VINGT-DEUXIÈME LEÇON.

Considérations générales sur le mouvement de la terre.

Pour faciliter l'examen général de cette grande question fondamentale,

il convient d'envisager séparément, comme à l'égard des autres astres,

les deux mouvemens dont notre planète est animée, en commençant aussi

par la rotation, bien plus simple à reconnaître directement que la

translation. Cette décomposition est ici d'autant plus naturelle que,

dans l'accomplissement total de la profonde révolution intellectuelle

qui a dû résulter du passage de l'idée de repos à celle de mouvement,

l'esprit humain a formé en effet une hypothèse intermédiaire, peu connue

aujourd'hui, celle de Longomontanus, qui admettait la rotation de la

terre en continuant à méconnaître sa translation, et qui, quelque

absurde qu'elle soit sans doute, astronomiquement, n'a pas été inutile,

sous le point de vue philosophique, comme moyen transitoire. Il est

d'ailleurs évident que, suivant le principe général de la liaison de ces

deux mouvemens dans un corps quelconque, les preuves directes de chacun

deviennent ici, de même qu'envers toutes les planètes, autant de

preuves indirectes de l'autre. Mais, de plus, cette relation présente,

dans le cas actuel, un caractère tout spécial, qui ne saurait avoir lieu

à l'égard d'aucun autre corps céleste: c'est l'impossibilité évidente

que le mouvement annuel de la terre existe sans son mouvement diurne,

quoique l'inverse ait pu logiquement être supposé.

La rotation de la terre ne pouvant point, par sa nature, être exactement

commune au même degré à tous les points de sa surface, doit laisser,

parmi les phénomènes purement terrestre quelques indices sensibles de

son existence, comme je l'ai noté d'avance dans le premier volume, ce

qui ne saurait être pour la translation. Il faut donc distinguer les

preuves célestes et les preuves terrestres de notre mouvement diurne,

tandis que notre mouvement annuel n'en comporte que du premier genre,

qui sont, il est vrai, plus variées.

Les astronomes commencent avec raison, par écarter entièrement la

considération des apparences immédiates, qui ne sauraient devenir, en

aucun sens, un motif réel de décision, puisqu'elles s'accordent

également bien avec les deux hypothèses opposées. Il est clair, en

effet, que l'observateur, ne pouvant avoir nullement la conscience de la

rotation de sa planète, doit apercevoir, en vertu de cette rotation, le

même spectacle céleste que si le ciel tournait journellement, comme un

système solide, autour de l'axe de la terre, et en sens contraire du

vrai mouvement; ainsi qu'on l'observe habituellement dans une foule de

cas analogues.

Dans l'enfance de l'esprit humain, l'opinion, d'ailleurs spontanée, de

l'immobilité de la terre, et du mouvement quotidien de la sphère céleste

autour d'elle, n'avait point, à beaucoup près, le degré d'absurdité

qu'elle présente de nos jours chez le petit nombre d'intelligences mal

organisées qui s'obstinent quelquefois à la maintenir: elle était, au

contraire, ce me semble, aussi logique que naturelle. Car elle se

trouvait être exactement en harmonie avec les idées profondément

erronées que l'on se formait nécessairement des distances et des

dimensions des astres avant la naissance de la géométrie céleste. Les

astres étaient regardés comme très voisins, et par suite supposés très

peu supérieurs à leurs grandeurs apparentes, en même temps qu'on devait

naturellement s'exagérer beaucoup les dimensions de la terre, lorsqu'on

eut commencé à lui reconnaître des limites. Avec de tels renseignemens,

il eût été, évidemment, impossible de ne pas admettre l'immobilité d'une

masse aussi immense, et le mouvement journalier d'un univers dont les

élémens et les intervalles étaient, comparativement, aussi petits. Une

conception tellement enracinée, et appuyée sur des motifs directs d'une

telle force, indépendamment de la confiance énergique que lui prêtait

l'ensemble des sentimens humains, ne pouvait donc être ébranlée que par

une approximation au moins grossière, mais, pourtant géométrique, des

distances et des dimensions célestes, comparées à la grandeur de la

terre. Or, malgré que ces déterminations statiques, objet essentiel de

la leçon dernière, doivent certainement précéder aujourd'hui l'étude des

mouvemens dans une exposition rationnelle de la géométrie céleste, il

n'a pu en être entièrement ainsi dans le développement historique de la

science. L'astronomie grecque avait ébauché la théorie vraiment

géométrique des mouvemens célestes, en n'envisageant essentiellement que

les directions, sans s'être nullement occupée de mesurer les proportions

de l'univers; ce qui a dû maintenir beaucoup plus long-temps l'opinion

primitive sur le système du monde.

