VINGT-SIXIÈME LEÇON.

Considérations générales sur la dynamique céleste.

La gravitation mutuelle des différens astres de notre monde doit

nécessairement altérer la parfaite régularité de leur mouvement

principal, déterminé, conformément aux lois de Képler, par la seule

pesanteur de chacun d'eux vers le foyer de son orbite. Parmi ces divers

dérangemens, les plus considérables furent directement observés dès

l'origine de l'astronomie mathématique dans l'école d'Alexandrie;

d'autres ont été aperçus plus tard de la même manière, à mesure que

l'exploration du ciel est devenue plus précise; enfin, les moindres

n'ont pu être découverts que par l'emploi des moyens d'observation les

plus perfectionnés de l'astronomie moderne. Tous sont maintenant

expliqués, avec une admirable exactitude, par la théorie générale de la

gravitation, qui a même devancé quelquefois l'inspection immédiate à

l'égard des moins prononcés. Cet important résultat de l'ensemble des

grands travaux mathématiques exécutés, dans le siècle dernier, par les

successeurs de Newton, constitue une des vérifications les plus

décisives de la théorie newtonienne, surtout en ce qu'il met hors de

doute l'universelle réciprocité de la gravitation entre tous les corps

qui composent notre système solaire.

Le caractère fondamental de cet ouvrage et ses limites nécessaires

interdisent évidemment de considérer ici séparément chacun de ces

nombreux problèmes, dont les difficultés sont d'ailleurs

essentiellement analytiques, leurs équations différentielles étant

presque toujours très faciles à former, d'après les règles de la

dynamique rationnelle. L'esprit général des recherches de mécanique

céleste se trouve être suffisamment caractérisé par les questions

examinées dans la leçon précédente, les seules, en réalité, qui exigent

des conceptions propres, indépendantes du calcul. Nous devons donc ici

nous borner essentiellement à examiner le plan rationnel et la nature

générale des principales études relatives aux modifications des

mouvemens célestes.

À l'égard de ces mouvemens, comme envers tous les autres, il importe

beaucoup de distinguer d'abord, avec Lagrange, deux genres principaux

d'altérations, qui diffèrent profondément, aussi bien quant à leur

théorie mathématique que par les circonstances qui les constituent: les

changemens brusques, provenant de chocs ou d'explosions internes, dont

l'action peut, sans aucun inconvénient, être conçue instantanée; les

changemens graduels, ou les perturbations proprement dites, dues à

l'influence continue des gravitations secondaires, dont l'effet dépend

du temps écoulé. Quoique le premier ordre de dérangemens soit, sans

doute, dans notre monde, presque entièrement idéal, il n'en est pas

moins essentiel à considérer, ne fût-ce que comme un préliminaire

indispensable à l'étude du second, dont l'esprit consiste, en effet, à

traiter chaque gravitation perturbatrice comme une suite de petites

impulsions, selon la méthode ordinaire de la mécanique rationnelle.

L'influence des changemens brusques, bien qu'elle puisse être beaucoup

plus grande que celles des simples perturbations, comporte une étude

infiniment plus facile. Il est clair, en effet, que les lois de Képler

ne doivent point cesser, pour cela, d'être exactement maintenues: tout

au plus, l'ellipse pourrait-elle dégénérer en parabole ou en hyperbole,

comme je l'ai indiqué dans l'avant-dernière leçon. Tout l'effet doit

évidemment consister à donner subitement de nouvelles valeurs aux six

élémens fondamentaux du mouvement elliptique, puisque rien n'est changé

dans les forces accélératrices. Après une telle variation, ces nouveaux

élémens resteront d'ailleurs aussi fixes qu'auparavant, jusqu'à ce qu'il

survienne quelque autre événement semblable. D'ailleurs l'altération

peut porter indifféremment sur chacun des six élémens, dont plusieurs

sont, au contraire, fort peu affectés par les perturbations.

On éprouverait de vraies difficultés mathématiques à déterminer

rationnellement, d'après les règles de la mécanique abstraite, quel doit

être l'effet d'un choc ou d'une explosion sur le changement instantané

de la vitesse actuelle d'un astre, quant à son intensité et à sa

direction. Mais, cette variation une fois donnée, il est au contraire

facile d'en déduire, comme Lagrange l'a montré, les nouvelles valeurs

des élémens fondamentaux, et par suite toutes les modifications que

pourra présenter le mouvement de translation. La question pourrait être

beaucoup plus compliquée à l'égard de la rotation, si l'événement ne se

bornait point à en altérer la durée, et qu'il changeât la direction de

l'axe autour duquel elle s'exécute. Car, la nouvelle droite cessant

d'être un des axes dynamiques principaux de l'astre, cet événement,

quoique instantané, deviendrait nécessairement, d'après la théorie

générale de la rotation, la source d'une suite perpétuelle, ou du moins

très prolongée, d'altérations difficiles à analyser; ce qui ne saurait

jamais avoir lieu, quant à la translation.

Quoique le choc mutuel de deux astres et la rupture d'un astre unique en

plusieurs fragmens séparés par suite d'une explosion interne, puissent

déterminer des variations quelconques dans tous les élémens

astronomiques de leur mouvement elliptique, il existe deux relations

fondamentales, qui, d'après les lois générales du mouvement, doivent

rester, même alors, nécessairement inaltérables, et qui pourraient, ce

me semble, en les employant convenablement, nous conduire souvent à

constater la réalité de tels événemens à une époque quelconque. Ce sont

les deux propriétés essentielles de la conservation du mouvement du

centre de gravité et de l'invariabilité de la somme des aires, qui

reposent seulement, comme on sait, sur l'égalité entre la réaction et

l'action, à laquelle sans doute de tels changemens ne cesseraient point

de se conformer. Il en résulte deux équations très importantes entre les

masses, les vitesses et les positions des deux astres ou des deux

fragmens du même astre, considérées avant et après l'événement.

Aucun indice ne paraît jusqu'ici nous autoriser à penser que le cas du

choc se soit jamais réellement présenté dans notre monde, et l'on

conçoit en effet combien la rencontre de deux astres doit y être

difficile, sans qu'elle y soit, néanmoins, mathématiquement impossible.

Mais, il n'en est nullement ainsi à l'égard des explosions. L'identité

presque parfaite des moyennes distances et des temps périodiques propres

aux quatre petites planètes situées entre Mars et Jupiter, a conduit,

comme on sait, M. Olbers à conjecturer ingénieusement qu'elles formaient

autrefois une planète unique, dont une forte explosion interne aurait

déterminé la division en plusieurs fragmens séparés. Presque toutes les

autres circonstances caractéristiques de ces petits astres sont en

harmonie avec cette opinion, à laquelle Lagrange a ajouté, d'après

l'irrégularité de leur figure, que l'événement a dû être postérieur à la

consolidation de la planète primitive. Quand leurs masses seront

connues, je pense que cette hypothèse pourra être soumise à une

vérification mathématique, qu'il me suffit d'indiquer ici, suivant les

deux théorèmes précédemment mentionnés. En calculant ainsi les positions

et les vitesses successives du centre de gravité du système de ces

quatre planètes, on devrait, en effet, d'après une telle origine,

retrouver le mouvement principal de l'astre primitif. Si donc les

résultats de ces calculs représentaient ce centre de gravité décrivant

une ellipse autour du soleil pour foyer, et son rayon vecteur traçant

des aires proportionnelles aux temps, cet événement serait aussi

constaté, ce me semble, que peut l'être un fait dont on n'a pas été

témoin. Mais notre ignorance actuelle au sujet des momens d'inertie et

surtout des masses de ces petits corps ne permet point encore

d'assujettir la conjecture de M. Olbers à une semblable épreuve. Il n'en

est pas moins intéressant, sous le point de vue philosophique, de voir

comment la mécanique céleste peut parvenir à constater, d'une manière

entièrement positive, de tels événemens, qui paraissent ne devoir

laisser aucun témoignage appréciable. Il est, d'ailleurs, évident que la

nature instantanée de ces changemens nous interdirait nécessairement

d'en reconnaître l'époque, puisque les phénomènes seraient exactement

les mêmes, que l'explosion fût récente ou ancienne; tandis qu'il n'en

est point ainsi à l'égard des perturbations.

