VINGT-QUATRIÈME LEÇON.

Considérations fondamentales sur la loi de la gravitation.

Beaucoup d'esprits judicieux, auxquels la saine philosophie n'est point

étrangère, mais qui n'ont pas une connaissance générale assez

approfondie des conceptions mathématiques, se représentent encore

l'étude mécanique des corps célestes comme étant nécessairement moins

positive que leur étude géométrique; parce qu'ils la confondent, sans

doute, avec la recherche inaccessible de l'origine et du mode de

production des mouvemens, méprise que les expressions vicieuses trop

souvent employées par les géomètres semblent tendre, il est vrai, à

autoriser. Cependant, les lois fondamentales du mouvement, quoique plus

difficiles à découvrir que celles de l'étendue, et connues bien

long-temps après elles, ne sont, incontestablement, ni moins certaines

ni moins universelles, ni d'une positivité moins évidente. Comment

pourrait-il en être autrement de leur application? Tout déplacement

curviligne d'un corps quelconque, d'un astre aussi bien que d'un boulet,

peut être étudié sous ces deux points de vue, également mathématiques:

géométriquement, en déterminant, d'après les observations directes, la

forme de la trajectoire, et la loi suivant laquelle varie la vitesse,

comme Képler l'a fait pour les corps célestes; mécaniquement, en

cherchant la loi du mouvement qui empêche continuellement le corps de

poursuivre sa route naturelle en ligne droite, et qui, combiné à chaque

instant avec sa vitesse actuelle, lui fait décrire sa trajectoire

effective, dès lors susceptible d'être connue _à priori_. Ces deux

recherches sont, évidemment aussi positives l'une que l'autre, et

pareillement fondées sur les phénomènes. Si dans la seconde, on se sert

encore quelquefois de termes qui paraissent indiquer une enquête de la

nature essentielle et de la cause première des mouvemens considérés,

cette habitude blâmable, dernier vestige de l'esprit métaphysique à cet

égard, ne doit pourtant pas faire illusion sur le vrai caractère

fondamental d'une telle étude.

À la vérité, le cas du boulet et celui de l'astre présentent entre eux

cette différence essentielle, que, dans le premier, les deux mouvemens

élémentaires dont se compose, à chaque instant, le mouvement effectif,

sont préalablement bien connus, ce qui ne saurait avoir lieu dans

l'autre cas. Mais, cette circonstance ne fait qu'introduire, dans la

théorie mécanique de l'astre, une importante difficulté préliminaire de

plus, exactement compensée par la parfaite connaissance géométrique de

la trajectoire, qui manque immédiatement pour le boulet. Si la loi

fondamentale de la chute des poids n'eût pas été découverte d'après une

étude directe, la dynamique abstraite eût pu incontestablement la

déduire, d'une manière tout aussi sûre, quoique moins facile, de

l'observation des divers phénomènes que présentent les mouvemens

curvilignes produits par la pesanteur, qui nous fournissent

effectivement la meilleure mesure du coefficient numérique de cette loi.

Ce qui serait simplement facultatif à l'égard du boulet, devient forcé à

l'égard de l'astre; telle est, au fond, la seule différence réelle entre

les deux cas.

La mécanique céleste a donc été fondée sur une base inébranlable, quand,

d'après les trois lois de Képler, désormais envisagées comme autant de

faits généraux, on est parvenu à déterminer, par les règles de la

dynamique rationnelle, la loi relative à la direction et à l'intensité

de la force qui doit agir incessamment sur l'astre pour le détourner de

sa route tangentielle. Cette loi fondamentale une fois découverte,

toutes les recherches astronomiques sont rentrées dans la catégorie

ordinaire des problèmes de mécanique, où l'on calcule les mouvemens des

corps d'après les forces dont ils sont animés. Telle est la marche

admirablement philosophique suivie, avec une si complète persévérance,

par le génie du grand Newton. La leçon actuelle doit être

essentiellement consacrée au premier ordre de considérations; le second

sera l'objet exclusif des deux leçons suivantes.

Pour se conformer rigoureusement à l'exactitude historique, il faut

reconnaître, quoique cela n'altère en rien le sublime mérite des travaux

de Newton, que la fondation réelle de la mécanique céleste avait été

vaguement ébauchée par Képler lui-même, qui parut dignement pressentir

la haute destination philosophique des lois géométriques qu'il avait

établies. Il poussa, ce me semble, leur interprétation dynamique aussi

loin que le permettait alors l'état si imparfait de la science

mathématique. Il entrevit, en effet, la relation exacte de sa première

loi avec le principe que la direction de la force accélératrice de

chaque planète passe continuellement par le soleil, ce qui n'exige que

les considérations mathématiques les plus élémentaires. Quant à la loi

relative à l'intensité, qui constitue la difficulté essentielle de cette

grande recherche, il était absolument impossible de la découvrir à cette

époque. Néanmoins, Képler osa la chercher; mais, n'y pouvant suivre la

marche positive, il s'abandonna à cette métaphysique qui avait déjà tant

entravé ses travaux propres. Il serait superflu de rappeler ici sa

chimérique conception des rayons attractifs, par laquelle il tenta de

mesurer la force accélératrice des planètes, ni même son rapprochement,

moins métaphysique, entre cette force et la pesanteur. Quand même ces

considérations vagues et illusoires eussent fait accidentellement

deviner la loi véritable, ce qui arriva à Bouillaud en rectifiant le

propre raisonnement de Képler à ce sujet, cette circonstance

insignifiante ne pouvait faciliter, en aucune manière, la découverte

fondamentale de Newton, où il s'agissait réellement d'établir la

correspondance mathématique entre la loi des orbites elliptiques ayant

le soleil pour foyer, et celle de la variation de la force accélératrice

inversement au carré de la distance; ce que de telles tentatives

n'avaient nullement en vue. Les vrais précurseurs de Newton, sous ce

rapport, sont Huyghens et surtout Galilée, comme fondateurs de la

dynamique. Néanmoins, on peut remarquer avec intérêt comment le génie de

Képler, après avoir parcouru une aussi belle carrière, en constituant

définitivement la géométrie céleste, osa s'élancer aussitôt dans la

carrière, toute différente et alors inaccessible, de la mécanique

céleste, que la marche générale de l'esprit humain réservait si

impérieusement à ses héritiers; succession d'efforts, dont l'histoire

des sciences ne présente peut-être, dans tout son ensemble, aucun autre

exemple aussi prononcé. Personne, d'ailleurs, ne sent plus profondément

que moi la nullité radicale de toute semblable tentative.

