VINGT-CINQUIÈME LEÇON.

Considérations générales sur la statique céleste.

Avant l'admirable découverte de Newton, les phénomènes célestes étaient

liés entre eux, à un certain degré, par les trois grandes lois de

Képler. Mais cette liaison, quoique infiniment précieuse, était

nécessairement fort imparfaite; car elle laissait entièrement

indépendans les uns des autres les phénomènes qui se rattachaient à deux

lois différentes. La réduction de ces trois divers faits généraux à un

fait unique et encore plus général, a établi, au contraire, parmi tous

les phénomènes intérieurs de notre monde, une harmonie rigoureusement

universelle, qui permet toujours d'apercevoir exactement, d'une manière

plus ou moins indirecte, la relation intime et nécessaire de deux

quelconques d'entre eux, constamment rattachés désormais à une théorie

commune, qui les lie en outre à nos principaux phénomènes terrestres.

C'est ainsi que la science astronomique a enfin acquis la plus haute

perfection spéculative dont nos études soient jamais susceptibles,

l'entière systématisation mathématique de toutes ses diverses parties;

en sorte qu'il n'y aurait rien à gagner, sous ce rapport, à découvrir un

principe encore plus étendu, quand même un tel espoir ne devrait pas

être regardé comme éminemment chimérique.

On ne connaîtrait donc pas convenablement la conception fondamentale de

la mécanique céleste en se bornant à l'envisager en elle-même, ainsi que

nous avons dû le faire dans la leçon précédente. Afin d'en sentir

dignement toute la valeur philosophique, il est indispensable de

caractériser maintenant, sous ses divers aspects principaux,

l'application de la théorie de la gravitation à l'explication

mathématique des phénomènes célestes et au perfectionnement de leur

étude. Tel est l'objet spécial de cette leçon et de la suivante.

Pour faciliter cet aperçu général, je crois utile de transporter ici la

distinction élémentaire que j'ai établie dans l'examen de la géométrie

céleste, entre les phénomènes propres à chaque astre envisagé comme

immobile, et ceux qui concernent ses divers mouvemens. Cette division

est sans doute, en mécanique céleste, plus astronomique que

mathématique; car les deux genres de questions ne présentent point

d'ailleurs des différences bien tranchées quant à leur degré de

difficulté, ni quant à la nature des considérations employées, toujours

nécessairement relatives à une même pensée fondamentale. Mais elle me

paraît propre à éclaircir cette importante exposition, en la rendant

plus méthodique que ne le permet l'ordre essentiellement arbitraire

qu'on y suit ordinairement. La leçon actuelle sera consacrée aux

phénomènes statiques, et la suivante aux phénomènes dynamiques.

La détermination des masses de nos différens astres est aussi

fondamentale, en mécanique céleste, que celle de leurs distances en

géométrie céleste, puisque, sans elle, on ne pourrait évidemment se

former aucune idée exacte de leur gravitation mutuelle. Une telle

connaissance présente en même temps la manifestation la plus saillante

des ressources générales que la théorie de la gravitation nous a

procurées pour obtenir à l'égard des astres des notions entièrement

nouvelles, qui devaient jusque alors nous paraître, quoique à tort,

radicalement inaccessibles. Essayons de caractériser successivement les

trois procédés principaux qu'on applique à cette importante recherche,

et qui diffèrent beaucoup, soit en généralité, soit en simplicité.

Le moyen le plus général, le seul même qui soit réellement applicable à

tous les cas, mais aussi celui dont l'emploi est le plus difficile,

consiste à analyser, aussi exactement que possible, la part spéciale de

chaque astre dans les perturbations qu'éprouve le mouvement principal

d'un autre, en translation ou en rotation. Cette influence ne dépend

évidemment que de deux élémens, la distance et la masse de l'astre

considéré. Le premier est bien connu; et le second, qui est constant,

étant introduit dans le calcul comme un coefficient indéterminé, sa

valeur pourra être appréciée par la comparaison du résultat avec les

observations directes. Malheureusement, dans l'état présent de la

mathématique abstraite, l'analyse des perturbations ne saurait être, par

sa nature, que simplement approximative, comme l'indiquera la leçon

suivante. Il est surtout extrêmement difficile d'isoler, dans chaque

perturbation totale, ce qui tient spécialement à l'action de tel astre

proposé; quelque soin qu'on apporte dans le choix des divers

dérangemens, on ne parvient guère à établir cette séparation d'une

manière aussi précise que l'exigerait une semblable détermination. Aussi

les astronomes et les géomètres sont-ils loin de compter autant

jusqu'ici sur les masses qui n'ont pu être obtenues que par cette

méthode, que sur celles qui ont permis l'application des autres

procédés.

Tel était à cet égard l'état de la mécanique céleste, lorsque, dans ces

dernières années, M. Poinsot a imaginé pour ces évaluations

fondamentales un moyen parfaitement rationnel, le plus direct et le

plus sûr de tous, quoique, par sa nature, son emploi exige

malheureusement beaucoup de temps[12]. Au lieu de se borner à démêler

péniblement dans les diverses perturbations naturelles l'influence

détournée et peu distincte de chaque masse envisagée séparément, M.

Poinsot propose de déterminer désormais toutes les masses à la fois, par

l'examen d'un nouveau genre de perturbations, en quelque sorte

artificielles, spécialement adaptées à un tel usage, et les seules qui

observent nécessairement entre elles une relation invariable, aussi

simple que rigoureuse. Il s'agit des changemens que l'action mutuelle

des astres de notre monde fait subir aux aires décrites en un temps

donné par leurs rayons vecteurs autour du centre de gravité général. On

sait, d'après la mécanique rationnelle, que parmi ces diverses

variations il s'opère nécessairement une telle compensation, que la

somme algébrique de toutes ces aires, projetées en un instant quelconque

sur un même plan d'ailleurs arbitraire, et multipliées chacune par la

masse correspondante, demeure rigoureusement invariable. Ainsi, en

comparant entre eux les divers états du ciel à des époques suffisamment

distinctes, l'égalité mutuelle de toutes ces sommes peut fournir, dans

la suite des temps, autant d'équations qu'on voudra, propres à faire

connaître, si l'on a eu soin d'en former le nombre convenable, les

valeurs des différentes masses, seules inconnues qu'elles contiennent,

puisque les aires sont d'ailleurs exactement mesurables, d'après les

positions et les vitesses effectives des astres considérés.