Lagrange a pensé, avec beaucoup de vraisemblance, que le cas des

explosions avait été très fréquent dans notre monde, et qu'on pouvait

expliquer ainsi l'existence des comètes, d'après la grandeur des

excentricités et des inclinaisons et la petitesse des masses, qui les

caractérisent principalement. Il suffit, en effet, de concevoir qu'une

planète ait éclaté en deux fragmens extrêmement inégaux, pour que le

mouvement du plus considérable soit resté presque tel qu'auparavant,

tandis que le plus petit aura pu décrire une ellipse très allongée et

fort inclinée à l'écliptique. L'intensité de l'impulsion nécessaire à ce

dernier changement est, en général, assez médiocre, comme Lagrange l'a

établi, et d'ailleurs d'autant moindre que la planète primitive est plus

éloignée du soleil. Cette opinion me paraît beaucoup plus satisfaisante

que toutes celles qui ont été proposées au sujet des comètes,

quoiqu'elle soit loin, sans doute, d'être jusqu'ici démontrée.

Passons maintenant à la considération bien plus importante et bien

autrement difficile des perturbations proprement dites, principal objet

de la mécanique céleste pour le perfectionnement des tables

astronomiques.

Elles doivent être distinguées en deux classes générales, suivant

qu'elles portent sur les mouvemens de translation, ou de rotation. La

théorie abstraite des rotations constituant, par sa nature, comme nous

l'avons reconnu en philosophie mathématique, la partie la plus difficile

de la dynamique des solides, il en doit être nécessairement de même pour

l'application au ciel.

Heureusement, les mouvemens de rotation sont, en général, moins altérés,

dans notre monde, que ceux de translation; et surtout, leurs

perturbations sont bien moins importantes à connaître, si ce n'est dans

le seul cas de la terre. Envisageons d'abord l'étude des translations,

où les astres doivent être traités comme condensés en leurs centres de

gravité.

Quoiqu'il fût aisé de former, d'après les règles de la dynamique

rationnelle, les équations différentielles du mouvement d'un quelconque

des astres de notre monde, sollicité par ses diverses gravitations

variables vers tous les autres, l'ensemble de ces équations ne

constituerait, en réalité, dans l'état présent de nos connaissances

mathématiques, et probablement toujours, qu'une énigme analytique

absolument inextricable, dont il serait impossible de tirer aucun parti

effectif pour l'étude des phénomènes célestes. Obligés de renoncer à

cette marche directe, la seule pleinement rationnelle, les géomètres ont

dû se réduire à analyser séparément le mouvement de chaque astre autour

de celui qui en est le foyer, en ne considérant à la fois qu'un seul

astre modificateur. C'est ce qui constitue, en général, le célèbre

problème des trois corps, quoique cette dénomination n'ait d'abord été

employée que pour la théorie de la lune. On conçoit aisément à quelles

circonvolutions doit entraîner une telle manière de procéder, puisque

l'astre qui modifie, étant à son tour modifié par d'autres, ses

perturbations exigent un retour indispensable à l'étude du corps

primitif. À quelques expédiens que notre impuissance mathématique nous

contraigne de recourir, nous ne saurions empêcher que la détermination

de l'ensemble des mouvemens de notre monde ne constitue nécessairement

par sa nature, un problème vraiment unique, et non une suite de

problèmes détachés les uns des autres. Cette séparation irrationnelle,

et néanmoins impérieusement prescrite par l'imperfection de notre

analyse, est la première source des modifications si multipliées dont

les géomètres sont forcés de surcharger successivement leurs formules

célestes.

Si le problème des trois corps comportait une solution rigoureuse, ces

corrections pourraient être bien moindres et surtout beaucoup moins

nombreuses, puisque, en prenant pour type le mouvement qui lui

correspond dans chaque cas, les mouvemens effectifs ne s'en écarteraient

qu'à très peu d'égards et de quantités presque insensibles. Mais le

problème fondamental et élémentaire de deux corps, dont l'un est même

regardé comme fixe, c'est-à-dire le problème du mouvement elliptique,

représenté par les lois de Képler, est le seul dont notre analyse

actuelle permette une solution vraiment rationnelle, et encore

avons-nous reconnu combien sont pénibles les calculs qu'elle exige.

C'est donc à ce type, plus éloigné de la réalité, que les géomètres sont

obligés de rapporter, par des approximations successives extrêmement

compliquées, les vrais mouvemens des astres, en accumulant les

perturbations produites séparément par chaque corps susceptible d'une

influence appréciable; l'intégration des équations relatives au cas des

trois corps ne pouvant s'opérer que par des séries ordonnées de diverses

manières suivant les perturbations qu'on veut mettre en évidence.

La petitesse ordinaire des perturbations a d'abord naturellement

introduit cette manière de procéder, puisque le mouvement elliptique

représente suffisamment, pendant un temps plus ou moins long, le

véritable état du ciel. Elle a été ensuite érigée en principe, quand les

géomètres ont bien connu la nature mathématique du problème général, et

l'impossibilité de le traiter autrement que par approximation. C'est

Lagrange qui a essentiellement donné à cette marche nécessaire son

caractère méthodique définitif, en créant sa célèbre théorie générale de

la variation des constantes arbitraires, si fondamentale dans toute la

mécanique céleste, dont elle tend à régulariser les recherches et à

rendre les procédés uniformes aussi rationnels que le comportent les

difficultés insurmontables radicalement inhérentes à la question réelle.

L'esprit de cette théorie consiste à concevoir le mouvement effectif

d'un astre quelconque comme s'il était véritablement elliptique, mais

avec des élémens variables, au lieu d'élémens fixes. Dès lors, Lagrange

a établi des formules analytiques entièrement générales, pour

déterminer les variations qu'éprouve chacun des six élémens, lorsque la

force perturbatrice est donnée. L'étude de la mécanique céleste sera

beaucoup simplifiée, quand l'usage direct de cette belle méthode y

deviendra prépondérant.

Pour se diriger dans le choix des perturbations dont il convient

d'apprécier l'influence, la loi fondamentale de la gravitation permet

immédiatement de comparer avec exactitude les diverses influences

secondaires propres à chaque cas, du moins en regardant toutes les

masses comme bien connues. Il suffit, en effet, de diviser le rapport

des masses de deux astres modificateurs par le quarré du rapport de

leurs distances à l'astre modifié, et ce quotient fait aussitôt

distinguer quelle est la force perturbatrice qu'il faut principalement

considérer, et quelle peut être, en général, la part d'influence de

chacune des autres. Sous ce rapport fondamental, il faut reconnaître que

la constitution effective de notre monde favorise éminemment la

simplification de nos recherches mathématiques. Car, les astres qui le

composent ont tous, comparativement au soleil, des masses extrêmement

faibles, ce qui est la condition première de la petitesse habituelle des

perturbations; mais, de plus, ils sont peu nombreux, très écartés les

uns des autres, et fort inégaux en masse, d'où il résulte que, dans

presque tous les cas, et surtout dans les plus importans, le mouvement

principal n'est sensiblement modifié que par l'action d'un seul corps.