Mais, depuis que ces proportions ont commencé à être géométriquement

appréciées, l'ensemble des notions sur lesquelles reposait une telle

opinion a pris un caractère absolument inverse, qui a dû provoquer de

plus en plus la formation de la conception copernicienne. Quand il a été

une fois bien constaté que la terre n'est qu'un point au milieu des

intervalles célestes, et que ses dimensions sont extrêmement petites

comparativement à celles du soleil et même de plusieurs autres astres de

notre monde, il est devenu absurde d'en faire le centre de divers

mouvemens, et surtout l'immense rotation journalière du ciel a aussitôt

impliqué une contradiction choquante. À la vérité, les astres extérieurs

à notre système seront réputés 24000 fois moins lointains, d'après la

leçon précédente, en n'admettant point la circulation annuelle de la

terre: mais leurs distances n'en cesseraient pas d'être immenses, et

beaucoup plus grandes que celle du soleil; ce qui doit, en outre, leur

faire attribuer certainement des volumes au moins analogues. Dès lors,

la prodigieuse vitesse que devraient avoir tous ces grands corps pour

décrire en un jour, autour de la terre, des cercles d'une telle

immensité, devient évidemment inadmissible, surtout quand on reconnaît

que, pour l'éviter, il suffit en laissant tout ce système immobile,

d'attribuer à la terre un très petit mouvement, qui n'excède point, même

à l'équateur, le mouvement initial d'un boulet de 24. Cette

considération est puissamment fortifiée en pensant, sous le point de vue

mécanique, à l'énormité de la force centrifuge qui résulterait de

mouvemens aussi étendus et aussi rapides, et qui exigerait

continuellement, de la part de la terre, imperceptible comparativement à

l'univers, un effort évidemment impossible, pour empêcher ces masses

immenses de poursuivre à chaque instant leur route suivant la tangente,

tandis que la rotation de la terre détermine seulement une force

centrifuge presque insensible, aisément surmontée par la pesanteur, dont

elle n'est, même à l'équateur, que la deux cent quatre-vingt-neuvième

partie.

Une seconde preuve fondamentale, indépendante de la connaissance des

intervalles et des dimensions, se tire de l'existence des mouvemens

propres. Il a suffi de voir les astres passer les uns devant les autres

pour être assuré qu'ils sont inégalement éloignés; ensuite,

l'observation des mouvemens particuliers aux différentes planètes, en

sens contraire du mouvement général du ciel, et selon des directions et

des périodes fort distinctes, a constaté que tous les astres ne tenaient

point ensemble. Or, il était évidemment impossible de concilier cette

indépendance avec la liaison si étroite qu'exigeait l'harmonie

fondamentale du mouvement diurne, où l'on voyait le ciel tourner tout

d'une pièce. Aristote et Ptolémée avaient été inévitablement conduits,

pour établir cette conciliation, à construire l'hypothèse si compliquée,

quoique ingénieuse, d'un système de cieux solides et transparens, qui

présente d'ailleurs tant d'absurdités physiques. Mais la simple

connaissance de certains astres, comme les comètes, qui passent

successivement dans toutes les régions célestes, aurait suffi seule à

détruire tout ce pénible échafaudage, qui, suivant l'ingénieuse

expression de Fontenelle, exposait ainsi l'univers à être cassé. Il est

singulier que ce soit Tycho-Brahé, le plus illustre antagoniste de la

découverte de Copernic, qui ait ainsi fourni un des argumens les plus

sensibles contre sa propre opinion, en ébauchant, le premier, la vraie

théorie géométrique des comètes.