[Note 12: Voyez le beau Mémoire de ce grand géomètre sur

la vraie théorie du _plan invariable_, maintenant annexé à

la dernière édition de sa _Statique_.]

Indépendamment de sa rationnalité parfaite et de son entière généralité,

cette méthode présente un caractère philosophique bien remarquable, en

ce que, comme l'indique avec raison M. Poinsot, elle rend l'évaluation

des masses relatives de tous les astres de notre monde entièrement

indépendante de la loi de gravitation, suivant l'esprit de la théorie

des aires, ce que jusque alors aucun géomètre n'eût jamais jugé

possible. Il en résulte d'ailleurs que les résultats ne sont plus

affectés des approximations relatives à cette loi dans les calculs

ordinaires de la mécanique céleste.

On doit vivement regretter que la nature de cette méthode ne permette

point son application immédiate, ne fût-ce que pour obtenir, par la

confrontation de ses résultats avec ceux déjà connus, une des

confirmations les plus décisives de la théorie de la gravitation. Mais

la nécessité évidente d'attendre que toutes les aires individuelles

aient assez varié pour rendre significative la comparaison de leurs

sommes, exige un intervalle considérable entre les époques successives,

dont le nombre dépend d'ailleurs de celui des masses cherchées. Le temps

total doit même être d'autant plus grand que, d'après la rectification

importante apportée par M. Poinsot à la théorie générale des aires, il

est mathématiquement indispensable de prendre en considération celles

qui résultent des rotations, comme je l'indiquerai plus tard au sujet du

plan invariable. Cette obligation, en introduisant dans les équations

les divers momens d'inertie, tendrait à doubler le nombre des époques

nécessaires pour obtenir des résultats parfaitement rigoureux; mais en

procurant, à la vérité, une nouvelle détermination essentielle, qui

devait sembler d'abord encore plus inaccessible que celle des masses.

Les observations suffisamment précises sont encore si peu anciennes que

le passé nous offrirait à cet égard un bien petit nombre d'équations, en

sorte qu'un tel procédé ne deviendrait entièrement applicable, sans

aucun auxiliaire, que dans un avenir assez lointain. Je n'ai pas cru

néanmoins pouvoir me dispenser d'indiquer cette méthode générale et

directe, dont le caractère spéculatif est si parfait. On doit

reconnaître d'ailleurs qu'en la réservant pour les masses qui ne sont

pas encore bien connues d'une autre manière, et en négligeant d'abord

les termes peu influens, le temps nécessaire à son application effective

se trouverait notablement abrégé[13].

[Note 13: Cette méthode de M. Poinsot me fait naître

l'idée d'un nouveau moyen rationnel, analogue au précédent,

pour déterminer simultanément les masses de tous les astres

de notre monde, d'après un autre théorème fondamental de

mécanique rationnelle, la conservation nécessaire du

mouvement du centre de gravité de l'ensemble de ces astres,

quelles que puissent être les perturbations provenant de

leur action mutuelle. Il en résulte la constance, à une

époque quelconque, de la somme des produits de toutes les

diverses masses par les vitesses correspondantes,

décomposées suivant une même droite arbitraire; ce qui peut

fournir autant d'équations qu'on voudra comparer d'époques.

Dans l'estimation de ces produits pour les différentes

molécules de chaque astre, il est clair, quant à la

translation, qu'on pourrait traiter l'astre comme condensé à

son centre de gravité, d'après la propriété fondamentale de

ce point; et, quant à la rotation, cette même propriété

indique qu'il n'y aurait pas lieu à la considérer, puisque

l'ensemble des produits qui en résulteraient serait

nécessairement nul pour l'astre entier. Ce procédé me

semblerait donc plus simple que celui fondé sur le théorème

des aires: il exigerait moins d'équations, et par suite

beaucoup moins de temps pour son application complète, en ne

procurant point, il est vrai, l'évaluation des momens

d'inertie, indispensable à la détermination du plan

invariable. La durée totale de l'opération serait d'autant

moindre, que les vitesses varient avec plus de rapidité que

les aires, ce qui permettrait de rapprocher davantage les

époques comparatives d'observation.]

Après le procédé général fondé sur l'analyse des perturbations, soit

sous sa forme ordinaire, soit avec la modification si heureusement

imaginée par M. Poinsot, le moyen le moins restreint pour évaluer les

masses des astres de notre monde, est celui que Newton créa, dès

l'origine, à l'égard des planètes pourvues d'un satellite. La méthode,

aussi simple qu'immédiate, consiste à comparer le mouvement du

satellite autour de la planète, au mouvement de celle-ci autour du

soleil. On sait que, dans chacun d'eux, la gravitation exercée par

l'astre central, et qui doit être en raison de sa masse, est

proportionnelle au rapport entre le cube du demi-grand axe de l'orbite

et le quarré du temps périodique, en ramenant l'action, suivant la loi

ordinaire, à l'unité de distance. Ainsi, il suffit de comparer entre

elles les deux valeurs bien connues que prend cette fraction dans les

deux cas, pour obtenir aussitôt le rapport des masses du soleil et de la

planète. À la vérité, on néglige alors nécessairement la masse de la

planète vis-à-vis de celle du soleil, ou au moins du satellite envers la

planète. Mais l'erreur qui en résulte est trop peu importante, dans

presque tous les cas de notre monde, pour que le degré de précision

auquel nous pouvons réellement prétendre à l'égard des masses

planétaires en soit sensiblement affecté. La masse de Jupiter,

déterminée ainsi par Newton, n'a reçu qu'un très léger changement des

divers moyens qu'on a pu y appliquer depuis; et encore la différence

tient-elle, presqu'en totalité, à ce que les données du procédé

newtonien sont aujourd'hui mieux connues.

