VINGT-SEPTIÈME LEÇON.

Considérations générales sur l'astronomie sidérale, et sur la cosmogonie

positive.

La seule branche de l'astronomie sidérale qui paraisse comporter jusqu'à

présent une certaine suite d'études exactes, concerne les mouvemens

relatifs des _étoiles multiples_, dont la première découverte est due

au grand observateur Herschell. Les astronomes entendent par là des

étoiles extrêmement rapprochées, dont la distance angulaire n'excède

jamais une demi-minute, et qui semblent pour cette raison n'en faire

qu'une, non-seulement à la vue simple, mais avec les lunettes ordinaires

de nos observatoires, les plus puissans télescopes pouvant seuls les

séparer. Il faut considérer, en outre, que les mouvemens relatifs de ces

astres tendent souvent à faire méconnaître leur multiplicité effective,

comme on l'a vu plus d'une fois, en produisant pendant un temps plus ou

moins long des occultations mutuelles, qui ne permettent point alors la

séparation. Parmi plus de trois mille étoiles multiples actuellement

enregistrées dans les catalogues, quoique le ciel austral soit encore à

cet égard très peu exploré, presque toutes sont seulement doubles, la

triplicité même étant extrêmement rare, et aucun degré supérieur de

multiplicité n'ayant jamais été observé, ce qui ne tient peut-être qu'à

l'imperfection de nos meilleurs télescopes, comme, avant Herschell, la

simple dualité était ignorée. Ces groupes remarquables ne constituent

évidemment, par leur nature, qu'un cas très particulier dans l'univers,

puisque l'intervalle des astres qui les composent est probablement d'un

ordre beaucoup moindre que les distances mutuelles des principaux

soleils; en sorte que, dans ces mouvemens relatifs, quand même ils

pourraient être un jour parfaitement connus, ce qui est en soi fort

douteux, d'après les considérations indiquées à la fin de la

vingt-quatrième leçon, il ne s'agirait encore nullement des phénomènes

célestes les plus généraux, quelque intérêt que doive inspirer une telle

étude. La spécialité du cas deviendrait même bien autrement prononcée,

si, comme la rigueur scientifique me semble l'exiger, les astronomes ne

formaient leur catégorie des étoiles doubles que de celles dont ils ont

pleinement constaté les mouvemens, et qui sont jusqu'ici en très petit

nombre. Car, la dualité de presque toutes les autres n'indique peut-être

aucune relation réelle, puisque, malgré le rapprochement des directions,

les intervalles mutuels peuvent être tels, que les deux astres ne

forment pas plus un vrai système que deux étoiles quelconques combinées

au hasard dans le ciel, si ces astres sont très inégalement éloignés de

nous, circonstance à l'égard de laquelle nous n'avons encore aucune

sorte de renseignement direct ou indirect. S'autoriser de quelques

exemples incontestables pour envisager cette multitude d'étoiles

doubles comme autant de systèmes binaires, où la moindre masse circule

autour de la plus grande, ce serait, à mon avis, s'écarter étrangement

de l'indispensable sévérité de méthode qui seule constitue l'admirable

positivité de la véritable astronomie, en confondant, peut-être le plus

souvent, avec un vrai phénomène céleste, un simple accident de position,

tenant uniquement au point de l'univers occupé par notre monde. La seule

analogie est ici évidemment insuffisante, car elle pourrait bien n'être

due qu'à l'impuissance de nos explorations. Quel astronome oserait

maintenant garantir que, si les télescopes étaient susceptibles d'être

un jour suffisamment perfectionnés, nous ne parviendrions pas à

distinguer, entre les étoiles que leur distance nous porte le plus à

classer aujourd'hui comme indépendantes, une multitude d'intermédiaires

très resserrés, qui rendraient le cas de la dualité presque général? Le

voisinage apparent serait-il alors un motif suffisant de présumer

toujours une circulation mutuelle, dont la pensée ne nous est suggérée

actuellement par analogie, qu'en vertu de l'extrême singularité d'une

telle circonstance, qui cesserait ainsi d'être exceptionnelle? On ne

doit donc reconnaître jusqu'ici, en astronomie sidérale, d'autre étude

réellement positive que celle des mouvemens relatifs bien connus de

certaines étoiles doubles, dont le nombre ne s'élève encore qu'à sept ou

huit. On ne saurait d'ailleurs espérer d'introduire jamais, dans la

détermination géométrique de la vraie figure des orbites

correspondantes, une certitude à beaucoup près comparable à celle

qu'admet la connaissance précise de nos orbites planétaires; puisque les

rayons vecteurs apparens sont tellement petits que l'erreur de ces

mesures délicates s'élève peut-être ordinairement au quart ou au tiers

de leur valeur totale. Il en est de même à l'égard des temps

périodiques, quand ils n'ont pas pu être directement observés, ce qui

est jusqu'à présent le cas habituel. On concevrait surtout bien

difficilement, comme je l'ai indiqué ailleurs, que ces études pussent

jamais acquérir assez d'exactitude pour fournir une base suffisamment

solide à des conclusions dynamiques vraiment irrécusables; de manière à

démontrer, par exemple, l'extension effective de la théorie de la

gravitation à l'action mutuelle des deux élémens d'une étoile double, ce

qui serait d'ailleurs très loin de constater la rigoureuse universalité

de cette théorie. L'importance générale de ces recherches est en outre

beaucoup diminuée par cette réflexion que jusqu'ici notre monde, dès

lors envisagé comme essentiellement réduit au soleil, n'appartient à

aucun de ces groupes, non-seulement étudiés, mais simplement signalés.