Quel que doive être l'empire des opinions établies, surtout quand elles

sont aussi profondément enracinées, l'ensemble des considérations

précédentes, aurait, probablement, par son évidence de plus en plus

puissante, déterminé les astronomes à reconnaître, long-temps avant

Copernic, la réalité du mouvement de rotation de la terre; car, la

précision des déterminations modernes n'était nullement nécessaire pour

faire sentir la force de telles preuves: il suffisait d'une

approximation grossière, déjà essentiellement obtenue à une époque très

antérieure. Mais l'ignorance des lois fondamentales du mouvement

présentait un obstacle nécessairement insurmontable à l'admission d'une

théorie, dont la supériorité astronomique était sans doute vivement

sentie, par un aussi grand astronome que Tycho entre autres, et qui

toutefois paraissait absolument inconciliable avec l'observation de qui

se passe habituellement sous nos yeux à la surface de la terre,

principalement dans la chute des corps pesans. Copernic ne fit nullement

disparaître cet obstacle radical, il dura encore près d'un siècle,

jusqu'à la mémorable époque de la création de la dynamique par le génie

de Galilée, qui établit, le premier, cette grande loi, que j'ai cru

devoir présenter, dans la philosophie mathématique, comme une des trois

bases physiques nécessaires de la mécanique rationnelle: l'indépendance

totale des mouvemens relatifs de différens corps quelconques envers le

mouvement commun de leur ensemble. Jusque alors, la rotation de la

terre, quelque probable qu'elle fût comme hypothèse astronomique, était

nécessairement inadmissible. Telle est la prépondérance des habitudes

intellectuelles natives, que, sans que personne eût jamais pensé à faire

l'expérience, on admettait, comme un fait incontestable, que la balle

jetée du haut du mât, dans un vaisseau en mouvement, ne retombait point

au pied du mât, mais à quelque distance en arrière, ce dont le moindre

observateur eût immédiatement signalé la fausseté grossière. Delambre a

justement remarqué, dans son _Histoire de l'Astronomie moderne_, combien

l'argumentation des Coperniciens avant Galilée, dans cette célèbre

discussion, était encore plus vicieuse et plus métaphysique à cet égard

que celle de leurs adversaires, puisqu'ils admettaient aussi la réalité

de ce prétendu fait, et que seulement ils s'efforçaient, par de vaines

subtilités, de détruire l'objection qu'on en tirait très logiquement

contre le mouvement de la terre. Même après les démonstrations de

Galilée, il fallut encore que Gassendi provoquât spécialement, dans le

port de Marseille, une expérience publique pour achever de convaincre à

ce sujet les péripatéticiens obstinés.

Depuis que la propagation des saines doctrines mécaniques a fait ainsi

disparaître la seule difficulté qui s'opposât réellement à l'admission

de la rotation de la terre, on a cherché, dans l'examen plus approfondi

de ces mêmes phénomènes de chute, une confirmation directe et terrestre

de l'existence de ce mouvement. Il est clair, en effet, qu'un corps en

tombant du sommet d'une tour très élevée, doit avoir une légère vitesse

initiale horizontale dans le sens de la rotation terrestre, d'après le

petit excès de la vitesse du sommet sur celle du pied, à raison de son

cercle diurne un peu plus grand. Le corps, ainsi lancé comme un

projectile, retombe donc nécessairement un peu à l'est du pied de la

tour; et la quantité de cette déviation est aisément calculable, du

moins en négligeant la résistance de l'air, en fonction de la hauteur de

la tour et de sa latitude. Si cet écartement était plus grand, on aurait

là un moyen expérimental très précieux de démontrer la rotation

terrestre. Mais il est malheureusement trop petit, à l'égard même de nos

édifices les plus élevés, pour que l'expérience soit vraiment décisive,

à cause de l'impossibilité presque absolue, quelques précautions qu'on

ait prises, de laisser tomber le corps sans qu'il reçoive aucune petite

impulsion, comparable à celle dont on veut apprécier l'effet. Néanmoins,

cette ingénieuse expérience, tentée en divers lieux au commencement de

ce siècle, a généralement donné une déviation dans le sens convenable,

quoique sa valeur n'ait pu être celle que la théorie avait assignée; ce

qui fait espérer qu'on pourra plus tard, en choisissant des conditions

plus favorables, parvenir à la compléter. Il est regrettable qu'on ne

l'ait point essayée à l'équateur, où l'écartement doit avoir plus

d'étendue qu'en aucun autre lieu.

