TRENTIÈME LEÇON.

Considérations générales sur la thermologie physique.

Après les phénomènes de la gravité, ceux de la chaleur sont,

incontestablement, les plus universels de tous les phénomènes physiques.

Dans l'économie générale de la nature terrestre, morte ou vivante, leur

fonction est aussi importante que celle des premiers, dont ils sont

habituellement les principaux antagonistes. Si l'étude géométrique ou

mécanique des corps réels est surtout dominée par la considération de la

gravité, l'influence de la chaleur devient, à son tour, prépondérante,

lorsqu'on envisage les modifications plus profondes, relatives ou à

l'état d'agrégation, ou à l'intime composition des molécules; la

vitalité, enfin, lui est essentiellement subordonnée. Quant à l'action

de l'homme sur la nature, c'est une sage application de la chaleur qui

la constitue principalement. Ainsi, après la barologie, aucune partie de

la physique ne saurait mériter autant que la thermologie l'attention des

esprits qui conçoivent l'ensemble de la philosophie naturelle.

Les premières observations thermologiques, entreprises dans une

intention scientifique, sont presque aussi anciennes que les découvertes

de Stévin et de Galilée sur la pesanteur; puisque l'invention primitive

du thermomètre remonte, comme on sait, au commencement du dix-septième

siècle, et que l'illustre académie _del Cimento_ n'a cessé de se livrer,

avec un zèle persévérant, à l'étude de la chaleur, pendant toute la

durée de sa trop courte existence. Il est néanmoins incontestable que,

vu la complication supérieure de ses phénomènes, la thermologie a

toujours été fort en arrière de la barologie. À la fin du dix-septième

siècle, elle était encore si peu avancée, que les indications

thermométriques ne pouvaient même être comparées, faute des deux points

fixes, dont la nécessité fut alors signalée par Newton. Mais cette

imperfection relative devient bien plus sensible en considérant surtout

la nature si opposée des recherches dont ces deux branches de la

physique étaient alors le sujet. Tandis que les physiciens avaient

essentiellement renoncé, depuis long-temps, envers la pesanteur, à

deviner la nature intime et le mode de production des phénomènes, pour

se borner à en découvrir, par une observation rationnelle, les lois

effectives, ils ne regardaient comme dignes de leur attention, dans

l'étude plus difficile de la chaleur, que les tentatives chimériques sur

la nature du feu, où les faits ne jouaient qu'un rôle pour ainsi dire

épisodique. On voit encore, presque au milieu du siècle dernier,

l'Académie des Sciences de Paris couronner, à ce sujet, des

dissertations essentiellement métaphysiques, dont une entre autres,

composée d'ailleurs avec un talent remarquable, était due à

l'association de Voltaire avec Mme du Châtelet. C'est seulement pendant

la dernière moitié de ce siècle, lorsque toutes les parties importantes

de la barologie étaient déjà à peu près aussi développées

qu'aujourd'hui, que la thermologie commença à prendre un caractère

vraiment scientifique, en vertu de l'heureuse impulsion déterminée

surtout par la découverte capitale de Black. Dès lors, l'analyse des

phénomènes et la recherche de leurs relations ont attiré de plus en plus

l'attention des physiciens, qui en ont fait enfin le principal objet de

leurs travaux. Toutefois, ils n'ont pas encore entièrement renoncé aux

hypothèses primitives sur la cause et l'essence du feu: seulement ils en

ont subordonné l'usage à l'étude des phénomènes, que ces conceptions

imaginaires sont destinées, dit-on, à faciliter. Mais, pour quiconque a

suivi convenablement cette marche historique, une telle inversion des

rôles, à l'égard d'hypothèses jadis souveraines, est un symptôme

irrécusable de leur décadence définitive et prochaine. La haute

influence des travaux de l'illustre Fourier doit nécessairement hâter

beaucoup ici le développement naturel de la saine philosophie, comme je

l'ai indiqué déjà dans l'avant-dernière leçon. Il est certain, en effet,

que de toutes les branches de la physique encore envahies par cet esprit

anti-scientifique, la thermologie est aujourd'hui la plus près

d'échapper complétement à son influence. Cette importante réforme sera

même accélérée par l'ébranlement que produit, depuis le commencement de

ce siècle, le choc des deux principales hypothèses sur la nature de la

chaleur, et qui tend à les discréditer également auprès des physiciens

les plus rationnels.

Entre toutes les branches de la physique auxquelles on applique

l'analyse mathématique, l'étude des lois générales de la chaleur se

distingue éminemment par le caractère spécial qu'y présente aujourd'hui

cette application. En barologie, cette analyse remplit, il est vrai, une

fonction parfaitement rationnelle, comme je l'ai montré dans la leçon

précédente; mais son introduction n'y offrait aucune difficulté propre,

puisque, après les découvertes physiques fondamentales, la théorie de la

pesanteur rentrait d'elle-même dans le ressort de la mécanique

rationnelle. Il en est essentiellement ainsi, quoiqu'à un degré moindre,

pour l'acoustique. En électrologie, et même, à certains égards, en

optique, on a bien tenté de procéder d'une manière analogue,

c'est-à-dire d'y appliquer l'analyse mathématique en ramenant les

questions à de simples recherches de mécanique générale; mais ce n'a pu

être qu'en se fondant sur les hypothèses arbitraires des fluides et des

éthers imaginaires, ce qui rend une telle application radicalement

illusoire. Au contraire, la théorie analytique de la chaleur présente un

caractère scientifique aussi satisfaisant que celles de la pesanteur et

du son; et, néanmoins, elle ne pouvait être traitée comme une dépendance

de la mécanique abstraite, à moins de faire reposer une telle relation

sur de semblables chimères, ce qu'a si parfaitement évité son illustre

fondateur. Cette théorie a donc exigé une conception spéciale et

directe, ainsi qu'une analyse non moins nouvelle. Afin de faire mieux

ressortir ces propriétés fondamentales, je consacrerai exclusivement la

leçon suivante à l'examen philosophique de la thermologie mathématique,

et je me bornerai dans la leçon actuelle à considérer seulement l'étude

purement physique de la chaleur, qui doit d'ailleurs servir, évidemment,

de base nécessaire et d'introduction naturelle à son étude mathématique.