Cette circonstance remarquable ne me semble nullement fortuite; car si

notre monde fait effectivement partie de quelque étoile double, comme

rien n'empêche de l'imaginer, il nous sera probablement toujours

impossible d'apercevoir réellement, à côté du soleil, l'étoile qui

constituerait le second élément de ce petit système, et dont la

direction devrait être si rapprochée que sa lumière se perdrait

nécessairement dans la lumière solaire. Un tel cas, néanmoins, pourrait

seul avoir pour nous un puissant intérêt scientifique, non-seulement

comme utile à la connaissance des déplacemens de notre monde, mais

encore comme comportant naturellement une étude beaucoup plus précise,

par cela même que l'observateur serait alors situé sur l'un des astres

du couple stellaire.

Les sept orbites d'étoiles doubles établies jusqu'ici, et dont la

première est due aux travaux de M. Savary, présentent en général des

excentricités très considérables, dont la moindre est presque double, et

la plus grande quadruple de la plus forte qui existe dans nos ellipses

planétaires. Quant à leurs temps périodiques, le plus court excède un

peu quarante ans, et le plus long six cents. Du reste, l'excentricité

et la durée de la révolution ne paraissent avoir entre elles aucune

relation fixe; et ni l'une ni l'autre ne semblent d'ailleurs dépendre de

la distance angulaire plus ou moins grande des deux élémens des couples

correspondans. Tel est en général le résumé exact, quoique succinct, des

seules connaissances réelles que nous possédions encore à cet égard.

Tant que les distances linéaires de ces astres à la terre, et par suite

entre eux, resteront ignorées, ces notions ne sauraient avoir une grande

importance, ni peut-être même une solidité suffisante. Si ces distances

pouvaient être un jour bien connues, on évaluerait aisément les masses

des couples correspondans, en supposant que la loi de la gravitation

leur fût légitimement applicable. Il suffirait, pour cela, d'employer

une méthode essentiellement analogue aux deux dernières de celles

indiquées dans la vingt-cinquième leçon à l'égard des masses

planétaires. La quantité, dès lors déterminée, dont l'étoile secondaire

tend à tomber, en un temps donné, vers l'étoile principale, étant

comparée à la chute des corps à la surface de la terre, préalablement

ramenée à la même distance, suivant la loi ordinaire, fournirait

immédiatement en effet la valeur du rapport entre la masse du couple et

celle de la terre. Mais, la répartition de cette masse totale entre ses

deux élémens resterait évidemment encore incertaine, puisqu'il est très

possible qu'elle doive s'opérer d'une manière beaucoup moins inégale

qu'entre nos planètes et leurs satellites. Cette dernière considération

fait d'ailleurs rejaillir sur l'ensemble d'une telle étude un nouveau

motif fondamental d'incertitude. Car, si les masses des deux élémens de

chaque couple stellaire différaient réellement assez peu,

comparativement à leur distance et à leur grandeur, pour que le centre

de gravité du système s'écartât sensiblement de l'astre principal (ce

que nous ignorons encore entièrement), c'est à ce centre inconnu qu'il

faudrait nécessairement rapporter les mouvemens observés; et, dès lors,

quelle exacte conclusion dynamique pourrait-on tirer des orbites

elliptiques autour de l'astre majeur comme foyer, en les supposant même

irrécusablement constatées?

Il me reste à caractériser à ce sujet l'ingénieuse méthode si

heureusement imaginée par M. Savary, d'après laquelle on parviendra

peut-être un jour à déterminer effectivement, du moins entre certaines

limites, les distances de quelques étoiles doubles à la terre ou au

soleil. Cette méthode constitue réellement jusqu'ici la seule

conception scientifique qui soit propre à l'astronomie sidérale. Elle a

le mérite capital d'être essentiellement indépendante de toute hypothèse

hasardée sur la forme rigoureuse des orbites stellaires et sur

l'extension de la théorie de la gravitation. Il lui suffit, en réalité,

que ces courbes soient symétriques, relativement à leur plus long

diamètre, et que l'astre mineur y circule avec la même vitesse aux deux

points également distans de l'astre majeur, ce qui est certainement très

admissible.

Ce procédé est fondé, comme la théorie générale de l'aberration, sur la

durée de la propagation de la lumière, dont nous savons, d'après la

vingt-deuxième leçon, que la vitesse est exactement connue. Seulement,

tandis que, dans l'aberration ordinaire, il s'agit d'une erreur de lieu,

on considère ici une erreur de temps.

Concevons une orbite stellaire dont le petit axe soit situé

perpendiculairement au rayon visuel mené du soleil ou de la terre, qui

peuvent ici être confondus. S'il en était de même du grand axe, et, par

suite, du plan de l'orbite, les deux moitiés de la révolution, que

l'astre mineur accomplit réellement toujours en des temps exactement

égaux, devraient encore nous paraître évidemment d'égale durée, quelque

lente que pût être, à chaque position, la transmission de la lumière.

Mais, il ne peut plus en être ainsi, quand le plan de l'orbite est

fortement incliné vers le rayon visuel, sans que toutefois il doive le

contenir, ce qui rendrait impossible l'observation fondamentale. Dans ce

cas, la durée de la demi-révolution, correspondante à la moitié de la

courbe où l'astre se dirige vers nous, devra nous sembler moindre

qu'elle n'est en réalité, et celle relative à la moitié où il s'en

éloigne de plus en plus, paraîtra au contraire augmentée, en vertu de la

différence des temps que la lumière doit employer à nous parvenir des

deux points de l'orbite les plus inégalement distans de la terre. Ainsi,

quoique le temps périodique total ne doive être nullement altéré, les

deux moitiés de la révolution n'auront donc pas exactement la même durée

apparente, et, si leur inégalité peut être bien observée, elle fera

immédiatement connaître, d'après la vitesse effective de la lumière, la

vraie différence entre les distances de la terre aux deux points

extrêmes de l'orbite. Dès lors, cette différence deviendra évidemment

une base géométrique suffisante pour estimer, avec une approximation

correspondante, les dimensions linéaires de l'orbite, et sa véritable

distance à la terre, son inclinaison et son étendue angulaire étant

d'ailleurs préalablement données[17]. Tout se réduit donc à constater

une inégalité appréciable entre les durées des deux demi-révolutions.

