VINGT-NEUVIÈME LEÇON.

Considérations générales sur la barologie.

Nous savons déjà, d'après le discours précédent, que cette étude

fondamentale constitue réellement aujourd'hui, vu la généralité et la

simplicité de ses phénomènes, la seule partie de la physique dont le

caractère de positivité soit parfaitement pur, c'est-à-dire

irrévocablement dégagé de tout alliage métaphysique, direct ou indirect.

Ainsi, indépendamment de la haute importance propre aux lois effectives

qui la composent, cette première branche présente à tout esprit

philosophique un puissant attrait spécial, comme offrant le modèle le

plus parfait (quoique inférieur, sans doute, au type astronomique) et en

même temps le plus immédiat et le plus complet, de la méthode

fondamentale convenable aux recherches physiques, envisagée sous tous

les rapports généraux qui la caractérisent, savoir: la netteté des

observations, la bonne institution des expériences, la saine

construction et l'usage rationnel des hypothèses, et enfin l'application

judicieuse de l'analyse mathématique. À ces divers titres, une étude

approfondie de la barologie offre à tout physicien rationnel un moyen

d'éducation extrêmement précieux, à quelque section de la physique qu'il

doive consacrer spécialement ses travaux, et quand même elle n'aurait,

s'il est possible, aucune relation directe avec la science de la

pesanteur. Malgré tous ces puissans motifs, le véritable esprit

philosophique est encore tellement peu développé, que la théorie

complète de la pesanteur n'existe aujourd'hui nulle part, convenablement

coordonnée: on en trouve seulement les fragmens dispersés çà et là, dans

les traités de mécanique rationnelle ou dans ceux de physique, et jamais

combinés; en sorte que, sous le simple rapport de l'instruction

scientifique ordinaire, il y aurait déjà un grand avantage à les réunir

rationnellement, pour la première fois, en un seul corps de doctrine

homogène et continu.

Pour effectuer nettement l'examen philosophique de la barologie il est

indispensable de la diviser suivant qu'elle envisage les effets

statiques ou les effets dynamiques produits par la gravité. Chacune de

ces deux sections principales doit ensuite être subdivisée en trois

portions, d'après les modifications importantes que présente le

phénomène, statique ou dynamique, selon l'état solide, liquide, ou

gazeux du corps considéré. Telle est la distribution rationnelle,

directement indiquée par la nature du sujet, et d'ailleurs

essentiellement conforme au développement historique de la barologie.

Examinons d'abord sommairement l'ensemble de la partie statique.

On n'a point, à cet égard, assez remarqué, ce me semble, que les

premières notions élémentaires ayant un vrai caractère scientifique, au

moins en ce qui concerne les solides, remontent véritablement jusqu'à

Archimède. C'est par lui néanmoins que la barologie positive a

réellement commencé; et ses travaux à ce sujet ont un caractère bien

distinct de celui que présentent ses sublimes recherches de mathématique

pure. Il établit nettement, le premier, en généralisant l'observation

vulgaire, que l'effort statique produit dans un corps par la pesanteur,

c'est-à-dire son _poids_, est entièrement indépendant de la forme de la

surface, et dépend seulement du volume, tant que la nature et la

constitution du corps ne sont pas changées. Quelque simple que doive

nous paraître aujourd'hui une telle notion, elle n'en constitue pas

moins le véritable germe primitif d'une proposition capitale de

philosophie naturelle, qui n'a reçu que vers la fin du siècle dernier

son complément général et définitif, savoir: que le poids d'un corps est

non-seulement tout-a-fait indépendant de sa forme, et même de ses

dimensions, mais encore du mode d'agrégation de ses particules, et des

variations quelconques qui peuvent survenir dans leur composition

intime, même par les diverses opérations vitales, en un mot, comme je

l'ai indiqué dans la vingt-quatrième leçon, que cette qualité

fondamentale devrait sembler absolument inaltérable, si elle n'était

évidemment modifiée par la distance du corps au centre de la terre,

seule condition réelle de son intensité. Archimède ne pouvait, sans

doute, apprécier exactement, à cet égard, que la simple influence des

circonstances purement géométriques. Or, sous ce rapport élémentaire,

son travail fut vraiment complet. Car, après un tel point de départ,

non-seulement il reconnut que, dans les masses homogènes, les poids sont

constamment proportionnels aux volumes; mais encore il découvrit le

meilleur moyen général, dont les physiciens feront indéfiniment usage,

pour mesurer, en chaque corps solide, d'après son célèbre principe

d'hydrostatique, ce coefficient spécifique qui permet, suivant cette

loi, d'évaluer, l'un par l'autre, le poids et le volume du corps. Enfin,

nous devons aussi à Archimède, comme on sait, la notion fondamentale du

centre de gravité, ainsi que les premiers développemens de la théorie

géométrique correspondante. Or, par cette seule notion, tous les

problèmes relatifs à l'équilibre des solides pesans, rentrent

immédiatement dans le domaine de la mécanique rationnelle. Ainsi, en

exceptant uniquement l'importante relation des poids aux masses, qui n'a

pu être exactement connue que des modernes, on voit que, sous tous les

rapports essentiels, Archimède doit être regardé comme le vrai fondateur

de la barologie statique, en ce qui concerne les solides. Toutefois, la

rigueur historique obligerait aussi à distinguer une autre notion

capitale, qui n'était pas encore bien nette à l'époque d'Archimède,

quoiqu'elle le soit devenue peu de temps après: celle de la loi relative

à la direction de la pesanteur, que l'homme a dû spontanément supposer

d'abord constante, et que l'école d'Alexandrie a enfin reconnu devoir

varier d'un lieu à un autre, en suivant toujours la normale à la

surface du globe terrestre; cette découverte essentielle est évidemment

due à l'astronomie, qui seule offrait des termes de comparaison propres

à manifester et à mesurer la divergence des verticales.

Quant à l'équilibre des liquides pesans, on ne peut pas dire que les

anciens en aient eu réellement aucune idée juste. Car, le beau principe

d'Archimède ne concernait, au fond, que l'équilibre des solides soutenus

par des liquides, comme le rappelle si bien le titre même de son traité

à ce sujet, qui, d'ailleurs, après un tel point de départ, ne se

composait plus que d'une admirable suite de recherches purement

géométriques, sur les situations d'équilibre propres aux différentes

formes rigoureuses des corps. En outre, ce principe lui-même, produit

immédiat d'un seul trait du génie d'Archimède, ne résultait point, comme

aujourd'hui, d'une analyse exacte des diverses pressions du liquide

contre les parois du vase, conduisant à évaluer la poussée totale que le

fluide exerce pour soulever le solide plongé. On doit donc envisager la

théorie de l'équilibre des liquides pesans comme réellement due aux

modernes.

