VINGT-HUITIÈME LEÇON.

Considérations philosophiques sur l'ensemble de la physique.

Cette seconde branche fondamentale de la philosophie naturelle n'a

commencé à se dégager définitivement de la métaphysique, pour prendre un

caractère vraiment positif, que depuis les découvertes capitales de

Galilée sur la chute des poids; tandis que, au contraire, la science

considérée dans la première partie de ce volume était réellement

positive, sous le rapport purement géométrique, depuis la fondation de

l'École d'Alexandrie. On doit donc s'attendre ici, outre l'influence

directe de la plus grande complication des phénomènes, à trouver l'état

scientifique de la physique bien moins satisfaisant que celui de

l'astronomie; soit sous le point de vue spéculatif, quant à la pureté et

à la coordination de ses théories; soit sous le point de vue pratique,

quant à l'étendue et à l'exactitude des prévisions qui en résultent. À

la vérité, la formation graduelle de cette science pendant les deux

derniers siècles a pu s'accomplir sous l'impulsion philosophique des

préceptes de Bacon et des conceptions de Descartes, qui a dû rendre sa

marche générale bien plus rationnelle, en établissant directement les

conditions fondamentales de la méthode positive universelle. Mais,

quelque importante qu'ait été réellement cette haute influence pour

accélérer le progrès naturel de la philosophie physique, l'empire si

prolongé des habitudes métaphysiques primitives était tellement profond,

et l'esprit positif, qui n'a pu se développer que par l'exercice, était

encore si imparfaitement caractérisé, que cette science ne pouvait

acquérir en aussi peu de temps une entière positivité, dont manquait

l'astronomie elle-même, envisagée dans sa partie mécanique, jusqu'au

milieu de cette période. Aussi, à partir du point où est maintenant

parvenu notre examen philosophique, trouverons-nous, dans les diverses

sciences fondamentales qui nous restent à considérer, des traces de plus

en plus profondes de l'esprit métaphysique, dont l'astronomie est seule

aujourd'hui, entre toutes les branches de la philosophie naturelle,

complètement affranchie. Cette influence anti-scientifique ne se bornera

plus, comme celle que j'ai eu jusqu'ici à signaler en divers cas, à des

détails peu importans, qui n'affectent essentiellement que le mode

d'exposition; nous reconnaîtrons qu'elle altère notablement les

conceptions fondamentales de la science, qui, même en physique, n'a

point encore, à mon avis, entièrement pris son caractère philosophique

définitif. Conformément à l'esprit général de notre travail, en

comparant, d'une manière plus directe, plus rationnelle et plus profonde

qu'on ne l'a fait encore, la philosophie de la physique avec le modèle

si parfait que nous offre la philosophie astronomique, et perfectionnant

toujours graduellement la méthode des sciences plus compliquées par

l'application des préceptes généraux fournis par l'analyse des sciences

moins compliquées, je ferai concevoir, j'espère, la possibilité

d'imprimer désormais à toutes la même positivité, quoiqu'elles soient

loin de comporter, par la nature de leurs phénomènes, la même

perfection, suivant la hiérarchie fondamentale établie au commencement

de cet ouvrage.

Nous devons d'abord circonscrire aussi nettement que possible le

véritable champ des recherches dont se compose la physique proprement

dite.

En ne la séparant point de la chimie, leur ensemble a pour objet la

connaissance des lois générales du monde inorganique. Dès lors, cette

étude totale se distingue aisément par des caractères fort tranchés, qui

seront plus tard exactement analysés, aussi bien de la science de la

vie, qui la suit dans notre échelle encyclopédique, que de la science

astronomique qui l'y précède, et dont le simple objet, comme nous

l'avons vu, se réduit à la considération des grands corps naturels quant

à leurs formes et à leurs mouvemens. Mais, au contraire, la distinction

entre la physique et la chimie est très délicate à constituer avec

précision, et sa difficulté augmente de jour en jour par les relations

de plus en plus intimes que l'ensemble des découvertes modernes

développe continuellement entre ces deux sciences. Cette division est

néanmoins réelle et indispensable, quoique nécessairement moins

prononcée que toutes les autres séparations contenues dans notre série

encyclopédique fondamentale. Je crois pouvoir l'établir solidement

d'après trois considérations générales, distinctes quoique équivalentes,

dont chacune isolément serait peut-être, en certains cas, insuffisante,

mais qui, réunies, ne me paraissent devoir jamais laisser aucune

incertitude réelle.

La première consiste dans le contraste caractéristique, déjà vaguement

entrevu par les philosophes du dix-septième siècle, entre la généralité

nécessaire des recherches vraiment physiques et la spécialité non moins

inhérente aux explorations purement chimiques. Toute considération de

physique proprement dite est, par sa nature, plus ou moins applicable à

un corps quelconque: tandis que, au contraire, toute idée chimique

concerne nécessairement une action particulière à certaines substances,

quelque similitude que nous parvenions d'ailleurs à saisir entre les

différens cas. Cette opposition fondamentale est toujours nettement

marquée entre les deux catégories de phénomènes. Ainsi, non-seulement la

pesanteur, premier objet de la physique, se manifeste de la même manière

dans tous les corps, et tous comportent pareillement des effets

thermologiques; mais, encore, tous sont plus ou moins sonores, et

susceptibles aussi de phénomènes optiques et même électriques: ils ne

nous offrent jamais, pour ces diverses propriétés, que de simples

inégalités de degré. Dans les différentes compositions et décompositions

dont la chimie s'occupe, il s'agit constamment, au contraire, en

dernière analyse, de propriétés radicalement spécifiques, qui varient

non-seulement entre les diverses substances élémentaires, mais encore

parmi leurs combinaisons les plus analogues. Les phénomènes magnétiques

semblent, il est vrai, présenter une exception notable à cette

généralité caractéristique des études physiques proprement dites,

puisqu'ils sont particuliers à certaines matières très peu nombreuses,

ce qui paraîtrait devoir les faire rentrer, sous ce rapport, dans le

domaine de la chimie, à laquelle néanmoins ils ne sauraient évidemment

appartenir. Mais cette objection doit disparaître depuis qu'il est bien

reconnu, d'après la belle série de découvertes créée par M. Oersted, que

ces phénomènes sont une simple modification des phénomènes électriques,

dont la généralité est irrécusable. Sous l'influence de cette vue

fondamentale, le progrès journalier de la science tend d'ailleurs, ce me

semble, à constater de plus en plus que cette modification n'est point,

comme on le croyait d'une manière trop absolue, strictement propre à une

ou deux substances, et que toutes en sont très probablement susceptibles

quand on les place dans des conditions convenables, seulement à des

degrés beaucoup plus inégaux que pour aucune autre propriété physique.

Cette exception apparente, qui, du reste, est évidemment la seule, ne

peut donc réellement altérer le caractère intime de généralité

rigoureuse, nécessairement inhérent à tous les phénomènes qui

constituent le domaine de la physique, par opposition à la chimie.

C'est donc bien vainement que, dans la manière habituelle de concevoir

la physique, on croit encore devoir distinguer aujourd'hui les diverses

propriétés dont elle s'occupe, suivant que leur universalité est

nécessaire ou contingente, ce qui tend directement à jeter une fâcheuse

incertitude sur la vraie définition de cette science. Une telle

subtilité scolastique ne tient évidemment qu'à un reste d'influence de

l'esprit métaphysique, d'après lequel on avait prétendu si long-temps à

connaître les corps en eux-mêmes, indépendamment des phénomènes qu'ils

nous montrent, et que l'on envisageait toujours comme essentiellement

fortuits, tandis qu'ils sont réellement au contraire, pour les

philosophes positifs, la seule base primitive de nos conceptions.

Depuis que l'homme a reconnu, par exemple, l'universalité de la

pesanteur, pouvons-nous continuer à la regarder comme une propriété

contingente, c'est-à-dire, concevoir effectivement des corps qui en

seraient dépourvus? De même, est-il vraiment en notre pouvoir de nous

représenter une substance qui n'aurait point une température quelconque,

ou qui ne comporterait aucun effet sonore, ni aucune action lumineuse,

ou même électrique? En un mot, du point de vue de la philosophie

positive, il y a évidemment exclusion entre l'idée de généralité

rigoureuse et la notion de contingence, qui ne saurait appartenir qu'à

des propriétés dont l'absence soit constatée dans quelques cas réels.

La seconde considération élémentaire propre à distinguer la physique de

la chimie, offre moins d'importance et même de solidité que la

précédente, quoique susceptible d'une utilité véritable. Elle consiste à

remarquer qu'en physique, les phénomènes considérés sont toujours

relatifs aux masses, et en chimie aux molécules, d'où cette dernière

science tirait autrefois sa dénomination habituelle de _physique

moléculaire_. Malgré que cette distinction ne soit pas, au fond,

dépourvue de toute réalité, il faut néanmoins reconnaître que les

actions purement physiques sont le plus souvent aussi moléculaires que

les influences chimiques, quand on les étudie d'une manière suffisamment

approfondie. La pesanteur elle-même nous en présente un exemple

irrécusable. Les phénomènes physiques observés dans les masses ne sont

habituellement que les résultats sensibles de ceux qui s'opèrent dans

leurs moindres particules: on ne doit tout au plus excepter de cette

règle que les phénomènes du son et peut-être ceux de l'électricité.

Quant à la nécessité d'une certaine masse pour manifester l'action, elle

est évidemment tout aussi indispensable en chimie; en sorte que, sous ce

rapport non plus, on ne semble point pouvoir admettre aucune différence

vraiment caractéristique. Toutefois, cet ancien aperçu général, inspiré

par la science naissante à des esprits profondément philosophiques, doit

nécessairement offrir quelques fondemens véritables qui ont seulement

besoin d'être plus précisément analysés; car, le développement ultérieur

de la science ne saurait détruire le résultat d'une telle comparaison

primitive, convenablement établie. Il me semble, en effet, que le fait

général inaltérable, dont cette distinction n'est que l'énoncé abstrait,

exprimé peut-être d'une manière qui n'est plus aujourd'hui strictement

scientifique, consiste réellement en ce que, pour tous les phénomènes

chimiques, l'un au moins des corps entre lesquels ils s'opèrent doit

être nécessairement dans un état d'extrême division, et même, le plus

souvent, de fluidité véritable, sans lequel l'action ne saurait avoir

lieu, tandis que cette condition préliminaire n'est, au contraire,

jamais indispensable à la production d'aucun phénomène physique

proprement dit, et qu'elle constitue même toujours une circonstance

défavorable à cette production, quoiqu'elle ne suffise pas constamment à

l'empêcher. Il y a donc, à cet égard, une distinction réelle, quoique

peu tranchée, entre les deux ordres de recherches.

Enfin, une troisième remarque générale est peut-être plus convenable

qu'aucune autre pour séparer nettement les phénomènes physiques des

phénomènes chimiques. Dans les premiers, la constitution des corps,

c'est-à-dire le mode d'arrangement de leurs particules, peut se trouver

changée, quoique le plus souvent elle demeure même essentiellement

intacte; mais, leur nature, c'est-à-dire la composition de leurs

molécules, reste constamment inaltérable. Dans les seconds, au

contraire, non-seulement il y a toujours changement d'état à l'égard de

quelqu'un des corps considérés, mais l'action mutuelle de ces corps

altère nécessairement leur nature, et c'est même une telle modification

qui constitue essentiellement le phénomène. La plupart des agens

considérés en physique sont sans doute susceptibles, quand leur

influence est très énergique ou très prolongée, d'opérer à eux seuls des

compositions et décompositions parfaitement identiques avec celles que

détermine l'action chimique proprement dite; et c'est là d'où résulte

directement la liaison si naturelle entre la physique et la chimie.