Mais il est indispensable que cette appréciation s'opère d'après

l'observation effective d'une révolution entière, afin que son

exactitude ne dépende d'aucune hypothèse sur la nature géométrique de

l'orbite stellaire, et sur la loi relative à la vitesse avec laquelle

l'astre la parcourt.

Tel est ce procédé, dont l'esprit est éminemment approprié à l'immensité

des distances qu'on s'y propose d'estimer, et qui serait au contraire

évidemment illusoire envers nos petites orbites planétaires. Jusqu'à ce

que l'expérience ait prononcé, nous ignorerons nécessairement si les

rayons des orbites stellaires sont en réalité assez considérables par

rapport à leur éloignement, pour que nous puissions apercevoir quelque

différence très sensible entre les deux parties du temps périodique. En

le supposant, à l'égard d'orbites convenablement situées, il est

d'ailleurs évident que l'incertitude inséparable d'observations aussi

délicates, et l'extrême lenteur des révolutions, ne permettront un jour

de connaître cette différence qu'entre certaines limites plus ou moins

écartées. Or, indépendamment du peu de précision que comporte la mesure

effective des autres élémens du calcul, chaque seconde d'erreur sur ce

temps, qui n'est probablement susceptible d'être jamais apprécié qu'à

plusieurs jours près, tend à introduire une erreur d'au moins 32000

myriamètres dans l'évaluation de la distance cherchée. Aussi l'inventeur

de cette méthode l'a-t-il toujours présentée comme seulement propre à

déterminer un _maximum_ et un _minimum_, peut-être fort écartés,

relativement à notre éloignement effectif des couples stellaires

auxquels elle pourra devenir applicable. Quelle que soit son

imperfection nécessaire, elle n'en doit pas moins inspirer un profond

intérêt, par l'espoir qu'elle nous donne d'obtenir plus tard, à l'aide

d'un détour très ingénieux, quelque approximation certaine à l'égard de

plusieurs de ces distances qui ne comportent encore qu'une grossière

limite inférieure, commune à l'ensemble des astres innombrables que le

ciel nous présente.

[Note 17: M. Arago a très nettement expliqué cette

ingénieuse méthode dans sa notice sur les étoiles doubles,

annexée à l'_Annuaire du Bureau des Longitudes_ pour 1834.]

Cette discussion philosophique de la seule portion de l'astronomie

sidérale qui semble présenter aujourd'hui quelque consistance

scientifique, est sans doute très propre à confirmer directement le

principe général que je me suis efforcé d'établir sous divers rapports

dans plusieurs leçons précédentes, sur la restriction essentielle et

nécessaire de nos véritables recherches célestes à l'étude approfondie

des phénomènes intérieurs de notre monde. On voit combien deviennent

bornées et incertaines nos connaissances réelles, même dans les plus

simples questions, aussitôt que nous tentons de franchir ces limites

naturelles, quoique nous restions encore très loin de la vraie

considération de l'univers. L'étude indiquée ci-dessus, et qui est toute

récente, devra sans doute faire dans la suite des siècles quelques

progrès notables; mais les causes évidentes de son imperfection sont

trop fondamentales, pour qu'on puisse espérer qu'elle présente jamais un

caractère scientifique aucunement comparable à celui de notre astronomie

solaire.

Je dois maintenant procéder à l'examen général de ce qui comporte un

certain caractère de positivité dans les hypothèses cosmogoniques. Il

serait sans doute superflu d'établir spécialement à cet égard ce

préliminaire indispensable, que toute idée de _création_ proprement dite

doit être ici radicalement écartée, comme étant par sa nature

entièrement insaisissable, et que la seule recherche raisonnable, si

elle est réellement accessible, doit concerner uniquement les

_transformations_ successives du ciel, en se bornant même, au moins

d'abord, à celle qui a pu produire immédiatement son état actuel. Ces

considérations préalables sont trop évidentes pour qu'il convienne de

les expliquer davantage aux lecteurs de cet ouvrage.