Enfin, la méthode la plus simple et la plus directe de toutes, mais

aussi la plus particulière, puisqu'elle est nécessairement bornée à la

planète qu'habité l'observateur, consiste à évaluer les masses relatives

par la comparaison des pesanteurs qu'elles produisent. Si la masse d'un

astre bien connu était exactement déterminée, elle permettrait

évidemment d'apprécier l'énergie de la pesanteur à sa surface, ou à une

distance quelconque donnée: donc, réciproquement, la mesure directe de

cette intensité suffira pour estimer la masse. Ainsi, les expériences du

pendule ayant mesuré, avec la dernière précision, la pesanteur

terrestre; en la diminuant, inversement au quarré de la distance, on

saura quelle serait sa valeur à la distance dit soleil; et l'on n'aura

dès lors qu'à la comparer avec la quantité, préalablement bien connue,

qui exprime l'action du soleil sur la terre, pour trouver immédiatement

le rapport de la masse de la terre à celle du soleil. Envers toute autre

planète, ce serait, au contraire, l'évaluation de sa masse qui

permettrait seule l'estimation de la gravité correspondante. Ce procédé

n'est, en réalité, qu'une modification du précédent, où la chute du

satellite se trouvait être au fond indirectement évaluée, au lieu de

résulter d'une expérience immédiate, qui permet sans doute un peu plus

de précision, surtout à cause de la masse du satellite, relativement à

celles qui nous servent à mesurer la pesanteur.

L'ensemble de tous ces divers moyens étant applicable à la terre, sa

masse comparée à la masse solaire, unité naturelle à cet égard, doit

être regardée comme la mieux connue de notre monde. La masse de la lune,

et surtout celle de Jupiter, sont aujourd'hui estimées presque aussi

parfaitement; viennent ensuite les masses de Saturne et d'Uranus; on

compte moins sur les trois autres déjà évaluées, celles de Mercure, de

Vénus et de Mars, quoique l'incertitude ne puisse pas y être très

grande. On ignore presque entièrement les masses des quatre planètes

télescopiques, et surtout celles des comètes, ce qui tient à leur

extrême petitesse, qui ne leur permet aucune influence appréciable sur

les perturbations. Ce caractère est particulièrement remarquable à

l'égard des comètes, qui, dans leur course allongée, passent fréquemment

dans le voisinage de forts petits astres, comme les satellites de

Jupiter et de Saturne, sans y produire aucun dérangement perceptible.

Quant aux satellites, en exceptant la lune, on ne connaît encore que les

valeurs approchées des masses de ceux de Jupiter.

Aucune exacte comparaison générale des résultats obtenus n'a pu

jusqu'ici faire apercevoir entre eux une harmonie quelconque. La seule

circonstance essentielle qu'ils présentent est l'immense supériorité de

la masse du soleil à l'égard de tout le reste de notre monde, dont la

masse, même réunie, en fait à peine la millième partie. On devait

évidemment s'y attendre, du moins à un certain degré, quoique rien

n'indiquât directement une aussi grande disproportion, si ce n'est la

petitesse des perturbations planétaires, qui en dépend essentiellement.

Du reste, à partir du soleil, on voit alterner, sans aucun ordre

sensible, des masses tantôt décroissantes, tantôt croissantes. On avait

pensé d'abord, conformément à une supposition _à priori_ de Képler, que

les masses étaient régulièrement liées aux volumes (d'ailleurs

irréguliers eux-mêmes, comme nous l'avons remarqué); en sorte que les

densités moyennes fussent continuellement moindres en s'éloignant du

soleil, en raison inverse des racines quarrées des distances. Mais,

indépendamment de cette loi numérique, qui ne s'observe jamais

exactement, le simple fait du décroissement des densités présente

quelques exceptions, entre autres pour Uranus. On ne saurait d'ailleurs

lui assigner aucun motif rationnel.

Tels sont, en aperçu, les divers moyens que possède aujourd'hui

l'astronomie, quant à l'évaluation relative des différentes masses qui

composent notre système solaire. Mais, pour compléter cette connaissance

fondamentale, il reste à indiquer comment on a pu rapporter enfin toutes

ces masses à nos unités de poids habituelles, par l'importante

détermination directe du véritable poids total de la terre, qui

constitue une des applications les plus simples et les plus

intéressantes de la théorie générale de la gravitation.

Bouguer est le premier qui ait aperçu distinctement la possibilité d'une

telle évaluation, en reconnaissant, dans sa célèbre expédition

scientifique au Pérou, l'influence du voisinage des grosses montagnes

pour altérer légèrement la direction de la pesanteur. On conçoit en

effet, d'après la loi fondamentale de la gravitation, qu'une masse

considérable, envisagée comme condensée en son centre de gravité, peut,

quand le fil-à-plomb s'en trouve très rapproché, déterminer en lui, à

raison de cette proximité, une gravitation secondaire, extrêmement

petite sans doute vis-à-vis de celle de l'ensemble de la terre, mais

néanmoins perceptible, qui le fasse dévier vers elle d'une quantité

presque insensible, susceptible cependant d'être mesurée par des

observations très délicates sur la comparaison de sa direction effective

avec la verticale naturelle du lieu, préalablement bien connue. Cette

déviation étant exactement appréciée, l'équation d'équilibre facile à

établir entre l'action de la montagne et celle de la terre doit

permettre d'en déduire le rapport des deux masses, et par suite la

valeur de la masse terrestre, d'après le poids de la montagne, puisque

toutes les autres quantités que renferme cette équation sont déjà

évidemment données. Les observations astronomiques ne pouvaient pas être

assez précises à l'époque de Bouguer pour que ce procédé fut dès lors

réellement applicable, tant est minime la déviation sur laquelle il

repose. Mais un demi-siècle après, Maskelyne parvint à constater, en

Écosse, une altération de cinq à six secondes dans la direction

naturelle de la pesanteur, et Hutton en déduisit le poids de la terre

égal à 4-1/8 fois celui d'un pareil volume d'eau distillée à son

_maximum_ de densité. Toutefois, un tel procédé présente évidemment,

outre la petitesse de la déviation, une source notable d'incertitude,

dans l'impossibilité de connaître avec assez d'exactitude le poids de la

montagne, qui ne peut être que grossièrement obtenu d'après son volume.

Quand Coulomb eut créé sa célèbre balance de torsion, destinée à la

mesure précise des plus petites forces quelconques, Cavendish conçut la

possibilité de déterminer beaucoup plus exactement la masse de la terre

en la comparant, à l'aide de cet appareil, à des masses artificielles,

susceptibles d'être parfaitement connues. C'est ainsi que, dans

l'immortelle expérience qu'il imagina, il parvint à rendre sensible

l'action de deux sphères de plomb sur un petit pendule horizontal, dont

les oscillations, comparées à celles que produit la pesanteur,

permettaient de déterminer mathématiquement, avec une précision

remarquable, le rapport de la masse de ces sphères à celle de la terre.