Mais, à ce degré d'action, ils sortent, en effet, du domaine de la

première science pour entrer dans celui de la seconde.

Nos classifications scientifiques, pour être vraiment positives, ne

sauraient reposer sur la considération vague et incertaine des agens

auxquels nous rapportons les phénomènes étudiés. Un tel principe,

rigoureusement appliqué, introduirait nécessairement une confusion

totale et tendrait à faire disparaître les distinctions les plus utiles

et les plus réelles. On sait, par exemple, que plusieurs philosophes

modernes, et entre autres le grand Euler, ont voulu attribuer à un même

éther universel, non-seulement les phénomènes de la chaleur et de la

lumière, ainsi que ceux de l'électricité et du magnétisme, mais encore

ceux de la pesanteur, terrestre ou céleste: et il serait impossible de

démontrer, d'une manière réellement péremptoire, la fausseté d'une telle

opinion. Plus tard, d'autres ont encore chargé le même fluide imaginaire

de la production des phénomènes sonores, pour lesquels l'air ne leur

paraissait pas un intermédiaire suffisant. Enfin, nous voyons

aujourd'hui quelques physiologistes distingués, sectateurs du

_naturisme_ allemand, rapporter aussi la vie à l'attraction universelle,

à laquelle déjà l'action chimique a été souvent rattachée. Ainsi, en

combinant ces diverses hypothèses, qui sont tout aussi plausibles

réunies que séparées, on arriverait à concevoir vaguement, en résumé,

que tous les phénomènes observables sont dus à un agent unique, et

personne sans doute ne saurait prouver qu'il en est autrement. Toute

classification fondée sur la considération des agens deviendrait donc

entièrement illusoire. Le seul moyen de dissiper une telle incertitude,

en écartant des contestations nécessairement interminables, consiste à

remarquer directement que, nos études positives ayant seulement pour

objet la connaissance des lois des phénomènes, et nullement celle de

leur mode de production, c'est sur les phénomènes eux-mêmes que doivent

être exclusivement basées nos distributions scientifiques, pour avoir

réellement une consistance rationnelle, comme je l'ai établi dans les

prolégomènes de cet ouvrage. En procédant ainsi, il n'y a plus

d'obscurité ni d'hésitation; notre marche philosophique devient assurée.

On voit, dès lors, pour nous renfermer dans les limites de la question

présente, que quand même tous les phénomènes chimiques seraient un jour

positivement analysés comme dus à des actions purement physiques, ce qui

sera peut-être le résultat général des travaux de la génération

scientifique actuelle, notre distinction fondamentale entre la physique

et la chimie ne saurait en être effectivement ébranlée. Car il resterait

nécessairement vrai que, dans un fait justement qualifié de _chimique_,

il y a toujours quelque chose de plus que dans un fait simplement

_physique_, savoir: l'altération caractéristique qu'éprouvent la

composition moléculaire des corps, et par suite, l'ensemble de leurs

propriétés. Une telle distinction est donc naturellement à l'abri de

toute révolution scientifique.

L'ensemble des considérations précédentes me paraît suffire pour définir

avec exactitude l'objet propre de la physique, strictement circonscrite

dans ses limites naturelles. On voit que cette science consiste à

_étudier les lois qui régissent les propriétés générales des corps,

ordinairement envisagés en masse, et constamment placés dans des

circonstances susceptibles de maintenir intacte la composition de leurs

molécules, et même, le plus souvent, leur état d'agrégation_. En outre,

le véritable esprit philosophique exige toujours, comme je l'ai déjà

fréquemment rappelé, que toute science digne de ce nom soit évidemment

destinée à établir sûrement un ordre correspondant de prévoyance. Il est

donc indispensable d'ajouter, pour compléter réellement une telle

définition, que le but final des théories physiques est de _prévoir, le

plus exactement possible, tous les phénomènes que présentera un corps

placé dans un ensemble quelconque de circonstances données_, en excluant

toutefois celles qui pourraient le dénaturer. Que ce but soit rarement

atteint d'une manière complète et surtout précise, cela n'est point

douteux; mais il en résulte seulement que la science est imparfaite. Son

imperfection réelle fût-elle même beaucoup plus grande, telle n'en

serait pas moins évidemment sa destination nécessaire. J'ai remarqué

ailleurs que, pour concevoir nettement le vrai caractère général d'une

science quelconque, il est d'abord indispensable de la supposer

parfaite, et l'on a ensuite convenablement égard aux difficultés

fondamentales plus ou moins grandes que présente toujours effectivement

cette perfection idéale, comme nous l'avons déjà fait envers

l'astronomie.

Par cette seule exposition sommaire de l'objet général des recherches

physiques, il est aisé de sentir combien elles doivent offrir

nécessairement plus de complication que les études astronomiques.

Celles-ci se bornent à considérer les corps dont elles s'occupent sous

les deux aspects élémentaires les plus simples que nous puissions

imaginer, quant à leurs formes et à leurs mouvemens, en faisant

rigoureusement abstraction de tout autre point de vue. En physique, au

contraire, les corps, accessibles à tous nos sens, sont nécessairement

envisagés dans l'ensemble des conditions générales qui caractérisent

leur existence réelle, et par conséquent, étudiés sous un grand nombre

de rapports divers, qui d'ordinaire se compliquent mutuellement. Si l'on

apprécie convenablement la difficulté totale du problème, il deviendra

facile de concevoir, _à priori_, que non-seulement une telle science

doit être inévitablement beaucoup moins parfaite que l'astronomie, mais

encore même qu'elle serait réellement impossible si l'accroissement des

obstacles fondamentaux n'était naturellement compensé, jusqu'à un

certain point, par l'extension des moyens d'exploration. C'est ici le

lieu d'appliquer la loi philosophique que j'ai établie dans la

dix-neuvième leçon, au sujet de cette compensation nécessaire et

constante, qui résulte essentiellement de ce que, à mesure que les

phénomènes se compliquent, ils deviennent, par cela même, explorables

sous un plus grand nombre de rapports divers.

Des trois procédés généraux qui constituent notre art d'observer, comme

je l'ai exposé alors, le dernier, la comparaison, n'est à la vérité

guère plus applicable ici qu'à l'égard des phénomènes astronomiques.

Quoiqu'il y puisse être quelquefois heureusement employé, il faut

reconnaître que, par sa nature, il est essentiellement destiné à l'étude

des phénomènes propres aux corps organisés, comme nous le constaterons

plus tard. Mais la physique comporte évidemment le plus complet

développement des deux autres modes fondamentaux d'observation. Quant au

premier, c'est-à-dire à l'observation proprement dite, qui, en

astronomie, était forcément bornée à l'usage d'un seul sens, elle

commence à recevoir ici toute son extension possible. La multiplicité

des points de vue relatifs aux propriétés physiques tient

essentiellement en effet à la même condition caractéristique qui nous

permet d'y employer simultanément tous nos sens. Néanmoins, cette

science, réduite à la seule ressource de l'observation pure, serait,

sans aucun doute, extrêmement imparfaite, quelque varié qu'y puisse être

son usage. Mais ici s'introduit spontanément, dans la philosophie

naturelle, l'emploi du second procédé général d'exploration,

l'expérience, dont l'application convenablement dirigée constitue la

principale force des physiciens pour toutes les questions un peu

compliquées. Cet heureux artifice fondamental consiste toujours à

observer en dehors des circonstances naturelles, en plaçant les corps

dans des conditions artificielles, expressément instituées pour

faciliter l'examen de la marche des phénomènes qu'on se propose

d'analyser sous un point de vue déterminé. On conçoit aisément combien

un tel art est éminemment adapté aux recherches physiques, qui,

destinées, par leur nature, à étudier dans les corps leurs propriétés

générales et permanentes, susceptibles seulement de divers degrés

d'intensité, peuvent admettre, pour ainsi dire sans limites, l'ensemble

quelconque de circonstances qu'on juge convenable d'introduire. C'est

réellement en physique que se trouve le triomphe de l'expérimentation,

parce que notre faculté de modifier les corps afin de mieux observer

leurs phénomènes, n'y est assujettie à presque aucune restriction, ou

que, du moins, elle s'y développe beaucoup plus librement que dans

toute autre partie de la philosophie naturelle.

Quand nous examinerons, dans le volume suivant, la science de la vie,

nous reconnaîtrons quelles difficultés fondamentales y présente

l'institution des expériences, à cause de la nécessité de les combiner

de manière à maintenir l'état vivant, et même au degré normal, ce qui,

d'un autre côté, exige impérieusement un ensemble très complexe de

conditions, tant extérieures qu'intérieures, dont les variations

admissibles sont renfermées entre des limites peu écartées, et dont les

modifications se provoquent mutuellement: en sorte qu'on ne peut presque

jamais établir, en physiologie, tandis qu'on l'obtient si aisément en

physique deux cas exactement pareils sous tous les rapports, sauf sous

celui qu'on veut analyser; ce qui constitue pourtant la base

indispensable d'une expérimentation complètement rationnelle et vraiment

décisive. L'usage des expériences doit donc être, en physiologie,

extrêmement restreint, quoique, sans doute, elles y puissent être

réellement avantageuses, quand on procède à leur institution avec toute

la circonspection qu'elle exige: nous examinerons plus tard comment

cette ressource y est, jusqu'à un certain point, remplacée par

l'observation pathologique. En chimie, le domaine de l'expérimentation

semble ordinairement encore plus complet que dans la physique, puisqu'on

n'y considère, pour ainsi dire, jusqu'ici que des faits résultant de

circonstances artificielles, établies par notre intervention. Mais, la

non-spontanéité des circonstances ne constitue pas, ce me semble, le

principal caractère philosophique de l'expérimentation, qui consiste

surtout dans le choix le plus libre possible du cas propre à dévoiler le

mieux la marche du phénomène, que ce cas soit d'ailleurs naturel ou

factice. Or, ce choix est, en réalité, bien plus facultatif en physique

qu'à l'égard des phénomènes chimiques, dont la plupart, ne pouvant

s'obtenir que par le concours indispensable d'un plus grand nombre

d'influences diverses, ne permettent pas de varier autant les

circonstances de leur production, ni surtout d'isoler aussi complètement

les différentes conditions déterminantes, comme nous le reconnaîtrons

spécialement dans le volume suivant. Ainsi, en résumé, non-seulement la

création de l'art général de l'expérimentation est due au développement

de la physique; mais c'est surtout à cette science qu'un tel procédé

est, en effet, destiné, quelque précieuses ressources qu'il offre aux

branches plus compliquées de la philosophie naturelle.

Après l'usage rationnel des méthodes expérimentales, la principale base

du perfectionnement de la physique résulte de l'application plus ou

moins complète de l'analyse mathématique. C'est ici que finit le domaine

actuel de cette analyse en philosophie naturelle; et la suite de cet

ouvrage montrera combien il serait chimérique d'espérer que son empire

s'étende jamais au-delà avec une efficacité notable, même en se bornant

aux phénomènes chimiques. La fixité et la simplicité relatives des

phénomènes physiques, doivent comporter naturellement un emploi étendu

de l'instrument mathématique, quoiqu'il s'y adapte beaucoup moins bien

qu'aux études astronomiques. Cette application peut s'y présenter sous

deux formes très différentes, l'une directe, l'autre indirecte. La

première a lieu quand la considération immédiate des phénomènes a permis

d'y saisir une loi numérique fondamentale, qui devient la base d'une

suite plus ou moins prolongée de déductions analytiques; comme on l'a vu

si éminemment lorsque le grand Fourier a créé sa belle théorie

mathématique de la répartition de la chaleur, fondée tout entière sur le

principe de l'action thermologique entre deux corps, proportionnelle à

la différence de leurs températures. Le plus souvent, au contraire,

l'analyse mathématique ne s'y introduit qu'indirectement, c'est-à-dire

après que les phénomènes ont été d'abord ramenés, par une étude

expérimentale plus ou moins difficile, à quelques lois géométriques ou

mécaniques; et alors ce n'est point proprement à la physique que

l'analyse s'applique, mais à la géométrie ou à la mécanique. Telles

sont, entre autres, sous le rapport géométrique, les théories de la

réflexion ou de la réfraction, et, sous le rapport mécanique, l'étude de

la pesanteur ou celle d'une partie de l'acoustique.