La thermologie physique se décompose rationnellement, suivant les

phénomènes qu'elle envisage, en deux parties bien distinctes, quoique

étroitement liées l'une à l'autre. Dans la première, on étudie les lois

de l'action thermologique proprement dite; c'est-à-dire de l'influence

mutuelle des corps pour faire varier leurs températures respectives,

sans s'occuper des altérations qui en résulteront à d'autres égards. La

seconde partie consiste, au contraire, dans l'étude de ces altérations,

c'est-à-dire, des modifications ou même des changemens que la

constitution physique des corps peut éprouver par suite de leurs

variations de température, en s'arrêtant au degré où ces effets

commenceraient à porter sur la composition moléculaire, et

appartiendraient dès lors au domaine de la chimie[25]. Considérons

d'abord le premier ordre de phénomènes, dont l'analyse se réduit à la

théorie de l'échauffement et du refroidissement.

[Note 25: On admet souvent une troisième partie,

toutefois bien moins tranchée, relative aux sources de la

chaleur et du froid. Mais, en excluant les sources

chimiques, qui sont les principales, cette section rentre

essentiellement dans les deux autres, sauf le cas de la

production de la chaleur par le frottement, dont l'étude est

jusqu'ici fort imparfaite.]

Entre deux corps, dont les températures, d'ailleurs quelconques, sont

exactement égales, il ne se produit jamais aucun effet thermologique.

L'action commence aussitôt que, par une cause quelconque, les

températures deviennent inégales. Envisagée d'une manière générale, elle

consiste en ce que le corps le plus chaud élève la température de

l'autre, tandis que celui-ci abaisse celle du premier; en sorte que leur

influence mutuelle tend à les ramener plus ou moins promptement à une

température commune, intermédiaire entre les deux primitives. Quoique,

le plus souvent, cet état final soit inégalement éloigné des deux

extrêmes, l'action, convenablement estimée, n'en est pas moins, dans un

tel ordre de phénomènes, parfaitement équivalente à la réaction en sens

contraire. Examinons sommairement leurs principales lois, en les

dégageant de toute intervention des hypothèses arbitraires par

lesquelles on prétend encore les expliquer, et qui n'ont d'autre effet

réel que d'en obscurcir la notion et d'en compliquer l'étude[26].

[Note 26: Cette tendance aux entités, quoique

aujourd'hui fort affaiblie, est encore si prononcée chez la

plupart des physiciens actuels, qu'on a été sur le point, au

commencement de ce siècle, d'admettre définitivement, en

thermologie, comme on le fait en électrologie, deux fluides

imaginaires, l'un pour la chaleur, l'autre pour le froid, à

cause des phénomènes connus sous le nom de _réflexion du

froid_, qui, ayant été d'abord mal analysés, ne paraissaient

point suffisamment expliqués avec un fluide unique, dont on

a fini néanmoins par se contenter.]

Il convient, pour cela, de distinguer, d'après tous les physiciens, deux

cas essentiels, suivant que les corps agissent thermologiquement les uns

sur les autres à des distances plus ou moins considérables, ou bien au

contact immédiat. Le premier cas constitue ce qu'on nomme le

_rayonnement_ de la chaleur.

La communication directe de la chaleur entre deux corps parfaitement

isolés l'un de l'autre a été long-temps niée par des physiciens qui

regardaient l'air, ou tout autre milieu, comme un intermédiaire

indispensable. Mais elle est maintenant incontestable, puisque l'action

thermologique s'accomplit même dans le vide; outre que le peu de densité

et la faible conductibilité de l'air ne sauraient évidemment permettre

d'expliquer, par sa seule intervention, les effets observés dans la

plupart des cas ordinaires. Cette action, ainsi que celle de la gravité,

s'étend sans doute à toutes les distances, conformément au rapprochement

fondamental indiqué par Fourier entre ces deux grands phénomènes: car

nous pouvons concevoir aujourd'hui les divers astres de notre monde,

comme exerçant à cet égard une influence mutuelle appréciable; et même,

la température propre à l'ensemble de notre système solaire paraît

devoir être essentiellement attribuée à l'équilibre thermométrique vers

lequel tendent toutes les parties de l'univers.

La première loi générale relative à une telle action, consiste dans sa

propagation constamment rectiligne. C'est ce fait capital qu'on a tenté

de formuler, d'après l'hypothèse du fluide calorifique, par l'expression

de _rayonnement_, qui indique le trajet des molécules du calorique, et

qu'on a transportée ensuite à l'hypothèse de l'éther, où elle désigne

les séries linéaires de vibrations. Mais la loi, en elle-même, est

parfaitement indépendante de l'une ou l'autre supposition, et il importe

beaucoup de l'en dégager, afin d'ôter à une vérité physique aussi

essentielle l'apparence métaphysique d'une conception arbitraire. Cela

n'empêche nullement de conserver l'expression utile de _rayon_ de

chaleur, pourvu qu'on la restreigne avec scrupule à désigner la droite

suivant laquelle deux points agissent thermologiquement l'un sur

l'autre; elle devient alors l'énoncé abstrait et concis de ce simple

fait général, si fécond en applications importantes: c'est selon une

telle droite que doivent être placés les corps susceptibles d'absorber

la chaleur pour empêcher cette action mutuelle.

Cette chaleur rayonnante peut être réfléchie comme la lumière, et

conformément à la même règle, sous un angle de réflexion égal à celui

d'incidence, comme le prouve la belle expérience des réflecteurs

paraboliques. Quand elle est unie à la lumière, elle paraît éprouver les

mêmes réfractions, sauf quelques différences notables qui seront

indiquées ci-après: mais nous ignorons réellement s'il en est encore

ainsi à l'égard de la chaleur obscure, vu la difficulté de distinguer

suffisamment la chaleur simplement transmise par un corps intermédiaire

de celle qui résulte de son propre échauffement.

L'action thermologique que deux corps exercent directement l'un sur

l'autre dépend certainement de leur distance mutuelle, de manière à

s'affaiblir lorsque cette distance augmente. Ce décroissement paraît

même varier plus rapidement que la distance: mais on ignore encore

quelle est sa loi véritable. On le suppose habituellement en raison

inverse du carré de la distance. Il y a lieu de penser, néanmoins, que

ce mode de variation a été bien plus imaginé qu'aperçu, soit afin

d'obtenir une loi analogue à celle de la pesanteur, soit surtout par

suite de la considération métaphysique sur la loi absolue des émanations

quelconques. Aucun système d'expériences n'a jamais été jusqu'ici

convenablement institué et exécuté pour résoudre directement une telle

question, que ne sauraient trancher, sans doute, des conjectures aussi

hasardées, et sur laquelle Fourier s'est sagement abstenu de prononcer.