Par ce procédé bien plus parfait, Cavendish trouva la densité moyenne de

notre globe égale à 5-1/2 fois celle de l'eau; d'où l'on peut déduire,

si on le juge à propos, le vrai poids de la terre en kilogrammes ou en

tonneaux.

Indépendamment de l'importance d'une telle détermination, pour faire

connaître les masses et les densités effectives de tous les astres de

notre monde, ce qui est peu utile en astronomie, où l'on n'a besoin que

de leurs rapports, ce résultat présente la propriété essentielle de nous

fournir, sur la constitution intérieure de notre globe, une première

donnée générale, qui, fort incomplète sans doute, n'en est pas moins

infiniment précieuse, en vertu de son incontestable positivité, qui peut

déjà suffire à exclure plusieurs conjectures hasardées. En effet, la

densité moyenne de la terre étant, d'après cette mesure, très supérieure

à la densité des couches qui composent sa surface, formée d'eau en si

grande partie, il est indispensable que les couches deviennent, en

général, de plus en plus denses, en se rapprochant du centre, sauf les

irrégularités accidentelles, ce qui est d'ailleurs parfaitement en

harmonie avec l'indication mathématique de la mécanique céleste à

l'égard de toutes les planètes, comme nous le mentionnerons ci-après.

Une conjecture quelconque sur la structure interne de la terre est donc

désormais assujettie à cette indispensable condition, en sorte que

celles qui n'y satisferaient pas, en supposant vide par exemple

l'intérieur du globe, seraient, par cela même, radicalement fausses.

Mais, ce renseignement, le seul réel qui existe encore à cet égard, est

malheureusement très imparfait; car il ne donne évidemment aucun indice,

même sur l'état physique des couches internes, qu'on pourrait supposer

liquides et peut-être gazeuses, aussi bien que solides, sans que cette

condition fût effectivement violée.

La seconde grande détermination statique que nous devions caractériser

dans la mécanique céleste, concerne l'importante et difficile étude

mathématique de la figure des astres, envisagée comme déduite de la

théorie générale de leur équilibre, indépendamment d'aucune mesure

géométrique.

Si la terre, ou toute autre planète, avait toujours été dans l'état de

consistance que nous observons, la mécanique céleste n'aurait évidemment

aucune base pour déterminer _à priori_ sa figure, puisque l'équilibre

d'un système solide est certainement compatible avec une forme

extérieure quelconque. C'est pourquoi les géomètres, afin d'étudier la

figure des astres d'après les règles générales de la statique, ont dû

les supposer antérieurement fluides, du moins à la surface, ce qui ne

permet plus l'équilibre qu'avec certaines formes spéciales. L'accord

remarquable des principaux résultats de cette hypothèse indispensable

avec l'ensemble des observations directes, a démontré ensuite la

justesse d'une conjecture indiquée d'ailleurs, surtout envers la terre,

par beaucoup d'autres phénomènes.

En considérant ainsi la question d'une manière générale, il est d'abord

évident que, si les astres n'avaient aucun mouvement de rotation, la

figure parfaitement sphérique conviendrait à l'équilibre de leurs

molécules, puisque la pesanteur, dès lors constamment dirigée au centre,

serait toujours perpendiculaire aux couches de niveau, pourvu qu'on les

supposât homogènes, et que la densité variât seulement de l'une à

l'autre, suivant une loi d'ailleurs arbitraire. Mais on conçoit aisément

que la force centrifuge engendrée par la rotation doit nécessairement

modifier cette forme primitive, en altérant plus ou moins soit la

direction, soit l'intensité de la pesanteur proprement dite.

Sous le premier point de vue, qui est celui d'Huyghens, il est facile de

constater que si la terre, par exemple, était exactement sphérique, la

force centrifuge écarterait sensiblement le fil-à-plomb de la direction

perpendiculaire à la surface. Cette déviation, nécessairement nulle au

pôle, où la force centrifuge n'existe pas, et à l'équateur, où elle agit

suivant la même droite que la pesanteur, atteindrait son _maximum_ vers

quarante-cinq degrés de latitude, où elle devrait être d'environ six

minutes, et, par conséquent, très appréciable. Ainsi, la droite décrite

par les corps dans leur chute naturelle, c'est-à-dire celle suivant

laquelle se dirige, en chaque lieu, la résultante de la gravité et de la

force centrifuge, ne saurait être, conformément à toutes les

observations et à la théorie générale de l'équilibre des fluides,

exactement perpendiculaire à la surface, qu'autant que la planète cesse

d'être une sphère parfaite, pour devenir un sphéroïde aplati aux pôles

et renflé à l'équateur.

Il en est de même sous le point de vue de l'intensité, que Newton

adopta. Deux colonnes fluides menées du centre de l'astre à son pôle et

à son équateur, doivent nécessairement, pour l'égalité de leurs poids,

avoir des longueurs inégales, puisque la gravité naturelle n'est

nullement affaiblie dans la première par la force centrifuge, qui, au

contraire, diminue diversement la pesanteur propre à chacun des points

de la seconde. La comparaison des colonnes correspondantes à deux

latitudes quelconques donnerait lieu évidemment à une remarque analogue,

la différence y étant seulement moins prononcée. Les divers rayons de

l'astre doivent donc augmenter graduellement depuis le pôle jusqu'à

l'équateur, et rester seulement égaux entre eux à la même latitude,

comme dans une surface de révolution.

Cette première vue du sujet explique donc, d'une manière aussi

élémentaire que satisfaisante, et la forme presque sphérique de tous

nos astres, et le léger aplatissement que chacun d'eux nous présente à

ses pôles. Mais quand on veut aller au-delà de cet aperçu général, et

déterminer mathématiquement la véritable figure, ainsi que la valeur

exacte de l'aplatissement, la question devient tout-à-coup

transcendante, et présente des obstacles qui ne sauraient jamais être

entièrement surmontés.

