieux pour
les gaz, où la température et la pression permettent de tant modifier la
densité. C'est pourquoi les physiciens, afin d'obtenir des caractères
plus fixes, et par suite plus spécifiques, dans la comparaison
dioptrique des diverses substances, ont dû considérer, de préférence au
rapport de réfraction proprement dit, son quotient par la densité,
qu'ils ont nommé spécialement _pouvoir réfringent_; distinction
réellement motivée, malgré son origine suspecte, qui se rattache aux
systèmes sur la lumière. Toutefois, il ne paraît pas que ce quotient
reste invariable quand le corps, même sans subir aucune modification
chimique, passe successivement par divers états d'agrégation, comme on
l'a surtout reconnu à l'égard de l'eau. L'existence de ces variations du
pouvoir réfringent est assez prononcée pour que, dans ces derniers
temps, les partisans du système vibratoire aient pu en tirer un de leurs
argumens formels contre le système émissif, qui semblait exiger, en
effet, la fixité numérique d'un tel caractère, quoique le vague inhérent
à ces hypothèses arbitraires eût permis, sans doute, aux newtoniens
d'adapter leur thèse à cette modification expérimentale. Il est fort à
craindre, sans qu'on doive néanmoins l'affirmer, qu'une révision aussi
scrupuleuse ne renversât également la loi ordinaire relative au pouvoir
réfringent d'un mélange quelconque, et qui consiste en ce que le produit
de ce nombre par le poids du mélange, ou le produit équivalent du
rapport de réfraction par le volume, est toujours la somme des produits
analogues propres à toutes les parties intégrantes. Cette relation
constituerait, pour la philosophie naturelle, un théorème général très
remarquable et fort important, si l'on pouvait définitivement compter
sur sa réalité, et, en même temps, l'étendre à toutes les combinaisons,
au lieu de la borner aux simples mélanges gazeux, et surtout enfin la
dégager de toute présupposition hasardée sur la permanence nécessaire du
pouvoir réfringent. En général, ce n'est pas aujourd'hui l'un des
moindres inconvéniens inséparables de l'emploi des hypothèses
anti-scientifiques sur la nature intime des phénomènes, que la confusion
vicieuse, et souvent presque inextricable, qui en résulte
continuellement entre les notions vraiment constatées et celles purement
systématiques, et qui, pour les esprits impartiaux, peut rendre fort
équivoque le caractère effectif de la science.
La loi fondamentale de la réfraction a reçu un complément indispensable
par les belles découvertes de Newton sur l'inégale réfrangibilité des
diverses couleurs élémentaires. Du fait même de la décomposition de la
lumière dans un prisme, il s'ensuit évidemment que le rapport du sinus
d'incidence, quoique constant pour chaque couleur, varie de l'une à
l'autre partie du spectre solaire. L'accroissement total qu'il éprouve
depuis les rayons rouges jusqu'aux violets mesure la _dispersion_
propre à chaque substance, et doit compléter la détermination de son
pouvoir réfringent dans les tables usuelles, où l'on ne peut insérer que
la réfraction moyenne. Cette évaluation, attendu sa petitesse,
constitue, en général, une des plus délicates opérations de l'optique
actuelle, et ne saurait comporter autant d'exactitude que celle de
l'action réfringente proprement dite, surtout dans les corps qui dévient
peu la lumière, comme les gaz principalement: elle est, néanmoins, bien
connue maintenant pour un assez grand nombre de substances, solides ou
liquides. En comparant ainsi les changemens qu'éprouve le pouvoir
dispersif quand on passe d'un corps à un autre, on a reconnu que ses
variations sont loin d'être proportionnelles, comme Newton l'avait cru,
à celles du pouvoir réfringent; on voit même, en plus d'un cas, que la
lumière est moins dispersée par des substances qui la réfractent
davantage. Ce défaut général de correspondance entre deux qualités aussi
analogues en apparence (découvert, vers le milieu du siècle dernier, par
le célèbre opticien Dollond) est justement regardé comme constituant, en
optique, une notion capitale, puisqu'il en résulte la possibilité de
l'achromatisme, par la compensation des actions opposées dues à deux
substances différentes, qui, sans cela, ne pourraient cesser de
disperser la lumière qu'en cessant aussi de la dévier.
D'après les seules lois de la réfraction, on conçoit aisément que
l'analyse exacte des nombreux effets relatifs à l'action des milieux
homogènes sur la lumière qui les traverse ne peut plus présenter que des
difficultés purement géométriques. La grande complication que pourrait y
introduire la forme du corps réfringent, est notablement diminuée dans
les cas ordinaires, où l'on peut se borner à envisager des surfaces
planes, sphériques ou cylindriques[31]. Toutefois, un examen complet
deviendrait même alors fort embarrassant, surtout en ayant égard à la
dispersion, si, pour le simplifier, on ne le réduisait à l'appréciation
suffisamment approximative des seules circonstances qui se présentent le
plus souvent.