En considérant sommairement ici l'ensemble de cette théorie, il serait

peu logique de discuter de nouveau, comme on le fait souvent, les

principes généraux de l'hydrostatique rationnelle, qui forment un

système parfaitement distinct, préalablement examiné dans le volume

précédent: il ne peut être maintenant question que de leur application

effective au cas actuel, et les notions physiques relatives à cette

application doivent être la seule base des subdivisions à établir, ce

qui, au contraire, ne conviendrait point en mécanique abstraite.

Toutefois, il appartient réellement à la physique d'examiner ici, avant

tout, si la définition générale des liquides, sur laquelle repose

l'hydrostatique mathématique, est suffisamment admissible. Or, les

physiciens ont aisément reconnu que, ni le caractère général de la

fluidité mathématique, consistant dans la parfaite indépendance des

molécules, ni la rigoureuse incompressibilité par laquelle les géomètres

spécifient l'état liquide, ne sont, et même ne sauraient être exactement

vrais. L'adhérence mutuelle des molécules fluides se fait sentir dans

une foule de phénomènes secondaires, et ses principaux résultats

constituent, en effet, aujourd'hui une intéressante subdivision de la

physique, complément naturel de notre étude actuelle, comme je

l'indiquerai tout à l'heure. Quant à la compressibilité des liquides,

on sait que, long-temps niée, quoique divers phénomènes, et surtout la

transmission du son à travers l'eau, l'indiquassent avec une grande

vraisemblance, elle a été enfin mise directement en évidence, par les

expériences incontestables de plusieurs physiciens contemporains.

Cependant, les plus fortes charges observées n'ont jamais pu produire

qu'une très faible contraction, et nous ignorons encore complétement

quelle loi réelle suit un tel phénomène en faisant varier la pression:

ce qui empêche jusqu'ici d'avoir égard à cette condensation dans la

théorie de l'équilibre des liquides naturels. Mais la petitesse même

d'un, semblable effet permet heureusement de le négliger dans presque

tous les cas réels; et il en est ainsi de l'imparfaite fluidité, pourvu

que la masse ait une certaine étendue. Néanmoins, il était indispensable

de signaler ici ces deux considérations préliminaires et générales, dont

l'étude est jusqu'à présent peu avancée.

En les écartant maintenant, nous devrons distinguer l'équilibre effectif

des liquides pesans, selon qu'il s'agit d'une masse assez limitée pour

que les verticales puissent être regardées comme parallèles, ainsi qu'il

arrive le plus souvent; ou, au contraire, d'une masse très étendue,

telle que la mer surtout, envers laquelle il est nécessaire de tenir

compte de la direction variable de la gravité.

Le premier cas a dû être naturellement le seul considéré d'abord; c'est

à lui, en effet, que se rapportèrent exclusivement les travaux de

Stévin, par lesquels commença la véritable analyse de l'équilibre des

liquides pesans. Dans un tel problème, la forme de la surface

d'équilibre ne présentait évidemment aucune difficulté; et tous les

efforts devaient se concentrer sur la détermination des pressions

exercées par le liquide, en vertu de son poids, contre les parois du

vase qui le renferme. Guidé par le principe d'Archimède, Stévin établit

complétement la règle de leur évaluation, en prouvant d'abord que la

pression sur une paroi horizontale est toujours égale, quelle que soit

la forme du vase, au poids de la colonne liquide de même base qui

aboutirait à la surface d'équilibre; et il ramena ensuite à ce cas

fondamental celui d'une paroi plane inclinée d'une manière quelconque,

en la décomposant en élémens horizontaux, comme nous le faisons

aujourd'hui par nos intégrations; ce qui fit voir, en général, que la

pression équivaut constamment au poids d'une colonne liquide verticale

qui aurait pour base la paroi considérée, et pour hauteur celle de la

surface d'équilibre au-dessus du centre de gravité de cette paroi.

D'après cela, l'analyse infinitésimale permet de calculer aisément la

pression exercée contre une portion, définie arbitrairement, d'une

surface courbe quelconque. La plus intéressante conséquence physique qui

en résulte, consiste dans l'évaluation de la pression totale supportée

par l'ensemble du vase, et que l'on trouve toujours nécessairement

équivalente au poids du liquide contenu, comme il est aisé de

l'expliquer, en considérant l'équilibre mutuel des composantes

horizontales dues aux pressions élémentaires opposées. C'est ainsi qu'a

pu être complétement résolu le fameux paradoxe de Stévin, relatif au cas

où le liquide exerçait sur le fond du vase une pression très supérieure

à son propre poids, ce qui n'avait semblé contradictoire qu'en vertu de

la confusion vicieuse que l'on établissait, par inadvertance, entre la

pression supportée par le fond et la pression totale, sans tenir compte

des pressions latérales, qui pouvaient tendre, et tendaient en effet,

dans le cas paradoxal, à soulever le vase, et à contre-balancer ainsi

partiellement la pression sur le fond, en sorte que la différence des

deux efforts était réellement toujours égale au poids du liquide. Ici,

les expériences instituées par divers physiciens, n'ont eu d'autre

utilité que de vérifier ces importantes notions d'une manière aisément

appréciable par les esprits étrangers aux études mathématiques; elles

n'eurent aucune part effective aux découvertes.

Cette mesure générale des pressions conduit aussitôt à la théorie

complète de l'équilibre des corps flottans, qui n'en est qu'une simple

application. Car, en regardant la partie plongée du solide comme une

paroi, on aperçoit sur-le-champ que la poussée totale du liquide pour

soulever ce corps équivaut à une force verticale égale au poids du

fluide déplacé, et appliquée au centre de gravité de cette portion

immergée. Or, cette règle, qui n'est autre que le principe même

d'Archimède, ainsi rattaché aux fondemens généraux de l'hydrostatique,

réduit immédiatement la recherche des situations d'équilibre propres aux

divers corps homogènes, flottans sur des liquides homogènes, à ce simple

problème géométrique, si bien traité par Archimède: dans un corps de

forme connue, mener un plan qui le coupe en deux segmens dont les

centres de gravité soient situés sur une même droite perpendiculaire au

plan sécant, leurs volumes étant d'ailleurs en raison donnée; ce qui ne

peut présenter que des difficultés de détail, quelquefois très grandes.