La cause essentielle de ces hautes difficultés tient à ce que, par sa

nature, le fond d'une telle recherche présente une sorte de cercle

vicieux, qui ne comporte point d'issue parfaitement rationnelle. En

effet, la théorie mathématique de l'équilibre des fluides exige

évidemment que, pour former l'équation de la surface, on connaisse

d'abord la vraie loi de la pesanteur dont ses diverses molécules sont

animées. Or, d'un autre côté, cette loi ne saurait être exactement

déterminée, d'après la théorie fondamentale de la gravitation, qu'autant

que la forme de l'astre, et même le mode de variation de la densité dans

son intérieur, seraient préalablement donnés. Il est donc impossible,

même en supposant l'astre homogène, d'obtenir une solution directe et

complète qui indique avec une pleine certitude les formes propres à

l'équilibre, en donnant une exclusion nécessaire à toutes les autres. On

ne peut réellement qu'essayer si telle figure proposée remplit ou non

les conditions fondamentales. Aussi les géomètres attachent-ils avec

raison un très grand prix au beau théorème découvert par Maclaurin, qui

est devenu le fondement nécessaire de toutes leurs recherches à ce

sujet[14], en démontrant que l'ellipsoïde de révolution satisfait

exactement aux conditions de l'équilibre. Ce point de départ, que

Maclaurin avait établi seulement dans l'hypothèse de l'homogénéité, fut

ensuite étendu par Clairaut au cas d'un astre composé de couches dont la

densité varie arbitrairement, et qui ne serait même que partiellement

fluide[15]. La question a dès lors été réduite à la détermination du

rapport des deux axes. Or, cette évaluation ne présente aucune

difficulté en regardant l'astre comme homogène. Mais les mesures

directes ayant toujours montré, à l'égard des diverses planètes, un

aplatissement moindre que celui obtenu ainsi, cette hypothèse,

directement reconnue fausse d'ailleurs envers la terre, comme nous

l'avons vu plus haut, et évidemment invraisemblable en général, a dû

être définitivement exclue. Dès ce moment, l'aplatissement a cessé de

comporter une détermination directe et rigoureuse, puisque nous ignorons

nécessairement la vraie loi suivant laquelle la densité croît de la

surface au centre dans un astre quelconque, et qu'il serait strictement

indispensable d'y avoir égard. Néanmoins, les travaux des géomètres, et

surtout de Laplace, sur l'influence de diverses lois de la densité, ont

fait connaître des limites très précieuses, souvent fort resserrées,

entre lesquelles l'aplatissement doit inévitablement tomber. La plus

générale et la plus usuelle consiste en ce que cet aplatissement est

compris, de toute nécessité, pour un astre quelconque, entre les cinq

quarts et la moitié du rapport de la force centrifuge à l'équateur à la

gravité correspondante, puisque la première valeur aurait lieu si

l'astre était homogène, et la seconde si la densité croissait avec une

telle rapidité qu'elle devînt infinie au centre. C'est ainsi que

l'aplatissement terrestre ne peut excéder un deux cent trentième, ni

être moindre qu'un cinq cent soixante-dix-huitième; ce qui est

parfaitement conforme aux mesures directes, que cette règle mathématique

a plus d'une fois servi à contrôler.

[Note 14: Le travail de Newton ne fit réellement que

poser la question, puisqu'il y avait supposé, sans aucune

démonstration, la figure elliptique des méridiens, ce qui

réduisait dès lors la recherche à la mesure de

l'aplatissement, extrêmement facile dans l'hypothèse

d'homogénéité qu'il avait adoptée.]

[Note 15: M. Jacobi a fait tout récemment, pour le seul

cas de l'homogénéité, la découverte remarquable de la

possibilité de l'équilibre avec un ellipsoïde à trois axes

inégaux, dont le moindre est toujours nécessairement celui

du pôle.]

Au reste, dans presque toutes les planètes, l'aplatissement exerce,

comme nous l'indiquerons prochainement, une influence nécessaire et

appréciable sur certains phénomènes de perturbation, ce qui fournit de

nouveaux moyens indirects de le déterminer, en éludant la difficulté

insurmontable que présente à cet égard la théorie de l'équilibre des

astres.

L'ensemble de ces évaluations coïncide avec les mesures immédiates plus

parfaitement qu'on n'avait lieu de l'espérer d'après les causes

fondamentales d'incertitude inhérentes à une telle recherche. Le seul

cas qui semble présenter une exception réelle, est celui de Mars, qui,

suivant sa grandeur, sa masse, et la durée de sa rotation, ne devrait

être guère plus aplati que la terre, et qui cependant le serait presque

autant que Jupiter, si les observations d'Herschell sont parfaitement

exactes.

Quoique l'équilibre soit compatible avec la figure ellipsoïdique,

d'après le théorème de Maclaurin, la nature de cette question ne permet

nullement d'assurer que cette forme doive être regardée comme exclusive.

Aussi notre monde nous offre-t-il, dans les anneaux de Saturne, un

exemple très prononcé d'une figure différente. Laplace a démontré qu'ils

pouvaient être en équilibre, même à l'état fluide, en les supposant

engendrés par la révolution d'une ellipse autour d'une droite

extérieure, menée, parallèlement à son petit axe et dans son plan, par

le centre de Saturne. L'équilibre subsisterait même encore avec

l'inégalité de ces méridiens elliptiques, qui semble indiquée par les

observations.

La plus utile conséquence finale de la théorie mathématique des formes

planétaires, consiste dans l'importante relation qu'elle a naturellement

établie entre la valeur des différens degrés terrestres et l'intensité

de la pesanteur correspondante mesurée par la longueur du pendule à

secondes aux diverses latitudes. Il en est résulté l'heureuse faculté de

multiplier ainsi presqu'à volonté, de la manière la plus commode, nos

renseignemens indirects sur la figure de notre globe, tandis que

l'estimation géométrique des degrés est une opération longue et pénible,

qui ne saurait être fréquemment répétée avec tout le soin qu'elle exige.

Mais, en général, plus une mesure est indirecte, tout étant d'ailleurs

égal, moins elle est certaine. Aussi, quelque précise que soit

réellement cette ressource, il faut reconnaître, ce me semble, que les

procédés géodésiques convenablement appliqués n'en continuent pas moins

à mériter la préférence, à cause de la loi intérieure des densités

terrestres, élément inconnu qui affecte nécessairement les indications

fournies par les expériences du pendule pour la figure de la terre.