Afin d'obtenir des preuves terrestres vraiment incontestables de la

réalité de notre rotation, il faut considérer l'influence de la force

centrifuge qui en résulte nécessairement, pour altérer la direction

naturelle et surtout l'intensité propre de la pesanteur.

La célèbre observation faite par Richer à Cayenne en 1672, de la

diminution d'environ 3/2 ligne, à l'équateur, dans la longueur exacte du

pendule à secondes réglé à Paris, fournit, en l'analysant

convenablement, la première confirmation directe du mouvement de

rotation de la terre. Notre globe s'écarte trop peu, d'après la leçon

précédente, de la figure exactement sphérique, pour qu'un tel

décroissement de la pesanteur puisse provenir du seul renflement

équatorial, en vertu de la loi générale de la variation de la gravité

inversement au quarré de la distance au centre de la terre. Suivant

l'aplatissement le plus certain, cette cause ne pourrait produire qu'une

différence d'à peine 1/8 ligne. Reste donc, évidemment, 1 ligne pour

l'influence propre de la force centrifuge, qui, étant, à l'équateur, à

la fois la plus grande possible, et directement opposée à la gravité,

doit la diminuer davantage qu'en tout autre lieu. La quantité de cette

diminution, qui peut être aisément calculée _à priori_ avec une entière

certitude, coïncide, d'une manière admirable, entre les limites des

erreurs des observations, avec la portion qui appartient ainsi à la

force centrifuge dans le raccourcissement total; et cela, non-seulement

à l'équateur, mais encore à toutes les latitudes où cette comparaison

délicate a pu être établie avec le surcroît de soin qu'exige l'effet

moins prononcé. Une démonstration aussi mathématique ne permettrait plus

aucun doute sur la rotation de la terre, quand même on écarterait

entièrement les preuves astronomiques, d'ailleurs si évidentes. C'est

ainsi que l'immortelle observation de Richer se rattache aux deux plus

grandes découvertes de la philosophie naturelle, le mouvement de la

terre, et la théorie de la gravitation: les deux tiers de l'effet mesuré

ont irrécusablement vérifié la rotation de notre planète, et l'autre

tiers a conduit Newton à déterminer son aplatissement. Aucun autre fait

particulier n'a eu peut-être d'aussi grandes conséquences dans toute

l'histoire de l'esprit humain.

Passons maintenant à la considération spéciale du mouvement de

translation de la terre, dont l'existence ne peut être constatée, comme

nous l'avons remarqué, que par des preuves astronomiques, à cause de la

différence tout-à-fait insensible de la vitesse des divers points de la

terre en vertu de ce mouvement, qui ne saurait donc exercer la moindre

influence sur nos phénomènes terrestres.

La seule position exacte de la question établit d'abord une analogie

puissante en faveur de la théorie copernicienne, puisque la circulation

de toutes les autres planètes autour du soleil avait été déjà constatée

par Tycho lui-même, le système ancien proprement dit étant ainsi

définitivement écarté de la discussion, qui s'est dès lors trouvée

réduite à examiner si la terre circule aussi à son rang, comme Vénus,

Mars, Jupiter, etc., ou bien si le soleil, centre reconnu de tous les

mouvemens planétaires, parcourt annuellement l'écliptique autour de la

terre immobile. Par ce simple énoncé, tout esprit impartial est,

évidemment, porté à présumer que le vrai motif de cette indécision tient

uniquement à la situation de l'observateur, qui, placé sur quelque autre

planète, en eût fait sans doute aussi le centre général des mouvemens

célestes.

Ici, comme à l'égard de la rotation, il est d'abord évident que les

apparences ne peuvent rien décider. Car, en ôtant la terre du centre de

l'écliptique pour y mettre le soleil, il suffit de placer la terre en un

point de cette orbite diamétralement opposé à celui qu'occupait le

soleil auparavant; et dès lors, sans rien changer au sens du mouvement,

l'observateur terrestre apercevra continuellement le soleil dans la même

direction que ci-devant. En regardant le mouvement annuel de la terre

comme n'altérant point le parallélisme de son axe de rotation, toute

l'explication des phénomènes relatifs aux saisons et aux climats, étant

reprise sous ce point de vue, donnera, évidemment, les mêmes résultats

que dans l'ancien système. Tous les phénomènes les plus sensibles du

ciel sont donc exactement les mêmes pour les deux hypothèses. Ainsi,

c'est uniquement dans des comparaisons plus délicates et plus

détournées, fondées sur des observations plus approfondies, qu'il faut

chercher des motifs de prononcer entre elles, en considérant des

phénomènes qui conviennent beaucoup mieux à l'une qu'à l'autre, ou même,

comme on en a découvert, qui soient absolument incompatibles avec le

système ancien, et mathématiquement en harmonie avec le système moderne.