Dans un temps où l'on s'efforce chaque jour davantage de rabaisser au

niveau des plus médiocres intelligences les plus hautes conceptions du

génie humain, il est du devoir de tout vrai philosophe de se prononcer,

aussi énergiquement que possible, contre cette tendance déplorable, qui

finirait par pervertir, jusqu'en son germe, le développement général de

l'esprit positif chez les masses, en leur persuadant que ces découvertes

sublimes, qui ont coûté tant d'efforts du premier ordre à la série des

hommes les plus éminens dont notre espèce puisse s'honorer, étaient

susceptibles d'être simplement obtenues par quelques aperçus vagues et

faciles, accessibles, sans aucune préparation laborieuse, aux

entendemens les plus vulgaires. Quoiqu'il soit, sans doute, infiniment

plus aisé d'apprendre que d'inventer, il faut enfin que le public, pour

n'être point livré aux sophistes et vendu aux trafiquans de science,

soit profondément convaincu que, comme le simple bon sens l'indique

clairement, ce qui a été découvert par le long et pénible travail du

génie, la raison commune ne saurait se l'approprier réellement que par

une méditation persévérante, précédée d'études convenables. Si, comme

il est évident, ces conditions indispensables ne peuvent pas toujours

être suffisamment remplies, à l'égard de toutes les vérités

scientifiques destinées à entrer dans la circulation générale, n'est-il

pas bien préférable de le déclarer avec franchise, et de réclamer

directement une confiance, qui n'a jamais été refusée quand elle a été

convenablement motivée, au lieu de vouloir lutter contre une difficulté

insurmontable, en essayant vainement de rendre élémentaires des

conceptions nécessairement transcendantes? Car, les hommes ont encore

plus besoin de méthode que de doctrine, d'éducation que d'instruction.

Conformément à ces maximes générales, je ne saurais trop condamner ici

les tentatives illusoires et nuisibles qu'on a si fréquemment

renouvelées, dans la vulgarisation, d'ailleurs si utile quand elle est

sagement conçue et exécutée, des principales notions de la philosophie

naturelle, pour rendre indépendante des grandes théories mathématiques

la démonstration de la loi fondamentale de la gravitation, d'après des

raisonnemens vagues et essentiellement métaphysiques sur les émanations

et les attractions, dont l'idée première est empruntée à Képler. Outre

le vide profond de ces considérations absolues, il est clair qu'une

telle manière de procéder tend à faire radicalement disparaître tout ce

qui constitue l'admirable réalité de la découverte newtonienne, sa

parfaite harmonie mathématique avec les lois géométriques des mouvemens

célestes, seul fondement positif de la mécanique des astres.

Considérons maintenant, d'une manière directe, l'établissement vraiment

rationnel de cette conception fondamentale, en réservant à l'analyse

transcendante sa grande et indispensable part dans une telle opération.

Il est d'abord évident, comme je l'ai déjà indiqué, que la première loi

de Képler prouve, sans aucune incertitude et de la manière la plus

simple, que la force accélératrice de chaque planète est constamment

dirigée vers le soleil. On n'a pas besoin, pour s'en convaincre, de

recourir à la théorie dynamique des aires. Une figure très élémentaire

suffit à démontrer, comme l'a fait Newton, que la force accélératrice,

quelque énergique qu'on l'imagine, ne saurait altérer en rien la

grandeur de l'aire qui serait décrite, en un temps donné, autour du

soleil, par le rayon vecteur de l'astre, en vertu de sa seule vitesse

actuelle, si sa direction passe exactement par le soleil, tandis qu'elle

la changerait inévitablement dans toute autre supposition. Ainsi, la

constance de cette aire, première donnée générale de l'observation,

dévoile la loi de la direction. La principale difficulté du problème,

celle qui fait la gloire essentielle de Newton, consiste donc dans la

découverte, d'après les deux autres théorèmes astronomiques de Képler,

de la loi relative à l'intensité de cette action continuelle que nous

concevons dès lors exercée, sans nous enquérir de son mode, par le

soleil sur les planètes.

Dans la première ébauche de sa conception, Newton a pris pour base la

troisième loi de Képler, en considérant d'abord les mouvemens comme

circulaires et uniformes, ce qui suffisait en commençant. L'action

solaire, dès lors égale et contraire à la force centrifuge de la

planète, devenait ainsi nécessairement constante aux divers points de

l'orbite, et ne pouvait varier qu'en passant d'une planète à une autre.

Les théorèmes d'Huyghens sur la force centrifuge dans le cercle, dont la

démonstration est presque élémentaire, conduisaient immédiatement à

saisir la loi de cette variation. Car, la force centrifuge étant,

d'après ces théorèmes, proportionnelle au rapport entre le rayon de

l'orbite et le quarré du temps périodique, elle variait évidemment d'un

astre à l'autre, inversement au quarré de sa distance au soleil, en

vertu de la constance, établie par Képler, du rapport entre le cube de

cette distance et ce même quarré du temps périodique, pour toutes les

planètes. Telle est la considération mathématique qui mit réellement

Newton, à l'origine de ses recherches, sur la voie de cette loi

fondamentale, à la simple indication de laquelle ne contribuèrent

nullement les raisonnemens métaphysiques antérieurs, dont il n'avait

même probablement alors aucune connaissance.

Mais, quelque précieuse que fût l'ouverture donnée par cette première

approximation, le noeud essentiel de la difficulté n'en continuait pas

moins à subsister dans son intégrité. Car, il fallait surtout expliquer

comment cette loi sur la variation de l'action solaire s'accordait avec

la nature géométrique des orbites, découverte par Képler. À la vérité,

l'orbite elliptique présentait deux points remarquables, l'aphélie et le

périhélie, où la force centrifuge était encore directement opposée, et,

par conséquent, égale à l'action du soleil, dont le changement devait

naturellement y être, en même temps, plus prononcé. La courbure de

l'orbite était, évidemment, identique en ces deux points; cette action

se trouvait donc simplement mesurée, d'après ces mêmes théorèmes

d'Huyghens, par le quarré de la vitesse correspondante. Dès lors, un

raisonnement facile déduisait immédiatement de la première loi de

Képler, que le décroissement de l'action solaire, du périhélie à

l'aphélie, s'opérait encore inversement au quarré de la distance. Ainsi,

la loi indiquée par un premier rapprochement entre les diverses

planètes, se trouvait pleinement confirmée par une exacte comparaison

entre les deux positions principales de chacune d'elles. Mais tout cela

était encore évidemment insuffisant, puisque le mouvement elliptique

n'était nullement pris en considération. Toute autre courbe que

l'ellipse eût incontestablement donné le même résultat, à la simple

condition d'avoir, en ses deux sommets, une égale courbure.