Si, comme il arrive peut-être dans quelque autre monde, les astres du

système eussent été, au contraire, plus multipliés, presque égaux en

masse, très rapprochés, et beaucoup moins différens de l'astre central,

quand même les inclinaisons et les excentricités de leurs orbites

eussent continué à être fort petites, il est évident que les

perturbations seraient devenues beaucoup plus considérables, et surtout

bien plus variées, puisqu'un grand nombre de corps auraient presque

également concouru à chacune d'elles. Ainsi, dans un tel arrangement, la

mécanique céleste aurait probablement présenté une complication

inextricable, n'étant plus essentiellement réductible au seul problème

des trois corps.

L'étude dynamique des modifications du mouvement elliptique des

différens astres de notre monde, reproduit naturellement, et par les

mêmes motifs, la distinction fondamentale que j'ai établie dans la

vingt-troisième leçon, sous le point de vue géométrique, entre les trois

cas généraux, inégalement difficiles, des planètes, des satellites et

des comètes. En procédant avec toute la rigueur mathématique, il

faudrait ici considérer sans doute un nouveau cas, celui du soleil, qui

ne peut plus être regardé comme parfaitement immobile, en vertu de la

réaction nécessaire que les planètes exercent sur lui. Les phénomènes

intérieurs de notre monde ne comportent en effet d'autre point

absolument fixe que le centre de gravité général de ce système, dont la

position, d'après les lois abstraites du mouvement, demeure entièrement

indépendante de toutes les actions mutuelles, quand même elles seraient

beaucoup plus grandes. C'est, à vrai dire, ce centre de gravité qui

constitue le foyer réel des mouvemens planétaires, et le soleil lui-même

doit osciller continuellement autour de lui, dans des directions

toujours variables suivant la situation des planètes. Mais, d'après la

grandeur et la masse du soleil comparées aux distances et aux masses de

tous les autres corps du système, il est évident que ce point tombe

toujours entre le centre du soleil et sa surface. Ce serait donc

affecter vainement d'introduire dans la dynamique céleste une précision

qu'elle ne saurait comporter par tant d'autres motifs bien plus

puissans, que d'y vouloir tenir compte de ces oscillations solaires,

dont aucune observation ne parviendra probablement jamais à constater

l'existence. On doit donc continuer à traiter le soleil comme

rigoureusement fixe, sauf sa rotation. La même considération ne semble

pas d'abord devoir être aussi négligée dans les systèmes partiels formés

par une planète et ses satellites, où la disproportion des masses est

quelquefois beaucoup moindre. Mais les distances étant pareillement

réduites, le résultat se trouve être essentiellement identique, même à

l'égard du système de la terre et de la lune, qui offre la disposition

la plus défavorable, et dont néanmoins le centre de gravité est toujours

situé dans l'intérieur de la terre. Cette circonstance peut donc être

entièrement écartée de l'étude des mouvemens de translation, qui n'en

sauraient éprouver que des modifications imperceptibles. Ainsi, la

mécanique céleste ne présente réellement, dans cette étude, d'autres

problèmes essentiels que ceux déjà traités, sous un autre point de vue,

par la géométrie céleste.

Le problème des planètes est ici, comme là, le plus simple de tous, et

par suite des mêmes caractères, la petitesse des excentricités et des

inclinaisons de leurs orbites, qui doit évidemment simplifier autant les

approximations dynamiques que les séries géométriques. Outre cette

influence algébrique, il en résulte surtout une bien plus grande fixité

des perturbations, puisque chaque astre, demeurant toujours ainsi dans

les mêmes régions célestes, se trouve sans cesse dans les mêmes rapports

mécaniques, quoique leur intensité varie nécessairement entre certaines

limites. Le cas le moins avantageux de cette première classe est

malheureusement celui de notre planète, à cause du lourd satellite qui

l'escorte de si près, et auquel sont dues ses principales perturbations,

ce qui ne l'empêche pas d'ailleurs d'être sensiblement troublée, en

outre, à l'époque des oppositions, surtout par une masse aussi

supérieure que celle de Jupiter. Aucune autre planète à satellites ne se

trouve dans un ensemble de conditions aussi défavorables; car, le

mouvement de Jupiter, par exemple, ne saurait être notablement dérangé

par l'action de ses satellites, quoique proportionnellement plus

voisins, puisque la masse du plus considérable n'est pas tout-à-fait la

dix-millième partie de la sienne, tandis que la masse lunaire est

seulement soixante-huit fois moindre que celle de notre globe. Aussi la

circulation de Jupiter n'est-elle sensiblement altérée que par

l'influence de Saturne. Le cas le plus simple paraît toutefois devoir

être celui d'Uranus, comme étant la dernière planète, en même temps

qu'elle se trouve toujours extrêmement loin de celle qui la précède

immédiatement: ses six satellites ne paraissent pas troubler beaucoup

son mouvement.

Le problème des satellites est nécessairement plus compliqué que celui

des planètes, à cause de la mobilité du foyer du mouvement principal,

comme en géométrie céleste. Il en résulte que, même abstraction faite

des perturbations qui lui sont propres, toutes celles qu'éprouve la

planète correspondante viennent inévitablement se réfléchir sur lui.

C'est ainsi, par exemple, que la petite accélération perpétuelle du

moyen mouvement de la lune avait si long-temps vainement occupé les

fondateurs de la mécanique céleste, qui la regardaient comme

inexplicable, jusqu'à ce que Laplace eût démêlé sa véritable cause dans

la légère variation à laquelle est assujettie l'excentricité de l'orbite

terrestre. Quant aux perturbations directes du mouvement des satellites,

le problème général exige une distinction essentielle, suivant que la

planète a un seul satellite, ou plusieurs. Dans le premier cas, qui

n'existe que pour la lune, l'astre perturbateur est essentiellement le

soleil, à cause de son inégale action sur la planète et sur son

satellite. Il est clair, en effet, que si la terre et la lune

gravitaient vers le soleil avec la même énergie et dans la même

direction, cette action commune ne pourrait aucunement altérer le

mouvement relatif de la lune en vertu de sa pesanteur terrestre. La

différence de direction peut être presque négligée, mais non celle

d'intensité. Il en résulte une force perturbatrice, dont la loi doit

être naturellement analogue à celle considérée dans la leçon précédente

au sujet des marées, en raison directe de la masse du soleil et inverse

du cube de sa distance à la terre. Elle est ainsi seulement cent

quatre-vingts fois plus petite que l'action de la terre sur la lune, et,

par conséquent, elle doit fortement altérer le mouvement principal.

C'est par là, entre autres, que les géomètres ont exactement expliqué

ces grands dérangemens connus dès l'origine de l'astronomie, la

révolution rétrograde des noeuds de l'orbite lunaire en dix-neuf ans

environ, et celle, encore plus rapide, de son périgée en un peu moins de

neuf ans. Il en est de même des inégalités moins prononcées, qui ne

sauraient être énumérées ici. Il faut considérer, en outre, que la force

perturbatrice variant alors, d'après la distance, bien plus rapidement

que pour les planètes, le déplacement de la terre, même en s'y bornant

au mouvement elliptique, change sensiblement l'intensité de cette force,

ce qui introduit une complication nouvelle dans la théorie lunaire.