Si l'on ne voulait point distinguer, à cet égard, entre les preuves

directes et indirectes, il faudrait, pour ainsi dire, envisager

l'ensemble des phénomènes célestes, tant mécaniques que géométriques;

car il n'en est presque aucun qui ne puisse fournir indirectement une

confirmation spéciale du mouvement de notre planète, dont l'influence

doit, en effet, se faire sentir naturellement dans toutes nos

explorations astronomiques. Mais il ne saurait évidemment être question,

en ce moment, que des preuves les plus directes. Je crois devoir les

réduire à trois principales, que je vais successivement considérer dans

l'ordre croissant de leur validité logique; elles se tirent de l'examen

des phénomènes: 1º. de la précession des équinoxes, modifiée par la

nutation de l'axe terrestre; 2º. des apparences stationnaires et

rétrogrades que présentent les mouvemens planétaires; 3º. enfin, de

l'aberration de la lumière, d'où l'on a déduit la démonstration la plus

décisive et la plus mathématique.

En comparant deux catalogues d'étoiles dressés à des époques

différentes, on remarque, dans les positions de tous ces astres, une

variation très singulière et croissante avec le temps, qui ne semble

assujettie à aucune loi, quand on se borne à envisager les ascensions

droites et les déclinaisons. Mais, si l'on en déduit les longitudes et

les latitudes, on reconnaît aussitôt que les dernières n'ont éprouvé

aucun changement, et que les premières ont subi une modification

commune, consistant dans une augmentation générale d'environ cinquante

secondes par an, qui se continue indéfiniment avec uniformité. Cette

importante découverte fut faite par Hipparque, d'après la différence de

deux degrés qu'il aperçut entre ses longitudes d'étoiles et celles qui

résultaient des observations d'Aristille et Timocharis un siècle et demi

auparavant. La précision des observations modernes permet de vérifier ce

fait général par des comparaisons beaucoup plus rapprochées, et même

d'une année à l'autre. Ce phénomène équivaut évidemment à une

rétrogradation des points équinoxiaux sur l'écliptique contre l'ordre

des signes; d'où vient sa dénomination habituelle, à cause de

l'avancement continuel d'environ vingt minutes, qui en résulte

nécessairement chaque année pour l'époque des équinoxes.

Cette précession des équinoxes ne pouvait être conçue, dans l'hypothèse

de la terre immobile, qu'en faisant tourner l'univers tout d'une pièce

autour des pôles de l'écliptique en vingt-cinq mille neuf cent vingt

ans, en même temps qu'il tournait chaque jour, en sens contraire, autour

des pôles de l'équateur. Aussi Ptolémée avait-il imaginé, à cet effet,

un ciel de plus. Au lieu de cette complication inintelligible, il

suffit, au contraire, en admettant le mouvement de la terre, d'altérer

le parallélisme de son axe de rotation d'une quantité presque

insensible; car, le phénomène sera complètement représenté, si l'on fait

tourner lentement cet axe, pendant cette longue période, autour de celui

de l'écliptique, en formant avec lui un angle constant.

La différence des deux hypothèses à cet égard devient bien plus sensible

encore en considérant le phénomène secondaire, désigné sous le nom de

_nutation_, dont les anciens n'ont pu avoir aucune connaissance, à cause

de son extrême petitesse, quoiqu'il ne soit qu'une sorte de

différentiation de la précession des équinoxes, et qu'il se manifeste

essentiellement de la même manière, pourvu que les observations soient

faites avec toute la précision moderne. Ce phénomène remarquable, dont

la période est de dix-huit ans environ, avait été indiqué par Newton

d'après la théorie de la gravitation; mais il a été réellement constaté,

pour la première fois, par Bradley. On le représente aisément, dans

l'hypothèse copernicienne, en modifiant un peu le mouvement conique

précédent de l'axe terrestre, qui correspond à la précession. Il faut

alors concevoir que cet axe, au lieu d'occuper à chaque instant une des

génératrices de ce cône, tourne autour d'elle en dix-huit ans, suivant

un autre cône très petit, ayant pour base une ellipse, dont les deux

demi-axes sont à peu près de neuf secondes et de six secondes. Ce

phénomène obligerait évidemment, dans l'hypothèse de la terre en repos,

à supposer à l'univers un troisième mouvement général, encore plus

difficile à concilier que celui de la précession avec le mouvement

fondamental.