La seule recherche vraiment délicate à ce sujet concerne les conditions

de la stabilité de cet équilibre, et l'analyse exacte des oscillations

du corps flottant autour de sa situation stable, ce qui constitue une

des applications les plus compliquées de la dynamique des solides. En se

bornant aux oscillations verticales du centre de gravité, l'étude serait

facile, parce qu'on apprécie aisément la manière dont la poussée

augmente quand le corps s'enfonce, ou diminue lorsqu'il s'élève, en

tendant toujours au rétablissement de l'état primitif. Mais il n'en est

plus ainsi des oscillations relatives à la rotation, soit quant au

roulis ou au tangage, dont la théorie aurait cependant beaucoup plus

d'intérêt pour l'art naval. Ici, les travaux des géomètres, qui ne

peuvent aborder les hautes difficultés mathématiques du problème qu'en

faisant abstraction de la résistance et de l'agitation du liquide,

deviennent essentiellement de purs exercices mathématiques, d'ailleurs

quelquefois ingénieux, qui ne sauraient réellement fournir à la pratique

aucune indication précise, lorsqu'on veut aller au-delà d'une simple

analyse générale du phénomène, indépendante du calcul. On en peut dire

presque autant des expériences tentées à ce sujet par divers physiciens,

sur la demande de quelques géomètres.

Considérant maintenant l'équilibre des grandes masses liquides qui

composent la majeure partie de la surface terrestre, il est d'abord

évident que cette question se rattache immédiatement à la théorie

générale de la figure des planètes, caractérisée dans la vingt-cinquième

leçon. Mais, en regardant la forme de la surface d'équilibre comme

suffisamment connue, et la supposant même sphérique, pour plus de

simplicité, l'analyse réelle du problème présente encore des difficultés

qui ne peuvent être exactement surmontées. Car, l'hydrostatique

rationnelle enseigne ici que l'équilibre ne serait possible qu'en

supposant la même densité à tous les points également distans du centre

de la terre, ce qui, évidemment, ne saurait avoir lieu, en vertu de

leurs températures nécessairement inégales, par la seule diversité de

leurs positions. Cette impossibilité mathématique d'un équilibre

rigoureux ferait, dès lors, consister la question dans l'étude,

rationnellement inextricable, des divers courans, qui se compliquerait

même de la loi inconnue des températures propres aux différentes parties

de la masse. On doit remarquer, de plus, que la nature d'une telle

recherche exigerait sans doute qu'on y eût aussi égard à la

compressibilité des liquides, dont la loi est jusqu'ici entièrement

ignorée, et qui, néanmoins, ne saurait être insensible pour les couches

océaniques un peu profondes, vu l'immense pression qu'elles supportent.

Il est donc peu étonnant qu'un problème tellement compliqué ne comporte

encore aucune solution rationnelle, et que nos seules connaissances

réelles à ce sujet soient le résultat d'études purement empiriques. Ces

études, qui d'ailleurs n'appartiennent pas proprement à la physique et

se rapportent à l'histoire naturelle du globe, sont même extrêmement

imparfaites: car, jusqu'ici, par exemple, nous ne savons véritablement à

quoi attribuer les simples différences de niveau si bien constatées

entre les diverses parties de l'Océan général, qui semblent

contradictoires avec les notions fondamentales de l'hydrostatique;

celle, entre autres, mesurée à l'isthme de Suez, entre la mer

Méditerranée et la mer rouge, ou celle, plus remarquable, quoique moins

prononcée, qui a été reconnue sur l'isthme de Panama, entre le grand

Océan et l'Océan atlantique.

La théorie des marées, considérée dans la vingt-cinquième leçon,

pourrait évidemment être classée ici comme un appendice naturel de cette

partie de la barologie, dont l'analyse des perturbations périodiques de

l'équilibre océanique forme, sans doute, le complément nécessaire. Quand

les études physiques seront habituellement devenues aussi fortes et

aussi bien coordonnées qu'elles devraient l'être, et que, par

conséquent, elles auront été toujours précédées d'études astronomiques

convenables, il est, en effet, très probable que cette doctrine rentrera

d'elle-même dans la barologie, à laquelle, sans doute, elle appartient

rationnellement: qu'importe, au fond, puisqu'il s'agit d'un phénomène

terrestre, que la vraie cause en soit céleste?

Il faut maintenant envisager la dernière section de la barologie

statique, relative à l'équilibre des gaz, et spécialement de

l'atmosphère, en vertu de leur poids.

À cet égard, la physique a dû d'abord surmonter une grande difficulté

préliminaire, qui ne pouvait exister envers les solides et les liquides,

celle de découvrir la pesanteur du milieu général dans lequel nous

vivons. L'air n'était point, en effet, directement susceptible d'être

pesé, comme un liquide, par le simple excès de poids d'un vase plein,

sur le même vase vide; car, le vase ne peut être vidé d'air qu'à l'aide

d'ingénieux artifices, fondés sur la connaissance même de la pesanteur

atmosphérique, exactement analysée dans ses principaux effets statiques.

Cette pesanteur ne pouvait donc être constatée que d'une manière

indirecte, par l'examen des pressions que l'atmosphère devait ainsi

nécessairement produire sur les corps placés à sa base, en vertu des

lois générales de l'équilibre des fluides. Une telle découverte était

donc évidemment impossible avant la théorie mathématique de ces

pressions, créée, comme nous venons de le voir, au commencement du

dix-septième siècle, par les travaux de Stévin, dont la haute importance

n'a pas été suffisamment appréciée. Mais, d'un autre côté, cette théorie

devait nécessairement conduire à dévoiler promptement ce grand fait;