La question réelle consiste donc à décider si l'état présent du ciel

offre quelques indices appréciables d'un état antérieur plus simple,

dont le caractère général soit susceptible d'être déterminé. À cet

égard, la séparation fondamentale que je me suis tant occupé de

constituer solidement entre l'étude essentiellement inaccessible de

l'univers et l'étude nécessairement très positive de notre monde,

introduit naturellement une distinction profonde, qui restreint beaucoup

le champ des recherches effectives. On conçoit, en effet, que nous

puissions conjecturer, avec quelque espoir de succès, sur la formation

du système solaire dont nous faisons partie, car il nous présente de

nombreux phénomènes, parfaitement connus, susceptibles peut-être de

porter un témoignage décisif de sa véritable origine immédiate. Mais,

quelle pourrait-être, au contraire, la base rationnelle de nos

conjectures sur la formation des soleils eux-mêmes? Comment confirmer ou

infirmer à ce sujet, d'après les phénomènes, aucune hypothèse

cosmogonique, lorsqu'il n'existe vraiment en ce genre aucun phénomène

exploré, ni même sans doute explorable? Quelque intérêt philosophique

que doive inspirer la curieuse suite d'observations d'Herschell sur la

condensation progressive des nébuleuses, d'où il a induit leur

transformation nécessaire en étoiles, ces faits ne sauraient évidemment

autoriser une semblable conclusion. Pour qu'elle comportât une vraie

solidité, il faudrait qu'on pût déduire d'un tel principe quelques

conséquences relatives aux formes ou aux mouvemens, qui se trouvassent

en harmonie avec des phénomènes bien constatés. Or, cela serait-il

possible, quand ces phénomènes cosmiques eux-mêmes nous manquent

entièrement! En un mot, notre monde étant, dans l'ensemble du ciel, le

seul connu, sa formation est tout au plus la seule que nous puissions

raisonnablement chercher. Les autres origines célestes rentrent

nécessairement, du moins jusqu'ici, dans le vague domaine de

l'imagination pure, affranchie de toute condition scientifique. Si, pour

la plupart des intelligences actuelles, cette extrême restriction doit

naturellement diminuer beaucoup l'intérêt d'une telle recherche, elle

tend directement, au contraire, à recommander auprès de tous les bons

esprits une étude dont ils peuvent maintenant entrevoir la positivité,

tandis que la confusion habituelle des idées à cet égard ne leur laisse

apercevoir d'autre perspective que la vraie succession d'une suite

indéfinie de conceptions essentiellement arbitraires, propres à leur

inspirer une juste et profonde répugnance. Nous savons d'ailleurs, avec

une pleine certitude, par l'ensemble des études astronomiques, que les

phénomènes intérieurs de notre monde s'accomplissent constamment sans

dépendre en aucune manière des phénomènes vraiment cosmiques; en sorte

qu'il est rationnel de conjecturer sur la formation de notre système

planétaire, abstraction faite de toute enquête sur celle des soleils

eux-mêmes. Enfin, la marche que je caractérise ici n'est, à vrai dire,

qu'un prolongement naturel de la direction spontanée déjà suivie, sous

un rapport analogue, par le développement régulier de la véritable

astronomie. Car on doit reconnaître, ce me semble, que la cosmogonie

positive a réellement commencé quand les géomètres, d'après la théorie

mathématique de la figure des planètes, ont démontré leur fluidité

primitive. Après avoir ainsi constaté l'état antérieur de chacune

d'elles envisagée séparément, il est naturel de remonter maintenant à

l'origine du système planétaire, en vertu de sa constitution actuelle,

avec un soleil tout formé; et, plus tard, si l'on pouvait jamais

parvenir à connaître réellement quelques lois cosmiques, on s'élèverait

jusqu'aux formations solaires, de toutes les plus éloignées des données

immédiates. Tel est, sans doute, le seul plan rationnel qui pût nous

conduire à la construction graduelle d'une genèse positive, si elle

était vraiment possible.

Nous devons donc réduire la cosmogonie réelle à l'étude de la formation

de notre monde, en regardant le soleil comme donné, et même comme animé

d'un mouvement uniforme de rotation autour de son axe actuel, avec une

vitesse indéterminée. Il s'agit uniquement de rattacher à cette donnée

fondamentale la constitution effective de notre système planétaire,

telle que nous la connaissons exactement aujourd'hui. Le problème est

assez large pour que sa solution certaine et précise surpasse

vraisemblablement beaucoup la portée réelle de notre intelligence. Nos

conjectures sur une telle origine doivent d'ailleurs être évidemment

assujetties à cette indispensable condition de n'y faire intervenir

d'autres agens naturels que ceux dont nous apercevons clairement

l'influence dans nos phénomènes habituels, et qui seulement auraient

alors opéré sur une plus grande échelle. Sans cette règle, ce travail ne

saurait avoir aucun caractère vraiment scientifique, et l'on tomberait

dans l'inconvénient, si justement reproché à la plupart des hypothèses

géologiques, d'avoir introduit, pour expliquer les anciennes révolutions

du globe, des agens qui ne subsistent plus aujourd'hui, et dont, par

cela même, il nous est impossible de vérifier ou seulement de comprendre

l'influence.

Quoique ainsi restreintes à un sujet bien circonscrit, dont toutes les

circonstances caractéristiques sont parfaitement connues, les théories

cosmogoniques n'en restent pas moins, par leur nature, essentiellement

conjecturales, quelque plausibles qu'elles puissent devenir. Car, il ne

peut en être ici comme dans l'établissement de la mécanique céleste, où,

de l'étude géométrique des mouvemens planétaires, on a pu remonter, avec

une entière certitude, à leur conception dynamique, d'après les lois

générales du mouvement, qui indiquaient exactement tel mécanisme, en

donnant à tout autre une exclusion nécessaire. Nous ne saurions avoir

aucune théorie abstraite des formations, analogue à celle des mouvemens,

qui puisse nous conduire mathématiquement à assigner telle formation

déterminée comme effectivement correspondante à telle disposition

effective. Toutes nos tentatives à cet égard ne peuvent consister qu'à

construire, d'après les renseignemens généraux, des hypothèses

cosmogoniques plus ou moins vraisemblables, pour les comparer ensuite,

le plus exactement possible, à l'ensemble des phénomènes bien explorés.

Quelque consistance que ces hypothèses soient susceptibles d'acquérir

par un tel contrôle, elles ne sauraient jamais, faute de ce critérium

indispensable, être élevées, comme l'a été si justement la loi de la

gravitation, au rang des faits généraux. Car, on serait toujours

autorisé à penser qu'une hypothèse nouvelle conviendrait peut-être aussi

bien aux mêmes phénomènes, en permettant de plus d'en expliquer

d'autres, à moins qu'on ne parvînt un jour à représenter exactement

toutes les circonstances caractéristiques, même numériquement

envisagées, ce qui, en ce genre, est évidemment chimérique.

J'ai cru devoir insister ici sur la vraie nature des seules recherches

cosmogoniques qui puissent avoir quelque efficacité, parce que la

plupart des esprits éclairés me semblent encore bien éloignés de sentir

suffisamment, à cet égard, toutes les exigences spéciales de la saine

philosophie. Passons maintenant, sans autre préambule, à l'examen

général de la théorie cosmogonique de Laplace, incomparablement la plus

plausible de toutes celles qui ont été proposées jusqu'ici, et

susceptible, à mon avis, d'une vérification mathématique, dont son

illustre auteur n'avait pas conçu l'espérance. Elle a le mérite capital,

conformément à la règle posée ci-dessus, de faire opérer la formation de

notre monde par les agens les plus simples que nous présente sans cesse

l'ensemble de nos études naturelles, la pesanteur et la chaleur, les

deux seuls principes d'action qui soient rigoureusement généraux.