Cependant, si cette théorie est justement réputée plus difficile que

celle d'aucun autre satellite, cela tient surtout à ce que sa précision

nous importe bien davantage, en même temps que les observations

manifesteraient beaucoup mieux son imperfection. Car, d'ailleurs, sous

le point de vue mathématique, il y a réellement une complication bien

supérieure dans le cas de la pluralité des satellites, qui nous reste

maintenant à signaler. Alors, en effet, toutes les considérations

propres au cas précédent se reproduisent nécessairement, à l'égard du

mouvement de chaque satellite, quoique leur influence puisse être

réellement moindre. De plus, il faut tenir compte de l'action encore

plus embarrassante, et pourtant aussi essentielle au moins, des divers

satellites les uns sur les autres. Les complications hypothétiques

indiquées ci-dessus envers les planètes d'un autre monde, se trouvent

ici pleinement réalisées par l'extrême rapprochement et l'inégalité peu

prononcée de ces différentes masses, qui peuvent être au nombre de six

ou sept à traiter simultanément. Cette difficulté fondamentale se

trouve, il est vrai, un peu compensée par la prépondérance de l'action

de la planète, beaucoup plus prononcée que dans le cas précédent, et qui

doit rendre les perturbations mutuelles des satellites bien moins

considérables. Mais les obstacles inhérens à cette recherche n'en sont

pas moins tels que jusqu'ici la mécanique céleste n'a réellement établi

à cet égard que la théorie des satellites de Jupiter, au sujet desquels

Laplace a découvert deux propriétés remarquables que présentent

constamment, malgré toutes leurs perturbations, les positions et les

vitesses de trois d'entre eux. Les tables des satellites de Saturne et

d'Uranus ne sont encore construites que sous le point de vue

géométrique, sans qu'on ait même aucune valeur approchée de leurs

masses. Il faut reconnaître, toutefois, que nous n'avons heureusement

aucun besoin de rendre leur étude aussi parfaite que celle de la lune,

leur office pratique à l'égard de la détermination des longitudes

pouvant être aisément suppléé. On conçoit d'ailleurs que notre grand

éloignement de ces mondes secondaires nous permet de représenter

suffisamment leur observation par une théorie bien plus grossière que ne

doit l'être celle relative à un astre aussi rapproché que la lune, dont

les moindres irrégularités nous deviennent nécessairement très

appréciables. Quoique la mécanique céleste ait quelquefois réellement

devancé l'exploration directe envers certains petits phénomènes peu

importans, il ne faut point, ce me semble, que de tels exemples nous

conduisent à exagérer notre ambition spéculative, qui doit sans doute se

réduire, en général, à porter dans nos explications un degré de

précision correspondant à celui des observations effectives. Un tel rôle

est certainement assez élevé et assez difficile, pour provoquer le plus

complet développement de nos forces intellectuelles: le reste serait,

même en astronomie, essentiellement illusoire.

Quelles que soient les difficultés fondamentales de la théorie dynamique

des satellites, les circonstances caractéristiques propres au problème

des comètes doivent le rendre encore plus compliqué. Il est clair, en

effet, que, par suite de l'extrême allongement et de l'inclinaison en

tous sens de leurs orbites, ces astres se trouvent, pendant leur

révolution autour du soleil, dans des rapports mécaniques

continuellement variables, à cause des différens corps près desquels ils

viennent successivement à passer; tandis que les planètes, et même les

satellites, ont toujours au contraire les mêmes relations, dont

l'intensité seule varie. Les comètes s'éloignent ainsi à tel point du

soleil, et se rapprochent tellement des diverses planètes, que la force

perturbatrice peut devenir presque égale à la gravitation principale,

dont elle n'est jamais, en tout autre cas, qu'une fraction très

médiocre: il ne serait nullement impossible que cet effet devînt assez

prononcé pour dénaturer entièrement le mouvement de la comète, et la

convertir en un satellite, lorsqu'elle arrive dans le voisinage d'une

planète considérable, comme Jupiter, Saturne, ou même Uranus. En restant

dans les cas ordinaires, il faut noter, en outre, que la masse

extrêmement petite de toutes les comètes rend nécessairement leurs

diverses perturbations beaucoup plus prononcées qu'elles ne le seraient

pour des masses supérieures qui circuleraient de la même manière: sans

compter que leur poids éprouve probablement quelques variations,

impossibles à apprécier, par l'absorption que peuvent exercer d'autres

corps très voisins sur une partie de leur atmosphère, quand celle-ci est

très étendue; absorption qui, très petite sans doute en elle-même,

devient peut-être fort sensible à la longue, puisqu'elle doit

naturellement se reproduire à chaque révolution. Telles sont les

conditions principales qui produisent nécessairement l'extrême

imperfection de la théorie des perturbations cométaires, indépendamment

des inconvéniens algébriques qui résultent directement de la grandeur

des excentricités et des inclinaisons pour compliquer les séries qui s'y

rapportent, de même qu'en géométrie céleste. Voilà surtout ce qui rend

si difficile et souvent si incertaine la prévision exacte du retour de

ces petits astres, qui, lorsque nous croyons, après de longs et pénibles

travaux, avoir suffisamment calculé toutes leurs modifications

possibles, éprouvent quelquefois, par suite d'une circonstance oubliée,

une forte perturbation susceptible de changer complètement leurs

périodes: comme la comète de 1770, calculée par Lexell, en a offert un

mémorable exemple, cet astre, dont la révolution était alors de moins de

six ans, n'ayant pas reparu une seule fois depuis, à cause du grand

dérangement qu'il a subi en passant très près de Jupiter. Il faut

reconnaître, toutefois, que les mêmes caractères en vertu desquels

l'étude des comètes est si imparfaite, font aussi qu'elle ne saurait

avoir pour nous une grande importance réelle. Car, l'extrême variation

de leurs distances ne leur permettrait d'exercer sur les autres astres

de notre monde qu'une action presque instantanée, que leur peu de poids

doit d'ailleurs rendre entièrement insensible, même sur d'aussi petits

corps que les satellites. Le passage de la comète de 1770 entre les

satellites de Jupiter, vérifia d'une manière frappante cette loi

nécessaire, puisque leurs tables, calculées d'avance sans penser à cet

événement inattendu, n'en continuèrent pas moins à se trouver encore

parfaitement conformes aux observations directes, ce qui prouve

clairement que leurs mouvemens n'avaient pas été sensiblement dérangés.

Les craintes puériles qui ont remplacé les terreurs religieuses

inspirées par les comètes avant que nous les eussions ramenées à des

théories positives, ne sauraient donc avoir aucun fondement réel. Quant

à leur choc contre la terre, il est évidemment presque impossible, et,

néanmoins, c'est seulement ainsi que leur influence deviendrait

sensible. Leur voisinage, même extrême, ne pourrait avoir d'autre effet

que d'augmenter un peu la hauteur de la marée correspondante. Or, même

sous ce rapport, on voit clairement que, si une comète venait à passer

deux ou trois fois plus près de nous que la lune, ce qui est fort loin

d'être possible à l'égard d'aucune comète connue, une masse aussi minime

ne produirait, dans nos marées, qu'un accroissement imperceptible.

L'inévitable imperfection d'une telle théorie est donc, en réalité, peu

regrettable, si ce n'est sous un point de vue indirect qui sera indiqué

plus bas.

Considérons maintenant la seconde classe principale des perturbations,

celles relatives aux rotations, dont l'étude présenterait, par sa

nature, des difficultés d'un ordre encore plus élevé, si sa précision

avait en général autant d'importance, et si quelques circonstances

favorables ne la simplifiaient beaucoup, dans le seul cas vraiment

essentiel à bien analyser.