car, quoique Stévin n'eût point pensé à l'atmosphère, son analyse des

pressions convenait aussi bien à ce cas, puisqu'elle n'était point

arrêtée par l'hétérogénéité de la masse fluide. L'époque de cette vérité

capitale était donc, pour ainsi dire, fixée; elle n'a été retardée que

par l'influence des habitudes métaphysiques: les moyens rationnels

d'exploration étant convenablement préparés, il suffisait, en effet,

désormais d'oser envisager, sous un point de vue positif, l'équilibre

général de l'atmosphère. Tel fut le projet de Galilée, dans ses

dernières années, si bien exécuté ensuite par son illustre disciple

Torricelli. L'existence et la mesure de la pression atmosphérique

devinrent irrécusables quand Torricelli eut découvert que cette force

soutenait les différens liquides à des hauteurs inversement

proportionnelles à leurs densités. L'ingénieuse expérience de Pascal

compléta bientôt la conviction générale, en constatant, avec une pleine

évidence, la diminution nécessaire de cette pression à mesure qu'on

s'élève dans l'atmosphère. Enfin, la belle invention du célèbre

bourguemestre de Magdebourg, déduction plus éloignée, mais inévitable,

de la découverte fondamentale de Torricelli, vint permettre une

démonstration directe, en donnant les moyens de faire le vide, et par

suite, d'apprécier exactement la pesanteur spécifique de l'air qui nous

entoure, jusque alors très vaguement mesurée. On voit comment cette

grande vérité, outre sa haute importance propre, a spontanément doté la

philosophie naturelle de deux des plus précieux moyens d'exploration

matérielle qu'elle possède, le baromètre et la pompe pneumatique. En

général, la création et le perfectionnement des instrumens d'observation

ou d'expérimentation ont toujours été, en physique, le résultat

nécessaire et définitif des principales découvertes scientifiques, dont

leur histoire est réellement inséparable: plus nous connaissons la

nature, mieux nous l'explorons sous de nouveaux rapports, ce qui doit

faire attacher un prix tout spécial aux premiers instrumens, quelque

grossière qu'ait été d'abord leur ébauche.

Le poids de l'air, et en général des gaz, étant une fois bien constaté,

une dernière condition préliminaire restait seule à remplir pour qu'on

pût appliquer à l'équilibre atmosphérique les lois fondamentales de

l'hydrostatique: c'était l'indispensable connaissance exacte de la

relation nécessaire entre la densité d'un fluide élastique et la

pression qu'il supporte. Dans les liquides, du moins en les supposant

tout-à-fait incompressibles, ces deux phénomènes sont absolument

indépendans l'un de l'autre, tandis que, dans les gaz, ils sont

inévitablement liés; et c'est ce qui constitue, comme on sait, la

différence essentielle entre les théories mécaniques des deux sortes de

fluides. La découverte capitale de cette relation élémentaire fut faite

à la fois, et presque en même temps, par Mariotte en France, et Boyle en

Angleterre, qui possédaient tous deux à un si éminent degré le véritable

génie de la physique. Il était naturel, sans doute, de supposer d'abord

que la compressibilité caractéristique des gaz est indépendante de leur

densité; et en effet, ces deux illustres physiciens constatèrent, dans

leurs expériences, que les divers volumes successivement occupés par une

même masse gazeuse, sont exactement en raison inverse des différentes

pressions qu'elle éprouve. Cette loi, primitivement établie entre des

limites peu écartées, a été soigneusement vérifiée, dans ces derniers

temps, en faisant croître la pression jusqu'à près de trente

atmosphères. On a donc dû l'adopter, comme base de toute la mécanique

des gaz et des vapeurs. Toutefois, il serait difficile d'admettre

qu'elle soit l'expression mathématique de la réalité. Car, elle équivaut

évidemment à regarder les fluides élastiques comme toujours également

compressibles, quelques comprimés qu'ils soient déjà; ou, en sens

inverse, comme toujours aussi dilatables, à quelque dilatation qu'ils

soient parvenus. Or, l'une et l'autre conséquence sont, au moins, fort

invraisemblables, en considérant des pressions, ou très fortes ou très

faibles: poussées à l'extrême, elles détruiraient, sans doute, dans un

cas l'idée de gaz, et, dans l'autre, l'idée même de corps ou système.

Cette loi ne peut donc être qu'une approximation de la réalité,

suffisamment exacte seulement entre certaines limites, comprenant

heureusement presque tous les cas qu'il nous importe d'étudier. Mais il

ne faudrait pas croire qu'une telle remarque soit particulière à cette

importante relation. Il en est nécessairement toujours ainsi dans

l'application de nos conceptions abstraites à l'interprétation de la

nature, dont les véritables lois mathématiques ne peuvent jamais nous

être connues que par des approximations analogues, leurs limites étant

seulement plus ou moins écartées, même à l'égard des phénomènes les plus

simples et les mieux étudiés. Cette considération philosophique a déjà

été expressément signalée, au sujet de la loi de la gravitation

elle-même, à la fin de la vingt-quatrième leçon, où je me suis efforcé

de faire sentir combien il serait hasardé de regarder cette loi comme

nécessairement applicable à toute distance, quelque grande ou petite

qu'elle fût. Non-seulement toutes nos connaissances réelles sont

strictement circonscrites dans l'analyse des phénomènes et la découverte

de leurs lois effectives; mais, même ainsi restreintes, nos recherches

ne sauraient aboutir, en aucun genre, à des résultats absolus, et

peuvent uniquement fournir des approximations plus ou moins parfaites,

constamment susceptibles, il est vrai, de suffire à nos besoins

véritables: tel est l'esprit fondamental de la philosophie positive, que

je ne dois pas craindre de reproduire trop fréquemment dans cet ouvrage.