Que l'introduction des théories analytiques, dans les recherches

physiques, soit médiate ou immédiate, il importe de ne les y employer

qu'avec une extrême circonspection, après avoir sévèrement scruté la

réalité du point de départ, qui peut seule établir la solidité des

déductions, qu'une telle méthode permet de prolonger et de varier avec

une si admirable fécondité; et le génie propre de la physique doit

diriger sans cesse l'usage rationnel de ce puissant instrument. Il faut

convenir que l'ensemble de ces conditions a été rarement rempli d'une

manière convenable par les géomètres, qui, le plus souvent, prenant le

moyen pour le but, ont embarrassé la physique d'une foule de travaux

analytiques fondés sur des hypothèses très hasardées, ou même sur des

conceptions entièrement chimériques, et où, par conséquent, les bons

esprits ne peuvent voir réellement que de simples exercices

mathématiques, dont la valeur abstraite est quelquefois très éminente,

sans que leur influence puisse nullement accélérer le progrès naturel de

la physique. L'injuste dédain que la prépondérance de l'analyse provoque

trop fréquemment pour les études purement expérimentales, tend même

directement à imprimer à l'ensemble des recherches une impulsion

vicieuse qui, si elle n'était point nécessairement contenue, enlevant à

la physique ses fondemens indispensables, la ferait rétrograder vers un

état d'incertitude et d'obscurité peu différent, au fond, malgré

l'imposante sévérité des formes, de son ancien état métaphysique. Les

physiciens n'ont pas d'autre moyen radical d'éviter ces empiètemens

funestes, que de devenir désormais eux-mêmes assez géomètres pour

diriger habituellement l'usage de l'instrument analytique, comme celui

de tous les autres appareils qu'ils emploient, au lieu d'en abandonner

l'application à des esprits qui n'ont ordinairement aucune idée nette et

approfondie des phénomènes à l'exploration desquels ils le destinent.

Cette condition, rationnellement indiquée par la seule position de la

physique dans notre série encyclopédique, pourrait sans doute être

convenablement remplie, si l'éducation préliminaire des physiciens était

plus fortement organisée. Dès lors, ils n'auraient plus besoin de

recourir aux géomètres que dans les cas, nécessairement très rares, qui

exigeraient le perfectionnement abstrait des procédés analytiques.

Non-seulement ils feraient ainsi cesser directement la sorte de fausse

position scientifique qui leur est si souvent pénible aujourd'hui, mais

ils amélioreraient notablement l'ensemble du système scientifique, en

hâtant le développement de la saine philosophie mathématique. Car, la

philosophie de l'analyse commence maintenant à être bien connue, quoique

sans doute, comme je l'ai indiqué dans le volume précédent, elle soit

encore susceptible de perfectionnemens capitaux; mais, quant à la vraie

philosophie mathématique, qui consiste surtout dans la relation

convenablement organisée de l'abstrait au concret, elle est encore

presque entièrement dans l'enfance, sa formation ayant dû nécessairement

être postérieure. Or, elle ne pouvait naître que d'une comparaison

suffisamment étendue entre les études mathématiques de divers ordres de

phénomènes; elle ne peut se développer que par l'accroissement graduel

de telles études, poursuivies dans un esprit vraiment positif, qui, au

degré où il est nécessaire, doit naturellement se trouver bien plus

complet chez les physiciens que chez les géomètres. L'attention de

ceux-ci doit, en général, se diriger spontanément de préférence vers

l'instrument, abstraction faite de l'usage; les autres peuvent seuls,

d'ordinaire, sentir assez vivement le besoin de modifier les moyens,

conformément à la destination qu'ils ont en vue. Telles sont les

fonctions respectives que leur assigne une distribution rationnelle de

l'ensemble du travail scientifique.

Quoique l'application de l'analyse à l'étude de la physique ne soit

point encore assez philosophiquement instituée, et que, par suite, elle

ait été fréquemment illusoire, elle n'en a pas moins déjà rendu

d'éminens services au progrès réel de nos connaissances, comme j'aurai

soin de l'indiquer en examinant successivement les diverses parties

essentielles de la science. Lorsque les conditions fondamentales d'une

telle application ont pu être suffisamment remplies, l'analyse a porté,

dans les différentes branches de la physique, cette précision admirable

et surtout cette parfaite coordination qui caractérisent toujours son

emploi bien entendu. Que seraient sans elle, l'étude de la pesanteur,

celle de la chaleur, de la lumière, etc.? Des suites de faits presque

incohérens, dans lesquelles notre esprit ne pourrait rien prévoir qu'en

consultant l'expérience, pour ainsi dire à chaque pas, tandis qu'elles

nous offrent maintenant un caractère de rationnalité très satisfaisant,

qui les rend susceptibles de remplir à un haut degré la destination

finale de tout travail scientifique. Néanmoins, il ne faut pas se

dissimuler que les phénomènes physiques, à raison de leur plus grande

complication, sont bien moins accessibles aux méthodes mathématiques que

les phénomènes astronomiques, soit quant à l'étendue ou à la sûreté des

procédés. Sous le point de vue mécanique surtout, il n'y a pas de

problème physique qui ne soit réellement beaucoup plus complexe qu'aucun

problème astronomique, lorsqu'on y veut tenir compte de toutes les

circonstances susceptibles d'exercer sur le phénomène une véritable

influence. Le cas de la pesanteur, quelque simple qu'il paraisse et

qu'il soit en effet, relativement à tous les autres, en offre la preuve

bien sensible, même en se bornant aux solides, par l'impossibilité où

nous sommes encore d'avoir suffisamment égard dans nos calculs à la

résistance de l'air, qui modifie pourtant d'une manière si prononcée le

mouvement effectif. Il en est ainsi, à plus forte raison, des autres

recherches physiques susceptibles de devenir mathématiques, et qui

ordinairement ne sauraient comporter une telle transformation qu'après

avoir écarté une portion plus ou moins essentielle des conditions du

problème, d'où résulte l'impérieuse nécessité d'une grande réserve dans

l'emploi des déductions de cette analyse incomplète. On pourrait

cependant augmenter beaucoup l'utilité réelle de l'analyse dans les

questions physiques, en ne lui accordant plus une prépondérance aussi

exclusive, et en consultant plus convenablement l'expérience, qui,

cessant d'être bornée à la simple détermination des coefficiens, comme

on le voit trop souvent aujourd'hui, fournirait aux méthodes

mathématiques des points de départ moins écartés; cette marche a déjà

réussi pour quelques cas, malheureusement trop rares. Sans doute, la

coordination devient ainsi plus imparfaite; mais doit-on regretter cette

perfection illusoire, lorsqu'on ne peut l'obtenir qu'en altérant plus ou

moins profondément la réalité des phénomènes? Cet art de combiner

intimement l'analyse et l'expérience, sans subalterniser l'une à

l'autre, est encore presque inconnu; il constitue naturellement le

dernier progrès fondamental de la méthode propre à l'étude approfondie

de la physique. Il ne pourra être, en réalité, convenablement cultivé,

que lorsque les physiciens, et non les géomètres, se chargeront enfin,

dans ces recherches, de diriger l'instrument analytique, comme je viens

de le proposer.

Après avoir suffisamment considéré, d'une manière générale, l'objet

propre de la physique et les moyens fondamentaux qui lui appartiennent,

je dois maintenant fixer sa vraie position encyclopédique. La discussion

établie au commencement de cette leçon doit me dispenser naturellement

de grands développemens à ce sujet. Il faut, néanmoins, justifier ici

sommairement le rang que j'ai assigné à cette branche de la philosophie

naturelle dans la hiérarchie scientifique, telle que je l'ai constituée

au début de cet ouvrage.

Si l'on envisage d'abord la physique relativement aux sciences que j'ai

placées comme antécédentes, il est aisé de reconnaître, en premier lieu,

que non-seulement ses phénomènes sont plus compliqués que les phénomènes

astronomiques, ce qui est évident, mais que leur étude ne saurait

acquérir son vrai caractère rationnel qu'en se fondant sur une

connaissance approfondie, quoique générale, de l'astronomie, soit comme

modèle, soit même comme base. Nous avons reconnu, dans la première

partie de ce volume, que la science céleste, tant sous le point de vue

mécanique que sous le point de vue géométrique, nous offre

nécessairement, à raison de la simplicité caractéristique de ses

phénomènes, le type le plus parfait de la méthode universelle qu'on doit

appliquer, autant que possible, à la découverte des lois naturelles.

Quelle préparation immédiate aussi convenable pourrions-nous donc

imaginer pour notre intelligence avant de se livrer aux explorations

plus difficiles de la physique, que celle qui résulte de l'examen

philosophique d'un tel modèle? Comment procéder rationnellement à

l'analyse des phénomènes plus compliqués, sans s'être rendu d'abord un

compte général satisfaisant de la manière dont les plus simples peuvent

être étudiés? La marche de l'individu doit offrir ici les mêmes phases

principales que celle de l'espèce. C'est par l'astronomie que l'esprit

positif a réellement commencé à s'introduire dans la philosophie

naturelle proprement dite, après avoir été suffisamment développé par

les études purement mathématiques. Notre éducation individuelle

pourrait-elle réellement être dispensée de suivre la même série

générale? Si la science céleste nous a seule primitivement appris ce que

c'est que l'_explication_ positive d'un phénomène sans aucune enquête

inaccessible sur sa _cause_, ou première ou finale, ni sur son mode de

production, à quelle source plus pure puiserions-nous aujourd'hui un tel

enseignement fondamental? La physique, plus qu'aucune autre science

naturelle, doit surtout se proposer l'imitation d'un tel modèle, puisque

ses phénomènes étant les moins compliqués de tous après les phénomènes

astronomiques, cette imitation y est nécessairement bien plus complète.

Indépendamment de cette relation fondamentale, sous le rapport de la

méthode, l'ensemble des théories célestes constitue une donnée

préliminaire indispensable à l'étude rationnelle de la physique

terrestre, comme je l'ai déjà indiqué dans la dix-neuvième leçon. La

position et les mouvemens de notre planète dans le monde dont nous

faisons partie, sa figure, sa grandeur, l'équilibre général de sa masse,

sont évidemment nécessaires à connaître avant que l'un quelconque des

phénomènes physiques qui s'opèrent à sa surface puisse être

véritablement compris. Le plus élémentaire d'entre eux, et qui se

reproduit dans presque tous les autres, la pesanteur, n'est point

susceptible d'être étudié d'une manière approfondie, abstraction faite

du phénomène céleste universel dont il ne présente réellement qu'un cas

particulier. Enfin, j'ai déjà remarqué ailleurs que plusieurs phénomènes

importans, et surtout celui des marées, établissent naturellement une

transition formelle et presque insensible de l'astronomie à la

physique. Une telle subordination est donc incontestable, sous quelque

point de vue qu'on l'envisage.