Une autre condition générale relative à cette action thermologique,

consiste dans la direction du rayonnement, envisagée, soit quant à la

surface du corps échauffant, soit quant à celle du corps échauffé. Les

expériences de M. Leslie, parfaitement confirmées d'ailleurs, comme

l'indiquera la leçon suivante, par la théorie mathématique de la chaleur

rayonnante, ont établi que, sous l'un ou l'autre rapport, l'intensité de

l'action est d'autant plus grande que les rayons sont plus rapprochés de

l'une ou de l'autre normale, et qu'elle varie proportionnellement au

sinus de l'angle qu'ils forment avec chaque surface.

Enfin, la différence des températures entre les deux corps considérés

constitue le dernier élément fondamental, et le plus important de tous,

en continuant à analyser le phénomène d'une manière entièrement

générale. Quand cette différence n'est pas très grande, l'intensité du

phénomène lui est exactement proportionnelle, d'après les expériences

les plus précises; mais cette relation paraît cesser lorsque les

températures deviennent extrêmement inégales, et l'on ignore jusqu'à

présent quelle est alors la véritable loi, quoiqu'il ne soit pas douteux

que l'action continue toujours à dépendre exclusivement de la

température relative.

Telles sont les lois élémentaires de l'influence thermologique mutuelle

de deux corps quelconques, isolés l'un de l'autre, en supposant que la

chaleur soit directement transmise. La chaleur lumineuse exigerait

d'ailleurs une nouvelle distinction, relative à la couleur de la

lumière; car les diverses parties du spectre solaire sont loin, comme on

sait, de posséder au même degré la propriété d'échauffer. Mais, d'après

les considérations très judicieuses présentées tout récemment à ce

sujet, par M. Melloni, cette question réclame un examen plus approfondi,

où l'on ait égard à l'action thermologique du prisme que la lumière a dû

traverser avant de fournir le spectre solaire. Car suivant les

expériences de ce physicien, le _maximum_ de chaleur, que jusque alors

on croyait invariablement fixé un peu au-delà des rayons rouges, passe

successivement dans presque toutes les portions du spectre, en faisant

convenablement varier la nature et même seulement les dimensions du

prisme.

Quand le rayonnement calorifique, au lieu d'être direct, s'effectue à

travers un intermédiaire susceptible de le transmettre, les conditions

fondamentales signalées ci-dessus se compliquent de nouvelles

circonstances, jusqu'ici peu étudiées, relatives à l'action du corps

interposé. On doit à Saussure une belle série d'expériences, toutefois

trop peu variées, sur l'influence d'une suite d'enveloppes transparentes

pour altérer notablement le mode naturel d'accumulation ou de

déperdition de la chaleur, soit lumineuse, soit surtout obscure. Plus

tard, M. Melloni a signalé une distinction essentielle, jusque alors

méconnue, entre la transmission de la chaleur et celle de la lumière, en

prouvant irrécusablement que les corps les plus diaphanes ne sont pas

toujours ceux que la chaleur traverse le mieux, comme on le croyait

habituellement avant lui.

Quelque avantage que doivent trouver les physiciens, afin de mieux

analyser les phénomènes thermologiques, à étudier le rayonnement de la

chaleur à part de sa propagation au contact, il est néanmoins évident

que, dans la nature, ces deux modes sont toujours et nécessairement

liés, quoique à des degrés souvent fort inégaux. Car indépendamment de

ce que l'air constitue presque toujours un intermédiaire inévitable, qui

concourt à la production de l'équilibre thermométrique entre deux corps

éloignés, on voit que c'est seulement l'état de la surface qui peut être

déterminé par le simple rayonnement, soit que la température s'élève ou

s'abaisse. Pour chacun des deux corps, les parties intérieures, qui

contribuent aussi bien que les surfaces à l'état final, ne peuvent

s'échauffer ou se refroidir que par voie de propagation contiguë et

graduelle. Ainsi, l'étude de la chaleur rayonnante serait, par

elle-même, insuffisante à analyser complétement aucun cas réel. De même,

en sens inverse, outre que des circonstances artificiellement combinées

peuvent seules mettre les deux corps à l'abri de tout rayonnement

extérieur, leur action thermologique réciproque ne saurait avoir lieu au

simple contact que dans les parties nécessairement limitées où cette

contiguité existe, et le phénomène s'accomplit toujours inévitablement

sous l'influence plus ou moins importante du rayonnement mutuel de tous

les autres points des deux surfaces. Cette combinaison intime et

permanente rend très difficile l'analyse exacte des deux modes

fondamentaux de l'action thermologique, quoique leur distinction n'en

soit pas moins réelle.

Parmi les trois conditions générales indiquées ci-dessus, relativement à

l'intensité de cette action quand elle s'exerce à distance, la

différence des températures, qui constitue, il est vrai, la principale,

est la seule qui se reproduise certainement et d'une manière identique à

l'égard de la propagation de la chaleur par contiguïté. Puisque dans ce

cas, les températures des parties simultanément considérées sont

nécessairement beaucoup moins inégales, la loi qui fait croître

l'influence thermologique proportionnellement à leur différence, peut

même y être presque toujours regardée comme l'expression exacte de la

réalité. Quant à la loi relative à la direction, elle paraît s'y

maintenir aussi, sans qu'on ait pu toutefois s'en assurer formellement

jusqu'ici. Mais celle qui concerne la distance doit s'y trouver

totalement changée: car, d'une part, l'action des molécules presque

contiguës ne saurait être à beaucoup près aussi grande que

l'indiqueraient les variations qu'on éprouve tant que les distances

restent appréciables; et, d'un autre côté, en comparant entre eux les

divers petits intervalles, le décroissement est sans doute bien plus

rapide qu'à l'égard des corps éloignés.

Quel que soit le mode général suivant lequel s'accomplisse

l'échauffement de l'un des corps et le refroidissement de l'autre,

l'état final qui s'établit, conformément à ces lois fondamentales, est

déterminé numériquement par trois coefficiens essentiels,

particulièrement affectés à chaque corps naturel, comme l'est, en

barologie, sa pesanteur spécifique, et qu'il faut maintenant

caractériser.