D'après la loi de Mariotte et Boyle, la théorie générale de l'équilibre

atmosphérique tombe aussitôt sous la compétence de la mécanique

rationnelle. On voit d'abord que l'ensemble de l'atmosphère ne peut

jamais être réellement dans un état d'équilibre rigoureux, par les

mêmes motifs indiqués ci-dessus envers l'Océan, leur influence étant

seulement ici bien plus prononcée, puisque la chaleur dilate beaucoup

moins l'eau que l'air. Il est néanmoins indispensable de considérer,

abstraction faite de cette agitation nécessaire, l'équilibre partiel

d'une colonne atmosphérique très étroite, afin de se former une juste

idée générale du mode fondamental de décroissement propre à la densité

et à la pression des diverses couches. La question ne présente aucune

difficulté essentielle, quand on écarte les effets thermologiques; et

l'on voit alors aisément que les densités et les pressions diminueraient

en progression géométrique pour des hauteurs croissantes en progression

arithmétique, si la température pouvait être la même en tous les points

de la colonne, du moins en faisant abstraction du décroissement presque

insensible de la gravité, qui peut d'ailleurs être facilement pris en

considération exacte. Mais l'abaissement graduel et très prononcé

qu'éprouve nécessairement la température des couches atmosphériques à

mesure qu'elles sont plus élevées, doit en réalité ralentir notablement

cette variation abstraite, en rendant chaque couche plus dense que ne le

comporterait ainsi sa position. L'étude de ce grand phénomène se

complique donc naturellement d'un nouvel élément, jusqu'ici tout-à-fait

inconnu malgré quelques tentatives imparfaites, la loi relative à la

variation verticale des températures atmosphériques, qui ne sera

peut-être jamais suffisamment dévoilée, quelque intéressante qu'elle fût

à plusieurs égards, comme je l'ai déjà indiqué au sujet de la théorie

des réfractions astronomiques. On n'y supplée évidemment que d'une

manière extrêmement grossière et radicalement incertaine, lorsque, pour

formuler l'équilibre d'une portion déterminée de la colonne

atmosphérique, on suppose une température uniforme égale à la moyenne

arithmétique entre les deux températures extrêmes immédiatement

observées. Car la loi inconnue pourrait être telle, que la moyenne

géométrique, ou même quelque nombre très rapproché de l'un des extrêmes,

représentât avec moins d'erreur le véritable état de la colonne,

qu'aucune hypothèse de température commune ne saurait d'ailleurs

fidèlement exprimer. L'intervention du calcul des probabilités serait,

du reste, ici ou puérile ou sophistique, comme en tant d'autres

occasions. Tout ce qu'on pourrait dire de raisonnable en faveur d'un tel

usage, se réduirait réellement à la conformité de quelques-uns des

résultats auxquels il conduit avec des observations directes, argument

qui aurait en effet un grand poids, si cette confrontation avait jamais

été convenablement établie, ce dont il y a lieu de douter. On ne doit

donc employer qu'avec une grande circonspection, et seulement à défaut

de déterminations géométriques, le procédé imaginé par Bouguer pour la

mesure des hauteurs par le baromètre, dont la formule a été surchargée

plus tard d'un grand nombre de détails, qui ont fortement altéré sa

simplicité primitive, sans peut-être augmenter beaucoup son exactitude

réelle, si ce n'est en ce qui concerne la meilleure évaluation des

coefficiens, due à l'observation seule. Ce moyen est certainement fort

ingénieux: et son principal défaut consiste précisément à l'être

beaucoup trop, en faisant dépendre une grandeur aussi simple qu'une

distance d'une foule d'autres qui s'y rattachent indirectement dans un

phénomène très complexe. Mais il est évident que, quand on prétend à

l'exactitude, on ne saurait accorder une confiance bien étendue à une

méthode aussi indirecte, fondée sur la supposition préalable d'un état

de stagnation atmosphérique qui ne peut exister, et ensuite sur une

uniformité de température encore plus inadmissible. En considérant, dans

l'estimable travail de Ramon, la longue série des précautions

minutieuses qu'exige l'application exacte d'un tel procédé pour mériter

quelque confiance, et, par suite, la durée souvent très grande de

l'ensemble de l'opération, on voit même que ce moyen perd

essentiellement cette facilité qui fait sa seule valeur, et qu'il y

aurait fréquemment moins d'embarras, quand les circonstances le

permettent, à entreprendre directement une mesure géométrique, dont la

certitude serait d'ailleurs si supérieure. En principe, comme je l'ai

remarqué dans une autre occasion, une mesure quelconque est d'autant

plus précaire qu'elle est plus indirecte. Néanmoins, en renonçant à tout

parallèle entre ce mode de nivellement et le mode géométrique, il

conserve une valeur très réelle pour multiplier commodément nos

renseignemens généraux sur le relief du globe terrestre. Je regrette

seulement que la vérification n'en ait pas encore été convenablement

instituée. En cette occasion, comme en bien d'autres plus importantes,

les physiciens se sont jusqu'ici beaucoup trop subalternisés envers les

géomètres.

Tel est essentiellement, en aperçu, l'ensemble de la barologie statique.

Pour la compléter, il faudrait maintenant considérer les modifications

importantes qu'éprouvent ses lois générales, à l'égard des petites

masses fluides, en vertu de l'imparfaite fluidité des liquides et des

gaz. Elles consistent surtout dans une élévation notable (quelquefois

changée en dépression), relativement à la surface ordinaire d'équilibre,

pour les filets liquides contenus dans des tubes très étroits: on les a

encore peu étudiées sur les gaz. C'est donc ici, à mes yeux, le lieu

naturel de la théorie de la capillarité. Plusieurs physiciens l'ont déjà

placée ainsi, mais par des motifs indépendans de la nature des

phénomènes, et seulement relatifs à leur mode actuel d'explication, en

vertu d'une vague analogie entre la pesanteur, rattachée à

l'_attraction_ universelle, et la force moléculaire à laquelle on

attribue ces effets remarquables. J'avoue qu'un tel rapprochement me

touche peu, car il me paraît reposer essentiellement sur l'emploi du

malheureux mot _attraction_ pour désigner la pesanteur générale:

supprimez cette expression abusive, dont j'ai signalé, dans la

vingt-quatrième leçon, les graves inconvéniens, il n'y aura plus aucune

assimilation à établir entre la gravité et la capillarité, leurs

phénomènes étant réellement antagonistes. C'est donc seulement parce que

les effets capillaires consistent dans une altération notable des lois

fondamentales de la pesanteur, que leur étude me paraît devoir être

classée comme un complément naturel et indispensable de la barologie

proprement dite.

Quant au fond de la question à cet égard, c'est-à-dire, quant à la

théorie actuelle de ces phénomènes, je dois déclarer, quoique je ne

puisse me livrer ici à son examen spécial, que, malgré l'imposante

apparence d'exactitude dont Laplace l'a revêtue en y déployant un si

grand luxe analytique, elle m'a toujours paru fort peu satisfaisante, à

cause de son caractère vague, obscur, et même, au fond, essentiellement

arbitraire. Clairaut, pour ainsi dire en se jouant, avait imaginé l'idée

principale de cette explication, sans y attacher une grande importance:

Laplace, en voulant lui donner une consistance mathématique et une

précision qu'elle ne comportait pas, n'a fait que rendre ses vices plus

prononcés, aux yeux de quiconque ne se laisse point fasciner par un vain

appareil algébrique. Cette force mystérieuse et indéterminée, évidemment

créée pour le besoin de l'explication, et qui, par sa définition même,

échappe nécessairement à tout contrôle réel, cette force dont

l'intervention cesse ou reparaît presque à volonté, à laquelle on ajoute

ou l'on retranche des qualités essentielles pour la faire correspondre

aux phénomènes, ne serait-elle pas réellement une pure entité? Cette

théorie a-t-elle sensiblement perfectionné l'étude de la capillarité,

dont les progrès sont presque nuls depuis plus d'un demi-siècle? La

principale loi numérique des phénomènes capillaires, celle des hauteurs

inversement proportionnelles aux diamètres des différens tubes, était

parfaitement connue long-temps avant cette théorie, qui n'a rien produit

de semblable. Sa prépondérance n'aurait-elle point, au contraire, en ces

derniers temps, attiédi le zèle des physiciens pour une exploration

directe, menacée d'avance d'un accueil peu encourageant, si elle ne

venait point confirmer les prescriptions analytiques? Si, par exemple,

nous connaissons trop peu encore l'influence de la chaleur et de

l'électricité sur l'action capillaire, n'est-ce point à une telle cause

qu'on doit l'attribuer en grande partie?