La considération de ces phénomènes du point de vue mécanique rend

beaucoup plus frappant le contraste des deux systèmes à ce sujet. Car,

ces légères altérations du parallélisme de l'axe terrestre sont, d'après

la théorie de la gravitation, une simple conséquence nécessaire et

évidente, comme je l'indiquerai plus tard, de l'action du soleil, et

surtout de la lune, sur le renflement équatorial de notre globe, suivant

le beau travail de D'Alembert, qui explique complètement, non-seulement

la nature, mais encore la quantité exacte de ces deux perturbations.

Voilà donc une première classe de phénomènes qui, sans être absolument

inconciliables avec l'ancien système du monde, s'accordent infiniment

mieux avec le mouvement de la terre, même en se bornant à les envisager

sous le rapport géométrique, comme nous devons le faire

actuellement[7].

Cette évidente supériorité du système copernicien, est encore plus

clairement prononcée à l'égard des nombreux phénomènes connus sous le

nom de _rétrogradations et stations des planètes_, qui, dans l'hypothèse

de la terre immobile, ne pouvaient être que vaguement expliqués à l'aide

des suppositions les plus forcées et les plus arbitraires; tandis que

toutes leurs diverses circonstances, même numériquement appréciées,

résultent immédiatement, et de la manière la plus simple, du seul

mouvement de notre planète.

[Note 7: Craignant d'interrompre la série naturelle des

idées dans cette importante exposition, je n'ai pas cru

devoir mentionner l'application chronologique qu'on a voulu

faire quelquefois de la procession des équinoxes, d'après

l'indication de Newton à ça sujet, afin de remonter à des

époques très reculées, par les monumens de diverses sortes

qui retraçaient alors l'état du ciel, à raison de

soixante-douze ans pour chaque degré de différence dans la

position des points équinoxiaux. Quoique sans doute très

rationnelle en elle-même, cette application me semble

réellement dépourvue de toute utilité essentielle, à cause

de l'extrême imperfection nécessaire des observations

antiques, et de la grossière infidélité de leur expression

par les monumens considérés. Car, il résulterait

probablement de cette double cause, convenablement

appréciée, une incertitude chronologique très supérieure,

dans la plupart des cas, à celle que laissent les procédés

ordinaires de l'exploration historique. Cette méthode ne

deviendrait donc applicable, avec quelque précision, qu'à

partir de la naissance de la véritable astronomie chez les

Grecs; et, pour des temps si peu lointains, les autres

renseignemens suffisent déjà entièrement. Je ne pense pas

qu'on puisse citer aucune véritable découverte chronologique

qui soit effectivement due à ce procédé, depuis plus d'un

siècle qu'on s'en est occupé.]