Avant Fourier, les physiciens avaient toujours confondu sous le nom

commun de _conductibilité_, deux propriétés thermologiques très

différentes, dont les divers degrés d'intensité sont bien loin de se

correspondre exactement dans un grand nombre de cas: 1º la faculté pour

chaque corps d'admettre, par sa surface, la chaleur extérieure, ou, en

sens inverse, de laisser dissiper au dehors sa chaleur superficielle; 2º

la facilité plus ou moins grande qu'il présente à propager graduellement

dans l'intérieur de sa masse les changemens quelconques survenus à sa

surface. Fourier a proposé de désigner ces deux qualités par les

dénominations très expressives de _pénétrabilité_ et de _perméabilité_,

dont l'usage deviendra sans doute universel, quand on aura

convenablement senti l'importance d'une telle distinction élémentaire.

La conductibilité intérieure, ou perméabilité, ne dépend essentiellement

que de la nature du corps et de son état d'agrégation. Elle peut

présenter, d'un corps à un autre, d'immenses différences, dont les plus

prononcées ont été reconnues de tout temps par tous les hommes, en

opposant, par exemple, à la propagation si facile et si prompte de la

chaleur dans l'intérieur de beaucoup de métaux, son mouvement si lent et

si pénible dans le charbon, qui, incandescent en certains points, est à

peine sensiblement échauffé à quelques centimètres de là. Elle varie

d'une manière non moins évidente, avec la constitution physique des

corps. La fluidité la diminue tellement, que des physiciens aussi

éminens que Rumford ont pu aller jusqu'à en nier complétement

l'existence dans les liquides, où la propagation de la chaleur serait

ainsi uniquement attribuée à l'agitation intérieure qu'elle y produit

nécessairement. Quoique des expériences décisives aient montré ensuite

la fausseté de cette opinion, il est demeuré incontestable que la

perméabilité proprement dite est extrêmement faible dans les liquides,

et moindre encore dans les gaz.

Quant à la conductibilité extérieure, ou pénétrabilité, elle varie sans

doute suivant la nature des corps et leur état d'agrégation. Mais elle

dépend, en outre, et principalement, des circonstances purement

relatives à leur surface extérieure. On sait, par exemple, que la

couleur seule de cette surface exerce, à cet égard, une très grande

influence. Il en est encore ainsi de son degré de poli, de la manière

plus ou moins régulière dont elle peut être rayée en divers sens, et de

plusieurs autres modifications, insignifiantes en apparence, dont les

effets généraux ont été soigneusement étudiés par les physiciens. Toutes

ces variations se manifestent d'ailleurs identiquement, soit que le

corps s'échauffe, soit qu'il se refroidisse. Enfin, la pénétrabilité est

assujettie, par sa nature, à changer, pour une même surface,

successivement exposée à l'action de divers milieux.

En principe, les degrés si différens que peuvent nous offrir ces deux

sortes de conductibilité ne sauraient influer, sans doute, sur l'état

thermologique final qui tend à s'établir entre deux corps quelconques

par suite de leur action mutuelle, mais seulement sur l'époque de son

entier établissement dans chacun d'eux. Toutefois, comme les questions

réelles deviennent souvent, à tous égards, de pures questions de temps,

il est clair que, si ces inégalités sont très prononcées, elles doivent

influer effectivement sur l'intensité même des phénomènes que nous

observons. Si, par exemple, la perméabilité est assez faible pour qu'on

ne puisse produire, en temps opportun, une température déterminée dans

l'intérieur du corps sans appliquer à quelques parties de sa surface une

chaleur capable de les fondre ou de les brûler, le phénomène ne pourra

évidemment avoir lieu, à moins d'y employer un temps démesuré. En

général, plus l'une et l'autre conductibilité seront parfaites, mieux

les corps se conformeront réellement aux lois fondamentales de l'action

thermologique, à distance, ou au contact. Il serait donc très important

de mesurer exactement les valeurs effectives de ces deux coefficiens

pour tous les corps étudiés. Malheureusement, ces évaluations sont

jusqu'ici extrêmement imparfaites. On conçoit aisément que les

expériences de conductibilité, d'ailleurs peu étendues, tentées avant la

distinction élémentaire établie par Fourier, ne sauraient fournir, à cet

égard, que des renseignemens fort équivoques, avec quelque soin qu'elles

eussent été exécutées, puisque la pénétrabilité et la perméabilité y

étaient toujours confondues. Il est difficile de les instituer de

manière à apprécier sûrement l'influence précise propre à chacune de ces

qualités. Toutefois, Fourier a indiqué, d'après sa thermologie

mathématique, les moyens généraux d'évaluer directement la perméabilité,

et, par suite, de mesurer indirectement la pénétrabilité, en

défalquant, dans la conductibilité totale, jusque alors seule évaluée,

la part de la première propriété. Mais l'application de ces procédés est

encore à peine ébauchée.

Une dernière considération spécifique, qui concourt, avec les deux

précédentes, à régler, dans les différens corps, les résultats

définitifs de leur action thermologique, résulte de ce que, soit sous le

même poids, soit à volume égal, les diverses substances consomment des

quantités distinctes de chaleur pour élever également leur température.

Cette importante propriété, dont on n'a commencé à se faire une juste

idée que dans la dernière moitié du siècle précédent, dépend

essentiellement, comme la perméabilité, de la nature des corps et de

leur constitution physique, quoique celle-ci y influe beaucoup moins:

elle paraît, au contraire, tout-à-fait indépendante des circonstances

superficielles qui font tant varier la pénétrabilité. On la désigne

habituellement sous la dénomination assez heureuse de _chaleur

spécifique_. Elle doit évidemment exercer une influence directe et

inévitable sur la valeur de la température commune due à l'équilibre

thermologique de deux corps quelconques, et qui ne saurait être

également éloignée de leurs températures primitives, si, tout étant

d'ailleurs parfaitement semblable, ils diffèrent sous ce seul rapport.