[Note 31: À l'origine de la dioptrique, Descartes
entreprit de belles recherches géométriques, qui avaient une
haute valeur mathématique dans un temps antérieur à la
création de l'analyse infinitésimale, sur les formes
rigoureuses qu'il faudrait donner aux surfaces réfringentes
pour produire une parfaite concentration des rayons en un
foyer unique. Mais l'impossibilité reconnue d'exécuter avec
assez de précision des lentilles aussi compliquées, dont
chacune d'ailleurs ne s'adapterait, par sa nature, qu'à un
seul cas, a généralement déterminé ensuite les physiciens à
employer exclusivement les surfaces sphériques ou
cylindriques, sauf à tenir compte approximativement de leur
défaut de concentration, peu étendu dans la plupart des
circonstances ordinaires.]
Outre la réflexion et la réfraction, la lumière peut éprouver une autre
modification générale fort importante, dont l'étude, ébauchée par
Grimaldi et par Newton, constitue maintenant, depuis les belles
recherches du docteur Young, complétées par celles, non moins
remarquables, de Fresnel, une des parties essentielles de l'optique.
Cette modification, connue sous le nom de _diffraction_, consiste dans
la déviation, toujours accompagnée d'une dispersion plus ou moins
prononcée, que subit la lumière en passant très près des extrémités d'un
corps quelconque. Elle se manifeste, de la manière la plus simple, par
les franges inégales et diversement colorées, les unes extérieures, les
autres intérieures, qui entourent les ombres produites dans la chambre
obscure. Le fameux principe général des _interférences_, découvert par
le docteur Young, constitue désormais la plus importante notion propre à
cette théorie. Ce principe, si remarquable en lui-même, n'a été bien
apprécié que depuis l'usage très étendu que Fresnel en a fait pour
l'explication satisfaisante de plusieurs phénomènes intéressans et
difficiles à analyser, et entre autres du célèbre phénomène des anneaux,
colorés, sur lequel les beaux travaux de Newton laissaient encore
beaucoup à désirer. La loi de ces singulières interférences consiste en
ce que dans l'action mutuelle de deux faisceaux lumineux émanés d'un
même point et ayant suivi, par une cause quelconque, deux routes
distinctes, mais peu inclinées l'une à l'autre, les intensités propres
aux deux lumières se neutralisent et s'ajoutent alternativement, en
faisant croître par degrés égaux et très rapprochés, dont la valeur est
déterminée, la différence de longueur entre les chemins que parcourent
en totalité les deux faisceaux. Il est fort regrettable qu'un principe
aussi important n'ait pas été encore nettement dégagé des conceptions
chimériques sur la nature de la lumière, qui ont presque toujours altéré
jusqu'ici son usage.
L'esprit de cet ouvrage et ses limites nécessaires m'interdisent
rigoureusement ici les détails qui seraient indispensables pour
caractériser avec clarté, même par une simple indication, l'étude des
phénomènes si remarquables de la double réfraction propre à plusieurs
cristaux, et dont la loi générale a été découverte par Huyghens sous une
forme géométrique fort élégante, où l'on passe de la réfraction
ordinaire à cette nouvelle déviation par la seule substitution d'un
ellipsoïde à une sphère. Il en est de même, à plus forte raison, quant
aux nombreux phénomènes, si bien dévoilés par l'illustre Malus, sous le
nom, d'ailleurs peu convenable, de _polarisation_, qui se rapportent aux
modifications qu'éprouve la lumière lorsqu'elle a été réfléchie par un
corps quelconque sous une certaine inclinaison, propre à chaque
substance, et qui paraît dépendre uniquement de son rapport de
réfraction.
Tels sont les aperçus rapides et très incomplets auxquels je suis obligé
de me borner, par la nature de cet ouvrage, sur le caractère général des
diverses branches principales de l'optique. Quoique j'aie dû signaler
sommairement, dans cet examen philosophique, les lacunes fondamentales
et peu senties que présentent aujourd'hui la plupart d'entre elles,
j'espère avoir fait ressortir aussi, avec encore plus de soin, les
grands et nombreux résultats déjà obtenus pendant les deux derniers
siècles, quant à cette partie capitale de la physique, malgré la
subalternité évidente où le génie de l'expérimentation rationnelle y a
toujours été retenu jusqu'ici par la prépondérance désastreuse des
vaines hypothèses sur le prétendu principe de la lumière.