Ces deux considérations préliminaires sont, néanmoins, les seules

parties de la démonstration qui puissent être rendues vraiment sensibles

à toutes les intelligences qui n'ont, en mathématique, que des notions

purement élémentaires. Quant à la mesure de l'action solaire dans toute

l'étendue de l'orbite, qui constitue la portion essentielle et

réellement décisive de cette démonstration, l'analyse transcendante y

est absolument indispensable. En continuant à procéder dans le même

esprit, c'est-à-dire d'après la comparaison de l'action solaire à la

force centrifuge, la première a dès lors besoin d'être décomposée, en un

point quelconque, suivant la normale correspondante, avant de pouvoir

être appréciée par la seconde, qui ne lui est plus directement

antagoniste, et dont l'évaluation exige, d'ailleurs, la théorie exacte

de la courbure de l'ellipse. Par l'ensemble de ses découvertes, en

géométrie et en mécanique, qu'il lui eût suffi de combiner, le grand

Huyghens touchait certainement au principe de cette détermination

capitale. Mais enfin, il n'a point eu réellement l'idée de cette

combinaison: et, ce qu'on doit surtout remarquer, l'eût-il même conçue,

il n'aurait, sans doute, pu la suivre complètement qu'avec le secours de

l'analyse différentielle, dont nous savons que Newton est l'inventeur

aussi bien que Leïbnitz.

À l'aide de cette analyse, on mesure facilement, et de diverses

manières, l'énergie de l'action solaire en tous les points de l'orbite,

et l'on reconnaît aussitôt qu'elle varie toujours inversement au quarré

de la distance, et qu'elle est indépendante de la direction. Enfin, le

même calcul démontre que sa valeur propre pour chaque planète, ramenée,

suivant cette loi, à l'unité de distance, est proportionnelle au rapport

entre le quarré du temps périodique et le cube du demi-grand axe de

l'ellipse; ce qui prouve exactement, d'après la troisième loi de Képler,

l'identité de cette valeur à l'égard de toutes les planètes, sur

lesquelles l'action du soleil ne change donc qu'en vertu de la seule

distance, quelles que soient les grandes différences de leurs

dimensions. C'est de là que Newton a déduit cette importante

conséquence, qui complète l'établissement de la loi fondamentale, que

l'action solaire est, en chaque cas, proportionnelle, à distance égale,

à la masse de la planète; de la même manière que, par l'identité de la

chute de tous les corps terrestres dans le vide, ou par l'exacte

coïncidence de leurs oscillations, on avait déjà constaté évidemment la

proportionnalité entre leurs poids et leurs masses.

On voit ainsi comment les trois grandes lois de Képler ont concouru,

chacune pour sa part essentielle, à établir exactement, d'après les

règles de la mécanique rationnelle, cette loi fondamentale de la nature.

La première démontre la tendance continuelle de toutes les planètes vers

le soleil; la seconde fait connaître que cette tendance, la même en tous

sens, change avec la distance au soleil, inversement à son quarré;

enfin, la troisième apprend que cet effort, nullement spécifique, est

toujours simplement proportionnel, pour une même distance, à la masse de

chaque planète. Il serait sans doute inutile de prévenir expressément

que les lois de Képler ayant lieu exactement de la même manière, dans

les mouvemens des satellites autour de leurs planètes, il en résulte

nécessairement les mêmes conséquences dynamiques pour l'action continue

exercée par chaque planète sur chacun de ses satellites, en raison

directe de la masse de celui-ci, et en raison inverse du quarré de sa

distance à la planète.

Afin de compléter cette démonstration capitale, Newton jugea sagement

qu'il devait reprendre, en sens inverse, l'ensemble de la question, en

déterminant, _à priori_, les mouvemens planétaires qui résulteraient

d'une telle loi dynamique. C'est ainsi que, par une intégration alors

difficile, il retomba complètement sur les lois de Képler, comme cela

devait être de toute nécessité. Indépendamment de cette utile

vérification mathématique, qui fournit d'ailleurs incidemment quelques

moyens de simplifier l'étude géométrique de ces mouvemens, cette analyse

inverse fit reconnaître que l'orbite aurait pu être, non-seulement une

ellipse, mais une section conique quelconque, ayant toujours le soleil

pour foyer. La nature de la courbe dépend uniquement de l'intensité de

la vitesse initiale, et nullement de sa direction; en sorte qu'un

certain accroissement déterminé, qui surviendrait tout à coup dans la

vitesse d'une planète, changerait son ellipse en une parabole, et plus

grand encore, en une hyperbole. Ainsi, les orbites devant être, par une

nécessité évidente, des courbes fermées, la figure elliptique est donc

la seule qui puisse réellement dériver de la loi newtonienne.

Parmi les objections, aussi vaines qu'innombrables, que dut soulever à

son origine cette admirable découverte, et que reproduisent encore

quelquefois des esprits mal organisés, une seule mérite d'être ici

mentionnée, comme tendant à éclaircir la notion fondamentale, et comme

ayant beaucoup frappé autrefois, par son apparence très spécieuse,

plusieurs philosophes fort recommandables, entre autres le judicieux

Fontenelle. Elle est fondée sur la considération que si, pendant une

moitié de sa révolution, la planète se rapproche de plus en plus du

soleil, elle s'en éloigne évidemment toujours davantage dans l'autre

partie de l'orbite; ce qui semble impliquer une contradiction frappante

avec l'idée d'une tendance continuelle _vers_ le soleil. L'emploi du

malheureux mot _attraction_, beaucoup trop prodigué par Newton et par

presque tous ses successeurs, donnait à cette objection une nouvelle

apparence de solidité. Aussi quelques newtoniens n'avaient-ils pas

hésité d'abord à recourir, pour la résoudre, à cet expédient absurde, de

déclarer l'action solaire tantôt attractive et tantôt répulsive. Laplace

lui-même en a donné, ce me semble, une explication peu satisfaisante,

puisqu'elle se borne à reproduire, sous un autre point de vue, le fait

lui-même, en disant que la planète doit s'approcher du soleil, tant que

sa direction forme un angle aigu avec celle de l'action solaire, et s'en

éloigner quand cet angle devient obtus. Cette considération exige donc

un nouvel examen.