L'évaluation exacte des chaleurs spécifiques a donc une très grande

importance en thermologie. Les physiciens s'en sont convenablement

occupés, et avec beaucoup de succès. La méthode primitive, imaginée par

Crawford, et qu'on a nommée la _méthode des mélanges_, consiste

précisément à comparer entre elles les différences de la température

commune, une fois bien établie, aux deux températures initiales, pour

des poids ou des volumes égaux des deux substances. Mais il est

difficile d'obtenir ainsi des résultats bien précis, puisqu'il faudrait

pour cela que le mélange et l'action fussent très rapides, et même que

le vase et le milieu dans lesquels le phénomène s'accomplit fussent

placés d'avance à cette température commune, condition évidemment

impossible à remplir avec exactitude. Ce procédé n'est réellement

applicable, d'une manière suffisamment approchée, que lorsque l'un des

corps, au moins, est à l'état liquide; il a aussi été heureusement

modifié à l'égard des gaz. La précieuse invention du calorimètre, par

Lavoisier et Laplace, a fourni plus tard un moyen bien autrement exact,

et surtout entièrement général, pour l'évaluation des chaleurs

spécifiques. Il consiste à évaluer directement la quantité de chaleur

consommée par un corps dans une élévation déterminée de sa température,

d'après la quantité de glace que peut fondre la chaleur qu'il dégage, en

revenant de la plus haute température à la plus basse. En prenant les

diverses précautions nécessaires pour éviter toute action thermologique

du vase et du milieu, ce que l'appareil permet aisément d'obtenir,

l'exactitude d'un tel procédé ne laisse rien d'essentiel à désirer, si

ce n'est envers les gaz, dont les chaleurs spécifiques sont jusqu'ici

moins parfaitement connues.

Tels sont les trois coefficiens fondamentaux servant à fixer les

températures finales qui résultent de l'équilibre thermologique entre

les différens corps. Il est naturel de les supposer d'abord

essentiellement uniformes et constans, jusqu'à ce qu'une exploration

plus approfondie ait dévoilé clairement aux physiciens les lois de leurs

variations effectives. Néanmoins, il serait peu rationnel de concevoir

la conductibilité comme nécessairement identique en tous sens, au moins

dans un grand nombre de corps, dont la structure varie certainement

suivant plusieurs directions distinctes. De même, pour la chaleur

spécifique, il est évidemment très vraisemblable qu'elle éprouve des

changemens notables à des températures fort écartées, et surtout dans le

voisinage de celles qui déterminent un nouvel état d'agrégation, comme

quelques expériences paraissent l'avoir déjà nettement indiqué.

Toutefois, ces différentes modifications sont encore tellement

incertaines et surtout si peu connues, que les physiciens ne sauraient

être blâmés aujourd'hui de ne pas les prendre en considération

habituelle.

Caractérisons maintenant la seconde partie essentielle de la

thermologie, celle qui concerne les altérations plus ou moins profondes

déterminées par la chaleur dans la constitution physique des corps.

Il n'y a peut-être aucun corps dont la structure ne soit, à quelques

égards, modifiée pour toujours par une variation de température un peu

considérable. Mais il ne saurait être ici question de ces changemens

permanens, dont l'étude est d'ailleurs jusqu'à présent à peine

effleurée, et ne se rattache encore à aucune notion générale. Ils

appartiennent, par leur nature, à ce que j'ai nommé, au commencement de

cet ouvrage, la _physique concrète_, c'est-à-dire à l'histoire

naturelle du corps correspondant, et nullement à la physique abstraite,

seul objet de notre examen philosophique. En tout cas, ils ne se

rapporteraient point à la théorie de la chaleur, et rentreraient

essentiellement dans l'étude mécanique des diverses situations

d'équilibre stable propres à chaque système de molécules. Telles sont,

par exemple, les influences si remarquables de la chaleur et du froid,

pour changer notablement les divers degrés d'élasticité de plusieurs

corps. Mais on ne doit considérer, en thermologie que les modifications,

à la fois générales et passagères, que produit, dans un corps

quelconque, une certaine variation de température, et qui sont détruites

par la variation inverse. Or, en se restreignant, comme il convient, aux

altérations purement physiques, il faut les distinguer en deux classes,

suivant qu'elles se bornent à un simple changement de volume, ou

qu'elles vont jusqu'à produire un nouvel état d'agrégation. Sous l'un ou

l'autre point de vue, cette partie de la thermologie est certainement

aujourd'hui celle qui laisse le moins à désirer.

Quoique de tels phénomènes coexistent toujours, par leur nature, avec

ceux de l'échauffement ou du refroidissement, ces deux ordres d'effets

n'en sont pas moins parfaitement distincts, non-seulement, comme il est

évident, quant aux circonstances qui les constituent, mais aussi quant

à l'action thermologique qui les produit. Soit qu'il s'agisse d'une

variation de volume ou d'un changement d'état, on doit les rapporter à

une action thermologique tout-à-fait indépendante, dans sa loi et dans

son degré, de celle d'où résulte la nouvelle température correspondante.

Quand on échauffe un corps quelconque, l'élévation de la température

n'est jamais déterminée que par une portion, souvent peu considérable,

de la chaleur effectivement consommée, dont le reste, insensible au

thermomètre, est absorbé pour modifier la constitution physique. C'est

ce qu'on exprime ordinairement aujourd'hui en disant que cette partie de

la chaleur est devenue _latente_, expression qui peut être conservée

comme l'énoncé concis d'un fait capital, malgré qu'elle rappelle une

hypothèse sur la nature de la chaleur. Telle est la loi fondamentale

découverte par l'illustre Black, d'après l'observation des cas où elle

était nécessairement irrécusable, c'est-à-dire, lorsqu'une modification

physique très prononcée n'est accompagnée d'aucun changement de

température dans le corps modifié, comme je l'indiquerai ci-dessous.

Quand les deux effets coexistent, leur décomposition est beaucoup plus

difficile à constater nettement, et surtout à mesurer, quoique toujours

indiquée, au moins par l'analogie. On ignore d'ailleurs encore si elle

suit constamment la même marche générale dans les différens corps, sauf

la variété des coefficiens.

Après cette importante notion préliminaire, commune aux deux ordres de

modifications physiques produites par la chaleur, considérons les lois

générales de chacun d'eux, et en premier lieu, des changemens de volume.

En principe, tout corps homogène se dilate par la chaleur et se condense

par le froid; il en est encore ainsi pour les corps hétérogènes, tels

surtout que les tissus organisés, lorsqu'on envisage séparément leurs

diverses parties constituantes. Cette règle élémentaire ne souffre

d'exception qu'à l'égard d'un très petit nombre de substances, et

seulement même dans une portion fort limitée de l'échelle

thermométrique. Toutefois, comme la principale anomalie est relative à

l'eau, elle acquiert, en histoire naturelle, une très grande importance.

Mais elle ne saurait en avoir beaucoup dans la physique abstraite, si ce

n'est par l'ingénieux parti que les physiciens ont su en tirer pour se

procurer une unité de densité parfaitement invariable, et facile à

reproduire avec exactitude, du moins quand l'eau est chimiquement pure.