Les ellipsoïdes célestes ont dû nécessairement sinon commencer, ce qui

serait fort invraisemblable, du moins finir, au bout d'un temps plus ou

moins long, par tourner autour d'un de leurs trois axes dynamiques

principaux, et même de celui à l'égard duquel la rotation a le plus de

stabilité, c'est-à-dire de leur moindre diamètre. Car, d'après la

théorie de la figure des astres, c'est leur rotation même qui a produit,

comme nous l'avons vu, leur écartement de la forme parfaitement

sphérique, et qui l'a naturellement déterminé dans ce sens le plus

favorable à la stabilité. Ainsi, sous ce rapport fondamental, comme sous

tant d'autres, l'ordre s'est établi spontanément dans notre monde. Du

reste, la stabilité de la rotation d'un astre, quant à ses pôles et

quant à sa durée, est évidemment si indispensable à l'existence des

corps vivans à sa surface, que l'on pourrait, _à priori_, garantir cette

stabilité, du moins pour la terre et pour tous les astres habités, à

partir de l'époque où la vie y est devenue possible. Mais, si la

rotation de chaque corps céleste, envisagé comme isolé, est

naturellement stable, la gravitation de ses diverses parties vers le

reste de notre monde lui fait éprouver, non moins nécessairement,

certaines modifications secondaires, qui ne peuvent porter que sur la

direction absolue de son axe dans l'espace. Ces modifications

n'importent réellement à connaître qu'envers la terre; car,

fussent-elles extrêmement prononcées à l'égard des autres astres, il

n'en saurait évidemment résulter pour nous aucune action appréciable, ni

même, suivant la remarque ci-dessus indiquée, aucun intérêt sympathique.

D'après les lois fondamentales du mouvement, la rotation d'un corps

quelconque autour de son centre de gravité s'exécute nécessairement de

la même manière que si ce centre était fixe dans l'espace. Ainsi,

non-seulement l'action mutuelle des molécules d'un astre ne saurait

nullement influer sur sa rotation, due à une impulsion primitive; mais

aucune force accélératrice extérieure, quelque grande qu'on la suppose,

ne peut davantage la troubler, quand sa direction passe exactement par

le centre de gravité de l'astre. Or, si les corps célestes étaient

parfaitement sphériques, en les supposant d'ailleurs, comme il est très

naturel, composés de couches concentriques homogènes dont la densité

varierait arbitrairement de l'une à l'autre, on sait que la résultante

totale de la gravitation mutuelle de toutes leurs molécules devrait

passer rigoureusement par leurs centres de gravité. Les astres de notre

monde ne peuvent donc altérer mutuellement leurs rotations propres,

qu'en vertu du léger défaut de sphéricité produit par ces rotations

elles-mêmes. On voit par là que cette même nécessité qui assure la

stabilité essentielle des rotations célestes, relativement à leur durées

et à leurs pôles, détermine aussi, envisagée sous un autre point de vue,

l'altération inévitable du parallélisme de leurs axes.

À l'égard de la terre, cette altération consiste, comme nous l'avons

déjà constaté sous le rapport géométrique, dans la précession des

équinoxes, modifiée par la nutation. Elles résultent de l'action des

différens astres de notre monde, et surtout du soleil et de la lune, sur

notre renflement équatorial, suivant la belle théorie mathématique créée

par D'Alembert. La méthode des couples[16] de M. Poinsot facilite

beaucoup la conception générale de leur mécanisme. Il suffit, en effet,

de transporter au centre de la terre, d'après cette méthode, les

gravitations de toutes les parties de cette protubérance vers un astre

quelconque, pour que de tous ces couples élémentaires il résulte

immédiatement un couple général, susceptible de modifier la direction

absolue de la rotation principale, en se composant avec le couple

primitif qui lui correspond. Le pouvoir de chaque astre à cet égard est

naturellement, comme pour les marées, en raison directe de sa masse et

inverse du cube de sa distance; en sorte que le soleil et la lune sont

encore les seuls dont l'influence y doive être considérée, en la

répartissant d'ailleurs entre eux de la même manière: en outre,

l'étendue effective de la déviation dépend de la masse et de la grandeur

de la terre, de la durée de sa rotation, de son degré d'aplatissement,

et enfin de l'obliquité de l'écliptique. Si la lune circulait dans le

plan de l'écliptique, ou si les noeuds de son orbite étaient fixes, le

phénomène se réduirait à la précession proprement dite, l'axe du couple

perturbateur étant alors exactement perpendiculaire à ce plan. Mais, la

légère inclinaison de l'orbite lunaire détermine, à raison du mouvement

rétrograde de ses noeuds, une modification secondaire de même vitesse,

qui produit la nutation. La quantité du phénomène est réglée en chaque

cas par le rapport entre le moment du couple principal et celui du

couple modificateur. Or, comme celui-ci dépend, entre autres élémens, de

la masse de l'astre qui le produit, on conçoit comment l'observation du

phénomène peut offrir un moyen de la déterminer. C'est ainsi que la

mesure précise de la nutation a spécialement perfectionné l'évaluation

de la masse lunaire. La théorie de ces phénomènes montre d'ailleurs que,

comme dans les marées, leur intensité doit changer d'après les distances

variables du soleil et surtout de la lune à la terre. Mais les effets

sont eux-mêmes trop peu prononcés pour que ce défaut d'uniformité puisse

jamais devenir bien sensible dans les observations directes. Telles

sont, en aperçu, les causes générales qui déterminent les petites

altérations qu'éprouve la rotation de notre sphéroïde, quant à la

direction de son axe dans l'espace. On voit combien ce serait

étrangement abuser de l'analyse mathématique que de s'exercer

puérilement, comme on n'a pas craint de le faire tout récemment, à

chercher quelle devrait être la précession en supposant que la terre ne

tournât pas, puisque la question cesserait même, dans cette absurde

hypothèse, d'avoir aucun sens réel et intelligible.

[Note 16: Dans le premier volume de cet ouvrage, j'avais

indiqué, il y a quatre ans, cette lumineuse conception comme

essentiellement destinée, par sa nature, à simplifier

extrêmement la théorie fondamentale des rotations, au lieu

d'être bornée à son usage statique immédiat. Cette espérance

vient d'être heureusement réalisée, de la manière la plus

complète, par le beau travail tout récent de M. Poinsot sur

ce grand sujet, qui rend désormais presque élémentaire la

partie la plus transcendante de la dynamique, en même temps

qu'il dévoile entièrement une solution jusque alors

vainement enveloppée dans des équations inextricables, où la

marche générale du phénomène était profondément cachée. Si

ma _Philosophie mathématique_ n'était depuis long-temps

publiée, j'y aurais soigneusement caractérisé l'esprit de

cet important mémoire, fondé sur la notion nouvelle des

_couples de rotation_, entièrement analogues, par l'ensemble

de leurs propriétés fondamentales, aux couples de

translation, quoique étant de nature inverse, et dont

l'emploi réduit l'analyse exacte de toutes les

circonstances que peut présenter la rotation d'un corps

quelconque à la simple considération uniforme de son

_ellipsoïde central_.]

S'il convenait de poursuivre, envers tous les autres astres de notre

monde, la théorie des perturbations relatives à leurs rotations, il

faudrait distinguer, comme au sujet des translations, entre les

planètes, les satellites et les comètes; puisque, par suite des mêmes

motifs, cette analyse offrirait encore les mêmes gradations de

difficulté. Le cas des comètes ne saurait être mentionné que pour

mémoire, par l'impossibilité où nous serons toujours d'observer leur

rotation. Quant aux planètes, elles doivent naturellement présenter des

phénomènes semblables à ceux de notre précession, et qui peuvent être

plus ou moins prononcés, suivant l'inclinaison de leurs axes à leurs

orbites, leur position, leur masse, leur grandeur, la durée de leur

rotation, et enfin leur degré d'aplatissement. Par l'ensemble de ces

motifs, les perturbations de Mars, sous ce rapport, tiendraient le

premier rang.