Par suite de cette harmonie, la physique est donc sous la dépendance

étroite, quoique indirecte, de la science mathématique, base évidente de

l'astronomie. Mais, outre cette connexion médiate, nous avons reconnu

ci-dessus le lien direct qui rattache intimement la physique au

fondement général et primitif de toute la philosophie naturelle. Dans la

plupart des branches de la physique, il s'agit, comme en astronomie, de

phénomènes essentiellement géométriques ou mécaniques, quoique les

circonstances en soient ordinairement beaucoup plus compliquées. Cette

complication empêche sans doute que les théories géométriques et

mécaniques, suivant l'examen précédent, puissent y être appliquées d'une

manière à beaucoup près aussi parfaite, soit quant à l'étendue ou à la

précision, que dans les cas célestes. Mais les lois abstraites de

l'espace et du mouvement n'en doivent pas moins y être exactement

observées; et leur application, envisagée d'une manière générale, ne

saurait manquer d'y fournir des indications fondamentales extrêmement

précieuses. Néanmoins, quelque évidente que soit cette subordination

sous le rapport de la doctrine, c'est relativement à la méthode que la

filiation mathématique de la physique me semble surtout importante à

considérer. N'oublions jamais, en effet, que l'esprit général de la

philosophie positive s'est formé primitivement par la culture des

mathématiques, et qu'il faut nécessairement remonter jusqu'à une telle

origine pour connaître réellement cet esprit dans toute sa pureté

élémentaire. Les théorèmes et les formules mathématiques sont rarement

susceptibles d'une application complète à l'étude effective des

phénomènes naturels, quand on veut dépasser la plus extrême simplicité

dans les conditions réelles des problèmes. Mais le véritable esprit

mathématique, si distinct de l'esprit algébrique, avec lequel on le

confond trop souvent[20], est, au contraire, constamment applicable; et

sa connaissance approfondie constitue, à mes yeux, le plus intéressant

résultat que les physiciens puissent retirer d'une étude philosophique

de la science mathématique. C'est seulement par l'habitude intime des

vérités éminemment simples et lucides de la géométrie et de la mécanique

que notre esprit peut d'abord développer convenablement sa positivité

naturelle, et se préparer à établir dans les études les plus complexes

des démonstrations réelles. Rien ne saurait tenir lieu d'un tel régime

pour dresser complétement l'organe intellectuel. On doit même

reconnaître que les notions géométriques étant encore plus nettes et

plus fondamentales que les notions mécaniques, l'étude des premières

importe encore davantage aux physiciens comme moyen d'éducation, quoique

les secondes aient réellement, dans les diverses branches de la science,

un usage effectif plus immédiat et plus étendu. Toutefois, quelle que

soit l'importance évidente d'une telle préparation primitive, il ne

faudrait pas croire que, même sous le seul rapport du régime

intellectuel, elle pût être vraiment suffisante, si l'étude

philosophique de l'astronomie ne venait point la compléter, en montrant,

par une application à la fois simple et capitale, comment l'esprit

mathématique doit se modifier pour s'adapter réellement à l'exploration

des phénomènes naturels. On voit ainsi, en résumé, que l'éducation

scientifique préliminaire propre à former des physiciens rationnels est

nécessairement plus compliquée que celle convenable aux astronomes,

puisque, indépendamment d'une base mathématique exactement commune, et

qui suffit à ceux-ci, les premiers doivent y joindre l'étude, au moins

générale, de la science céleste. Sous ce premier point de vue, la

position encyclopédique que j'ai assignée à la physique est donc

incontestable.

[Note 20: Les mêmes géomètres qui se plaisent le plus à

soumettre au calcul des hypothèses physiques très hasardées

ou même entièrement chimériques, sont ordinairement ceux

qui, en mathématiques pures, poussent jusqu'au ridicule les

habitudes de circonspection pédantesque et de sévérité

minutieuse. Ce contraste remarquable me semble propre à

faire ressortir la différence profonde qui existe entre

l'esprit algébrique et le véritable esprit mathématique,

pour lequel le calcul n'est qu'un instrument,

essentiellement subordonné, comme tout autre, à sa

destination.]

Son rang n'est pas moins évident sous le rapport inverse, c'est-à-dire

quant à ses relations fondamentales avec les sciences que j'ai classées

après elle.

Ce ne saurait être par accident que, non-seulement dans notre langue,

mais, en général, dans celles de tous les peuples penseurs, le nom

générique primitivement destiné à désigner l'ensemble de l'étude de la

nature, soit unanimement devenu, depuis environ un siècle, la

dénomination spécifique de la science que nous considérons ici. Un usage

aussi universel résulte nécessairement du sentiment profond, quoique

vague, de la prépondérance que doit exercer la physique proprement dite

dans le système de la philosophie naturelle, qu'elle domine en effet

tout entier, en exceptant la seule astronomie, qui n'est, en réalité,

qu'une émanation immédiate de la science mathématique. Il suffit de

considérer directement cette relation générale, pour concevoir aussitôt

que l'étude des propriétés communes à tous les corps, qu'ils nous

manifestent, avec de simples différences de degré, dans tous les états

dont ils sont susceptibles, et qui constituent, par conséquent,

l'existence fondamentale de toute matière, doit indispensablement

précéder celle des modifications propres aux diverses substances et à

leurs divers arrangemens. La nécessité d'un tel ordre est même sensible,

comme on voit, indépendamment de la loi philosophique qui impose si

clairement, sous le rapport de la méthode, l'obligation de n'étudier les

phénomènes les plus complexes qu'après les moins complexes. Relativement

à la science de la vie en particulier, quelque opinion qu'on adopte sur

la nature des phénomènes qui distinguent les corps organisés, il est

évident que, avant tout, ces corps, en tant que tels, sont soumis aux

lois universelles de la matière, modifiées seulement dans leurs

manifestations par les circonstances caractéristiques de l'état vivant.

En examinant, dans le volume suivant, la philosophie de cette science,

nous reconnaîtrons combien sont illusoires les considérations d'après

lesquelles on a si souvent tenté d'établir que les phénomènes vitaux

sont en opposition avec les lois générales de la physique. D'ailleurs,

la vie ne pouvant jamais avoir lieu que sous l'influence continuelle et

indispensable d'un système déterminé de circonstances extérieures,

comment serait-elle susceptible d'étude positive, si l'on voulait faire

abstraction des lois relatives à ces modificateurs externes? Ainsi,

toute physiologie qui n'est point fondée sur une connaissance préalable

de la physique, ne saurait avoir aucune vraie consistance scientifique.

Cette subordination est encore plus frappante pour la chimie, comme nous

le constaterons spécialement au commencement du volume suivant. Sans

admettre l'hypothèse prématurée, et peut-être au fond très hasardée, par

laquelle quelques physiciens éminens veulent aujourd'hui rapporter tous

les phénomènes chimiques à des actions purement physiques, il est

néanmoins évident que tout acte chimique s'accomplit constamment sous

des influences physiques, dont le concours est aussi indispensable

qu'inévitable. Quel phénomène de composition ou de décomposition serait

intelligible, si l'on ne tenait aucun compte de la pesanteur, de la

chaleur, de l'électricité, etc.? Or, pourrait-on apprécier la puissance

chimique de ces divers agens, sans connaître d'abord les lois relatives

à l'influence générale propre à chacun d'eux? Il suffit, quant à

présent, d'indiquer sommairement ces différens motifs, pour mettre hors

de doute la dépendance étroite de la chimie envers la physique, tandis

que celle-ci est, au contraire, par sa nature, essentiellement

indépendante de l'autre.

Les considérations précédentes, en même temps qu'elles établissent

clairement quel rang la physique doit occuper dans la hiérarchie

rationnelle des sciences fondamentales, font sentir suffisamment sa

haute importance philosophique, puisqu'elles la présentent comme une

base indispensable à toutes les sciences que ma formule encyclopédique a

placées après elle. Quant à l'action directe d'une telle science sur

l'ensemble du système intellectuel de l'homme, il faut reconnaître,

avant tout, qu'elle est nécessairement moins profonde que celle des deux

termes extrêmes de la philosophie naturelle proprement dite,

l'astronomie et la physiologie. Ces deux sciences, en fixant

immédiatement nos idées relativement aux deux sujets universels et

corrélatifs de toutes nos conceptions, le monde et l'homme, doivent sans

doute, par leur nature, agir spontanément sur la pensée humaine, d'une

manière plus radicale que ne peuvent le faire les sciences

intermédiaires, comme la physique et la chimie, quelque indispensable

que soit leur intervention. Toutefois, l'influence de celles-ci sur le

développement général et l'émancipation définitive de l'intelligence

humaine, n'en est pas moins extrêmement prononcée. En me bornant, comme

il convient ici, à la physique seule, il est évident que le caractère

fondamental d'opposition absolue entre la philosophie positive et la

philosophie théologique ou métaphysique s'y fait très fortement sentir,

quoiqu'il y soit réellement moins complet qu'en astronomie, en raison

même d'une moindre perfection scientifique. Cette infériorité relative,

peu sensible aux esprits vulgaires, doit être sans doute, à cet égard,

pleinement compensée par la variété beaucoup plus grande des phénomènes

dont la physique s'occupe, d'où résulte un antagonisme bien plus

multiplié et, en conséquence, plus apparent, avec la théologie et la

métaphysique. L'histoire intellectuelle des derniers siècles nous

montre, en effet, que c'est principalement sur le terrain de la physique

qu'a eu lieu, d'une manière formelle, la lutte générale et décisive de

l'esprit positif contre l'esprit métaphysique: en astronomie, la

discussion a été peu marquée, et le positivisme a triomphé presque

spontanément, si ce n'est au sujet du mouvement de la terre.

Il importe, d'ailleurs, de remarquer ici que, à partir de la physique,

les phénomènes naturels commencent à être réellement modifiables par

l'intervention humaine, ce qui ne pouvait avoir lieu en astronomie, et

ce que nous verrons désormais se manifester de plus en plus dans tout le

reste de notre série encyclopédique. Si l'extrême simplicité, des

phénomènes astronomiques ne nous avait nécessairement permis de pousser,

à leur égard, la prévision scientifique jusqu'au plus haut degré

d'étendue et d'exactitude, l'impossibilité où nous sommes d'intervenir,

en aucune manière, dans leur accomplissement, eût rendu éminemment

difficile leur affranchissement radical de toute suprématie théologique

et métaphysique: mais cette parfaite prévoyance a dû être pour cela bien

autrement efficace que la petite action effective de l'homme sur tous

les autres phénomènes naturels. Quant à ceux-ci, au contraire, cette

action, quelque restreinte qu'elle soit, acquiert, par compensation, une

haute importance philosophique, à cause du peu de perfection que nous

pouvons apporter dans leur prévision rationnelle. Le caractère

fondamental de toute philosophie théologique, ainsi que je l'ai remarqué

ailleurs, est de concevoir les phénomènes comme assujettis à des

volontés surnaturelles, et par suite, comme éminemment et

irrégulièrement variables. Or, pour le public, qui ne saurait entrer

réellement dans aucune discussion spéculative approfondie sur la

meilleure manière de philosopher, un tel genre d'explications ne peut

être finalement renversé que par deux moyens généraux, dont le succès

populaire est infaillible à la longue: la prévoyance exacte et

rationnelle des phénomènes, qui fait immédiatement disparaître toute

idée d'une volonté directrice; ou la possibilité de les modifier suivant

nos convenances, qui conduit au même résultat sous un autre point de

vue, en présentant alors cette puissance comme subordonnée à la nôtre.

Le premier procédé est le plus philosophique; c'est même celui qui peut

le mieux entraîner la conviction du vulgaire, quand il est complétement

applicable, ce qui n'a guère lieu jusqu'ici, à un haut degré, qu'à

l'égard des phénomènes célestes; mais le second, lorsque sa réalité est

bien évidente, détermine non moins nécessairement l'assentiment

universel. C'est ainsi, par exemple, que Franklin a irrévocablement

détruit, dans les intelligences même les moins cultivées, la théorie

religieuse du tonnerre, en prouvant l'action directrice que l'homme peut

exercer, entre certaines limites, sur ce météore, tandis que ses

ingénieuses expériences pour établir l'identité d'un tel phénomène avec

la décharge électrique ordinaire, quoique ayant une valeur scientifique

bien supérieure, ne pouvaient être décisives qu'aux yeux des physiciens.