Il faut reconnaître, avant tout, qu'elle ne saurait exercer la moindre

influence effective sur les calculs de la mécanique céleste, ce qui

explique qu'on s'en soit si peu inquiété. Car il n'importe guère aux

géomètres que l'action solaire soit, en réalité, attractive ou

répulsive, pourvu que la direction de la force accélératrice de la

planète, prolongée s'il le faut, vienne toujours passer exactement par

le soleil, ce que la première loi de Képler assure incontestablement.

Mais, néanmoins, le doute à cet égard donnerait un caractère trop

indécis à la conception fondamentale, pour qu'on ne doive pas le

dissiper entièrement.

Afin de mettre l'objection dans un plus grand jour, il convient de

considérer le cas hypothétique d'une orbite parabolique ou hyperbolique,

qui nous montre l'astre, parti du périhélie, s'éloignant toujours et

indéfiniment du soleil, quoiqu'on puisse aisément prouver qu'il ne cesse

pas un seul instant de tendre _vers_ lui. En effet, on ne doit point

constater cette tendance en comparant la position actuelle de l'astre à

celle qu'il occupait auparavant, mais à celle qu'il occuperait au même

instant, en vertu de sa seule vitesse acquise, si l'action solaire

n'existait pas: c'est évidemment le seul moyen d'apprécier l'influence

réelle de cette action. Or, d'après ce principe, on voit clairement

qu'elle tend, dans tous les cas, à rapprocher l'astre du soleil,

puisqu'il s'en trouve toujours effectivement plus près, même avec une

orbite hyperbolique, que s'il eût continué son mouvement naturel suivant

la tangente. La vraie solution de l'objection se réduit donc à remarquer

que l'orbite est constamment concave vers le soleil: elle serait

évidemment insurmontable, si la trajectoire eût pu être convexe. On

rencontre ici la même circonstance que dans le mouvement ascensionnel

des bombes, que personne ne s'est jamais avisé d'attribuer à une

pesanteur suspendue ou renversée: le projectile, quoiqu'il s'élève, ne

cesse réellement de tomber, et tombe de plus en plus, comme dans sa

chute ordinaire, puisqu'il est continuellement, et toujours davantage,

au-dessous du lieu où l'aurait porté sa seule impulsion initiale, la

trajectoire étant constamment concave vers le sol.

Dans l'exposition habituelle de la conception fondamentale de la

mécanique céleste, on néglige aujourd'hui beaucoup trop de considérer

les cas hypothétiques où il faut remonter de telle forme idéale des

orbites planétaires à telle autre loi correspondante de l'action

solaire, et réciproquement. Ce n'est pas uniquement pour mieux

caractériser sa théorie générale des forces centrales, qui eût été

suffisamment expliquée par l'analyse exacte du seul cas naturel, que

Newton s'est plu à développer avec tant de soin cette importante

considération. Il a probablement senti qu'une telle étude devait

réfléchir une nouvelle lumière sur le vrai caractère de la loi

effective, en faisant ressortir avec plus d'évidence ses conditions

essentielles. Rien n'est plus propre surtout à lui ôter cette apparence

d'absolu, qui résulte si fréquemment de l'exposition ordinaire, en

montrant combien il y aurait peu à changer aux orbites planétaires pour

que l'action solaire dût suivre nécessairement une loi toute

différente. Je dois me borner ici à mentionner à cet égard le cas le

plus remarquable et le plus instructif, parmi tous ceux que Newton a

envisagés. C'est celui de l'orbite elliptique, mais dont le soleil

occuperait le centre, au lieu du foyer. On trouve alors que l'action

solaire, au lieu d'être inversement proportionnelle au quarré de la

distance, varierait au contraire en raison directe de la distance

elle-même. Il serait impossible d'obtenir une plus grande opposition

dans les résultats pour une modification, aussi légère en apparence, à

l'hypothèse primitive; et cependant rien n'est mieux démontré. De bons

esprits, auxquels la mathématique est étrangère, pourraient même

envisager un tel défaut d'harmonie comme devant inspirer d'abord

quelques doutes raisonnables sur la réalité de la loi effective, surtout

en considérant que, les orbites planétaires étant presque circulaires,

il s'en faut de bien peu que le soleil n'en occupe le centre. Mais, j'ai

indiqué à dessein dans la leçon précédente, au sujet de la seconde loi

de Képler, les principales différences astronomiques des deux orbites,

pour montrer que leur opposition réelle, sous le simple point de vue

géométrique, est beaucoup plus prononcée qu'elle ne le semble au premier

aspect, tellement que jamais les astronomes n'ont pu s'y tromper,

quelque petites que soient les excentricités. En appréciant cette

comparaison, on reconnaîtra facilement, j'espère, que l'harmonie

générale et indispensable entre la considération géométrique et la

considération dynamique n'est pas plus altérée dans ce cas hypothétique

que dans tout autre. Mais, comme l'idée d'une orbite elliptique autour

du soleil pour centre, quelque opposée qu'elle soit à toutes nos

observations astronomiques, est fort loin, évidemment, de présenter

aucune absurdité intrinsèque, on aperçoit ainsi dans tout son jour la

profonde inanité nécessaire de tous les prétendus raisonnemens _à

priori_ par lesquels tant d'esprits se sont efforcés d'établir,

abstraction faite de l'analyse mathématique des phénomènes exactement

explorés, l'impossibilité absolue d'aucune autre loi que celle de

Newton, relativement à l'action du soleil sur les planètes[10]. Que

peuvent donc signifier tous ces vains projets de démonstrations

élémentaires, contre lesquels je m'élevais ci-dessus, où l'on ne tient

même aucun compte de la forme elliptique des orbites, et où, à plus

forte raison, on ne s'est jamais inquiété si le soleil occupe le foyer

plutôt que le centre qui en est tout près?

Je me suis jusqu'ici soigneusement abstenu de qualifier, par aucun terme

spécial, la tendance continue des planètes vers le soleil, et des

satellites vers leurs planètes, dont l'existence et la loi ont été le

seul objet des considérations précédentes. Mais, si ces notions

suffisent pour que les phénomènes célestes soient désormais parfaitement

liés entre eux, et mathématiquement calculables, c'est surtout par une

autre propriété essentielle de la conception fondamentale de Newton

qu'ils sont réellement _expliqués_ dans le sens propre du mot,

c'est-à-dire compris, d'après leur exacte assimilation générale avec les

phénomènes si vulgaires que la pesanteur produit continuellement à la

surface de notre globe. Examinons maintenant ce complément indispensable

donné par Newton à sa sublime pensée.