L'hypothèse cosmogonique de Laplace a pour but d'expliquer les

circonstances générales qui caractérisent la constitution de notre

système solaire, savoir: l'identité de la direction de toutes les

circulations planétaires d'occident en orient; celle non moins

remarquable que présentent aussi les rotations; les mêmes phénomènes

envers les satellites; la faible excentricité de toutes les orbites; et,

enfin, le peu d'écartement de leurs plans, comparés surtout à celui de

l'équateur solaire. Je ne considère point ici les comètes, parce que je

préfère adopter à leur égard l'opinion de Lagrange, indiquée au

commencement de la leçon précédente. L'idée de Laplace, qui les envisage

comme des astres essentiellement étrangers à notre monde, me semble peu

rationnelle et radicalement contraire au principe si bien établi de

l'entière indépendance des phénomènes intérieurs de notre système envers

les phénomènes vraiment sidéraux.

Avant d'examiner la conception fondamentale de Laplace au sujet de

l'interprétation cosmogonique des divers caractères généraux que je

viens de rappeler, je ne puis m'empêcher de témoigner ici combien tous

les bons esprits, étrangers aux préjugés mathématiques, ont dû trouver

puérile et déplacée la singulière application du calcul des chances,

indiquée d'abord par Daniel Bernouilli, et péniblement complétée ensuite

par Laplace lui-même, pour évaluer la probabilité que ces phénomènes ont

réellement une cause, comme si notre intelligence avait besoin

d'attendre une telle autorisation arithmétique, avant d'entreprendre

légitimement d'expliquer un phénomène quelconque bien constaté,

lorsqu'elle en aperçoit la possibilité[18].

[Note 18: Depuis la publication du premier volume de cet

ouvrage, plusieurs bons esprits m'ayant demandé pourquoi, en

y traitant de la philosophie mathématique, je n'avais

nullement considéré l'analyse des probabilités, je crois

devoir indiquer ici sommairement, mais avec franchise, mon

principal motif à ce sujet.

Le caractère général de cet ouvrage est essentiellement

dogmatique: la critique ne peut y être admise que d'une

manière accessoire. Il m'eût paru dès lors peu convenable

d'y envisager la théorie générale des probabilités, au sujet

de laquelle je n'avais à porter qu'un jugement négatif, qui,

par son développement nécessaire, aurait formé sans doute

une disparate choquante.

Le calcul des probabilités ne me semble avoir été

réellement, pour ses illustres inventeurs, qu'un texte

commode à d'ingénieux et difficiles problèmes numériques,

qui n'en conservent pas moins toute leur valeur abstraite,

comme les théories analytiques dont il a été ensuite

l'occasion, ou, si l'on veut, l'origine. Quant à la

conception philosophique sur laquelle repose une telle

doctrine, je la crois radicalement fausse et susceptible de

conduire aux plus absurdes conséquences. Je ne parle pas

seulement de l'application évidemment illusoire qu'on a

souvent tenté d'en faire un prétendu perfectionnement des

sciences sociales: ces essais, nécessairement chimériques,

seront caractérisés dans la dernière partie de cet ouvrage.

C'est la notion fondamentale de la probabilité évaluée, qui

me semble directement irrationnelle et même sophistique: je

la regarde comme essentiellement impropre à régler notre

conduite en aucun cas, si ce n'est tout au plus dans les

jeux de hasard. Elle nous amènerait habituellement, dans la

pratique, à rejeter, comme numériquement invraisemblables,

des événemens qui vont pourtant s'accomplir. On s'y propose

le problème insoluble de suppléer à la suspension de

jugement, si nécessaire en tant d'occasions. Les

applications utiles qui semblent lui être dues, le simple

bon sens, dont cette doctrine a souvent faussé les aperçus,

les avait toujours clairement indiquées d'avance.

Quoique ces assertions soient purement négatives, je

reconnais aujourd'hui qu'elles ont trop d'utilité pratique

pour que je ne doive pas consacrer à cette discussion une

leçon spéciale dans ma _Philosophie mathématique_, si jamais

cet ouvrage comporte une seconde édition.]

La cosmogonie de Laplace consiste, comme on sait, à former les planètes

par la condensation graduelle de l'atmosphère solaire, supposée

primitivement étendue, en vertu d'une extrême chaleur, jusqu'aux limites

de notre monde, et successivement contractée par le refroidissement.

Elle repose sur deux considérations mathématiques incontestables. La

première concerne la relation nécessaire qui existe, d'après la théorie

fondamentale des rotations, et spécialement d'après le théorème général

des aires, entre les dilatations ou contractions successives d'un corps

quelconque (y compris son atmosphère, qui en est inséparable), et la

durée de sa rotation, qui doit s'accélérer quand les dimensions

diminuent, ou devenir plus lente lorsqu'elles augmentent, afin que les

variations angulaires et linéaires, que la somme des aires tend à

éprouver, soient exactement compensées. La seconde considération est

relative à la liaison, non moins évidente, de la vitesse angulaire de

rotation du soleil à l'extension possible de son atmosphère, dont la

limite mathématique est inévitablement à la distance où la force

centrifuge, due à cette rotation, devient égale à la gravité

correspondante: en sorte que si, par une cause quelconque, une partie de

cette atmosphère venait à se trouver placée au-delà d'une telle limite,

elle cesserait aussitôt d'appartenir réellement au soleil, quoiqu'elle

dût continuer à circuler autour de lui avec la vitesse convenable au

moment de la séparation, mais sans pouvoir dès lors participer davantage

aux modifications ultérieures qui surviendraient dans la rotation

solaire par le progrès du refroidissement.