Un appendice naturel et intéressant de la théorie hydrostatique de la

figure des planètes, consiste dans les conditions de la stabilité de

l'équilibre des fluides qui recouvrent, en totalité ou en partie, la

surface des astres. Laplace a établi à ce sujet un théorème général,

aussi simple qu'important, qu'un premier aperçu semble d'ailleurs devoir

indiquer d'avance. Il fait dépendre cette stabilité, quels que puissent

être et le mode de répartition du fluide et la loi interne des densités,

de la seule supériorité de la densité moyenne de l'astre sur celle du

fluide; caractère si évidemment constaté, pour la terre, par la belle

expérience de Cavendish. On pourrait aisément en faire le texte d'une

cause finale, puisque la perpétuité des espèces terrestres exige

clairement que l'équilibre des mers tende à se rétablir spontanément,

après avoir été momentanément troublé d'une manière quelconque. Mais

l'examen attentif du sujet fait aussitôt disparaître la finalité, en

rendant sensible la nécessité d'un tel arrangement dans la formation

primitive des planètes, la densité des couches ayant dû naturellement

croître de la surface au centre, comme l'indique si nettement toute la

théorie de la figure des astres.

La grande question des marées constitue la dernière recherche

essentielle que je crois devoir classer parmi les études principales de

la statique céleste. Sous le point de vue astronomique, le caractère

statique de cette théorie se montre évidemment, puisque l'astre y est

essentiellement envisagé comme immobile. Mais ce caractère n'est pas, au

fond, moins réel sous le point de vue mathématique, en considérant le

véritable esprit de la solution, où l'on ne s'occupe surtout que de la

figure vers laquelle tend l'Océan par l'équilibre périodique des

diverses forces qui le sollicitent, sans penser aux mouvemens que

produisent les variations de cet équilibre. Enfin, cette étude fait

naturellement suite à celle de la figure des astres.

Ce beau problème, indépendamment de son importance propre, présente un

intérêt philosophique tout particulier, en établissant une transition

naturelle et évidente de la physique du ciel à celle de la terre, par

l'explication céleste d'un grand phénomène terrestre.

Descartes est réellement le premier philosophe qui ait tenté de fonder

une théorie positive des marées, exclusivement rattachées jusque alors à

des conceptions métaphysiques, dont Képler lui-même n'avait pas cru

pouvoir se passer. Quoique l'explication proposée par Descartes soit,

sans doute, entièrement inadmissible, c'est néanmoins à lui que nous

devons l'observation fondamentale de l'harmonie constante entre la

marche générale de ce phénomène et le mouvement de la lune, qui a

certainement contribué à mettre Newton sur la voie de la vraie théorie.

Il suffisait, en quelque sorte, d'être averti que la cause réelle de ce

grand phénomène devait nécessairement se trouver dans le ciel, pour que

la théorie de la gravitation dévoilât aussitôt son explication générale,

tant elle en résulte naturellement.

L'inégale gravitation des diverses parties de l'Océan vers un quelconque

des astres de notre monde, et particulièrement vers le soleil et la

lune: tel est le principe, éminemment simple et lucide, d'après lequel

Newton a ébauché la véritable théorie des marées, approfondie ensuite

par Daniel Bernouilli, dont le beau travail n'a réellement subi depuis

aucun perfectionnement essentiel. Essayons de caractériser nettement

l'esprit général de cette grande recherche. La théorie convient en

elle-même aussi bien à l'atmosphère qu'à l'Océan. Mais je considérerai

seulement ce dernier cas, puisque les marées atmosphériques, d'ailleurs

infiniment moindres, à cause de la masse si minime de notre enveloppe

gazeuse, échappent essentiellement, par leur nature, à toute

observation réelle, malgré les efforts tentés quelquefois pour en

manifester l'influence, surtout dans les variations diurnes du

baromètre, dont l'examen attentif pendant plusieurs années a cependant

indiqué à M. Flaugergues une relation certaine avec le mois lunaire.

En joignant le centre de la terre à un astre quelconque, les deux points

correspondans de la surface terrestre doivent graviter évidemment l'un

un peu plus, l'autre un peu moins que le centre lui-même, inversement

aux quarrés de leurs distances respectives. Le premier tend donc à

s'éloigner du centre, ce qui doit produire une certaine élévation de la

surface fluide, et le centre tend, au contraire, à s'éloigner du second

point, où doit survenir ainsi une élévation analogue et à très peu près

égale. Cet effet diminue nécessairement à mesure qu'on s'écarte

davantage de ces deux points dans un sens quelconque, et devient nul à

quatre-vingt-dix degrés de là, où, les parties de l'Océan gravitant

comme le centre, le niveau doit baisser pour fournir à l'exhaussement du

reste, indépendamment d'une dépression directe presque insensible. En

même temps, ces divers changemens de niveau font varier la pesanteur

terrestre des eaux correspondantes; et cette seconde cause, la plus

difficile et la plus incertaine à calculer, agit évidemment dans le

même sens que la première, quoique avec moins d'énergie, pour

l'établissement définitif du niveau général.

On voit ainsi comment l'action d'un astre quelconque sur l'Océan, qui ne

pourrait nullement altérer sa surface naturelle, si elle avait partout

la même intensité, tend nécessairement, à raison de son inégale énergie

sur les divers lieux, à la modifier un peu, en lui faisant prendre la

forme d'un sphéroïde allongé vers l'astre. Sous ce rapport fondamental,

la question est parfaitement semblable à celle considérée ci-dessus de

la figure mathématique de la terre, la force centrifuge étant ici

remplacée par la différence entre la gravitation du centre de notre

globe et celle de sa surface vers l'astre proposé. La recherche est

seulement encore plus compliquée, puisqu'il faut évidemment y tenir

compte aussi de l'ellipticité naturelle du globe. Mais l'esprit et la

marche générale de la solution mathématique doivent être essentiellement

identiques dans les deux cas. C'est ainsi que Newton a pu d'abord

calculer aisément la partie principale du phénomène, en supposant, sans

la démontrer, une figure ellipsoïdique, comme il l'avait déjà fait pour

l'autre question, et se bornant à comparer immédiatement, dans

l'hypothèse de l'homogénéité, les deux axes de l'ellipse. De même

encore, le théorème de Maclaurin est aussi devenu plus tard, pour Daniel

Bernouilli, la base naturelle d'une exacte théorie des marées.