On a justement comparé ces phénomènes aux apparences que présente

journellement un bateau, descendant une large rivière, à un observateur

qui la descend aussi de son côté, sans avoir conscience de son

mouvement; et d'où il résulte que le mouvement de ce bateau semble

direct, stationnaire, ou rétrograde, selon que sa vitesse est

supérieure, égale, ou inférieure à celle de l'observateur. Nous

concevons en effet, que le mouvement de notre globe doit nous faire

continuellement apercevoir chaque planète au point de son orbite où elle

se trouverait en lui imprimant, en sens contraire, une vitesse égale à

la nôtre. Cela posé, à partir du moment où la planète quelconque est le

plus près de nous, afin que les deux mouvemens soient exactement dans le

même sens, cette correction la fera évidemment paraître rétrograde

pendant un temps plus ou moins long dépendant des vitesses et des

distances relatives, jusqu'à ce que sa direction se trouve suffisamment

changée, par la continuité de sa propre circulation, pour que son

mouvement apparent redevienne direct, comme il l'est le plus souvent. Il

est d'ailleurs évident que, suivant la règle ordinaire de tous les

phénomènes qui changent de signe, il y aura, vers la fin et vers le

renouvellement de la rétrogradation, un instant où la planète paraîtra

sensiblement stationnaire dans le ciel. Toutes les parties du phénomène,

l'époque et la durée de la rétrogradation, l'étendue de l'arc qu'elle

embrasse et la position de ses points extrêmes, peuvent être exactement

calculées d'après la distance de la planète au soleil et la durée de sa

révolution, comparées au mouvement de la terre. On peut, dans ce cas,

simplifier beaucoup le calcul, sans aucun inconvénient réel, en

supposant tous les mouvemens circulaires et uniformes, et même dans le

plan de l'écliptique. Les résultats doivent évidemment présenter de

grandes différences, suivant les diverses planètes. Leur comparaison

générale montre que la durée absolue de la rétrogradation augmente à

mesure qu'on s'éloigne du soleil; mais que, relativement au temps

périodique de la planète, elle diminue, au contraire, très rapidement et

de plus en plus. Or, l'observation directe de ces phénomènes vérifie,

d'une manière remarquable, toutes ces conséquences de la théorie du

mouvement de la terre, même quant à leur valeur numérique.

Ces apparences si simples n'avaient pu être expliquées, dans l'ancien

système, qu'en faisant mouvoir chaque planète sur la circonférence d'un

cercle idéal, dont le centre parcourait l'orbite effective. On conçoit

que, ces deux mouvemens se trouvant être tantôt conformes et tantôt

contraires, il était possible, en disposant convenablement du rayon

arbitraire de cet épicycle et du temps fictif de la révolution

correspondante, de représenter, jusqu'à un certain point, la

rétrogradation et la station de chaque planète. Cette conception, qu'il

faut juger comme subordonnée à l'ancien système, était sans doute fort

ingénieuse. Mais, malgré toutes les ressources arbitraires qu'on s'y

était ménagé, elle ne satisfaisait que d'une manière très vague aux

phénomènes mêmes qui l'avaient provoquée, et elle était manifestement

contraire à la véritable nature des orbites planétaires, comme nous le

verrons dans la leçon suivante. Ainsi, indépendamment de son absurdité

physique, elle ne pouvait évidemment soutenir à cet égard la moindre

concurrence, avec la théorie de Copernic, qui a rendu ces phénomènes

tellement simples et vulgaires, que les astronomes ne s'en occupent plus

aujourd'hui. On n'avait pas même tenté d'y expliquer la circonstance la

plus frappante que présentent les rétrogradations planétaires, leur

coïncidence invariable avec l'époque de l'opposition, s'il s'agit d'une

planète supérieure, ou de la conjonction inférieure, à l'égard des deux

autres planètes, ce qui, au contraire, résulte, au premier coup d'oeil,

de l'explication moderne.

Le mouvement annuel de la terre pourrait donc être regardé comme

suffisamment constaté par cette seconde classe de phénomènes, qui

faisait en effet la principale force de l'argumentation des coperniciens

avant Képler et Galilée. Néanmoins, comme elle peut à la rigueur se

concilier, jusqu'à un certain point, avec l'ancien système du monde,

quelque étrange et imparfaite qu'y soit son explication, l'astronomie

moderne, dans l'admirable sévérité de sa méthode, ne proclame

aujourd'hui, comme une vraie démonstration mathématique du mouvement de

la terre, que celle qui résulte de l'analyse exacte des phénomènes si

variés de l'aberration de la lumière, absolument incompatibles avec

l'immobilité de notre globe, et si parfaitement déduits au contraire par

le grand Bradley de la théorie copernicienne; quoique, d'ailleurs, cette

théorie se trouvât déjà généralement admise par les astronomes, quand

ces phénomènes furent découverts. Telle est la troisième considération

fondamentale, qui me reste à indiquer ici, au sujet du mouvement de la

terre.

Il est préalablement indispensable d'examiner comment l'astronomie

parvient à mesurer la vitesse avec laquelle la lumière se propage.