La découverte d'une telle faculté de diriger la foudre, a donc exercé

réellement la même influence sur le renversement des préjugés

théologiques que, dans un autre cas, la prévision exacte des retours des

comètes. Une loi philosophique inconnue jusqu'ici, et que j'exposerai

soigneusement dans le volume suivant, nous montrera à ce sujet que, plus

notre prévision scientifique devient imparfaite, en vertu de la

complication croissante des phénomènes, plus notre action sur eux

acquiert naturellement d'étendue et de variété, par une autre

conséquence du même caractère. Ainsi, à mesure que l'antagonisme de la

philosophie positive contre la philosophie théologique est moins

prononcé sous le premier point de vue, il se manifeste davantage sous le

second; en sorte que, quant à l'influence générale de cette lutte sur

l'esprit du vulgaire, le résultat final est à peu près le même, quoique

la compensation soit loin d'être exacte.

En considérant maintenant l'appréciation philosophique de la physique,

sous le rapport de sa méthode et quant à la perfection de son caractère

scientifique, indépendamment de l'importance de ses lois, nous

reconnaissons, en général, que la vraie valeur comparative de cette

science fondamentale se trouve exactement en harmonie avec le rang

qu'elle occupe dans la hiérarchie encyclopédique que j'ai établie. La

perfection spéculative d'une science quelconque doit se mesurer

essentiellement par ces deux considérations principales, toujours et

nécessairement corrélatives, quoique d'ailleurs fort distinctes: la

coordination plus ou moins complète, et la prévision plus ou moins

exacte. Ce dernier caractère nous offre surtout le critérium le plus

clair et le plus décisif, comme se rapportant directement au but final

de toute science. Or, en premier lieu, sous chacun de ces deux points de

vue, la physique, par la variété et la complication de ses phénomènes,

doit toujours être évidemment très inférieure à l'astronomie, quels que

puissent être ses progrès futurs. Au lieu de cette parfaite harmonie

mathématique que nous avons admirée dans la science céleste, désormais

ramenée à une rigoureuse unité, la physique va nous présenter de

nombreuses branches, presque entièrement isolées les unes des autres, et

dont chacune à part n'établit qu'une liaison souvent faible et équivoque

entre ses principaux phénomènes: de même, la prévision rationnelle et

précise de l'ensemble des événemens célestes à une époque quelconque,

d'après un très petit nombre d'observations directes, sera remplacée

ici par une prévoyance à courte portée, qui, pour ne pas être

incertaine, peut à peine perdre de vue l'expérience immédiate. Mais,

d'un autre côté, la supériorité spéculative de la physique sur tout le

reste de la philosophie naturelle, sous l'un et l'autre rapport, est

également incontestable, même relativement à la chimie, et, à plus forte

raison, quant à la physiologie, comme je l'établirai spécialement dans

l'examen philosophique de ces deux sciences, dont les phénomènes sont,

par leur nature, bien autrement incohérens, et comportent, en

conséquence, une prévoyance beaucoup plus imparfaite encore. Il importe,

en outre, de noter ici, d'après une discussion précédemment indiquée

dans cette leçon, que l'étude philosophique de la physique nous

présente, comme moyen général d'éducation intellectuelle, une utilité

toute spéciale, qu'il serait impossible de trouver ailleurs au même

degré: la connaissance approfondie de l'art fondamental de

l'expérimentation, que nous avons reconnu être particulièrement destiné

à la physique. C'est toujours là que les vrais philosophes, quel que

soit l'objet propre de leurs recherches habituelles, devront remonter,

pour apprendre en quoi consiste le véritable esprit expérimental, pour

connaître les conditions caractéristiques qu'exige l'institution des

expériences propres à dévoiler sans équivoque la marche réelle des

phénomènes, et enfin pour se faire une juste idée des ingénieuses

précautions par lesquelles on peut empêcher l'altération des résultats

d'un procédé aussi délicat. Chaque science fondamentale, outre les

caractères essentiels de la méthode positive, qui doivent s'y montrer

nécessairement à un degré plus ou moins prononcé, nous présentera ainsi

naturellement quelques indications philosophiques qui lui appartiennent

spécialement, comme nous l'avons déjà remarqué au sujet de l'astronomie;

et c'est toujours à leur source que de telles notions de logique

universelle doivent être examinées, sous peine d'être imparfaitement

appréciées. Suivant l'esprit de cet ouvrage, la science mathématique

nous fait seule bien connaître les conditions élémentaires de la

positivité; l'astronomie caractérise nettement la véritable étude de la

nature; la physique nous enseigne spécialement la théorie de

l'expérimentation; c'est à la chimie que nous devons surtout emprunter

l'art général des nomenclatures; et enfin la science des corps organisés

peut seule nous dévoiler la vraie théorie des classifications

quelconques.

Pour compléter le jugement définitif que je devais porter ici sur la

philosophie de la physique, envisagée dans son ensemble, il me reste à

la considérer sous un dernier rapport fort important, dont j'ai

jusqu'ici soigneusement réservé l'examen, et à l'égard duquel je me

trouve obligé de choquer directement des opinions encore très

accréditées parmi les physiciens, et surtout des habitudes profondément

enracinées chez la plupart d'entre eux. Il s'agit du véritable esprit

général qui doit présider à la construction rationnelle et à l'usage

scientifique des _hypothèses_, conçues comme un puissant et

indispensable auxiliaire dans notre étude de la nature. Cette grande

question philosophique nous offrira, j'espère, une occasion capitale de

reconnaître formellement l'utilité effective, quant au progrès réel des

sciences, de ce point de vue général, et néanmoins positif, où je me

suis placé le premier, dans cet ouvrage. Car, c'est sur la philosophie

astronomique, caractérisée par la première partie de ce volume, que je

prendrai mon point d'appui pour un tel examen, qui, sans cette méthode,

entraînerait à des discussions interminables. La fonction fondamentale

et difficile à analyser que remplissent, en physique, les hypothèses,

m'oblige naturellement à placer ici ce problème général de philosophie

positive. Je ne devais point m'en occuper expressément en astronomie,

quoique aucune autre science ne fasse un usage, à la fois aussi complet

et aussi rationnel, de ce moyen nécessaire: car, en vertu de l'extrême

simplicité des phénomènes, c'est, pour ainsi dire, spontanément que

toutes les conditions essentielles à son application bien entendue y ont

été presque toujours observées, sans avoir besoin d'aucune règle

philosophique spécialement affectée à cette destination. À mes yeux, au

contraire, l'analyse convenablement approfondie de l'art des hypothèses,

considéré dans la science dont la suprématie spéculative est aujourd'hui

unanimement reconnue, peut seule établir solidement les règles générales

propres à diriger l'emploi de ce précieux artifice en physique, et, à

plus forte raison, dans tout le reste de la philosophie naturelle. Telle

est, en aperçu, la marche de mon intelligence. Les métaphysiciens, comme

Condillac entre autres[21], qui ont voulu traiter cette question

difficile en faisant abstraction de cette base indispensable, n'ont pu

aboutir qu'à proposer à ce sujet quelques maximes vagues et

insuffisantes, remarquables par leur puérilité lorsqu'elles n'ont pas un

caractère absurde.

[Note 21: Voyez son étrange _Traité des Systèmes_. Un

philosophe d'une bien plus haute portée, l'illustre

Barthez, a, depuis, traité ce sujet d'une manière

infiniment supérieure, dans le discours préliminaire, si

éminent par sa force philosophique, qu'il a placé à la tête

de ses _Nouveaux Élémens de la science de l'homme_ (deuxième

édition). Mais, il n'avait pas non plus une connaissance

assez approfondie de la philosophie mathématique et de la

philosophie astronomique pour donner à son analyse générale

une base positive suffisante. Aussi, l'excellente théorie

logique qu'il avait si vigoureusement tenté d'établir ne

l'a-t-elle pu conduire, en physiologie, qu'à une application

profondément vicieuse, comme nous aurons occasion de le

constater spécialement dans le volume suivant.]

_Théorie fondamentale des hypothèses._ Il ne peut exister que deux

moyens généraux propres à nous dévoiler, d'une manière directe et

entièrement rationnelle, la loi réelle d'un phénomène quelconque, ou

l'analyse immédiate de la marche de ce phénomène, ou sa relation exacte

et évidente à quelque loi plus étendue, préalablement établie; en un

mot, l'induction, ou la déduction. Or, l'une et l'autre voie seraient

certainement insuffisantes, même à l'égard des plus simples phénomènes,

aux yeux de quiconque a bien compris les difficultés essentielles de

l'étude approfondie de la nature, si l'on ne commençait souvent par

anticiper sur les résultats, en faisant une supposition provisoire,

d'abord essentiellement conjecturale, quant à quelques-unes des notions

mêmes qui constituent l'objet final de la recherche. De là,

l'introduction, strictement indispensable, des hypothèses en philosophie

naturelle. Sans cet heureux détour, dont les méthodes d'approximation

des géomètres ont primitivement suggéré l'idée générale, la découverte

effective des lois naturelles serait évidemment impossible, pour peu que

le cas présentât de complication; et, toujours, le progrès réel serait,

au moins, extrêmement ralenti. Mais, l'emploi de ce puissant artifice

doit être constamment assujetti à une condition fondamentale, à défaut

de laquelle il tendrait nécessairement, au contraire, à entraver le

développement de nos vraies connaissances. Cette condition, jusqu'ici

vaguement analysée, consiste à ne jamais imaginer que des hypothèses

susceptibles, par leur nature, d'une vérification positive, plus ou

moins éloignée, mais toujours clairement inévitable, et dont le degré de

précision soit exactement en harmonie avec celui que comporte l'étude

des phénomènes correspondans. En d'autres termes, les hypothèses

vraiment philosophiques doivent constamment présenter le caractère de

simples anticipations sur ce que l'expérience et le raisonnement

auraient pu dévoiler immédiatement, si les circonstances du problème

eussent été plus favorables. Pourvu que cette seule règle nécessaire

soit toujours et scrupuleusement observée, les hypothèses peuvent

évidemment être introduites sans aucun danger, toutes les fois qu'on en

éprouve le besoin, ou même simplement le désir raisonné. Car, on se

borne ainsi à substituer une exploration indirecte à l'exploration

directe, quand celle-ci serait ou impossible ou trop difficile. Mais, si

l'une et l'autre n'avaient point, au contraire, le même sujet général,

si l'on prétendait atteindre par l'hypothèse ce qui, en soi-même, est

radicalement inaccessible à l'observation et au raisonnement, la

condition fondamentale serait méconnue, et l'hypothèse, sortant aussitôt

du vrai domaine scientifique, deviendrait nécessairement nuisible. Or,

tous les bons esprits reconnaissent aujourd'hui que nos études réelles

sont strictement circonscrites à l'analyse des phénomènes pour découvrir

leurs _lois_ effectives, c'est-à-dire, leurs relations constantes de

succession ou de similitude, et ne peuvent nullement concerner leur

nature intime, ni leur _cause_, ou première ou finale, ni leur mode

essentiel de production. Comment des suppositions arbitraires

auraient-elles réellement plus de portée? Ainsi, toute hypothèse qui

franchit les limites de cette sphère positive, ne peut aboutir qu'à

engendrer des discussions interminables, en prétendant prononcer sur des

questions nécessairement insolubles pour notre intelligence.