Quoi qu'il en soit, l'étude réelle de ces phénomènes est en elle-même du

plus haut intérêt. Indépendamment de son utile application pour

augmenter la précision de plusieurs instrumens importans, elle occupe

directement, en philosophie naturelle, un rang très éminent, en vertu du

rôle fondamental de la capillarité dans l'ensemble des phénomènes

physiologiques, comme leur examen général nous le démontrera. Les effets

remarquables découverts par M. Dutrochet, sous les noms d'_endosmose_ et

d'_exosmose_, viennent s'y rattacher spontanément: c'est l'action

capillaire envisagée en surface, au lieu de la simple capillarité

linéaire, jusque alors étudiée par les physiciens.

Considérons maintenant, dans son ensemble, la seconde partie principale

de la barologie, celle qui concerne les lois des mouvemens des corps

pesans, et en premier lieu des solides.

La belle observation fondamentale relative à la chute identique de tous

les corps dans le vide, a d'abord établi irrévocablement une dernière

notion élémentaire sur la pesanteur, celle de la proportionnalité

nécessaire entre les poids et les masses, qui manquait encore

essentiellement à la barologie statique. Les phénomènes de pur équilibre

pouvaient, à la rigueur, suffire à la dévoiler, mais d'une manière

beaucoup moins frappante, par une analyse convenable des effets du choc,

qui, permettant d'évaluer directement les rapports de deux masses,

auraient ainsi conduit à reconnaître son égalité avec celui de leurs

poids. Après cette notion préliminaire, nous devons surtout examiner ici

la découverte des lois fondamentales propres aux mouvemens produits par

la gravité. Non-seulement c'est par là que la physique réelle a dû être

historiquement créée; mais cette étude nous offre encore, à tous égards,

le plus parfait exemple de la manière de philosopher qui convient à

cette science.

L'accélération naturelle de la chute des corps pesans n'avait point

échappé au génie si avancé d'Aristote, celui de tous les anciens

penseurs qui fut le moins éloigné de la philosophie positive, quoiqu'on

lui doive la coordination de la philosophie métaphysique. Mais

l'ignorance des principes élémentaires de la dynamique rationnelle ne

pouvait évidemment permettre de découvrir alors la vraie loi de ce

phénomène. L'hypothèse d'Aristote, qui consiste à faire croître la

vitesse proportionnellement à l'espace parcouru, pouvait être regardée

comme plausible tant que la théorie générale des mouvemens variés

n'était point formée. Aussi est-ce surtout cette création capitale,

provoquée par les difficultés propres au problème de la chute des corps,

qui constitue la gloire immortelle du grand Galilée. Cette théorie,

indiquée dans le premier volume de cet ouvrage, rend aussitôt palpable

l'absurdité de l'hypothèse d'Aristote, en montrant, avec une pleine

évidence, d'après une intégration fort élémentaire, qu'une telle loi de

mouvement équivaudrait mathématiquement à supposer l'intensité de la

pesanteur graduellement croissante, pendant la chute, en raison de

l'espace parcouru. Pour procéder, d'après cette théorie générale, à la

découverte de la loi véritable, Galilée dut naturellement supposer que

la gravité conservait toujours la même énergie, et il reconnut dès lors

que la vitesse et l'espace étaient nécessairement proportionnels, l'un

au temps écoulé, l'autre à son carré. La vérification expérimentale

pouvait être instituée de deux manières, également décisives, que

Galilée fit connaître: soit par l'observation immédiate de la chute

ordinaire, soit en ralentissant à volonté la chute à l'aide d'un plan

suffisamment incliné, sans que la loi essentielle pût en être altérée,

sauf les précautions nécessaires pour atténuer l'influence du

frottement. Atwood a imaginé plus tard un instrument fort ingénieux, qui

permet de ralentir indifféremment la chute, tout en la laissant

verticale, en obligeant une petite masse à en mouvoir une très grande:

ce qui permet de vérifier commodément, sous tous les points de vue, la

loi de Galilée.

Parmi les contestations innombrables que suscita d'abord cette grande

découverte, la seule qui mérite aujourd'hui quelque attention est la

discussion élevée par Baliani, qui prétendait substituer à la loi de

Galilée une hypothèse peu différente en apparence, quoique radicalement

inadmissible. Les espaces décrits par le corps, dans chaque seconde

successive, doivent croître réellement comme la suite des nombres

impairs, et c'est sous cette forme que Galilée avait présenté sa loi.

Or, Baliani voulait remplacer cette progression par la série naturelle

de tous les nombres entiers. À une époque où la dynamique était encore

si peu connue, une telle concurrence pouvait être fort spécieuse, et la

discussion se serait, en effet, long-temps prolongée, si l'on n'en eût

appelé à l'expérience, qui condamna aussitôt Baliani. Car, cette

hypothèse correspond, en effet, comme celle de Galilée, à une intensité

constante de la pesanteur. Le seul caractère qui les distingue

rationnellement consiste en ce que, suivant Galilée, la vitesse peut

être aussi petite qu'on voudra, en choisissant une durée assez courte,

tandis que, d'après Baliani, il y aurait toujours un _minimum_ de

vitesse très appréciable, indépendant du temps écoulé, et qui devrait

être instantanément imprimé au corps dès l'origine du mouvement: ce qui

eût suffi sans doute pour renverser immédiatement une telle hypothèse,

si la validité de cette déduction mathématique avait pu être d'abord

bien sentie.

Par cette seule loi de Galilée, tous les problèmes relatifs au mouvement

des corps pesans rentrent aussitôt dans le domaine de la dynamique

rationnelle dont, au dix-septième siècle, ils provoquèrent la formation

sous les divers rapports fondamentaux, comme, au dix-huitième siècle,

les questions de mécanique céleste déterminèrent son développement

général. En ce qui concerne le mouvement de translation du corps libre

dans l'espace, cette étude est essentiellement due à Galilée lui-même,

qui établit la théorie du mouvement curviligne des projectiles,

abstraction faite de la résistance de l'air. Les tentatives fréquemment

renouvelées depuis par les géomètres pour y tenir compte de cette

résistance, n'ont pas eu encore un résultat physique satisfaisant.