[Note 10: Il est même évidemment impossible, d'après

cela, d'expliquer réellement _à priori_ pourquoi un astre

tend nécessairement vers le soleil avec d'autant plus

d'énergie qu'il en est plus près, quelle que soit d'ailleurs

la loi mathématique de cette variation. Car, dans une telle

hypothèse, l'action solaire augmenterait, au contraire,

quand l'astre serait plus éloigné; en sorte que, s'il, en

est autrement, il faut l'attribuer uniquement à ce que le

soleil occupe le foyer et non le centre de l'ellipse.

Comment oserait-on, dès lors proclamer _évident à priori_,

le décroissement nécessaire de cette action à mesure que la

distance augmente, sans aucun égard à cette circonstance

caractéristique?]

Si notre planète n'avait aucun satellite, cette comparaison capitale

serait évidemment impossible, comme manquant de base. Il eût fallu alors

nous contenter de calculer exactement les mouvemens célestes, d'après

les règles générales de la dynamique, sans pouvoir jamais les rattacher

à ceux qui s'exécutent journellement parmi nous. Quoique l'harmonie

universelle de notre monde devînt ainsi infiniment moindre, cette

conception n'en serait pas moins extrêmement précieuse. Mais l'existence

de la lune nous a rendu l'immense service philosophique de lier

intimement la mécanique du ciel à la mécanique terrestre, en nous

permettant de constater l'identité de la tendance continue de la lune

vers la terre avec la pesanteur proprement dite: ce qui a suffi pour

démontrer ensuite que l'action mutuelle des corps célestes n'était autre

chose que la pesanteur convenablement généralisée, ou, en sens inverse,

que la pesanteur ordinaire n'était qu'un cas particulier de cette

action.

Ce rapprochement fondamental est susceptible d'un examen mathématique

qui ne saurait laisser aucune incertitude à cet égard. Car, d'après

l'analyse dynamique du mouvement de la lune, on connaît l'intensité de

l'action que la terre exerce sur elle, c'est-à-dire la quantité dont

elle tend à tomber vers le centre de notre globe en un temps donné, une

seconde par exemple. En regardant le mouvement comme circulaire et

uniforme, ce que Newton a d'abord jugé avec raison pleinement suffisant

ici, cette évaluation se fait aisément, d'après la règle d'Huyghens sur

la mesure de la force centrifuge; d'ailleurs, on peut aussi l'effectuer,

avec un peu plus de peine, en ayant égard au mouvement elliptique et

varié. Elle ne dépend que de données parfaitement connues, sur

lesquelles il ne peut y avoir aucune hésitation, le temps périodique de

la lune, sa distance à la terre, et enfin le rayon de la terre. Cela

posé, il suffit d'augmenter cette intensité primitive, inversement au

quarré de la distance, suivant la loi fondamentale, pour savoir ce

qu'elle deviendrait en supposant la lune placée tout près de la surface

de la terre, afin de la confronter avec l'intensité effective de la

pesanteur proprement dite, que nous savons être exactement la même dans

tous les corps grands et petits, et qui est mesurable, avec la dernière

précision, soit par l'observation directe de la chute des poids, soit

surtout par les expériences du pendule. L'identité ou la diversité de

ces deux nombres, décidera évidemment, en dernier ressort, pour ou

contre l'assimilation entre la tendance de la lune vers la terre et la

pesanteur. Or, l'exécution d'une telle comparaison établit la parfaite

coïncidence des deux résultats; d'où s'ensuit la démonstration

mathématique de cette assimilation. Telle est la marche profondément

rationnelle suivie à cet égard par Newton, sauf que, pour plus de

clarté, j'ai cru devoir l'indiquer en ordre inverse, ce qui est en soi

fort indifférent. L'histoire de ce beau travail nous présente une

anecdote très intéressante, qui caractérise fortement l'admirable

sévérité de la méthode philosophique constamment suivie, avec une si

sage énergie, par le grand Newton. On sait que, dans ses premières

recherches, il avait employé une valeur erronée du rayon de la terre,

déduite d'une mauvaise mesure exécutée un peu avant lui en Angleterre:

il en résultait une différence assez sensible entre les deux nombres qui

devaient parfaitement coïncider. Newton eut le rare courage

philosophique de renoncer, d'après cela seul et pendant long-temps, à

cette partie importante de sa conception générale, jusqu'à ce que Picard

eût enfin opéré la mesure exacte de la terre, qui permit à Newton de

constater la profonde justesse de sa pensée primitive.

Cette identité entre la tendance de la lune vers la terre et la

pesanteur proprement dite présente sous un jour tout nouveau l'ensemble

de la conception fondamentale de la mécanique céleste. Elle nous montre

le mouvement des astres comme parfaitement semblable à celui des

projectiles, qui nous est si familier, et que, par cela seul, nous

devons trouver suffisamment compris, et propre à servir de type

d'explication. La seule différence réelle qu'il y ait entre eux résulte

simplement de ce que nos projectiles ne sont pas lancés d'assez loin, ni

assez énergiquement, pour que leur inégal éloignement du centre de notre

globe puisse manifester l'influence de la variation de la pesanteur

inversement au quarré de la distance. Projetés d'un peu plus haut et

avec un peu plus de force, ils circuleraient indéfiniment autour de nous

comme de petits astres (sauf la résistance de notre atmosphère), ainsi

que le fait la lune, ainsi que la terre elle-même et toutes les planètes

le font autour du soleil. C'est par là que l'astronomie tout entière est

devenue réellement une sorte de problème d'artillerie, beaucoup

simplifié par l'absence d'un milieu sensiblement résistant, mais

compliqué, à la vérité, par la variation et la pluralité des pesanteurs.

En même temps que la notion mécanique fondamentale des mouvemens

célestes se trouvait ainsi considérablement éclaircie par l'assimilation

de la force qui les produit à la pesanteur ordinaire, la conception

générale de celle-ci a éprouvé, par une heureuse réaction nécessaire, un

immense perfectionnement, puisque la loi de sa variation, imperceptible

dans les phénomènes terrestres habituels, a été dès lors immédiatement

connue. L'homme avait conçu jusque là le poids d'un corps comme une

qualité rigoureusement inaltérable, suivant les expériences les plus

diverses et les plus précises, que ni le changement de forme, ni le

passage d'une constitution physique à une autre, ni aucune métamorphose

chimique, ni la différence même entre l'état de vie et l'état de mort,

ne pouvaient nullement modifier, tant que l'intégrité de la substance

était maintenue. C'était, en un mot, la seule notion qui pût présenter,

même aux philosophes les plus positifs, un véritable caractère d'absolu.