À l'époque actuelle, aucun physicien, sans doute, ne contestera

directement la règle précédente. Mais, il faut que ce principe soit

encore très imparfaitement compris, puisqu'il est, en réalité,

continuellement violé dans l'application et sous les rapports

fondamentaux, de manière à altérer radicalement, à mes yeux, le vrai

caractère de la physique. En thèse générale, le domaine de la conjecture

est bien conçu comme destiné à combler provisoirement les intervalles

que laisse inévitablement çà et là le domaine de la réalité: examinez

ensuite ce qui se pratique, et les deux domaines paraîtront, au

contraire, entièrement séparés, le réel étant même encore, presque

toujours, plus ou moins subordonné à l'imaginaire. Il est donc

maintenant indispensable, après ces généralités préliminaires, de

préciser directement le véritable état actuel de la question

relativement à la philosophie de la physique.

Les diverses hypothèses employées aujourd'hui par les physiciens doivent

être soigneusement distinguées en deux classes: les unes, jusqu'ici peu

multipliées, sont simplement relatives aux lois des phénomènes; les

autres, dont le rôle actuel est beaucoup plus étendu, concernent la

détermination des agens généraux auxquels on rapporte les différens

genres d'effets naturels. Or, d'après la règle fondamentale posée

ci-dessus, les premières sont seules admissibles; les secondes,

essentiellement chimériques, ont un caractère anti-scientifique, et ne

peuvent désormais qu'entraver radicalement le progrès réel de la

physique, bien loin de le favoriser: telle est la maxime philosophique

que je dois maintenant établir.

En astronomie, le premier ordre d'hypothèses est exclusivement usité,

depuis que la science céleste est complétement parvenue à l'état

positif, sous les deux aspects généraux, géométrique et mécanique,

qu'elle nous présente. Tel fait est encore peu connu, ou telle loi est

ignorée: on forme alors à cet égard une hypothèse, le plus possible en

harmonie avec l'ensemble des données déjà acquises; et la science,

pouvant ainsi se développer librement, finit toujours par conduire à de

nouvelles conséquences observables, susceptibles de confirmer ou

d'infirmer, sans aucune équivoque, la supposition primitive. Nous en

avons remarqué, dans la première partie de ce volume, de fréquens et

heureux exemples, relatifs à la découverte des principales vérités

astronomiques. Mais, depuis l'établissement de la loi fondamentale de la

gravitation, les géomètres et les astronomes ont définitivement renoncé

à créer des fluides chimériques pour expliquer le mode général de

production des mouvemens célestes; ou, du moins, ce qui revient au même,

ceux qui l'ont entrepris, comme Euler entre autres, se livraient

simplement à un goût personnel, en quelque sorte analogue à celui qui

inspira jadis à Képler son fameux songe astronomique, et sans prétendre

exercer ainsi aucune influence réelle sur le marche effective de la

science.

Pourquoi, dans une étude où l'erreur est bien plus difficile à éviter,

et qui exigerait, par sa nature, beaucoup plus de précautions, les

physiciens n'imiteraient-ils point cette admirable circonspection?

Pourquoi, comme les astronomes, ne borneraient-ils pas les hypothèses à

porter uniquement sur les circonstances encore inconnues des phénomènes

ou sur leurs lois ignorées, et jamais sur leur mode de production,

nécessairement inaccessible à notre intelligence? Quelle peut être

l'utilité scientifique de ces conceptions fantastiques, qui jouent

encore un si grand rôle, sur les fluides et les éthers imaginaires

auxquels on rapporte les phénomènes de la chaleur, de la lumière, de

l'électricité et du magnétisme? Ce mélange intime de réalités et de

chimères ne doit-il pas, de toute nécessité, fausser profondément les

notions essentielles de la physique, engendrer des débats sans issue, et

inspirer à beaucoup de bons esprits une répugnance, naturelle quoique

funeste, pour une étude qui offre un tel caractère d'arbitraire?

La seule définition habituelle de ces agens inintelligibles devrait

suffire, ce me semble, pour les exclure immédiatement de toute science

réelle; car, par son énoncé même, il est évident que la question n'est

point jugeable, l'existence de ces prétendus fluides n'étant pas plus

susceptible de négation que d'affirmation, puisque, d'après la

constitution qui leur est soigneusement attribuée, ils échappent

nécessairement à tout contrôle positif. Quelle argumentation sérieuse

pourrait-on instituer pour ou contre des corps ou des milieux dont le

caractère fondamental est de n'en avoir aucun? Ils sont expressément

imaginés comme invisibles, intangibles, impondérables même, et

d'ailleurs inséparables des substances qu'ils animent: notre raison ne

saurait donc avoir sur eux la moindre prise. Sans la toute-puissance de

l'habitude, ceux qui croient fermement aujourd'hui à l'existence du

calorique, de l'éther lumineux, ou des fluides électriques,

oseraient-ils prendre en pitié les esprits élémentaires de Paracelse,

dont la notion n'est pas certainement plus étrange? N'est-ce point même

par une véritable inconséquence qu'ils refusent d'admettre les anges et

les génies? Pour me borner à un exemple plus analogue, on a vu de tels

physiciens repousser dédaigneusement, comme indigne d'examen

scientifique, l'idée du fluide sonore, proposée par un naturaliste du

premier ordre, l'illustre Lamarck: et, cependant, le seul tort de cette

hypothèse, tort irréparable, à la vérité, c'est d'être venue beaucoup

trop tard, long-temps après que l'acoustique était pleinement

constituée; créé dès la naissance de la science, comme les hypothèses

sur la chaleur, la lumière et l'électricité, ce fluide eût fait,

probablement, la même fortune que les autres.

La nature de cet ouvrage ne me permet nullement d'indiquer tous les

détails spéciaux que comporterait un tel sujet. Le lecteur instruit y

suppléera facilement quand il aura bien saisi mon idée principale. Je

signalerai seulement encore, comme un symptôme remarquable, la

singulière facilité avec laquelle ces diverses hypothèses se renversent

mutuellement, au grand scandale des esprits superficiels, qui qualifient

dès lors la science d'arbitraire, parce que, à leurs yeux, elle consiste

surtout en ces vaines discussions. Dans les différentes controverses de

ce genre, qui ont eu lieu successivement depuis environ un demi-siècle,

chaque secte a trouvé aisément de puissans motifs contre l'opinion de

son antagoniste: la difficulté a toujours été d'en produire de décisifs

pour sa propre hypothèse. Il eût même été ordinairement possible

d'imaginer une troisième fiction, susceptible de soutenir, avec

avantage, la concurrence avec les deux autres.

À la vérité, les physiciens se défendent vivement aujourd'hui d'attacher

aucune réalité intrinsèque à ces hypothèses, qu'ils préconisent

seulement comme des moyens indispensables pour faciliter la conception

et la combinaison des phénomènes. Mais, n'est-ce point là l'illusion

d'une positivité incomplète, qui sent la profonde inanité de tels

systèmes, et pourtant n'ose point encore s'en passer? Est-il vraiment

possible, après avoir adopté une notion qui ne comporte aucune

vérification, d'en faire un usage continuel, de la mêler intimement à

toutes les idées réelles, sans être jamais involontairement entraîné à

lui attribuer une existence effective, qui, d'ailleurs, ne saurait être

plus complète? Même en admettant cette sécurité, sur quels motifs

rationnels pourrait-on philosophiquement fonder la nécessité d'une

marche aussi étrange? L'astronomie se passe entièrement d'un tel

secours, et cependant on y conçoit très nettement tous les phénomènes,

et on les y combine d'une manière admirable. La véritable raison n'en

serait-elle pas, au fond, comme je l'établirai tout à l'heure, que

l'astronomie, étant à la fois plus simple et plus ancienne que la

physique, a dû atteindre avant elle à l'entier développement de son

vrai caractère scientifique?

En examinant directement la prétendue destination scientifique de ces

hypothèses, il serait difficile de comprendre, par exemple, comment la

dilatation des corps par la chaleur serait aucunement _expliquée_,

c'est-à-dire éclaircie, par cette seule idée qu'un fluide imaginaire

interposé dans les intervalles moléculaires, tend constamment à les

augmenter, puisqu'il resterait à concevoir d'où vient à ce fluide cette

élasticité spontanée, qui, certes, est encore moins intelligible que le

fait primitif. De même, on ne conçoit pas mieux, en réalité, la

propriété lumineuse des corps, après l'avoir attribuée à leur faculté

incompréhensible de lancer un fluide fictif ou de faire vibrer un éther

imaginaire; pareillement, à l'égard des phénomènes électriques ou

magnétiques. Toutes ces prétendues explications ne sont pas, au fond,

guère plus scientifiques que l'explication métaphysique des phénomènes

humains, par l'action mystérieuse de l'âme sur le corps; dans l'un et

l'autre cas, en effet, loin d'aplanir réellement aucune difficulté, on

en fait naître artificiellement un grand nombre de nouvelles. Une

tentative quelconque, même purement fictive, pour concevoir le mode de

production des phénomènes, est nécessairement illusoire et directement

opposée au véritable esprit scientifique. La faculté de se représenter

les phénomènes eux-mêmes ne saurait résulter que de leur observation

attentive; et, quant à la facilité de les combiner, elle ne peut être

fondée que sur la connaissance familière de leurs relations positives.

Ces hypothèses ne pourraient aujourd'hui y contribuer réellement tout au

plus que comme de simples moyens mnémoniques, qui ont même, sous ce

rapport, le grave inconvénient de détourner notre attention du véritable

objet de nos recherches. Les motifs ordinairement allégués en faveur de

ces artifices anti-scientifiques sont donc évidemment dépourvus de toute

réalité. Il ne reste d'autre considération valable que celle relative à

l'empire d'une habitude quelconque profondément contractée; d'où il

résulterait probablement, en effet, que les physiciens de la génération

actuelle combineraient plus difficilement leurs idées s'ils voulaient

les dégager tout à coup de cet alliage, intime quoique hétérogène. Pour

opérer complétement cette importante réforme, le langage scientifique

aura lui-même besoin d'être convenablement épuré, puisqu'il s'est formé

jusqu'ici sous l'influence prépondérante de cette fausse manière de

philosopher. Toutefois, je pense qu'on s'exagère beaucoup, d'ordinaire,

les difficultés qui proviennent de cette circonstance. Il suffit, pour

s'en convaincre, de considérer que, depuis un demi-siècle, le fréquent

passage de l'un de ces systèmes physiques au système antagoniste n'a pas

rencontré beaucoup d'obstacles dans le langage primitivement adopté. On

n'en éprouverait sans doute guère davantage, sous ce rapport, à écarter

indifféremment toutes ces vaines hypothèses. En optique, par exemple, le

mot _rayon_, si bien construit pour l'hypothèse de l'émission, continue

aujourd'hui à être employé par les partisans des ondulations: il ne

serait pas plus difficile de lui attacher un sens indépendant d'aucune

hypothèse, et simplement relatif au phénomène. De telles variations

facilitent même singulièrement cette transition définitive, en habituant

peu à peu à dégager, dans les termes scientifiques, la signification

réelle et fixe de l'interprétation imaginaire et variable.

Quelque vicieuse que soit évidemment une telle manière de philosopher,

la discussion précédente serait essentiellement incomplète, si je ne

donnais point une explication satisfaisante de l'introduction naturelle

de cette méthode, qui, à l'origine, a dû sans doute être un vrai

progrès. Mais, ma théorie fondamentale sur les lois nécessaires et

effectives du développement général de l'esprit humain, exposée

sommairement au début de cet ouvrage, me permet de démontrer aisément

que cet usage anti-scientifique n'a tenu réellement et ne tient

aujourd'hui qu'à une dernière et inévitable influence indirecte de la

philosophie métaphysique, dont le joug prolongé pèse encore sur nous à

tant d'égards. Quoique cette démonstration appartienne naturellement,

sous le point de vue historique, au quatrième volume, je crois

indispensable, au moins, de l'indiquer ici comme un complément

d'explication, éminemment propre à éclaircir la question actuelle.