Toutefois, il importe de noter ici combien, dans ces travaux, on s'est

strictement conformé à l'esprit de la saine théorie des hypothèses, en

se bornant à faire une supposition sur la loi mathématique de la

résistance du milieu, relativement à la vitesse, dans l'impossibilité où

l'on se trouve encore, et où l'on sera peut-être toujours, de découvrir

rationnellement cette loi, par les seuls principes de l'hydrodynamique,

dont une telle recherche constitue le problème le plus difficile. Une

semblable supposition est, en effet, éminemment susceptible, par sa

nature, d'une épreuve expérimentale qui ne saurait laisser aucune

incertitude; et c'est ainsi qu'on a successivement reconnu

l'imperfection de toutes les hypothèses jusqu'ici proposées à cet égard,

depuis Newton, à qui l'on doit la première et la plus usuelle d'entre

elles. La construction rationnelle de ces conjectures présente en

elle-même de grandes difficultés, pour concilier ces deux conditions qui

semblent contradictoires, et qui sont néanmoins également

indispensables: faire toujours décroître la résistance à mesure que la

vitesse diminue indéfiniment; et, cependant, disposer la loi de telle

manière que la vitesse initiale du mobile puisse être enfin complétement

détruite, par la seule action graduelle de la résistance. La dernière de

ces deux indications générales exige évidemment la présence d'un terme

constant dans l'expression algébrique de la loi, tandis que la première

semble devoir l'en exclure formellement. Quelle que soit l'utilité des

études expérimentales directes dont cette question difficile a été

jusqu'ici le sujet, elles n'ont pas eu encore de résultats pleinement

satisfaisans. Enfin, quelques observations récentes viennent même

d'augmenter à cet égard l'incertitude fondamentale, quoique propres

peut-être à présenter ensuite sous un nouveau jour l'ensemble du sujet,

en montrant que, lorsque les vitesses deviennent très grandes, elles

peuvent augmenter sans faire croître les résistances; cette importante

remarque ne saurait cependant être admise, sans un nouvel et scrupuleux

examen. Ainsi, en résumé, l'étude exacte du mouvement réel des

projectiles est encore extrêmement imparfaite.

Quant aux mouvemens que produit la pesanteur dans un corps retenu, le

cas où ce corps est assujetti sur une courbe donnée est le seul

important à analyser; il constitue le problème général du pendule, dont

la théorie, entièrement due à Huyghens, n'offre plus, comme application

de la mécanique rationnelle, que de simples difficultés analytiques, en

faisant abstraction de la résistance du milieu. Cette belle théorie a

présenté, dès son origine, un puissant intérêt pratique, comme base de

la plus parfaite chronométrie. J'ai déjà indiqué, sous ce rapport, dans

la vingtième leçon, comment Huyghens, après avoir reconnu les

oscillations cycloïdales pour les seules rigoureusement isochrones,

était parvenu à les remplacer par les oscillations circulaires, seules

réellement admissibles, en rendant leurs amplitudes très petites. Ainsi

réglées, leurs durées ne dépendent que de la longueur du pendule simple

et de l'énergie de la gravité, proportionnellement à la racine carrée du

rapport numérique de ces deux grandeurs.

Indépendamment de sa haute importance chronométrique, cette loi capitale

d'Huyghens a fourni deux conséquences générales, fort essentielles pour

les progrès de la barologie. D'abord, le pendule a permis à Newton de

vérifier la proportionnalité des poids aux masses avec beaucoup plus

d'exactitude que n'en pouvait comporter la chute des corps dans le vide,

ci-dessus mentionnée. Car, si cette relation n'avait pas lieu, ou, ce

qui revient au même, si la pesanteur agissait inégalement sur les

différens corps, cette diversité devrait se manifester nécessairement,

d'une manière très sensible, par la durée variable de leurs oscillations

pour des pendules d'égale longueur, comparativement formés de substances

distinctes. Or, l'expérience constate, au contraire, une frappante

coïncidence à cet égard entre les cas les plus opposés, pourvu qu'on

l'institue de manière à y rendre identique l'influence du milieu

résistant, condition facile à remplir en prenant les précautions

adoptées par Newton. Tous les corps ont donc la même gravité.

En second lieu, le pendule nous a mis en état de reconnaître les

variations qu'éprouve, à diverses distances du centre de la terre,

l'intensité de cette commune pesanteur, suivant l'indication fournie par

la théorie fondamentale de la gravitation. Il a suffi, en effet,

d'apercevoir une différence irrécusable entre les longueurs du pendule à

secondes observées en des lieux distincts, pour avoir aussitôt le droit

d'en conclure mathématiquement l'inégalité des pesanteurs

correspondantes, en raison directe des longueurs respectives. Reste

ensuite, ce qui est facile, à isoler dans cette indication expérimentale

la part de la force centrifuge, d'après la latitude du lieu, pour

obtenir exactement la variation propre de la gravité. C'est d'après un

tel principe que se multiplient chaque jour nos renseignemens sur la

mesure de la pesanteur en divers points du globe, et par une suite

indirecte, comme je l'ai indiqué dans la vingt-cinquième leçon, sur la

vraie figure de la terre.