Néanmoins, ces diverses anomalies, quoique évidemment trop rares et trop

circonscrites pour infirmer aucunement la loi générale, sont très

propres, sous le point de vue philosophique, à vérifier, d'une manière

fort sensible, l'insuffisance radicale des conceptions chimériques par

lesquelles on prétend expliquer _à priori_ ces dilatations et ces

contractions, puisque, d'après de telles hypothèses, toute augmentation

de température devrait toujours produire un accroissement de volume, et

toute diminution un décroissement, sans que l'inverse pût jamais avoir

lieu.

Les solides se dilatent, en général, beaucoup moins que les liquides

pour une même élévation de température, et ceux-ci, à leur tour, moins

que les gaz, non-seulement lorsqu'un même corps passe successivement par

ces trois états, mais aussi en comparant des substances différentes.

La dilatation des solides, quoique peu prononcée, s'effectue avec une

parfaite uniformité, du moins entre les limites où elle a été examinée,

et qui sont, il est vrai, fort éloignées, ordinairement, du point de

leur fusion. Elles n'ont encore été exactement appréciées qu'envers un

très petit nombre de corps.

On a plus complétement étudié la dilatation des liquides, dont les lois

avaient naturellement une importance si fondamentale, à cause de la

vraie théorie du thermomètre, sans laquelle toutes les explorations

thermologiques seraient radicalement équivoques[27]. La belle série

d'expériences de MM. Dulong et Petit a pleinement démontré que, dans une

étendue de plus de trois cents degrés centigrades, la dilatation du

mercure suit une marche exactement uniforme, c'est-à-dire que des

accroissemens égaux de volume sont toujours produits par des quantités

de chaleur susceptibles de fondre des poids égaux de glace à zéro. On a

tout lieu de penser qu'il en est ainsi d'un liquide quelconque, entre

des limites sensiblement différentes de sa congélation et de son

ébullition, quoique aucun autre cas n'ait été exploré jusqu'ici avec

cette admirable circonspection et cette précision presque astronomique

qui caractérisent si éminemment le mode général d'expérimentation de ces

deux illustres physiciens.

[Note 27: Pour compléter une pensée que j'ai déjà eu

l'occasion d'indiquer dans la leçon précédente, on doit

remarquer, en général, que chaque branche principale de la

physique peut être envisagée comme consistant

essentiellement tout entière dans la théorie exacte et

approfondie de quelque instrument capital. Cela est évident

ici au sujet de la théorie du thermomètre, à laquelle

aboutissent directement toutes les parties importantes de la

thermologie physique, et qui comporte même, à plusieurs

égards, une utile application de la thermologie

mathématique. Pareillement, la théorie du pendule et celle

du baromètre se rapportent naturellement à l'ensemble de la

barologie. Il en est évidemment ainsi en optique, pour la

théorie des divers télescopes ou microscopes; et, en

électrogie, pour celles de la machine électrique, de la pile

voltaïque et de la boussole. La naissance de chaque branche

se manifeste toujours par la création de quelque instrument

fondamental; et elle aurait atteint essentiellement son

entière perfection, si elle était parvenue à en établir une

théorie complète et précise.]

C'est dans les gaz que la dilatation s'opère avec la plus parfaite

régularité, en même temps qu'elle y est beaucoup plus prononcée.

Non-seulement elle s'y fait toujours par degrés égaux, comme on le voit

le plus souvent dans les liquides et les solides: mais en outre, tandis

que, pour ceux-ci, son coefficient varie extrêmement d'un corps à un

autre, sans relation fixe à aucun caractère, même thermologique, il a,

au contraire, une valeur identique envers tous les gaz. Quoique ceux-ci

diffèrent entre eux presque autant que les divers solides ou liquides,

soit quant à la densité, ou à la chaleur spécifique, ou à la

perméabilité, tous se dilatent néanmoins uniformément et également, leur

volume augmentant toujours des trois huitièmes depuis la température de

la glace fondante jusqu'à celle de l'eau bouillante. À cet égard, comme

sous beaucoup d'autres points de vue physiques, les vapeurs se

comportent exactement comme les gaz proprement dits. Telles sont les

lois générales éminemment simples de la dilatation des fluides

électriques, découvertes à la fois, au commencement de ce siècle, par M.

Gay-Lussac à Paris, et par M. Dalton à Manchester.

Considérons enfin les changemens généraux produits par la chaleur dans

l'état d'agrégation des corps.

La solidité et la fluidité, si long-temps envisagées comme des qualités

absolues, sont, au contraire, reconnues désormais, depuis les premiers

progrès de la philosophie naturelle, comme des états purement relatifs,

qui dépendent nécessairement de plusieurs conditions variables, parmi

lesquelles l'influence de la chaleur ou du froid constitue la plus

générale et la plus puissante. Quoique plusieurs solides n'aient pu être

encore liquéfiés, il n'est pas douteux maintenant que tous deviendraient

fusibles si l'on pouvait produire en eux une température assez élevée,

sans les exposer néanmoins à aucune altération chimique. De même, en

sens inverse, on avait regardé, jusqu'à ces derniers temps, tous les gaz

proprement dits comme devant conserver toujours leur élasticité, à

quelque degré de refroidissement ou de pression qu'ils fussent soumis:

on sait aujourd'hui que la plupart d'entre eux deviennent aisément

liquides, quand on les saisit à l'état naissant, d'après les

intéressantes expériences de M. Bussy et de M. Faraday; il y a tout lieu

de penser dès lors que, par une combinaison convenable de froid et de

pression, on pourrait encore les liquéfier constamment, même quand ils

sont pleinement développés. Les diverses substances ne se distinguent

donc réellement à cet égard que par les différentes parties de l'échelle

thermométrique indéfinie auxquelles correspondent leurs états

successifs, solide, liquide et gazeux. Mais cette simple inégalité n'en

constitue pas moins un caractère fort important, qui n'est encore

exactement rattaché d'une manière fixe à aucune autre propriété

fondamentale de chaque substance. La relation la plus évidente et la

moins sujette à des anomalies, est avec la densité: tous les gaz sont,

en général, moins denses que les liquides, et ceux-ci que les solides.