La filiation métaphysique de cette fausse manière de procéder doit

d'abord être facilement présumée par tout esprit impartial qui

considérera les _fluides_ comme ayant pris la place des _entités_, dont

la transformation a simplement consisté ainsi à se matérialiser.

Qu'est-ce, au fond, de quelque façon qu'on l'interprète, que la chaleur,

conçue comme existant à part du corps chaud; la lumière, indépendante du

corps lumineux; l'électricité, séparée du corps électrique? Ne sont-ce

pas évidemment de pures entités, tout aussi bien telles que la pensée,

envisagée comme un être indépendant du corps pensant; ou la digestion,

isolée du corps digérant? La seule différence qui les distingue des

anciennes entités scolastiques, c'est d'avoir substitué, à des êtres

essentiellement abstraits, des fluides imaginaires, dont la corporéité

est fort équivoque, puisqu'on leur ôte expressément, par leur définition

fondamentale, toutes les qualités susceptibles de caractériser une

matière quelconque; en sorte que nous n'avons pas même réellement la

ressource de les envisager comme la limite idéale d'un gaz de plus en

plus raréfié. Quelle filiation d'idées pourrait être admise, si celle-là

est méconnue? Le caractère fondamental des conceptions métaphysiques est

d'envisager les phénomènes indépendamment des corps qui nous les

manifestent, d'attribuer aux propriétés de chaque substance une

existence distincte de la sienne. Qu'importe ensuite que, de ces

abstractions personnifiées, on fasse des âmes ou des fluides? L'origine

est toujours la même, et se rattache constamment à cette enquête de la

nature intime des choses, qui caractérise, en tout genre, l'enfance de

l'esprit humain, et qui inspira primitivement la conception des dieux,

devenus ensuite des âmes, et finalement transformés en fluides

imaginaires.

Cette considération rationnelle et directe se trouve exactement en

harmonie avec l'analyse historique. À l'origine de toute science

positive, notre intelligence a toujours passé par cette phase de

développement nécessaire, quoique transitoire. Un tel état constitue, à

mon avis, un intermédiaire inévitable et même indispensable entre l'état

franchement métaphysique et l'état purement positif, que la mathématique

et ensuite l'astronomie ont seules atteint jusqu'ici d'une manière

complète et définitive. L'esprit métaphysique et l'esprit positif sont

trop radicalement opposés pour que notre faible raison puisse passer

brusquement de l'un à l'autre. Quoique la métaphysique ne constitue

elle-même, comme je l'ai établi, qu'une grande transition générale de la

théologie à la science réelle: une transition secondaire, et, par là,

beaucoup plus rapide, devient ensuite nécessaire entre les conceptions

métaphysiques et les conceptions vraiment positives. Les physiciens, les

chimistes, les physiologistes et les publicistes, se trouvent

aujourd'hui dans cette dernière période transitoire; les premiers tout

près d'en sortir définitivement à la suite des géomètres et des

astronomes, tous les autres encore engagés pour un temps plus ou moins

long, à raison de la plus ou moins grande complication de leurs études

respectives, comme je le constaterai spécialement plus tard en examinant

chacune d'elles. Sans ce positivisme bâtard, l'esprit humain n'aurait

jamais pu renoncer aux théories métaphysiques, qui lui permettaient, en

apparence, la connaissance intime des êtres et du mode de production de

leurs phénomènes. Il fallait bien que la science naissante satisfît

d'abord à cette exigence profondément habituelle, et donnât le change à

notre esprit en lui proposant, à la place des entités scolastiques, de

nouvelles entités plus saisissables, destinées au même but, et

susceptibles, par conséquent, d'être préférées; en même temps que leur

nature devait graduellement conduire à la considération de plus en plus

exclusive des phénomènes et de leurs lois. Telle a donc été l'importante

destination temporaire de ce système général d'hypothèses: permettre à

l'intelligence humaine le passage des habitudes métaphysiques aux

habitudes positives.

L'astronomie n'a pas réellement plus échappé que la physique, ou que

toute autre branche de la philosophie naturelle, à cette obligation

fondamentale: seulement, à son égard, cette phase nécessaire de

développement est depuis long-temps pleinement accomplie; en sorte que

personne n'y fait plus attention, l'histoire des sciences étant

aujourd'hui fort négligée, d'ordinaire, par les savans, si ce n'est,

tout au plus, comme l'objet d'une curiosité superficielle et stérile.

Mais, en étudiant la marche de l'esprit humain au dix-septième siècle,

on reconnaît aussitôt combien, à cette époque, les géomètres et les

astronomes étaient généralement préoccupés d'hypothèses parfaitement

analogues à celles que nous jugeons ici. Tel est éminemment le caractère

de la vaste conception de Descartes sur l'explication des mouvemens

célestes par l'influence d'un système de tourbillons imaginaires.

L'histoire rationnelle de cette grande hypothèse est ce qu'on peut

trouver de plus propre à éclaircir l'ensemble de la question actuelle:

car, ici, l'analyse peut porter nettement sur une opération

philosophique complétement achevée, où nous suivons aisément aujourd'hui

l'enchaînement des trois phases essentielles, la création de

l'hypothèse, son usage temporaire indispensable, et enfin son rejet

définitif quand elle a eu rempli sa destination réelle. Ces fameux

tourbillons, tant décriés maintenant par des physiciens qui croient

fermement au calorique, à l'éther et aux fluides électriques, ont été, à

l'origine, un puissant moyen de développement pour la saine philosophie,

en introduisant l'idée fondamentale d'un mécanisme quelconque, là où le

grand Képler lui-même n'avait osé concevoir que l'action

incompréhensible des âmes et des génies. Une antique philosophie qui

prétend tout expliquer, en pénétrant, à l'aide de ses entités, jusqu'à

la nature intime des corps et aux causes premières des phénomènes, ne

pouvait être définitivement renversée que par une physique audacieuse,

remplissant le même office plus complétement encore et avec des moyens

beaucoup plus intelligibles, quoique tout aussi chimériques. Quiconque a

suivi la longue et mémorable controverse engendrée par le cartésianisme,

a dû remarquer combien les meilleurs esprits de cette époque

identifiaient le sort de la saine manière de philosopher avec celui

d'une telle doctrine; et c'était, sans doute, à très juste titre, tant

qu'il ne s'est agi que de lutter avec la philosophie métaphysique. Mais,

plus tard, quand la discussion fut portée sur le terrain de la vraie

mécanique céleste, fondée par la théorie de la gravitation newtonienne,

l'influence, primitivement progressive, du système des tourbillons

devint incontestablement rétrograde, en vertu de cette triste fatalité,

qui pousse les doctrines, aussi bien que les institutions et les

pouvoirs, à prolonger leur activité au-delà de la fonction plus ou moins

temporaire que la marche générale de l'esprit humain leur avait

assignée. Et, néanmoins, les derniers cartésiens soutenaient vainement,

par des argumens d'ailleurs tout aussi plausibles que ceux de nos

physiciens actuels, qu'il était impossible de philosopher sans le

secours d'un tel genre d'hypothèses. Comment leur a-t-on définitivement

répondu? En philosophant d'une autre manière. Ce rôle transitoire de

l'hypothèse de Descartes a cessé spontanément aussitôt que le sentiment

du véritable objet des études scientifiques est devenu suffisamment

prépondérant chez les géomètres et les astronomes, par suite de

l'impulsion définitive due à la découverte fondamentale de Newton. Les

tourbillons dureraient encore, ou ils auraient été simplement remplacés

par quelque doctrine analogue, si l'on n'avait point enfin senti

complétement, à l'égard de la science céleste, ce qu'il faudra bien

aussi arriver à comprendre successivement de la même manière envers

toutes les autres: que, ne pouvant nullement connaître les agens

primitifs ou le mode de production des phénomènes, toute science réelle

doit concerner seulement les lois effectives des phénomènes observés; et

que, ainsi, toute hypothèse auxiliaire qui aurait une autre destination,

serait, par cela même, radicalement contraire au véritable esprit

scientifique. L'utilité du cartésianisme a été de conduire graduellement

notre intelligence à une telle disposition habituelle; et c'est en ce

sens que l'empire de cette hypothèse a puissamment contribué, quoique

pour peu de temps, à l'éducation générale de la raison humaine. Pourquoi

en serait-il autrement des hypothèses analogues, employées aujourd'hui

par les physiciens? Si, comme ils le croient, leur esprit est vraiment

parvenu à cet état de positivité que je viens de caractériser, et dont

le vrai type se trouve maintenant dans la science céleste, à quoi

peuvent réellement servir désormais de telles hypothèses, primitivement

indispensables pour nous conduire insensiblement du régime métaphysique

au régime positif? Leur usage prolongé n'est-il point évidemment

contradictoire avec le but même que, d'un aveu unanime, on se propose

aujourd'hui dans toute recherche scientifique?

Ce n'est pas seulement en astronomie que nous pouvons observer

pleinement la transition ci-dessus considérée. Elle est maintenant tout

aussi accomplie dans les branches de la physique les plus avancées, et

surtout dans l'étude de la pesanteur. Il n'a peut-être pas existé un

seul savant de quelque valeur pendant le dix-septième siècle, même

long-temps après Galilée, qui n'ait construit ou adopté un système sur

les causes de la chute des corps. Qui s'occupe aujourd'hui de ces

hypothèses, sans lesquelles, à cette époque, l'étude de la pesanteur

semblait cependant impossible? Si cet usage a cessé en barologie,

pourquoi se prolongerait-il indéfiniment pour les autres parties de la

physique? L'acoustique en est également affranchie, à peu près depuis la

même époque. L'influence philosophique des travaux du grand Fourier sur

la théorie de la chaleur, a produit une heureuse impulsion qui tend,

évidemment, aujourd'hui à débarrasser pour jamais la thermologie de tous

les fluides et éthers imaginaires. Restent donc seulement l'étude de la

lumière et celle de l'électricité; or, il serait certainement impossible

de trouver, à leur égard, aucun motif réel qui dût les faire excepter de

la règle générale. Pour tous ceux qui pensent que le développement

historique de l'esprit humain est assujetti à des lois naturelles,

déterminées et uniformes, j'espère donc que cette grande question

philosophique sera désormais, d'après la discussion précédente,

irrévocablement résolue: et que, par conséquent, on admettra, en

physique, comme principe fondamental de la vraie théorie relative à

l'institution des hypothèses, que _toute hypothèse scientifique, afin

d'être réellement jugeable, doit exclusivement porter sur les lois des

phénomènes, et jamais sur leurs modes de production_[22].

[Note 22: Une influence accidentelle, mais aujourd'hui

très puissante, que je dois signaler ici avec une sévère

franchise, pourra retarder sensiblement, ou, du moins,

entraver beaucoup, cette grande et inévitable réforme dans

la philosophie de la physique. Je veux parler de l'influence

des géomètres, ou, pour mieux dire, des algébristes, qui, de

nos jours, ont tant abusé de l'analyse mathématique en

l'appliquant à ces hypothèses chimériques, et qui,

naturellement, devront s'efforcer d'éloigner le plus

possible la démonétisation scientifique de leurs nombreux

calculs, dès lors réduits à leur véritable valeur abstraite,

souvent fort médiocre. Mais les physiciens comprendront,

sans doute, le grand intérêt qu'ils ont à discréditer ces

moyens, aujourd'hui faciles (depuis la vulgarisation,

d'ailleurs si heureuse à d'autres égards, de l'art

algébrique), d'usurper, en philosophie naturelle, une

prépondérance momentanée: et tous les vrais géomètres

s'empresseront certainement de concourir à cette

indispensable épuration.]