On conçoit aisément, d'après cela, comment la limite mathématique de

l'atmosphère du soleil a dû diminuer sans cesse, pour les parties

situées à l'équateur solaire, à mesure que le refroidissement a rendu la

rotation plus rapide. Dès lors, cette atmosphère a dû successivement

abandonner, dans le plan de cet équateur, diverses zones gazeuses,

situées un peu au-delà des limites correspondantes; ce qui constituerait

le premier état de nos planètes. Le même mode de formation

s'appliquerait évidemment aux différens satellites, par les atmosphères

de leurs planètes respectives.

Nos astres, étant ainsi une fois détachés de la masse solaire, ont pu

ensuite devenir liquides et finalement solides, par le progrès continu

de leur propre refroidissement, sans être affectés des nouvelles

variations que l'atmosphère et la rotation du soleil ont pu éprouver.

Mais l'irrégularité de ce refroidissement et l'inégale densité des

diverses parties de chaque astre ont dû naturellement, pendant ces

transformations, changer presque toujours la forme annulaire primitive,

qui n'aurait subsisté sans altération que dans le seul cas des

singuliers satellites dont Saturne est immédiatement entouré. Le plus

souvent, la prépondérance d'une portion de la zone gazeuse a dû réunir

graduellement, par voie d'absorption, autour de ce noyau, la masse

entière de l'anneau; et l'astre a pris ainsi une figure sphéroïdique,

avec un mouvement de rotation dirigé dans le même sens que la

translation, à cause de l'excès de vitesse nécessaire des molécules

supérieures à l'égard des inférieures.

Les caractères généraux de notre monde, tels que je les ai mentionnés

ci-dessus, sont évidemment en parfaite harmonie avec cette théorie

cosmogonique. La direction identique de tous les mouvemens, tant de

rotation que de translation, en dérive immédiatement. Quant à la forme

et à la position des orbites, elles seraient, d'après une telle

cosmogonie, parfaitement circulaires et dans le plan de l'équateur

solaire, si le refroidissement et la condensation avaient pu s'accomplir

avec une entière régularité. Mais les variations, nécessairement

irrégulières, qu'ont dû éprouver les différentes parties de chaque

masse, dans leur température et dans leur densité, ont pu produire,

comme le remarque justement Laplace, les faibles excentricités et les

légères déviations que nous observons. On voit, en outre, que cette

hypothèse explique immédiatement cette impulsion primitive propre à

chaque astre de notre monde, qui embarrassait jusqu'ici la conception

fondamentale des mouvemens célestes, et dont désormais la seule rotation

du soleil peut rendre uniformément raison de la manière la plus

naturelle. Enfin, il en résulte évidemment, quoique personne ne l'ait

encore remarqué, que la formation des diverses parties de notre système

a été, de toute nécessité, successive; les planètes étant d'autant plus

anciennes qu'elles sont plus éloignées du soleil, et la même loi

s'observant, dans chacune d'elles, à l'égard de ses différens

satellites, qui, tous, sont d'ailleurs plus modernes que les planètes

correspondantes. Peut-être même, comme je l'indiquerai bientôt,

pourra-t-on parvenir, dans la suite, à perfectionner cet ordre

chronologique au point d'assigner, entre certaines limites, le nombre de

siècles écoulés depuis chaque formation.

Pour donner à cette cosmogonie une véritable consistance mathématique,

j'ai tenté d'y découvrir un aspect d'après lequel elle comportât quelque

vérification numérique, critérium indispensable de toute hypothèse

relative à des phénomènes astronomiques[19]. Il s'agissait donc de

trouver, dans les valeurs actuelles et bien connues de nos élémens

astronomiques, une classe de nombres qui fût suffisamment en harmonie

avec les conséquences nécessaires d'un tel mode de formation. J'ai

d'abord senti que je devais les chercher seulement parmi les élémens qui

ne sont point sensiblement altérés par les perturbations proprement

dites, les autres étant nécessairement impropres à témoigner, sans

équivoque, de l'état primitif. Enfin, il était indispensable de se

borner, du moins en premier lieu, à la considération des mouvemens de

translation, comme beaucoup plus susceptibles d'être exactement

analysés, d'après la nature de l'hypothèse, que les rotations, qui sont

d'ailleurs encore si mal connues en plusieurs cas.

[Note 19: Les résultats que je vais indiquer ont été

annoncés, pour la première fois, en août 1831, dans le cours

public d'astronomie que je fais gratuitement, depuis quatre

ans, pour les ouvriers de Paris, à la municipalité du 3e

arrondissement. J'ai lu récemment, sur ce sujet, à

l'Académie des sciences, en janvier 1835, un premier mémoire

spécial.]

Le principe fondamental de cette importante vérification, consiste en ce

que, suivant la cosmogonie proposée, le temps périodique de chaque astre

produit a dû être nécessairement égal à la durée de la rotation de

l'astre producteur à l'époque où son atmosphère pouvait s'étendre

jusque-là. On fait ainsi porter naturellement la discussion sur les deux

élémens astronomiques les mieux connus, et les moins affectés par les

perturbations, les moyennes distances et les durées des révolutions

sidérales. La question consistait donc à déterminer directement quelle

pouvait être la durée de la rotation du soleil quand la limite

mathématique de son atmosphère s'étendait jusqu'à telle ou telle

planète, pour examiner si, en effet, on la trouverait sensiblement égale

au temps périodique correspondant: et, pareillement, à l'égard de chaque

planète comparée à ses satellites.