Dans ces différentes sections de la barologie dynamique, les corps

solides sont envisagés, abstraction faite de leurs dimensions, et comme

de simples points. Mais, tous ces problèmes doivent maintenant être

repris avec un nouvel ordre de difficultés, en ayant égard aux diverses

particules dont le corps est réellement formé. Sous ce rapport, la

question du mouvement libre nous entraînerait nécessairement dans cet

ensemble de recherches délicates et compliquées qui caractérisent en

dynamique abstraite, l'analyse des rotations, même en se bornant au cas

du vide, et qui serait ici entièrement indépendant de l'action de la

pesanteur: heureusement, cette face du problème est, en réalité, peu

importante pour le mouvement de nos projectiles. À l'égard du pendule,

cette difficulté se réduit à déterminer suivant quelles lois les divers

points du corps modifient, en vertu de leur liaison, les durées inégales

de leurs oscillations respectives, afin que leur ensemble puisse

osciller comme un point unique, idéal ou réel. Cette loi, découverte par

Huyghens, et obtenue ensuite, d'une manière plus rationnelle, par

Jacques Bernouilli, ramène aisément le pendule composé au pendule simple

jusque alors étudié, quand on connaît le moment d'inertie du corps. Elle

explique nettement un nouveau moyen de faire varier la durée des

oscillations, en changeant seulement la répartition de la masse

oscillante. C'est ainsi que l'étude du pendule se rattache à toutes les

questions essentielles de la dynamique générale des solides. Quoique la

résistance de l'air y exerce beaucoup moins d'influence que dans le

mouvement des projectiles, il faut cependant l'y prendre aussi en

considération, afin de donner à ce précieux instrument toute la

précision dont il est susceptible. Ici, les tentatives ont pu être bien

plus heureuses, surtout en établissant, comme l'a fait si judicieusement

M. Bessel en dernier lieu, une exacte comparaison expérimentale entre

les oscillations réelles, nécessairement affectées de la résistance du

milieu, et les oscillations théoriques, relatives au cas du vide: aussi

le passage de l'un à l'autre cas se fait-il maintenant avec beaucoup de

sûreté et de facilité.

En considérant les immenses difficultés fondamentales que présente

l'hydrodynamique abstraite, comme nous l'avons reconnu en philosophie

mathématique, on ne sera pas surpris que la partie de la barologie

dynamique relative aux fluides soit encore si imparfaite, au moins sous

le point de vue rationnel. Le cas des gaz, et surtout de l'air, est,

d'abord, presque entièrement négligé, tant on a senti l'impossibilité

d'y atteindre réellement. Quant aux liquides, il n'y a jusqu'ici

d'analysé, d'une manière à quelques égards satisfaisante, que leur

écoulement par de très petits orifices percés au fond ou sur les côtés

des vases, c'est-à-dire le mouvement purement linéaire, dont l'étude

mathématique a été faite par Daniel Bernouilli, d'après sa célèbre

hypothèse du parallélisme des tranches. Son principal résultat a été de

démontrer la règle, proposée empiriquement par Torricelli, sur

l'évaluation de la vitesse du liquide à l'orifice, comme égale à celle

d'un poids qui serait tombé de toute la hauteur du liquide dans le vase.

Or, cette règle n'a été mise en harmonie avec l'observation, même

lorsque le niveau est entretenu invariable, qu'à l'aide d'une sorte de

fiction ingénieuse, suggérée par le singulier phénomène de la

_contraction_ de la veine fluide. Le cas du niveau variable est à peine

ébauché, et à plus forte raison celui où l'on doit tenir compte de la

forme et de la grandeur de l'orifice. Quant au mouvement à deux

dimensions, et surtout quant au mouvement général en tous sens, qui a

toujours lieu plus ou moins, leur théorie est encore entièrement dans

l'enfance, quoiqu'elle ait été le sujet de travaux mathématiques fort

étendus, dont quelques-uns ont une éminente valeur abstraite. Corancez a

fait, dans ces derniers temps, une tentative très estimable pour

appliquer à cette recherche difficile les perfectionnemens généraux

introduits par Fourier dans l'analyse mathématique, à l'occasion de sa

théorie thermologique.

Les études expérimentales, d'ailleurs trop rares et surtout trop peu

suivies, n'ont pas eu jusqu'ici, sous ces divers rapports, des résultats

beaucoup plus satisfaisans, si ce n'est relativement à quelques données

numériques. Elles ont été, en général, conçues dans un esprit trop

subalterne envers les théories mathématiques, et entreprises

ordinairement pour les vérifier. Or, les cas abstraits considérés par

les géomètres diffèrent habituellement à tant de titres des cas réels,

que cette confrontation est, en elle-même, fort délicate, et le plus

souvent assez incertaine, vu l'embarras qu'on éprouve à démêler, parmi

les circonstances que la théorie néglige, celles qui produisent

principalement les écarts observés. Faut-il les rapporter à l'imparfaite

fluidité du liquide, ou à son frottement contre les parois du vase, ou

aux mouvemens obliques qui s'établissent dans l'intérieur de la masse

fluide, etc.? C'est ce qui demeure ordinairement indécis. Néanmoins,

cette importante branche de la barologie peut tirer un grand parti d'un

système rationnel d'expérimentation, entre les mains de physiciens

sachant bien apprécier la valeur réelle des théories mathématiques, sans

s'exagérer leur portée. Mais il faut que les expériences soient

instituées avec plus de génie, et d'une manière plus indépendante, afin

d'éclaircir les nombreuses questions laissées intactes par la théorie.

L'imperfection de cette partie de la science est fort sensible,

lorsqu'on cherche à la faire correspondre aux grands cas naturels, non

pas même aux mouvemens généraux de l'Océan ou de l'atmosphère, dont

l'étude rationnelle doit encore être jugée trop peu accessible, mais

seulement aux mouvemens des fleuves et des canaux, dont la théorie n'a

guère dépassé aujourd'hui le degré de précision et de profondeur où

l'avait laissée le judicieux Guglielmini, au milieu de l'avant-dernier

siècle.

Telles sont les considérations générales extrêmement sommaires

auxquelles je dois me borner ici, sur les principales parties de la

barologie, successivement examinées. Elles me paraissent suffire pour

faire ressortir leur véritable esprit, ainsi que l'état présent de

l'ensemble de chacune d'elles, et la nature des progrès qu'elles

comportent. Quoique nous l'ayons reconnue très imparfaite à beaucoup

d'égards, cette première branche de la physique n'en est pas moins,

non-seulement la plus pure, mais aussi la plus riche: nous y avons

fréquemment remarqué un caractère de rationnalité et un degré de

coordination que seront loin de nous offrir les autres parties de la

science. Son imperfection est même essentiellement relative à ce que

nous y cherchons naturellement une consistance et une précision presque

astronomiques, bien plus difficiles ici qu'à l'égard des phénomènes

célestes, et que nous n'oserions demander au reste de la physique. La

barologie a depuis long-temps pleinement atteint son état de positivité

définitive; il n'y a pas une seule de ses nombreuses subdivisions qui ne

soit au moins ébauchée; tous les moyens généraux d'investigation y ont

été successivement introduits et appliqués: ainsi, ses progrès futurs ne

dépendent désormais essentiellement que d'une harmonie plus complète

entre ces divers moyens, et surtout d'une combinaison plus homogène et

plus intime entre le génie mathématique et le génie physique.

Cours de philosophie positive. (2/6) · 第 14 / 22 题