Ce caractère, qui devait sembler si indestructible, la conception

newtonienne est venue l'effacer entièrement d'un seul trait, en

montrant, avec une pleine évidence, que le poids d'un corps est au

contraire un phénomène purement relatif, non pas il est vrai aux

diverses circonstances dont on avait jusque alors analysé l'influence,

et qui effectivement ne l'altèrent en rien, mais à une autre à laquelle

on n'eût jamais pensé sans cela, tant elle eût paru devoir être

insignifiante, et qui seule le règle souverainement, la simple position

de ce corps dans le monde, ou, plus exactement, sa distance au centre de

la terre, indépendamment de la direction, au quarré de laquelle il est

toujours inversement proportionnel. Sans doute, une connaissance aussi

opposée à l'ensemble des idées humaines n'aurait pas même été jamais

cherchée directement, si la mécanique céleste ne l'eût, pour ainsi dire,

involontairement établie d'une manière invincible, en prouvant

l'identité mathématique de la pesanteur avec la force accélératrice des

astres, à l'égard de laquelle une telle loi de variation devenait

incontestable et évidente. Ainsi avertis, les physiciens ont pu vérifier

ensuite, par des expériences directes et irrécusables, en s'écartant

plus ou moins du centre de la terre, soit dans le sens vertical, soit

surtout dans le sens horizontal, la réalité de cette loi, même à la

surface de notre globe, où les différences qu'elle engendre sont trop

délicates à constater pour qu'on eût jamais pu les apprécier, si l'on

n'eût pas été certain d'avance qu'elles devaient exister.

C'est afin d'énoncer brièvement cette assimilation fondamentale entre la

pesanteur et la force accélératrice des astres qu'on a créé le mot

heureux de _gravitation_, envisagé comme exactement synonyme de

pesanteur universelle, pour désigner l'action du soleil sur les

planètes, et de celles-ci sur leurs satellites. L'emploi de ce terme a

le précieux avantage philosophique d'indiquer strictement un simple fait

général, mathématiquement constaté, sans aucune vaine recherche de la

nature intime et de la cause première de cette action céleste ni de

cette pesanteur terrestre. Il tend à faire éminemment ressortir le vrai

caractère essentiel de toutes nos explications positives, qui

consistent, en effet, à lier et à assimiler le plus complètement

possible. Nous ne pouvons évidemment savoir ce que sont au fond cette

action mutuelle des astres, et cette pesanteur des corps terrestres: une

tentative quelconque à cet égard serait, de toute nécessité,

profondément illusoire aussi bien que parfaitement oiseuse; les esprits

entièrement étrangers aux études scientifiques peuvent seuls s'en

occuper aujourd'hui. Mais nous connaissons, avec une pleine certitude,

l'existence et la loi de ces deux ordres de phénomènes; et nous savons,

en outre, qu'ils sont identiques. C'est ce qui constitue leur véritable

_explication_ mutuelle, par une exacte comparaison des moins connus aux

plus connus. Pour le géomètre, qu'une longue et habituelle méditation a

profondément familiarisé avec le vrai mécanisme des mouvemens célestes,

la pesanteur terrestre est expliquée, quand il la conçoit comme un cas

particulier de la gravitation générale. Au contraire, c'est la

pesanteur qui fait comprendre la gravitation céleste au physicien

proprement dit, ainsi qu'au vulgaire, la notion lui en étant seule

suffisamment familière. Nous ne pouvons jamais aller réellement au-delà

de semblables rapprochemens.

D'après ces principes élémentaires de la philosophie positive, je ne

saurais ici trop fortement blâmer l'usage irrationnel que l'on fait

encore si fréquemment du mot _attraction_, dans l'étude de la mécanique

céleste. Son emploi, qu'un simple artifice de langage eût toujours

permis d'éviter, est surtout devenu sans excuse depuis la formation du

mot _gravitation_. Quoique cette réserve du style ne doive sans doute

dégénérer jamais en une affectation puérile et pédantesque, il importe

infiniment que le discours maintienne inaltérable le vrai caractère

d'une conception positive aussi fondamentale. Or, le mot _attraction_

tend, par lui-même, à jeter aussitôt l'esprit dans une direction vague

et anti-scientifique, par la prétention qu'il annonce inévitablement,

malgré tous les commentaires préalables, à caractériser le mode d'action

du soleil sur les planètes, et de la terre sur les poids, en le

comparant à l'effort par lequel nous tirons à nous, à l'aide d'un lien

quelconque, un objet éloigné: car tel est le sens de ce terme, ou il

n'en a aucun. Depuis un siècle que cette expression est usitée

scientifiquement, il me semble étrange qu'on n'ait pas encore nettement

senti qu'une telle comparaison n'est nullement propre, en n'y voyant

même qu'une image grossière, à donner aucune idée de l'action solaire ou

terrestre, dont elle tend, au contraire, à obscurcir la notion. Car, une

semblable métaphore ne pourrait avoir quelque utilité dans le discours

que si l'action effective de tirer était réellement influencée par la

distance, ce qui est évidemment absurde: qu'un objet soit à dix mètres

ou à cent, le même effort l'attirera vers nous exactement de la même

quantité, en négligeant du moins la masse et la raideur du lien. Comment

un tel mot serait-il donc propre à qualifier un phénomène qui, à une

distance décuple, est nécessairement cent fois moindre, sans qu'aucune

autre circonstance ait changé? Je ne vois, dans son emploi, qu'un grand

nombre d'inconvéniens majeurs, sans le moindre avantage réel.