Au premier abord, cette détermination semble exiger l'évaluation

relative des variations successives du moment d'inertie du soleil,

auquel la vitesse angulaire de sa rotation a dû être toujours

inversement proportionnelle; ce qui jetterait dans des calculs peut-être

inextricables, et d'ailleurs nécessairement illusoires, en vertu de

notre profonde ignorance sur la loi mathématique de la densité des

couches intérieures de ce corps et de son atmosphère, qu'on ne pourrait

alors se dispenser de prendre en considération. C'est probablement par

ce motif que Laplace aura renoncé à une telle vérification de sa

cosmogonie, s'il en a réellement conçu la pensée. Mais un autre point de

vue du sujet m'a permis, d'après les théorèmes élémentaires d'Huyghens

sur la mesure des forces centrifuges, combinés avec la loi de la

gravitation, de former, sans aucune difficulté, une équation

fondamentale très simple entre la durée de la rotation de l'astre

producteur et la distance de l'astre produit, jusque auquel s'étendait

la limite mathématique correspondante de son atmosphère. Les constantes

de cette équation sont d'ailleurs bien connues, puisqu'elles consistent

uniquement dans le rayon de l'astre central, et l'intensité de la

pesanteur à sa surface, qui est une conséquence directe de sa masse.

Cette équation conduit d'abord immédiatement à la troisième grande loi

de Képler sur l'harmonie des diverses révolutions, qui devient ainsi

susceptible d'être conçue _à priori_ sous le point de vue cosmogonique,

outre son interprétation dynamique. En même temps, cette harmonie

fondamentale me semble par là être complétée: car, la loi de Képler

expliquait bien pourquoi, étant donnés séparément le temps périodique et

la moyenne distance d'un seul astre, tel autre quelconque circulait

inévitablement, d'après sa position, en tel temps; mais elle

n'établissait aucune relation nécessaire entre la situation et la

vitesse de chaque corps envisagé isolément, ce qui était surtout

manifeste dans le cas d'une seule circulation, réalisé pour le système

secondaire formé par la terre et la lune. Notre principe tend, en un

mot, à constater une loi générale entre les diverses vitesses initiales,

traitées jusqu'ici, en mécanique céleste, comme essentiellement

arbitraires. Il est d'ailleurs évident que ce rapprochement abrège

beaucoup les calculs numériques qu'exige, par sa nature, la vérification

proposée, puisqu'il suffit dès lors, dans chaque système de

circulation, de l'avoir effectuée à l'égard d'un seul astre, pour qu'on

doive aussitôt, en vertu de la loi de Képler, l'étendre à tous les

autres.

La première comparaison de ce genre, qui m'ait vivement frappé, se

rapporte à la lune; car on trouve alors que son temps périodique actuel

s'accorde, à moins d'un dixième de jour près, avec la durée que devait

avoir la rotation terrestre à l'époque où la distance lunaire formait la

limite mathématique de notre atmosphère. La coïncidence est moins

exacte, mais cependant très frappante, dans tous les autres cas. À

l'égard des planètes, on obtient ainsi, pour la durée des rotations

solaires correspondantes, une valeur toujours un peu moindre que celle

de leurs temps périodiques effectifs. Il est remarquable que cet écart,

quoique croissant à mesure que l'on considère une planète plus

lointaine, conserve néanmoins, à très peu près, le même rapport avec le

temps périodique correspondant, dont il forme ordinairement 1/45. Le

défaut se change en excès dans les divers systèmes de satellites, où il

est proportionnellement plus grand qu'envers les planètes, et d'ailleurs

inégal d'un système à l'autre.

Par l'ensemble de ces comparaisons, je suis donc conduit à ce résultat

général: _en supposant la limite mathématique de l'atmosphère solaire

successivement étendue jusqu'aux régions où se trouvent maintenant les

diverses planètes, la durée de la rotation du soleil était, à chacune de

ces époques, sensiblement égale à celle de la révolution sidérale

actuelle de la planète correspondante; et de même, pour chaque

atmosphère planétaire à l'égard de tous les divers satellites

respectifs_. Sans doute, s'il s'agissait de l'astronomie ordinaire,

relative à un monde déjà bien formé, et parvenu même à cet état de

consistance qui ne comporte plus que de lentes et très petites

oscillations produites par les perturbations proprement dites, la

coïncidence numérique indiquée ci-dessus serait loin de devoir être

regardée comme assez complète. Mais, au contraire, pour remonter à un

état céleste aussi antique, et surtout aussi profondément distinct de

celui que nous observons, il serait évidemment déraisonnable d'exiger le

même degré de précision. Dans une recherche de cette nature, on doit

être, ce me semble, bien plus frappé de cet accord approximatif que du

défaut d'accord parfait. Néanmoins, d'après les considérations

philosophiques précédemment établies, je suis loin de regarder une telle

vérification comme une vraie démonstration mathématique de la cosmogonie

proposée: car, ce sujet n'en comporte pas. Ce qui pourrait maintenant

donner le plus de force à cette théorie, ce serait d'en déduire quelque

loi réelle encore inconnue, comme, par exemple, ainsi que j'en ai

l'espérance, d'en tirer une analogie relative aux diverses rotations

planétaires, qui semblent jusqu'ici tout-à-fait incohérentes, et parmi

lesquelles doit, pourtant, régner, sans doute, un certain ordre caché.

Mais, cette première vérification suffit pour donner immédiatement à

l'hypothèse cosmogonique de Laplace une consistance scientifique qui lui

manquait encore, et qui peut attirer désormais sur une telle étude

l'attention des esprits philosophiques.

En considérant, sous un autre point de vue, ces légères différences

entre les temps périodiques indiqués par notre principe et ceux qui ont

effectivement lieu, on peut même y entrevoir une base d'après laquelle

on pourrait tenter un jour de remonter, avec une certaine approximation,

aux époques des diverses formations successives. Si les temps

périodiques n'avaient souffert aucune altération, une telle chronologie

n'aurait, au contraire, aucun fondement. L'augmentation d'environ huit

jours, par exemple, qu'a dû éprouver, d'après cette cosmogonie, notre

année sidérale, depuis la séparation de la terre, permettrait de fixer,

entre des limites plus ou moins écartées, la date de cet événement, si

l'influence des diverses causes perturbatrices qui ont pu produire cette

modification pouvait être jamais suffisamment connue. Cette

considération semble d'autant plus rationnelle que l'écart s'accroît à

mesure qu'il se rapporte à une planète plus ancienne. Mais les

difficultés mathématiques transcendantes propres à une telle question,

nous interdiront peut-être toujours d'effectuer, même grossièrement, une

semblable détermination, quand même cette cosmogonie viendrait à être

suffisamment constatée.