Le second cas offre néanmoins plusieurs exceptions très notables; et,

quoiqu'on n'en connaisse aucune pour le premier cas, cela tient

peut-être uniquement à ce que les gaz n'ont pu être observés jusqu'ici

dans des circonstances suffisamment variées, surtout relativement à la

pression. Quant aux trois états d'une même substance, il y a toujours

raréfaction dans la fusion des solides et dans la vaporisation des

liquides; sauf quelques anomalies très rares, quoique fort importantes

pour la physique concrète, constamment relatives au premier phénomène.

Tous ces divers changemens d'état ont été assujettis par l'illustre

Black, à une grande loi fondamentale, qui constitue l'une des plus

admirables découvertes de la philosophie naturelle, tant par son extrême

importance que par sa rigoureuse universalité, que toutes les

expériences des physiciens ont, depuis un demi-siècle, irrévocablement

constatée. Elle consiste en ce que, dans le passage de l'état solide à

l'état liquide, et de celui-ci à l'état gazeux, un corps quelconque

absorbe toujours une quantité de chaleur plus ou moins notable, sans

élever sa température; tandis que le passage inverse détermine

constamment, au contraire, un dégagement de chaleur exactement

correspondant à cette absorption. Ainsi, par exemple, la liquéfaction

d'une masse de glace à zéro, sans aucun accroissement de température,

exige l'absorption de toute la quantité de chaleur que renferme une

masse égale d'eau à 75 degrés centigrades; et une masse d'eau à 100

degrés ne peut se vaporiser, quoiqu'elle ne s'échauffe pas, qu'en

absorbant 660 fois plus de chaleur qu'il n'en faudrait pour élever d'un

degré la température d'un poids égal d'eau liquide. Cette chaleur

latente, qui redevient sensible au thermomètre dans le phénomène

inverse, a été soigneusement mesurée par les physiciens à l'égard des

principales substances naturelles, surtout à l'aide du calorimètre. On

ignore encore si elle est rigoureusement fixe, c'est-à-dire si elle est

toujours exactement indépendante des circonstances quelconques qui

peuvent éloigner ou avancer artificiellement le degré ordinaire de

l'échelle thermométrique où s'effectue le changement d'état. Le cas le

mieux étudié, à cet égard, est celui de la vaporisation de l'eau, dont

la température normale peut être si aisément augmentée ou diminuée en

faisant varier la pression: l'opinion la plus accréditée aujourd'hui,

quoiqu'elle soit loin, ce me semble, d'avoir obtenu encore l'assentiment

unanime des physiciens, consiste à regarder la chaleur latente

nécessaire à cette vaporisation comme parfaitement constante, à quelque

température que le phénomène s'accomplisse.

Ces dégagemens et ces absorptions de chaleur constituent évidemment,

après les phénomènes chimiques, les plus grandes sources de la chaleur

et du froid. Sous ce dernier rapport surtout, c'est par une

vaporisation, rendue artificiellement très rapide, dans la belle

expérience de M. Leslie, qu'ont été produites les plus basses

températures que nous connaissions. D'illustres philosophes naturels ont

même pensé que la chaleur, si abondamment dégagée dans la plupart des

fortes combinaisons chimiques, ne saurait jamais provenir que des divers

changemens d'état qui en résultent ordinairement. Mais cette opinion,

quoique vraie pour un très grand nombre de cas, ne peut plus être érigée

aujourd'hui en un principe général, comme nous le reconnaîtrons dans le

volume suivant, à cause des exceptions capitales et incontestables qui

la contredisent trop fréquemment.

Tel est, en aperçu, l'ensemble de la thermologie physique, envisagée

successivement sous tous ses divers aspects fondamentaux. Je crois

devoir en outre classer à sa suite, comme un appendice naturel et

indispensable, l'étude des lois relatives à la formation et à la tension

des vapeurs, et par suite l'hygrométrie. Cette importante théorie

constitue en effet, envers les liquides, le complément nécessaire de la

doctrine des changemens d'état. Elle ne saurait, évidemment, être

rattachée à aucune autre branche principale de la physique; or, d'un

autre côté, son étendue n'est pas assez grande, et surtout, son

caractère propre est trop peu tranché, pour qu'elle puisse constituer,

par elle-même, une branche essentiellement distincte: c'est donc ici

son lieu rationnel.

Saussure a fait rentrer irrévocablement dans le domaine de la physique

le phénomène général de l'évaporation, regardé avant lui comme une sorte

d'effet chimique, puisqu'on l'attribuait à l'action dissolvante de l'air

sur les liqueurs. Il a montré que l'influence de l'air était alors

purement mécanique; et que, loin de favoriser l'évaporation, la pression

atmosphérique faisait, au contraire, toujours obstacle à sa rapidité;

sauf, bien entendu, ce qui tient au renouvellement du milieu ambiant.

Toutefois, cette étude n'est aujourd'hui vraiment complète que lorsque

les vapeurs se forment dans un espace circonscrit. Saussure a trouvé

alors que la quantité de vapeur formée, en un temps donné, à une

température déterminée, dans un espace défini, est toujours la même soit

que cet espace ait été entièrement vidé d'air ou rempli d'un gaz

quelconque; il en est ainsi encore de l'élasticité de la vapeur dégagée.

La masse et la tension de cette vapeur croissent d'ailleurs sans cesse

avec la température; sans qu'il paraisse exister toutefois aucun degré

de froid susceptible d'annuller complétement cet important phénomène,

puisque la glace elle-même produit une vapeur appréciable à

l'exploration délicate de la physique actuelle, quoique sa force

élastique soit extrêmement petite. On ignore suivant quelle loi exacte

l'accroissement de la température accélère l'évaporation, du moins tant

que le liquide reste au-dessous de son terme d'ébullition. Mais les

physiciens se sont occupés soigneusement et avec succès des variations

qu'éprouve l'élasticité de la vapeur produite.