Je ne saurais trop fortement recommander, en général, quant à toutes les

hautes difficultés analogues que peut présenter la philosophie des

sciences, l'usage de la méthode historique comparative que je viens

d'appliquer. C'est du moins à une telle marche que j'ai toujours dû

primitivement, non-seulement une analyse satisfaisante de la question

précédente, mais une solution claire de tous mes problèmes

philosophiques. Cette méthode universelle, que plusieurs philosophes

positifs, et entre autres le grand Lagrange, ont si bien sentie en

quelques cas particuliers, n'a jamais été jusqu'ici directement conçue,

d'une manière rationnelle et générale: son exposition appartient

naturellement à la dernière partie de cet ouvrage. Je dois ici me

borner, à ce sujet, à poser en principe, que la philosophie des

sciences ne saurait être convenablement étudiée séparément de leur

histoire, sous peine de ne conduire qu'à de vagues et stériles aperçus;

comme, en sens inverse, cette histoire, isolée de cette philosophie,

serait inexplicable et oiseuse[23].

[Note 23: C'est surtout pour avoir voulu isoler ces deux

aspects indivisibles d'une même pensée fondamentale, que des

esprits d'une haute portée, très instruits d'ailleurs dans

les principales sciences naturelles, se sont néanmoins

occupés avec si peu d'efficacité de la philosophie des

sciences, et n'ont abouti qu'à produire de vains systèmes de

classifications scientifiques, fondés sur des considérations

essentiellement arbitraires, et qui, dans leur ensemble,

sont aussi radicalement illusoires et éphémères que presque

tous ceux journellement construits par les encyclopédistes

métaphysiciens les plus dépourvus de toutes connaissances

positives. M. Ampère vient d'en donner un illustre exemple,

malheureusement irrécusable.]

Il ne me reste plus maintenant qu'à caractériser sommairement le plan

général suivant lequel je dois procéder, dans les leçons suivantes, à

l'examen philosophique des différentes parties essentielles de la

physique.

Dans la construction de cet ordre, je me suis efforcé, autant que

possible, de me conformer toujours strictement au principe fondamental

de classification que j'ai établi, dès le début de cet ouvrage, en

constituant la hiérarchie générale des sciences, et que j'ai ensuite

appliqué jusqu'ici à la distribution intérieure de la mathématique et de

l'astronomie. Je devais donc disposer les diverses branches principales

de la physique d'après le degré de généralité des phénomènes

correspondans, leur complication plus ou moins grande, la perfection

relative de leur étude, et enfin leur dépendance mutuelle. L'ordre

obtenu par là peut d'ailleurs être contrôlé par l'analyse historique du

développement de la physique, qui a dû suivre essentiellement la même

marche. En outre, la position générale, déjà bien déterminée, de la

physique entre l'astronomie et la chimie, introduit ici une

considération secondaire propre à vérifier et à faciliter un tel

arrangement; puisque la première catégorie des phénomènes physiques doit

ainsi naturellement comprendre ceux qui se rapprochent le plus des

phénomènes astronomiques, et, de même, la dernière doit nécessairement

être composée de ceux qui sont le plus immédiatement liés aux phénomènes

chimiques. L'ensemble de ces conditions ne me paraît laisser aucune

incertitude grave sur l'ordre rationnel des différentes parties

essentielles de la physique, quoique leur disposition soit encore

habituellement envisagée comme à peu près arbitraire.

Tous ces divers motifs généraux se réunissent évidemment pour assigner,

en physique, le premier rang à la science des phénomènes de la pesanteur

dans les solides et les fluides, envisagés sous les deux points de vue,

statique et dynamique. C'est la seule partie de la classification sur

laquelle tous les physiciens soient aujourd'hui pleinement d'accord. La

généralité supérieure de ces phénomènes ne saurait être douteuse: car,

non-seulement ils se manifestent dans un corps quelconque, comme tous

les autres phénomènes vraiment physiques; mais, ce qui les caractérise

exclusivement, le corps ne peut jamais cesser de nous les présenter, en

quelques circonstances qu'il soit placé; en sorte qu'ils deviennent le

symptôme le plus irrécusable de l'existence matérielle, et souvent le

seul, en effet, qui nous permette de la constater. Leur simplicité

relative, et leur entière indépendance de tous les autres, ne sont pas

moins sensibles. En même temps, et par une suite nécessaire de ces

qualités fondamentales, leur étude, d'ailleurs plus ou moins

indispensable à toutes les autres branches de la physique, constitue

certainement la partie la plus satisfaisante de cette science, d'abord

en vertu de sa positivité bien plus pure, comme je l'ai noté ci-dessus,

et ensuite par sa plus grande exactitude, sa coordination beaucoup plus

complète, et sa prévision plus rationnelle. C'est là où se trouve le

point de contact naturel et général entre la physique et l'astronomie,

et aussi le vrai berceau de la physique.

Les mêmes considérations, appliquées en sens exactement inverse, me

paraissent converger également, quoique d'une manière moins évidente,

pour placer l'étude des phénomènes électriques à l'extrémité opposée,

dans l'échelle encyclopédique de la physique. Ces phénomènes, dont je ne

crois pas devoir séparer les phénomènes magnétiques, sont

incontestablement les moins généraux de tous, puisque leur production

exige un concours de circonstances bien plus spécial. Ils sont, en même

temps, les plus compliqués, et ceux dont l'étude rationnelle, constituée

la dernière, est certainement la plus imparfaite encore, sous quelque

rapport qu'on l'envisage, malgré les éminens progrès qu'elle a faits en

ce siècle: c'est là que le caractère scientifique est aujourd'hui le

plus profondément altéré par ces hypothèses inintelligibles que nous

venons d'examiner. Enfin, c'est par là surtout que s'opère maintenant,

et qu'aura lieu, sans doute, de plus en plus, la transition naturelle de

la physique à la chimie.

Entre ces deux termes extrêmes, viennent successivement s'intercaler,

pour ainsi dire spontanément, d'après les mêmes principes, la

thermologie, l'acoustique et l'optique. La théorie de la chaleur doit

aujourd'hui, ce me semble, être placée immédiatement après celle de la

pesanteur, surtout en considération de la généralité de ses phénomènes,

presque aussi universels que ceux de la gravité, puisque leur

manifestation ne saurait être entièrement empêchée que par un concours

de circonstances tout spécial et, en quelque sorte, artificiel, quoique

réellement possible. Le vrai caractère scientifique y est bien plus

prononcé que dans l'étude de l'électricité, ou même de la lumière.

Enfin, malgré que l'application de l'analyse mathématique y ait lieu

beaucoup plus tard, elle y présente un aspect infiniment plus rationnel,

grâce à la haute supériorité philosophique de son illustre fondateur,

qui, dédaignant la facile ressource de disserter algébriquement sur des

fluides imaginaires, s'est admirablement imposé la condition sévère

d'une parfaite positivité.

Cette dernière considération concourt avec celle de la généralité

relative, pour placer l'acoustique avant l'optique. Sa positivité est

certainement très supérieure, le son n'étant point aujourd'hui

personnifié comme la lumière, si ce n'est dans un projet qui n'a eu

aucune suite. On pourrait même réclamer, à certains égards, la priorité

de l'acoustique sur la thermologie, puisque la théorie du son nous

présente, après celle de la pesanteur, l'application la plus immédiate

et la plus étendue de la mécanique rationnelle. Mais, le degré de

généralité des phénomènes, qui constitue nécessairement, à mes yeux, le

motif prépondérant, ne me permettrait point d'adopter un tel

arrangement, qui serait, du reste, très plausible. Il me semble

d'ailleurs que l'étude des phénomènes du son offre encore, sous

plusieurs rapports, des lacunes essentielles, qui doivent la faire

regarder aujourd'hui comme étant réellement moins avancée que celle de

la chaleur.

Tel est donc, pour moi, l'ordre définitif des diverses branches

principales de la physique: barologie, thermologie, acoustique, optique

et électrologie[24]. Il faudrait se garder, du reste, d'attacher à cette

question d'arrangement une importance exagérée, vu le peu de liaison

réelle qui existe malheureusement jusqu'ici entre ces différentes

parties. Je dois seulement faire remarquer le soin que j'ai toujours

pris, à ce sujet, de fonder toutes mes comparaisons sur les phénomènes

eux-mêmes, sans aucun égard aux vains rapprochemens ni aux oppositions

non moins vaines que peuvent suggérer les hypothèses anti-scientifiques

auxquelles on les rapporte encore. Ainsi, on a dû voir, par exemple,

que, si je place l'optique immédiatement après l'acoustique, ce n'est

nullement parce que, de nos jours, le système des vibrations lumineuses

est devenu prépondérant: j'aurais agi d'une manière absolument

identique, sous le règne de l'émission. La classification scientifique

devrait sans doute être à l'abri de l'instabilité inhérente à ces

conceptions arbitraires.

[Note 24: Il m'a paru convenable, pour abréger le

discours, de donner des dénominations spéciales aux branches

de la physique relatives à la pesanteur, à la chaleur, et à

l'électricité, par analogie avec l'usage commode adopté

depuis si long-temps envers les deux autres. De ces trois

expressions, la première, quoique inusitée, remonte

réellement au moins à quarante ans; j'ai seulement construit

les deux autres; et encore même, après avoir formé le mot

_thermologie_, j'ai reconnu qu'il avait été quelquefois

employé par Fourier. Reste donc uniquement à ma charge le

nom _électrologie_, que son utilité fera, j'espère, excuser.

Personne, d'ailleurs, ne sent plus fortement que moi les

graves inconvéniens scientifiques de ce néologisme

pédantesque, qui sert si souvent à dissimuler le vide réel

des idées, en imposant des noms étranges à des sciences qui

n'existent pas ou à des caractères superficiellement

conçus.]

Par l'ensemble des diverses considérations générales exposées dans ce

long discours, la philosophie de la physique me paraît être suffisamment

caractérisée sous tous les rapports fondamentaux; puisque nous avons

successivement analysé l'objet propre de la physique, les différens

modes essentiels d'exploration qui lui appartiennent, sa vraie position

encyclopédique, son influence sur l'éducation universelle de la raison

humaine, son véritable degré de perfection scientifique, son incomplète

positivité actuelle, ainsi que le moyen d'y remédier par une saine

institution des hypothèses, et enfin la disposition rationnelle de ses

principales parties. L'importante discussion à laquelle j'ai dû me

livrer sur la théorie des hypothèses, est éminemment propre à simplifier

l'examen philosophique des diverses branches de la physique, auquel je

dois maintenant procéder directement, suivant l'ordre que j'ai établi;

car, je n'y devrai faire désormais aucune mention de tout ce qui se

rapporte aux hypothèses anti-scientifiques, en me bornant strictement à

la seule considération des lois effectives des phénomènes. On sait

d'ailleurs que, par la nature de cet ouvrage, il ne saurait être ici

question d'un traité, même sommaire, sur aucune des portions de la

physique, mais seulement d'une suite d'études philosophiques sur

l'ensemble de chacune d'elles, supposée préalablement connue, et

envisagée sous nos deux points de vue habituels, de sa méthode propre et

de ses résultats principaux, sans entrer jamais dans aucune exposition

spéciale. La plus grande complication des phénomènes, et surtout la

perfection si inférieure de leurs théories, ne peuvent même permettre de

caractériser ici chaque section de la science aussi nettement, ni aussi

complétement, à beaucoup près, que j'ai pu le faire dans une science

aussi rationnelle que l'astronomie.

Cours de philosophie positive. (2/6) · 第 13 / 22 题