À l'égard des satellites, leur rotation nous présente, sous un autre

point de vue, un phénomène du plus haut intérêt, l'égalité remarquable

entre la durée de cette rotation et celle de leur circulation autour de

la planète correspondante, à laquelle, par suite, ils présentent

continuellement le même hémisphère, sauf les oscillations très petites

connues sous le nom de _libration_, dont la règle est d'ailleurs bien

déterminée. Cette égalité fondamentale n'est encore sans doute

réellement constatée que pour la lune; mais son explication mécanique,

indépendamment de la simple analogie, tend à l'ériger en loi générale de

tous les satellites. Car, elle résulte, suivant le beau mémoire de

Lagrange, de la simple prépondérance qu'a dû nécessairement acquérir,

par l'action de la planète, l'hémisphère tourné vers elle dans

l'origine, ce qui a produit une tendance naturelle du satellite à

retomber sans cesse sur cette face. Un tel effet ayant certainement lieu

pour la lune, on ne saurait comprendre comment il pourrait ne pas

exister aussi envers les autres satellites, appartenant tous à des

planètes plus pesantes, dont ils sont même en général

proportionnellement bien plus voisins.

Telle est l'indication générale extrêmement imparfaite à laquelle je

suis forcé de me réduire, par la nature de cet ouvrage, relativement à

l'étude des diverses sortes de perturbations que l'action mutuelle de

tous les astres de notre monde produit nécessairement dans leurs

mouvemens. Pour compléter cet aperçu, il me reste encore à signaler une

considération essentielle, susceptible, dans la suite, de simplifier

cette étude et de la rendre plus précise, en permettant de rapporter

tous ces mouvemens à un plan dont la position soit nécessairement

indépendante de leurs dérangemens quelconques.

En imaginant, pour plus de facilité, l'ensemble de nos astres décomposé

en particules de même poids, l'action mutuelle de ces différens corps

peut bien changer la grandeur de l'aire décrite séparément, autour du

centre de gravité général, par la projection de chaque rayon vecteur

correspondant, sur un plan commun arbitrairement choisi; mais, il

résulte des lois fondamentales de la dynamique, comme nous l'avons déjà

remarqué dans cette leçon, que, quelque énergie qu'on suppose à cette

action, les altérations individuelles qu'elle produit à cet égard se

compensent nécessairement, en sorte que la somme totale de ces aires

demeure toujours invariable en un temps donné. Il en doit donc être

ainsi de tout plan dont la position dépendrait uniquement de semblables

sommes relatives à divers plans quelconques. Or, parmi l'infinité de

plans qui pourraient présenter ce caractère, il en est un qu'on a dû

naturellement choisir de préférence, comme se distinguant de tout autre

par la propriété remarquable que la somme des aires y est la plus grande

possible, et que d'ailleurs elle est nulle sur ceux qui lui sont

perpendiculaires. La situation de ce plan se détermine aisément, en

général, par des formules très simples, d'après les valeurs de la somme

des aires pour trois plans rectangulaires quelconques, valeurs qu'on

déduit d'ailleurs sans peine des positions et des vitesses de toutes les

particules du système rapportées à ces trois plans. On doit la première

notion de ce plan à Daniel Bernouilli et à Euler, qui l'avaient remarqué

sous le seul point de vue analytique, comme servant à simplifier, par

l'annulation de deux constantes, les équations relatives à la rotation

d'un corps solide. Cette idée fut immédiatement étendue, sans aucune

difficulté, à la considération d'un système variable par Laplace, qui

ajouta la propriété géométrique, et qui eut surtout l'heureuse pensée de

l'appliquer à la mécanique céleste. Enfin, la vraie conception dynamique

du plan invariable a été présentée, depuis quelques années, par M.

Poinsot, qui l'a montré directement, abstraction faite de tout caractère

analytique ou géométrique, comme étant simplement le plan du couple

général qui résulte du transport de toutes les vitesses individuelles au

centre de gravité du système.

Quant à la détermination effective de ce plan, elle exige, pour qu'il

soit réellement invariable, que l'on prenne en considération toutes les

aires que peuvent décrire, en vertu de leurs divers mouvemens, les

différens points du système. Or, dans l'impossibilité évidente de

décomposer le système en particules égales, ainsi que l'exige le strict

énoncé de la propriété fondamentale, Laplace avait cru devoir traiter

chaque corps céleste comme condensé à son centre, en réunissant aussi

les satellites à leurs planètes, afin de ne plus avoir à considérer que

de simples points. La lumineuse théorie de M. Poinsot lui a fait

immédiatement apercevoir le vice radical d'un tel procédé, où l'on fait

nécessairement abstraction, non-seulement des aires relatives décrites

simultanément par les satellites, mais aussi de celles que les diverses

molécules de chaque corps tracent autour de son centre de gravité, en

vertu des rotations correspondantes; et il a ensuite rendu sensible

d'ailleurs, d'après les formules analytiques habituellement employées,

la nécessité d'ajouter ces diverses aires à celles considérées jusque

alors. Une simple décomposition d'intégrale montre, en effet, que la

somme des aires décrites par toutes les molécules d'un même corps

équivaut au produit de sa masse par l'aire que trace son centre de

gravité, plus l'ensemble des aires qu'engendrent les molécules autour de

ce centre. Ces aires dues aux rotations ne seraient réellement

négligeables vis-à-vis des autres que si le corps était fort petit, ou

s'il tournait avec une lenteur extrême. Celle qui résulte de la rotation

du soleil est, d'après les hypothèses même les plus défavorables,

beaucoup plus grande que celle tracée par la terre dans son mouvement

annuel. Aussi, le plan déterminé par les calculs de Laplace serait-il

loin, en réalité, d'une invariabilité rigoureuse. C'est néanmoins la

parfaite constance qui ferait le seul mérite véritable d'un tel terme de

comparaison, pour manifester immédiatement les variations survenues dans

l'intérieur de notre monde, et même les déplacemens de son ensemble. Si

l'on voulait se borner à un plan peu mobile, il n'y aurait aucun besoin

de pénibles calculs fondés sur une théorie spéciale, et l'on pourrait

prendre, presqu'au hasard, parmi les divers plans astronomiques, tels

que celui de l'équateur terrestre ou surtout solaire, ou le plan de

l'écliptique, dont les changemens seraient, en réalité, beaucoup moins

considérables que ceux du plan proposé par Laplace. Malheureusement, le

vrai plan invariable, découvert par M. Poinsot, est d'une détermination

bien plus difficile, puisqu'il exige inévitablement, non-seulement,

comme l'autre, l'évaluation des masses célestes, mais aussi celles des

momens d'inertie correspondans. Cette dernière estimation ne saurait

être faite, _à priori_, qu'en adoptant des hypothèses nécessairement

très hasardées sur la loi mathématique relative à la densité dans

l'intérieur des astres. J'ai déjà indiqué dans la leçon précédente, au

sujet des masses, l'ingénieuse manière dont M. Poinsot a heureusement

éludé cette difficulté fondamentale, en imaginant un moyen rationnel,

aussi général que direct, pour obtenir exactement, _à posteriori_, cette

mesure indispensable. Cette importante théorie est donc aujourd'hui

évidemment complète. Mais son application immédiate ne saurait avoir

lieu, comme je l'ai expliqué, avec toute la précision qu'exige, par sa

nature, une semblable détermination, pour correspondre convenablement à

sa destination essentielle. Quoi qu'il en soit, on n'en doit pas moins,

sous le rapport philosophique, voir avec un profond intérêt comment la

mécanique céleste a pu enfin assigner un plan nécessairement immobile au

milieu de toutes les perturbations intérieures de notre système, comme

Newton avait d'abord reconnu une vitesse nécessairement inaltérable,

celle du centre de gravité général. Ce sont les deux seuls élémens

rigoureusement indépendans de tous les événemens qui peuvent survenir

dans l'intérieur de notre monde, même des bouleversemens les plus

complets que notre imagination puisse y supposer; leurs variations se

rapporteraient seulement aux phénomènes les plus généraux de l'univers,

produits par l'action mutuelle des divers soleils, dont elles nous

fourniraient naturellement la plus claire manifestation, si une telle

connaissance nous était réellement permise.