À cet égard, les différens liquides offrent d'abord un point de départ

commun, nettement caractérisé: c'est la température propre à

l'ébullition de chacun d'eux, si bien marquée par l'immobilité du

thermomètre, en vertu de l'absorption de chaleur qu'exige le changement

d'état. Au moment de l'ébullition, la tension de la vapeur formée,

jusque alors graduellement accrue, à mesure que la température

s'élevait, est nécessairement devenue toujours égale, pour un liquide

quelconque, à la pression atmosphérique; ce que l'expérience directe

peut d'ailleurs confirmer exactement. Or, à partir d'une telle origine,

l'illustre M. Dalton, dont tous les divers travaux scientifiques ont

constamment présenté à un si haut degré l'indice du véritable esprit

philosophique, a découvert cette loi importante, vérifiée jusqu'ici par

l'ensemble des observations: les vapeurs émanées de tous les divers

liquides ont des tensions continuellement égales entre elles, à des

températures équidistantes des termes d'ébullition correspondans, quel

que soit d'ailleurs le sens de la différence. Ainsi, par exemple,

l'ébullition de l'eau ayant lieu à 100 degrés, et celle de l'alcool à 80

degrés, les deux vapeurs, qui ont alors la même tension, équivalente à

la pression de l'atmosphère, auront encore des élasticités égales,

d'ailleurs supérieures ou inférieures à la précédente, quand on fera

varier ces deux températures caractéristiques d'un même nombre

quelconque de degrés. Le nombre des liquides connus a déjà beaucoup

augmenté par les travaux des chimistes, depuis l'époque de cette belle

découverte; et ces épreuves inopinées n'ont fait jusqu'ici qu'en

constater l'exactitude générale. Il est à regretter, pour la perfection

rationnelle d'une telle étude, que le génie systématique de M. Dalton ne

se soit pas appliqué avec persévérance à saisir une harmonie quelconque

entre les températures d'ébullition propres aux différens liquides, sous

la pression ordinaire de l'atmosphère, et toute autre de leurs qualités

physiques essentielles: mais jusqu'ici aucune relation analogue n'a été

généralement aperçue, et ces températures semblent encore tout-à-fait

incohérentes, quoique leur fixité doive d'ailleurs les faire envisager

comme d'importans caractères.

Quoi qu'il en soit, la loi de M. Dalton permet, évidemment, de

simplifier à un très haut degré la recherche générale du mode suivant

lequel la tension des vapeurs varie d'après leur température, puisqu'il

suffit dès lors d'analyser ces variations dans une seule vapeur pour

qu'elles soient aussitôt connues dans toutes. La suite d'expériences

entreprises à cet effet sur la vapeur d'eau par M. Dalton lui-même,

avait indiqué une règle fort simple, qui consistait à faire croître la

tension en progression géométrique, pour des augmentations égales dans

la température. Mais les mesures postérieures, soigneusement exécutées

par plusieurs physiciens, ont montré que cette formule ne pouvait être

regardée comme une approximation suffisante qu'en s'écartant de la

température d'ébullition. M. Dulong a établi depuis, d'après une suite

beaucoup plus étendue d'expériences fort exactes, une nouvelle loi

empirique, qui correspond jusqu'ici, de l'aveu unanime des physiciens, à

l'ensemble des observations: on y fait croître la force élastique de la

vapeur proportionnellement à la sixième puissance d'une fonction du

premier degré de la température. Quelques géomètres avaient essayé de

déterminer _à priori_ la loi rationnelle; mais ces tentatives, beaucoup

trop hypothétiques, n'ont conduit qu'à des formules infirmées presque à

chaque instant par les observations directes.

L'étude de l'équilibre hygrométrique entre les différens corps humides,

constitue un prolongement naturel de la théorie générale de

l'évaporation. Cette importante recherche, dont Saussure et Deluc se

sont tant occupés, a conduit, par leurs travaux, à un instrument fort

précieux. Mais, quoique l'établissement nécessaire d'un tel équilibre

soit maintenant facile à concevoir d'une manière générale, nous n'avons

encore que des notions vagues et imparfaites sur les lois qui le

régissent, même dans le cas d'un corps plongé dans un milieu indéfini,

qu'on a presque exclusivement considéré, et dont l'importance est, à la

vérité, prépondérante. La prévision, qui, en tout genre, est la mesure

exacte de la science, devient ici à peu près nulle jusqu'à présent.

La faible influence des actions hygrométriques dans l'ensemble des

phénomènes de la nature inorganique, contribue beaucoup sans doute au

peu d'intérêt qu'une telle étude inspire habituellement aux physiciens.

Mais, en considérant sous un point de vue général le système entier de

la philosophie naturelle, on reconnaîtrait, au contraire, la haute

importance de cette théorie à l'égard des phénomènes vitaux, comme

j'aurai soin de le faire ressortir dans le volume suivant. D'après le

bel aperçu de M. de Blainville, l'action hygrométrique constitue

réellement, dans les corps vivans, le premier degré général et le mode

le plus élémentaire de leur nutrition, comme la capillarité y est le

germe des plus simples mouvemens organiques. L'imperfection actuelle de

ces deux subdivisions de la physique est donc, sous ce rapport capital,

extrêmement regrettable. On a ici l'occasion de vérifier expressément,

comme je l'ai indiqué dès le début de cet ouvrage, combien l'instruction

trop étroite de presque tous ceux qui cultivent aujourd'hui la

philosophie naturelle, et les habitudes trop subalternes qui en

résultent pour leur intelligence, sont directement nuisibles aux progrès

effectifs des diverses sciences. Deux études fort importantes, que les

physiciens peuvent seuls perfectionner convenablement, se trouvent

néanmoins très négligées, uniquement parce que leur principale

destination concerne une autre partie fondamentale du système

scientifique général.

Je me suis efforcé, par les diverses considérations sommairement

indiquées dans cette leçon, de caractériser le véritable esprit de la

thermologie, envisagée sous tous ses aspects principaux. La nature de

cet ouvrage interdisait évidemment de mentionner ici, soit la théorie

des différens instrumens essentiels créés par le génie des physiciens et

inspirés par le besoin de perfectionner les explorations, soit les

nombreux moyens de vérification qui garantissent aujourd'hui la

précision des résultats obtenus. Je ne pouvais pas même signaler ces

résultats, en ce qu'ils offrent de spécial, et je devais me borner

strictement à l'appréciation philosophique de leurs conséquences

générales. Quelque imparfait que soit nécessairement ce rapide examen,

il fera concevoir, j'espère, les vrais caractères essentiels propres à

l'ensemble de cette belle partie de la physique; il indiquera la liaison

rationnelle des divers ordres de recherches qui la composent, ainsi que

le degré de perfection où chacun d'eux est aujourd'hui parvenu, et les

principales lacunes qu'il laisse encore à remplir.

Afin de compléter réellement cette analyse philosophique de la

thermologie, il est maintenant indispensable d'examiner avec soin,

quoique d'une manière générale, dans la leçon suivante, comment la

partie la plus simple et la plus fondamentale des phénomènes de la

chaleur, a pu être ramenée, par le génie de Fourier, à une admirable

théorie mathématique.

Cours de philosophie positive. (2/6) · 第 15 / 22 题