Jusque là, toutefois, il n'y a point de marées proprement dites,

c'est-à-dire ces élévations et dépressions alternatives et périodiques,

qui en font le caractère le plus saillant. Le phénomène semble consister

en un simple renflement fixe de la partie de l'Océan située sous l'astre

considéré. Mais, quoiqu'un tel effet paraisse différer beaucoup d'une

véritable marée, il n'en constitue pas moins la principale base

mathématique de cette grande question. Il est maintenant très facile de

concevoir la périodicité fondamentale du phénomène en introduisant la

considération du mouvement diurne, jusque alors écartée. Si ce mouvement

n'avait pas lieu, ou si seulement il s'exécutait autour de la droite qui

joint l'astre au centre de la terre, toutes les parties de l'Océan

conservant sans cesse la même situation envers cet astre, la surface de

la mer resterait invariable, après avoir pris, dès l'origine, la forme

convenable à son équilibre. Mais, en réalité, la rotation quotidienne de

notre globe transporte successivement les eaux qui le recouvrent dans

toutes les positions où l'astre tend à les élever et dans celles où il

doit les abaisser. C'est ainsi que la marche journalière du phénomène se

compose nécessairement de quatre alternatives périodiques à peu près

également réparties: les deux plus grandes élévations correspondent aux

deux passages de l'astre par le méridien du lieu, et les moindres

niveaux à son lever et à son coucher; la période totale étant d'ailleurs

exactement fixée par la combinaison de la rotation terrestre avec le

mouvement propre de l'astre en un jour.

Un dernier élément indispensable nous reste à indiquer, pour avoir

établi toutes les bases de la notion abstraite des marées; c'est la

règle générale d'après laquelle on peut apprécier à cet égard l'énergie

des différens astres, dont aucun ne semble mathématiquement devoir être

négligé. Cette énergie est évidemment mesurée par la différence entre la

gravitation du centre de notre globe et celle des points extrêmes de sa

surface vers l'astre proposé. En exécutant, d'après la loi fondamentale

de la gravitation, cette différentiation très facile, on trouve aussitôt

que la puissance de chaque astre pour produire nos marées est en raison

directe de sa masse et en raison inverse du cube de sa distance à la

terre. Il résulte de cette règle essentielle la précieuse faculté de

déterminer rationnellement, parmi tous les astres de notre monde, quels

sont ceux qui peuvent concourir sensiblement au phénomène, et de mesurer

à chacun d'eux sa part d'influence. On reconnaît ainsi que le soleil, en

vertu de sa masse immense, et la lune, par son extrême proximité,

doivent seuls produire des marées appréciables; tous les autres corps

célestes sont ou trop éloignés ou de trop peu de poids pour qu'il en

résulte aucun effet perceptible. Enfin, l'action de la lune est de deux

fois et demi à trois fois plus grande que celle du soleil. Ainsi, lors

même que les deux astres agissent en sens opposé, c'est sur la lune que

doit se régler constamment la marche générale du phénomène; ce qui

explique parfaitement l'observation fondamentale de Descartes, quant à

la continuelle coïncidence de la période des marées avec le jour

lunaire.

Toutes les considérations mathématiques précédemment indiquées ne

s'appliquent directement qu'à la marée simple et abstraite, produite par

un astre unique. Mais la nécessité d'envisager simultanément les actions

de deux astres différens rendrait la solution analytiquement

inextricable, si Daniel Bernouilli ne l'eût radicalement simplifiée, en

y appliquant son célèbre principe dynamique sur la coexistence des

petites oscillations, que j'ai exposé à la fin du premier volume de ce

cours. Suivant ce principe, les marées lunaire et solaire se superposent

sans altération, ce qui réduit aussitôt le problème à l'analyse

partielle de chacune d'elles. Toutes les grandes variations régulières

du phénomène s'expliquent dès lors avec une admirable facilité.

Considérons seulement les plus importantes et les plus simples, celles

qui correspondent aux diverses phases mensuelles de la lune. Aux deux

syzygies, l'action solaire et l'action lunaire coïncident exactement;

donc la marée effective doit alors atteindre son _maximum_, égal à la

somme des deux marées élémentaires. Dans les deux quadratures, au

contraire, le moindre niveau produit par l'un des astres accompagne

nécessairement le plus haut niveau correspondant à l'autre; en sorte que

l'on doit alors observer le _minimum_ d'effet, égal à la différence des

marées simples. Aux diverses époques intermédiaires, la marée solaire

modifie toujours inégalement la marée lunaire, et ces variations se

reproduisent par périodes d'un mois lunaire synodique, dont elles

doivent suivre les irrégularités séculaires. La comparaison des deux cas

extrêmes, si les observations permettaient de l'établir avec assez

d'exactitude, conduirait même évidemment à estimer _à posteriori_ le

vrai rapport entre l'action de la lune et celle du soleil. Or, ce

rapport dépendant des distances et des masses relatives des deux astres,

suivant la règle exposée ci-dessus, on en pourrait déduire la raison de

leurs masses, celle de leurs distances étant déjà bien connue. Cette

considération, quoique ne devant pas être exclusivement employée, peut

utilement concourir avec d'autres moyens pour déterminer la masse de la

lune.

Suivant la mesure fondamentale de chaque marée simple, cette classe de

phénomènes doit éprouver un nouvel ordre de modifications régulières et

périodiques, en vertu des changemens naturels qu'éprouve, pendant le

cours de l'année ou du mois, la distance de la terre au soleil ou à la

lune. Cette influence est ici proportionnellement plus sensible que dans

beaucoup d'autres phénomènes, puisqu'elle y dépend du cube de la

distance. Elle doit affecter particulièrement l'action lunaire,

non-seulement comme étant la plus forte, mais encore en vertu de

l'excentricité bien supérieure de l'orbite lunaire. Enfin, les deux

variations peuvent se combiner de diverses manières, tantôt

convergentes, tantôt divergentes; et elles doivent aussi modifier très

diversement les inégalités principales, dues aux phases de la lune.