Il y a tout lieu de penser que cette idée inintelligible d'attraction

fut pour beaucoup dans l'opposition que rencontra si long-temps, surtout

en France, la conception newtonienne, dont l'étude approfondie n'avait

point encore démontré combien elle est au fond nécessairement

indépendante d'une telle notion. Elle devait, en effet, sous une

semblable forme, se présenter naturellement à nos penseurs comme

susceptible de faire rétrograder la philosophie, et de la ramener à

l'état métaphysique, en rétablissant ces qualités occultes que notre

grand Descartes avait, après tant d'efforts, si justement bannies. Telle

est aussi la principale objection que les cartésiens, parmi lesquels on

distingue l'illustre Jean Bernouilli et le sage Fontenelle, reproduisent

continuellement dans tous leurs écrits. Il n'est pas douteux, ce me

semble, que l'esprit français, éminemment clair et positif, n'ait ainsi

puissamment contribué, en résultat général de cette utile discussion, à

épurer le caractère primitif de la pensée fondamentale de Newton, en

détruisant l'apparence métaphysique qui altérait la réalité admirable de

cette sublime découverte.

Pour compléter l'examen général de la loi de la gravitation, il faut

encore l'envisager sous un dernier aspect élémentaire, indispensable à

son entière explication mathématique.

Nous avons jusqu'ici considéré l'action du soleil sur les planètes et de

celles-ci sur leurs satellites, sans avoir aucun égard aux dimensions

et aux formes de ces grands corps, et comme si tous étaient autant de

points. Mais, la proportionnalité bien constatée entre l'intensité de

cette action et la masse du corps qui l'éprouve, montre clairement

qu'elle ne s'exerce directement que sur les molécules, qui toutes y

participent indépendamment les unes des autres, et avec une égale

énergie, sauf la diversité des distances. La gravitation moléculaire est

donc seule réelle, et celle des masses n'en peut être que le résultat

mathématique. Celle-ci néanmoins peut seule être immédiatement

considérée, soit dans l'observation des phénomènes, soit dans l'étude

mathématique des mouvemens, qui exige indispensablement la conception

d'une force unique, au lieu de cette infinité d'actions élémentaires. De

là est résulté nécessairement une partie essentielle, quoique

préliminaire, de la mécanique céleste, celle qui a pour objet de

composer en une seule résultante toutes les gravitations mutuelles des

molécules de deux astres. Cette portion, aujourd'hui très étendue, a

été, comme toutes les autres, fondée par Newton, et les deux théorèmes

essentiels qu'il a primitivement établis à ce sujet, sont encore ce que

cette importante théorie présente de plus usuel. Ils reposent sur la

forme presque exactement sphérique de tous les astres. En supposant des

sphères parfaites, et composées de couches homogènes, dont la densité

varie d'ailleurs arbitrairement, Newton a découvert, par des

considérations géométriques extrêmement simples: 1º. que les

gravitations mutuelles de toutes les molécules d'une même couche sur un

point intérieur quelconque se détruisent nécessairement; 2º que la

gravitation totale d'un point extérieur vers les diverses molécules de

la sphère, est exactement la même que si la masse entière de cette

sphère était condensée à son centre; et qu'il en est par conséquent

ainsi de la gravitation mutuelle de deux sphères. Il en résulte

immédiatement la précieuse faculté de pouvoir traiter les corps célestes

comme des points, dans l'étude de leurs mouvemens de translation. Mais,

l'irrégularité effective de la figure des astres, quelque petite qu'elle

soit, a besoin d'être prise en considération dans la théorie de leurs

rotations, où ces théorèmes cessent d'être applicables. C'est même

seulement d'après cette différence que les géomètres ont pu expliquer, à

cet égard, plusieurs phénomènes importans, comme je l'indiquerai dans la

vingt-sixième leçon. Pour toute autre forme que la sphère, le problème

général se complique beaucoup, et les difficultés analytiques qu'il

présente ne sont encore habituellement surmontables que par

approximation, malgré l'importance des derniers perfectionnemens

introduits dans cette théorie, surtout par les travaux tout récens de

M. Jacobi. Enfin la solution parfaitement exacte exigerait évidemment la

connaissance de la vraie loi de la densité dans l'intérieur des astres,

qu'on ne peut guère envisager comme susceptible d'être jamais réellement

obtenue.

La loi générale de l'égalité constante et nécessaire entre la réaction

et l'action, qui est une des trois bases physiques essentielles de la

mécanique rationnelle, comme je l'ai établi dans la philosophie

mathématique, montre évidemment, sans aucune explication spéciale, que

la gravitation est essentiellement mutuelle, en sorte que le soleil pèse

vers chaque planète, et les planètes vers leurs satellites. Quoique

l'extrême inégalité des masses doive rendre naturellement les effets de

cette pesanteur inverse fort difficiles à constater, à cause de leur

excessive petitesse par rapport aux mouvemens principaux, j'indiquerai

néanmoins, dans les deux leçons suivantes, comment la mécanique céleste

les a mis en évidence à l'égard de divers phénomènes secondaires.

Quant à la gravitation des planètes les unes vers les autres, elle était

sans doute naturellement indiquée par la seule exposition de la

conception fondamentale. Mais il faut reconnaître, ce me semble,

qu'elle n'a été mathématiquement démontrée que lorsque les successeurs

de Newton en ont déduit l'explication exacte des perturbations

effectives qu'éprouve le mouvement principal des planètes, comme

l'indiquera la vingt-sixième leçon. Dès que ce résultat capital a été

obtenu, cette gravitation secondaire s'est trouvée établie d'une manière

aussi positive que la gravitation principale.

C'est ainsi que l'analyse approfondie des phénomènes célestes a

irrévocablement prouvé, dans toutes ses diverses parties, cette grande

loi fondamentale, résultat le plus sublime de l'ensemble de nos études

sur la nature: _Toutes les molécules de notre monde gravitent les unes

vers les autres, proportionnellement à leurs masses, et inversement aux

quarrés de leurs distances._

Je croirais méconnaître profondément le vrai caractère de cette

admirable conception, qui n'est que l'exacte représentation d'un fait

général, si je l'étendais aussitôt, comme on ne craint pas

habituellement de le faire, aux phénomènes les plus généraux de

l'univers, relatifs à l'action mutuelle des divers systèmes solaires.

Qu'on le suppose par simple analogie, et en attendant des renseignemens

directs, qui, si jamais ils arrivent, prouveraient peut-être le

contraire, je n'y vois sans doute aucun inconvénient. Ce procédé me

paraît même très philosophique, comme devant nécessairement hâter à cet

égard les découvertes réelles, si elles sont effectivement possibles.