Le résultat général de l'étude des perturbations a été d'établir, de la

manière la plus irrécusable, la stabilité fondamentale de notre monde,

relativement à tous les astres de quelque importance, considérés sous

tous les rapports essentiels. En faisant abstraction des comètes, toutes

les variations de diverses sortes, à l'exception de quelques-unes

presque imperceptibles, sont nécessairement périodiques, et leur période

est le plus souvent extrêmement longue, tandis que leur étendue est au

contraire fort courte: en sorte que l'ensemble de nos astres ne peut

qu'osciller lentement autour d'un état moyen, dont il s'écarte toujours

très peu. Quoique tous les élémens astronomiques de chacun d'eux

participent réellement à ces oscillations, il faut cependant faire entre

eux une distinction importante, en séparant ceux qui se rapportent à la

situation des orbites et à la direction des rotations, de ceux qui

concernent les positions et les vitesses moyennes relatives au double

mouvement d'un astre quelconque. Toutes les grandes perturbations

portent uniquement sur les premiers; les seconds ne peuvent éprouver que

des oscillations presque insensibles, dont la précision extrême de nos

tables astronomiques actuelles n'exige pas même encore la considération

effective. Au milieu de toutes les variations célestes, la translation

de nos astres nous présente l'invariabilité presque rigoureuse des

grands axes de leurs orbites elliptiques, et de la durée de leurs

révolutions sidérales: leur rotation nous montre une constance encore

plus parfaite dans sa durée, dans ses pôles, et même, quoiqu'à un degré

un peu moindre, dans l'inclinaison de son axe à l'orbite correspondante.

On est certain, par exemple, que, depuis Hipparque, la durée du jour n'a

pas varié d'un centième de seconde. Ainsi, dans la stabilité générale de

notre monde, nous découvrons encore une stabilité spéciale et plus

prononcée à l'égard des élémens dont la fixité importe le plus à la

perpétuité des espèces vivantes. Tels sont les sublimes théorèmes

fondamentaux de philosophie naturelle, dont l'humanité est redevable à

l'ensemble des grands travaux exécutés dans le siècle dernier par les

illustres successeurs de Newton.

La cause générale de ces importans résultats réside essentiellement dans

la faible excentricité de toutes les orbites principales et dans le peu

de divergence de leurs plans. Si les astres de quelque importance

avaient décrit, comme les comètes, des ellipses très allongées,

contenues dans des plans dirigés en tous sens, leurs relations

dynamiques auraient été toujours extrêmement variables, et leurs

perturbations auraient dès lors cessé d'être périodiques, pour devenir

presque indéfinies, ainsi que celles des comètes. Au contraire, en vertu

de l'extrême rondeur des véritables orbites et de l'identité presque

entière de leurs plans, l'intensité des diverses actions mutuelles, ne

pouvant qu'osciller entre des limites très rapprochées, doit tendre sans

cesse à rétablir l'état moyen du monde. Or, comme les astres à orbites

peu excentriques sont évidemment les seuls habitables, cette harmonie

fondamentale ne présente réellement aucun texte de cause finale, ainsi

que je l'ai indiqué au commencement de ce volume, puisqu'il ne pourrait

en être autrement qu'à l'égard de mondes tellement constitués, que la

vie, et par suite la pensée, la philosophie théologique ou positive, ne

sauraient y exister.

Toute la théorie mathématique des mouvemens célestes a été constamment

traitée jusqu'ici, sans avoir aucun égard à la résistance du milieu

général dans lequel ces mouvemens s'accomplissent. La parfaite

conformité des tables ainsi dressées avec l'ensemble des observations

les plus précises, montre clairement que cette résistance ne peut

exercer qu'une influence imperceptible. Cependant, comme il est

évidemment impossible qu'elle soit rigoureusement nulle, les géomètres

ont dû s'occuper d'en préparer d'avance l'analyse générale. Abstraction

faite de son intensité, cette action est nécessairement d'une tout autre

nature que celle des perturbations proprement dites, quoique

pareillement graduelle; car, elle ne saurait être périodique, et doit

toujours s'exercer dans le même sens, de manière à diminuer

continuellement toutes les vitesses, avec d'autant plus d'énergie

qu'elles sont plus grandes. Euler et Lagrange ont établi qu'il n'en peut

résulter aucune altération dans les positions des orbites, comme il est

aisé de le sentir _à priori_: toute l'influence porte inévitablement sur

leurs dimensions et sur les temps périodiques, ainsi que sur la durée

des rotations; c'est-à-dire, qu'elle affecte précisément les élémens

essentiellement épargnés par les perturbations. En même temps que les

rotations des planètes doivent ainsi se ralentir sans cesse, leurs

orbites doivent se rétrécir toujours en s'arrondissant, et leurs temps

périodiques diminuer par suite; puisque, la vitesse devenant moindre,

l'action solaire acquiert naturellement une plus grande efficacité: ces

divers effets sont d'ailleurs non-seulement continus, mais encore de

plus en plus rapides. Ainsi, dans un avenir jusqu'ici complètement

inassignable, quoique nous puissions assurer qu'il est infiniment

lointain, tous les astres de notre monde doivent nécessairement finir

par se réunir à la masse solaire, d'où ils sont probablement émanés,

comme l'indiquera la leçon suivante: en sorte que la stabilité du

système est simplement relative aux perturbations proprement dites.

Telles sont, à cet égard, les indications générales incontestables de la

mécanique céleste. Quant à l'évaluation numérique de ces effets

nécessaires, leur extrême petitesse nous empêchera sans doute de la

connaître avant qu'il se soit écoulé un très long temps, à partir de

l'époque où les observations astronomiques ont acquis une grande

précision. Vainement Euler avait-il cru apercevoir une petite diminution

séculaire de l'année sidérale en vertu de cette cause: les comparaisons

exactes établies depuis par tous les astronomes ont clairement montré

que cette remarque était illusoire. Il est d'ailleurs certain que nous

connaissons encore trop peu la vraie loi mathématique de la résistance

des milieux, pour que ces phénomènes soient jusqu'ici exactement

calculables, même quand ils seraient plus prononcés. Lorsqu'ils pourront

être réellement étudiés, c'est sur les comètes que devra surtout porter

une telle exploration. Car, la faible masse de ces petits astres, et la

grande surface qu'ils présentent à l'action du milieu lorsque leurs

atmosphères sont très étendues, doivent nécessairement rendre sa

résistance beaucoup plus appréciable à leur égard qu'envers les

planètes, leur vitesse étant d'ailleurs naturellement à son _maximum_ au

moment même de cette expansion. Aussi quelques astronomes contemporains

croient-ils déjà avoir constaté, pour une ou deux comètes, l'effet de

cette résistance. L'étude de ces astres ne semblait jusqu'ici avoir pour

nous qu'une utilité négative, afin de prévenir le retour des terreurs

chimériques ou des craintes ridicules qu'ils ont si long-temps fait

naître. On voit maintenant qu'il n'existe pas un seul astre dans notre

monde, même parmi les plus insignifians, dont la théorie ne puisse nous

offrir un intérêt direct et positif; puisque l'étude des comètes se

trouve ainsi essentiellement propre à nous dévoiler plus tard une des

lois générales les plus importantes du système dont nous faisons partie,

celle qui, dans un avenir indéfini, doit le plus influer sur ses

destinées. Il faut même remarquer que, pour remplir convenablement un

tel office, cette étude ne saurait être trop perfectionnée; car, c'est

seulement sur une théorie très précise que le contrôle de l'observation

peut manifester, avec une véritable certitude, d'aussi petits effets.