Dans tout ce qui précède, le mouvement diurne de l'astre proposé est

censé avoir exactement lieu suivant le plan de l'équateur. Mais, à une

époque quelconque, son action doit évidemment être décomposée en deux;

l'une, selon l'axe de rotation de la terre, et qui est nulle pour

produire une marée; l'autre, parallèlement à l'équateur, et qui, seule,

détermine le phénomène. Voilà donc, à cet égard, un dernier genre de

modifications générales, indépendantes de la distance, et uniquement

dues à la direction: en sorte que, toutes choses d'ailleurs égales,

chaque marée élémentaire doit varier proportionnellement au cosinus de

la déclinaison de l'astre correspondant. Telle est la raison simple de

la différence notable, si généralement remarquée, quant à l'ensemble des

marées, entre le mois lunaire équinoxial et le mois lunaire solsticial,

surtout en considérant, pour notre hémisphère, le solstice d'été, où

l'affaiblissement déterminé par la distance du soleil concourt avec

celui qui résulte de sa direction.

Quant aux variations du phénomène dans nos divers climats, la théorie ne

peut apprécier jusqu'ici d'autre influence régulière que celle de la

latitude. Aux deux pôles, il ne saurait exister évidemment que de

faibles marées indirectes dues à la nécessité d'y prendre ou d'y envoyer

les eaux qui s'élèvent ou s'abaissent ailleurs; car, là, il n'y a plus,

à proprement parler, de mouvement diurne. À l'équateur, au contraire, le

phénomène doit se manifester au plus haut degré possible, non-seulement

à cause de la diminution de la pesanteur, mais surtout en vertu de la

diversité plus complète des positions successives occupées par les eaux

pendant la rotation journalière. En tout autre lieu, l'intensité de la

marée doit varier proportionnellement à l'énergie de cette rotation, et,

par conséquent, en raison du cosinus de la latitude.

Tel est, en aperçu, l'esprit général de la grande théorie mathématique

des marées, envisagée sous ses divers aspects réguliers. Toutes ses

différentes parties, abstraction faite des évaluations numériques, sont

dans une admirable harmonie avec l'ensemble des observations directes.

On a même lieu d'être surpris, quant aux nombres, de ne pas les trouver

plus différens de la réalité, convenablement explorée, lorsqu'on pense

aux hypothèses que les géomètres ont dû faire pour rendre les calculs

exécutables, et aux données nécessairement inaccessibles qu'exigerait

une estimation parfaitement rationnelle. Il ne suffirait point, en

effet, de connaître exactement l'étendue et la forme du lit de l'Océan.

La question dépend encore évidemment d'une notion bien plus inabordable,

la vraie loi de la densité dans l'intérieur de la terre, comme à l'égard

de la figure des astres. Il y a même ici une circonstance nouvelle,

suivant la judicieuse remarque de Daniel Bernouilli; car il faudrait

connaître aussi quel est l'état, fluide ou solide, des couches internes,

pour savoir si elles participent ou non au phénomène, et si, par

conséquent, elles modifient l'effet produit à la surface. L'ensemble de

ces considérations peut faire apprécier la profondeur du conseil général

donné par Daniel Bernouilli, qui possédait à un degré si éminent le

véritable esprit mathématique, consistant surtout dans la relation du

concret à l'abstrait, comme je me suis efforcé de le faire sentir en

traitant de la philosophie mathématique. Il recommande prudemment aux

géomètres, à cet égard, ainsi que Clairaut, «de ne point trop presser

les conséquences des formules, de peur d'en tirer des conclusions

contraires à la vérité.» Laplace, en détaillant davantage la théorie de

son illustre prédécesseur, n'a peut-être pas toujours fait assez

d'attention à cette sage maxime philosophique.

Quant à la comparaison générale et exacte de la théorie mathématique des

marées avec leur observation effective, on doit reconnaître, ce me

semble, qu'elle n'a point encore été convenablement faite, puisque

toutes les mesures ont été prises dans des ports, ou du moins très près

des côtes. Or, dans de telles localités, on ne peut apercevoir

essentiellement que des marées indirectes, qui ne doivent représenter

que fort imparfaitement les marées régulières dont elles émanent, leur

intensité étant principalement déterminée le plus souvent par l'étendue

et la configuration du sol, tant au fond qu'à la surface, et pouvant

même être influencée par sa structure. C'est à de telles circonstances,

qu'aucune théorie mathématique ne saurait évidemment considérer, qu'il

faut sans doute attribuer ces énormes différences que présente en

quelques lieux la hauteur des marées, aux mêmes époques, et dans des

positions presque identiques; comme, par exemple, les marées

comparatives de Granville et Dieppe, ou de Bristol et Liverpool. Afin

d'apprécier empiriquement l'exactitude numérique de la théorie des

marées, il serait indispensable d'entreprendre, pendant un nombre

d'années assez grand pour que les diverses variations régulièrement

prévues fussent plusieurs fois reproduites, une suite continue

d'observations précises, dans une île très petite, située à l'équateur,

et à trente degrés au moins de tout continent. Tel est le seul contrôle

réellement susceptible de contribuer essentiellement à vérifier et

surtout à perfectionner la théorie générale des marées mathématiques.

Quelque incertitude inévitable que présentent plusieurs données de cette

grande théorie, surtout dans son application à nos ports, elle n'en

reçoit pas moins, de notre expérience journalière, la sanction la plus

décisive et la plus utile, puisqu'elle atteint le but définitif de toute

science réelle, une exacte prévision des événemens, propre à régler

notre conduite. Les principales circonstances locales devant avoir, à

l'exception des vents, une influence essentiellement constante, il a été

possible de modifier heureusement, d'après l'observation, pour chaque

port, les deux coefficiens fondamentaux, relatifs à la hauteur moyenne

des marées, et à l'heure de leur entier établissement; ce qui a permis

de rendre toutes les déterminations mathématiques suffisamment conformes

à la réalité. C'est ainsi que, depuis un siècle, une classe importante

de phénomènes naturels, généralement regardés jusque alors comme

inexplicables, a été ramenée avec précision à des lois invariables, qui

en excluent irrévocablement toute intervention providentielle et toute

conception arbitraire.

Tels sont les caractères philosophiques des trois hautes questions dont

se compose la mécanique céleste, envisagée sous le point de vue

statique. Il nous reste maintenant à entreprendre, dans la leçon

suivante, le même examen général à l'égard des phénomènes vraiment

dynamiques que présente notre monde, et dont l'étude a été précédemment

ébauchée par la géométrie céleste, résumée dans les trois grandes lois

de Képler, qui éprouvent en réalité des modifications indispensables à

connaître pour l'exacte prévision de l'état du ciel à une époque

quelconque.

Cours de philosophie positive. (2/6) · 第 10 / 22 题