Mais, regarder témérairement une telle extension comme aussi certaine

que la gravitation intérieure de notre monde, c'est, à mon avis, altérer

autant que possible la nature de nos vraies connaissances, en confondant

ce qu'il y a de véritablement positif avec ce qui sera peut-être

toujours essentiellement conjectural. En procédant ainsi, on obéit

encore, à son insu, à cette tendance métaphysique vers les connaissances

absolues, dont l'esprit humain a eu tant de peine à s'affranchir. Sur

quoi est fondée la réalité de la gravitation newtonienne? Uniquement

sans doute sur sa relation avec les phénomènes, à défaut de laquelle ce

ne serait qu'un admirable jeu d'esprit. Or, dans la considération de

l'_univers_, il n'y a pas encore de phénomènes exactement observés et

mesurés, à plus forte raison, aucune loi géométrique comparable à celles

de Képler: quelle serait donc alors la base de nos conceptions

dynamiques, qui n'auraient rien à interpréter? Je n'ignore pas que, dans

les mouvemens relatifs de quelques étoiles doubles, on a cru reconnaître

depuis peu les ellipses de Képler: je le désire vivement, mais sans en

être jusqu'ici bien convaincu. Les mesures sont encore tellement

délicates dans ce genre d'observations, que leur précision ne saurait

être garantie, à l'abri de toute prévention, au degré où l'exigerait une

semblable conclusion. Si quelque astronome y avait bien cherché les

orbites elliptiques où l'astre principal occupe le centre au lieu du

foyer, ou le milieu entre ces deux points, etc., ne serait-il point

peut-être parvenu à les y rencontrer? Et dès lors, cependant, la loi de

gravitation eût été, comme on sait, absolument opposée[11]. D'ailleurs,

en admettant la parfaite réalité de ces résultats, qui, dans toute

hypothèse, n'en sont pas moins fort précieux, ils ne constituent

évidemment qu'un cas extrêmement particulier, encore impropre à motiver

suffisamment une conclusion vraiment universelle. Je crois donc devoir

maintenir, en mécanique céleste, comme je l'ai déjà fait en géométrie

céleste, la séparation tranchée que je me suis efforcé de rendre

sensible, entre la notion de monde et celle d'univers, et la restriction

fondamentale que j'ai tâché d'établir, pour nos études vraiment

positives, à la seule considération des phénomènes intérieurs de notre

système solaire. Il est d'ailleurs évident que j'indique ici une simple

suspension de jugement; car, je suis loin d'avoir aucun motif direct

pour que la loi de la gravitation cesse d'être vraie dans l'action

mutuelle des soleils; ce qui ne saurait être, pour moi, une raison de

l'y étendre positivement, si ce n'est comme moyen artificiel

d'investigation. Malgré le fameux principe de la raison suffisante,

l'absence de motifs de nier ne constitue certainement point le droit

d'affirmer, sans aucune preuve directe. Les notions absolues me semblent

tellement impossibles, que je n'oserais même nullement garantir, quelque

vraisemblance que j'y voie, la perpétuité nécessaire et inaltérable de

la théorie de la gravitation, restreinte à l'intérieur de notre monde,

si l'on venait un jour, ce qu'il est au reste bien difficile d'admettre,

à perfectionner la précision de nos observations actuelles autant que

nous l'avons fait comparativement à celles d'Hipparque. Mais, quand même

cela pourrait jamais arriver, et qu'il fallût alors construire une autre

loi de gravitation, il resterait éternellement vrai, de toute nécessité,

que la loi actuelle satisfait aux observations en se contentant de la

précision des secondes, angulaires ou horaires, propriété qui suffit

pleinement sans doute à nos besoins réels. C'est ainsi que, malgré la

nature nécessairement relative de nos connaissances positives, nos

théories présentent, au milieu de leurs variations inévitables, et par

leur subordination même aux faits observés, un caractère fondamental de

stabilité réelle, propre à prévenir la vacillation de nos intelligences:

comme je l'ai déjà indiqué ailleurs, au sujet de la figure de la terre.

[Note 11: Je regretterais profondément d'exciter ainsi

le moindre doute sur l'exactitude et la sagacité des

astronomes dont la constance à poursuivre des observations

aussi délicates et aussi pénibles mérite assurément tous nos

respects. Mais peut-être n'ont-ils pas, avant tout, assez

réfléchi au degré de précision tout particulier

qu'exigeraient de telles déterminations pour motiver une

conséquence dynamique solidement fondée. L'immense

éloignement de ces orbites, dont les rayons n'ont jamais

qu'une étendue angulaire de quelques secondes, ne nous

interdit-il point, de toute nécessité, d'apporter dans

l'étude mathématique de leur figure les précautions

indispensables qui ont été possibles à l'égard de nos

orbites planétaires?]

Telles sont les considérations essentielles que je devais présenter sur

la loi fondamentale de la gravitation, avant de passer à l'examen

philosophique de l'immense perfectionnement qu'elle a introduit dans la

connaissance effective des phénomènes intérieurs de notre monde, surtout

en dévoilant la véritable règle de leurs anomalies apparentes. On a dû

remarquer, dans cette exposition, combien la conception newtonienne,

abstraction faite des notions infiniment précieuses qu'elle nous a

directement procurées, a perfectionné notre marche philosophique,

combien elle a avancé l'éducation générale de la raison humaine.

Jusque alors l'esprit humain n'avait pu s'élever, dans la personne de

notre grand Descartes, à une conception mécanique des phénomènes

généraux, qu'en créant, sans aucune base positive, une vaste hypothèse

sur leur mode de production. Cet ébranlement énergique était, sans

doute, indispensable, comme je l'établirai spécialement dans la dernière

partie de cet ouvrage, pour dégager définitivement notre intelligence

des voies métaphysiques, qui l'avaient si long-temps poussée à la vaine

recherche des notions absolues. Mais l'empire trop prolongé d'une telle

conception eût entravé profondément le développement de l'esprit humain,

en lui faisant user ses forces à la poursuite de théories

essentiellement arbitraires. L'action philosophique de la découverte

newtonienne est venue le lancer dans la véritable direction positive,

susceptible d'un progrès réel et indéfini. Elle a soigneusement conservé

de Descartes l'idée fondamentale d'un mécanisme; mais en écartant

définitivement, comme radicalement inaccessible à nos moyens, toute

enquête de l'origine et du mode de production. Elle a montré, par un

exemple admirable, comment, sans pénétrer dans l'essence des phénomènes,

nous pouvions parvenir exactement à les lier et à les assimiler, de

manière à atteindre, avec autant de précision que de certitude, le

véritable but définitif de nos études réelles, une juste prévision des

événemens, que des conceptions _à priori_ sont nécessairement incapables

de procurer.

Cours de philosophie positive. (2/6) · 第 9 / 22 题