Je me suis efforcé, dans la vingt-troisième leçon, d'établir nettement,

sous le simple point de vue géométrique, l'indépendance des phénomènes

les plus généraux de l'univers, en faisant soigneusement ressortir la

conformité décisive de toutes les observations directes avec les tables

dressées par les astronomes, sans penser aucunement aux autres mondes.

En supposant la loi de la gravitation étendue à l'action mutuelle des

divers soleils, la mécanique céleste explique et fortifie immédiatement

cette incontestable vérité, qui me semble devoir constituer, en

philosophie naturelle, un dogme vraiment fondamental. Il est d'abord

évident que les différentes gravitations de notre monde vers les

innombrables soleils dispersés dans l'espace, doivent se détruire en

partie par leur opposition, quoiqu'il fût absurde de penser que leur

résultante générale est nulle. En second lieu, quelle que soit cette

résultante, il importe surtout de remarquer que c'est seulement par

l'inégalité de son action sur les divers astres de notre monde qu'elle

en pourrait troubler les mouvemens internes, nécessairement indépendans

de toute action qui serait exactement commune. Chaque force

perturbatrice de ce genre est donc évidemment, comme dans les marées,

dans la précession des équinoxes, etc., en raison directe de la masse

productrice, et en raison inverse du cube de sa distance au soleil.

Suivant cette loi, la perturbation doit donc être entièrement

imperceptible, à cause de l'immensité bien constatée de l'intervalle qui

nous sépare du plus prochain soleil. En supposant le plus grand

rapprochement compatible avec nos observations les plus certaines, une

masse qui égalerait un million de fois celle de notre monde, n'y ferait

naître ainsi qu'une force perturbatrice plusieurs milliards de fois

moindre que celle d'où résultent nos marées. L'indépendance de notre

monde est donc parfaitement certaine.

Il m'importe d'autant plus de la faire remarquer, sous le rapport

philosophique, qu'elle constitue la seule exception générale que je

connaisse à la grande loi encyclopédique que j'ai établie en commençant

cet ouvrage, et d'après laquelle les phénomènes les plus généraux

dominent les plus particuliers, sans être au contraire nullement

influencés par eux. Ainsi, les phénomènes vraiment astronomiques,

c'est-à-dire, ceux de l'intérieur de notre monde, régissent évidemment

tous nos phénomènes sublunaires, soit physiques, soit chimiques, soit

physiologiques, soit même sociaux, comme je l'ai indiqué spécialement

dans la dix-neuvième leçon. Mais ici nous trouvons, en sens inverse, que

les phénomènes les plus généraux de l'univers ne peuvent au contraire

exercer aucune influence réelle sur les phénomènes plus particuliers qui

s'accomplissent dans l'intérieur de notre système solaire. Cette

anomalie philosophique disparaîtra immédiatement pour tous les esprits

qui admettront avec moi que ces derniers phénomènes sont les plus

étendus auxquels nos recherches positives puissent véritablement

atteindre, et que l'étude de l'_univers_ doit être désormais

radicalement détachée de la vraie philosophie naturelle; maxime, à mon

avis, fondamentale, et dont j'espère que la justesse et l'utilité seront

d'autant plus senties qu'on l'examinera plus profondément.

Tel est l'ensemble des considérations philosophiques que je devais

présenter ici sur la dynamique céleste, envisagée sous ses divers

aspects principaux. Quelque admirable extension qu'ait pris depuis

Newton cette sublime étude, nous avons reconnu combien, à beaucoup

d'égards, l'extrême insuffisance de notre analyse mathématique actuelle

la rend nécessairement imparfaite. On s'en formerait une idée trop

avantageuse si l'on pensait que, dans l'exécution finale des tables

astronomiques, elle peut aujourd'hui se suffire entièrement à elle-même,

sans emprunter à la géométrie céleste aucun autre secours direct que

l'évaluation des données indispensables, déduites de l'observation

immédiate. Non-seulement cela n'est pas à l'égard des astres dont la

théorie mécanique n'est encore qu'ébauchée, et qui sont, sans contredit,

les plus nombreux, quoique les moins importans; mais encore, sous

plusieurs rapports, envers les mieux étudiés. Bien que la dynamique de

chaque astre doive naturellement remplir, dans la construction de ses

tables, un office de plus en plus prépondérant, la difficulté de démêler

avec certitude toutes les perturbations indiquées par les formules

analytiques, assignera probablement toujours à cet égard un rôle

indispensable, quoique de plus en plus subsidiaire, à l'ingénieuse

méthode empirique des _équations de condition_, imaginée par les

astronomes pour dévoiler immédiatement, d'après les observations, la

marche effective des moindres irrégularités, sans aucune recherche de

leur loi mécanique; méthode qui me semble aujourd'hui trop dédaignée

peut-être par les géomètres, auxquels les glorieux succès de la

mécanique céleste ont inspiré un sentiment un peu exagéré de la portée

réelle de ses théories. Cette méthode complémentaire consiste en

général, comme on sait, à comparer les observations directes avec les

tables où l'on a déjà tenu compte de toutes les inégalités bien connues,

afin de combler les différences par l'introduction de quelques termes

additionnels, relatifs à des fonctions périodiques de la quantité dont

ces anomalies paraissent dépendre, en les affectant de coefficiens

convenables, déterminés d'après un nombre suffisant de mesures

immédiates. C'est à un tel procédé qu'on doit effectivement la

découverte de presque toutes les petites perturbations, expliquées

ensuite par la mécanique céleste, qui en a perfectionné la connaissance.

Il constitue d'ailleurs le vrai modèle d'après lequel les physiciens

établissent journellement leurs lois empiriques des phénomènes, ce qui

me semble lui donner ici un véritable intérêt philosophique.

Le résultat général des considérations exposées dans cette leçon montre

nettement combien le développement de la dynamique céleste,

indépendamment de la haute importance des sublimes connaissances

directes qu'il nous a procurées, a puissamment contribué à perfectionner

l'ensemble des théories astronomiques, envisagées quant à leur but

définitif, la juste prévision de l'état du ciel, à une époque

quelconque, soit passée, soit future. Si l'on devait se borner à

déterminer, pour peu de temps, le véritable état de notre monde, la

géométrie céleste, résumée par les trois grandes lois de Képler,

pourrait être regardée comme strictement suffisante, en choisissant des

élémens convenablement déduits d'observations actuelles faites avec

toute la précision possible. Mais il ne peut plus en être ainsi, et la

plus parfaite théorie des perturbations devient absolument

indispensable, quand on se propose d'étendre cette exacte prévoyance

astronomique à des époques très éloignés, postérieures ou antérieures.

C'est à la dynamique céleste que notre astronomie actuelle doit

incontestablement cette admirable perfection pratique qui lui permet à

volonté de descendre ou de remonter les siècles pour y fixer, avec une

pleine certitude, l'instant et le degré précis des divers événemens

célestes, tels que les éclipses entre autres, ces déterminations ne

pouvant pas d'ailleurs évidemment être aussi minutieusement exactes que

celles relatives à l'époque présente.

Quoique l'ensemble des huit leçons déjà contenues dans ce volume

constitue réellement, à mes yeux, la vraie philosophie astronomique tout

entière, elle semblerait néanmoins présenter, à presque tous les esprits

éclairés, une lacune essentielle, si je ne consacrais point une dernière

leçon à l'examen général de ce qu'on appelle aujourd'hui l'_astronomie

sidérale_, et à l'appréciation rationnelle de ce que nous pouvons

maintenant concevoir de positif sur la cosmogonie.

Cours de philosophie positive. (2/6) · 第 11 / 22 题