Une dernière conséquence générale de l'hypothèse cosmogonique proposée,

consiste à établir, d'après la formule fondamentale indiquée ci-dessus,

que la formation de notre monde est maintenant aussi complète qu'elle

puisse l'être pendant la durée totale qu'il comporte. Il suffit, pour

cela, de reconnaître, comme on le peut aisément dans tous les cas, que

l'étendue effective de chaque atmosphère est actuellement inférieure à

la limite mathématique qui résulte de la rotation correspondante, ce qui

montre aussitôt l'impossibilité d'aucune formation nouvelle.

Ainsi, l'état de notre monde serait, depuis un temps plus ou moins long,

qui sera peut-être un jour grossièrement assignable, aussi stable sous

le rapport cosmogonique que sous le rapport mécanique. Ni l'une ni

l'autre stabilité ne doivent d'ailleurs, d'après la leçon précédente,

être envisagées comme absolues, quoique leur incontestable durée puisse

amplement suffire aux exigences les plus exagérées de la prévoyance

humaine, relativement aux destinées réelles de notre espèce. Nous

savons, en effet, que par la seule résistance continue du milieu

général, notre monde doit, à la longue, se réunir inévitablement à la

masse solaire d'où il est émané, jusqu'à ce qu'une nouvelle dilatation

de cette masse vienne, dans l'immensité des temps futurs, organiser, de

la même manière, un monde nouveau, destiné à fournir une carrière

analogue. Toutes ces immenses alternatives de destruction et de

renouvellement doivent s'accomplir d'ailleurs sans influer en rien sur

les phénomènes les plus généraux, dus à l'action mutuelle des soleils:

en sorte que ces grandes révolutions de notre monde, à la pensée

desquelles il semble à peine que nous puissions nous élever, ne seraient

cependant que des événemens secondaires, et pour ainsi dire locaux, par

rapport aux transformations vraiment universelles. Il n'est pas moins

remarquable que l'histoire naturelle de notre monde soit, à son tour,

aussi certainement indépendante des changemens les plus profonds que

puisse éprouver tout le reste de l'univers; à tel point que,

fréquemment peut-être, des systèmes entiers se développent ou se

condensent dans d'autres régions de l'espace, sans que notre attention

soit aucunement attirée vers ces immenses événemens.

L'ensemble des neuf leçons contenues jusqu'ici dans ce volume, me paraît

constituer une exposition complète de la philosophie astronomique,

envisagée sous tous ses divers aspects essentiels. Mon but principal

sera atteint, si j'ai fait nettement ressortir, quant à la méthode et

quant à la doctrine, le vrai caractère général de cette admirable

science, fondement immédiat de la philosophie naturelle tout entière. Je

me suis efforcé de caractériser exactement la marche d'après laquelle

l'esprit humain, en s'y restreignant, avec une persévérante sagesse, aux

recherches géométriques et mécaniques, les seules conformes à la nature

du sujet, a pu graduellement, à l'aide de l'instrument mathématique

incessamment perfectionné, parvenir à y introduire une précision et une

rationnalité si supérieures à celles que puisse jamais comporter aucune

autre branche de nos connaissances réelles, de manière à représenter

enfin tous les nombreux phénomènes de notre monde, numériquement

appréciés, comme les différentes faces d'un même fait général,

rigoureusement défini, et continuellement reproduit sous nos yeux, dans

les phénomènes terrestres les plus communs: en sorte que le but final de

toutes nos études positives, la juste prévision des événemens, ait pu y

être atteint aussi complètement qu'on doive le désirer, tant pour

l'étendue que pour la certitude de cette prévoyance. J'ai dû aussi

m'attacher soigneusement à indiquer, sous les divers rapports

principaux, l'influence fondamentale propre à la science céleste, pour

contribuer à affranchir irrévocablement la raison humaine de toute

tutelle théologique ou métaphysique, en montrant les phénomènes les plus

généraux comme exactement assujettis à des relations invariables et ne

dépendant d'aucune volonté, en représentant l'ordre du ciel comme

nécessaire et spontané. Quoique la considération spéciale et directe de

cette action philosophique appartienne, d'ailleurs, naturellement à la

dernière partie de cet ouvrage, il importait de manifester ici, en

général, cet enchaînement inévitable d'après lequel l'ensemble du

développement de l'astronomie nous a graduellement conduits à substituer

désormais, à l'idée chimérique d'un univers destiné à notre satisfaction

passive, la notion rationnelle de l'homme, intelligence suprême parmi

toutes celles qu'il peut connaître, modifiant à son avantage, entre

certaines limites déterminées, le système de phénomènes dont il fait

partie, en résultat d'un sage exercice de son activité, dégagée de toute

terreur oppressive, et dirigée uniquement par une exacte connaissance

des lois naturelles. Enfin, je devais juger indispensable de constituer

solidement, d'après tous les motifs importans, la restriction

fondamentale du point de vue le plus général de la philosophie positive,

à la seule considération bien circonscrite de notre monde, en

représentant comme essentiellement inaccessible l'étude vague et

indéfinie de l'univers.

Il faut maintenant passer à l'examen philosophique de la seconde science

naturelle fondamentale, celle qui concerne les phénomènes physiques

proprement dits, dont l'étude, nécessairement beaucoup plus compliquée,

emprunte à la méthode et à la doctrine astronomique un modèle général et

une base indispensable, indépendamment de l'application si précieuse de

l'instrument mathématique, qui doit s'y adapter toutefois d'une manière

bien moins complète et moins satisfaisante qu'à l'analyse des phénomènes

célestes, les plus éminemment mathématiques de tous.

Cours de philosophie positive. (2/6) · 第 12 / 22 题