Les distances terrestres sont beaucoup trop petites pour que le procédé

qui permet d'estimer, par des observations directes, la durée de la

propagation du son, puisse être jamais applicable à la lumière, dont le

mouvement est tellement rapide qu'on ne saurait constater, quelques

précautions qu'on ait prises, la moindre différence perceptible entre

l'instant où la lumière est émise en un certain lieu et le moment où

elle est vue d'un autre lieu aussi éloigné que possible, quoique les

deux phénomènes ne soient pas sans doute exactement simultanés. Mais la

grandeur des espaces intérieurs de notre système solaire comporte, au

contraire, une évaluation très précise de cette vitesse. Toutefois, il

semble au premier abord, que, quel que soit le temps employé par la

lumière à nous venir des astres, il n'en doit résulter qu'un simple

retard dans l'époque que nous assignons à chacune de leurs positions, ce

qui n'exercerait aucune influence sur nos observations comparatives.

C'est pourquoi ce temps ne peut être aperçu et mesuré qu'en considérant

des phénomènes uniformes qui s'exécutent successivement à des distances

de la terre extrêmement inégales, et qui, dès lors, présenteront pour

cette seule cause des différences appréciables suivant les diverses

situations. Tel est, en effet, le procédé imaginé par Roëmer, auteur de

cette immortelle découverte, que lui fournit l'observation comparative

des éclipses des satellites de Jupiter dans les situations opposées de

cette planète à l'égard de la terre.

Le premier satellite, par exemple, est éclipsé par Jupiter toutes les

quarante-deux heures et demie. Supposons que les tables en aient été

dressées pour la moyenne distance de Jupiter à la terre, qui a lieu

lorsque Jupiter nous semble à quatre-vingt-dix degrés environ du soleil.

En comparant à cette situation moyenne l'époque de l'opposition et celle

de la conjonction, il est clair que l'apparition de l'éclipse aura lieu

plus tôt dans le premier cas, et plus tard dans le second, à cause du

chemin moindre ou plus grand que la lumière devra parcourir. La

confrontation des deux cas extrêmes détermine le temps très sensible

employé par la lumière à décrire le diamètre de l'orbite terrestre, et

il en est résulté qu'elle nous vient du soleil en huit minutes environ.

L'observation des autres satellites, et, plus tard, celle des satellites

de Saturne et même d'Uranus, ont fourni à cet égard de nombreux moyens

de vérification, qui, d'ailleurs, ont constaté l'exacte uniformité du

mouvement de la lumière, du moins entre les limites de notre monde.

D'après cette importante détermination préliminaire, il devient aisé de

concevoir comment le mouvement de la terre produit les phénomènes de

l'aberration de la lumière dans les étoiles et dans les planètes.

Quoique la lumière emploie certainement plusieurs années à nous

parvenir, même des étoiles les plus voisines, il n'en peut évidemment

résulter, si la terre est immobile, qu'une simple erreur d'époque, et

jamais aucune erreur de lieu. Au contraire, notre mouvement doit

nécessairement altérer un peu la direction suivant laquelle nous

apercevons l'astre, et qui s'obtient alors en composant, d'après la

règle ordinaire du parallélogramme des mouvemens, la vitesse de la

lumière avec celle de la terre. Comme la première est environ dix mille

fois supérieure à la seconde, cette déviation ne peut être, à son

_maximum_ (qui a lieu lorsque les deux mouvemens sont rectangulaires),

que de vingt secondes, tantôt en un sens, tantôt dans l'autre; d'où

résulte au plus une variation de quarante secondes dans les positions

des étoiles pendant tout le cours de l'année. Il fallait donc toute la

précision des observations modernes pour parvenir à la constater avec

une entière certitude, quoique plusieurs astronomes aient semblé

l'entrevoir un peu avant Bradley, sans pouvoir d'ailleurs se l'expliquer

en aucune manière.

La loi fondamentale de cette déviation ne laisse évidemment rien

d'arbitraire. L'aberration a toujours lieu dans le plan qui passe à

chaque instant par la direction variable et exactement connue du

mouvement de la terre, et par le rayon visuel mené à l'étoile, qui peut

être regardé, d'après la leçon précédente, comme sensiblement parallèle,

en tous temps, à la droite que déterminent la longitude et la latitude

de cet astre. L'angle formé par ces deux droites règle tous les

changemens que ce phénomène doit présenter. Tout est donc mathématique

ici, et peut être confronté, sans la moindre équivoque, à l'observation

directe, après avoir, pour plus de facilité, déduit de l'aberration

primitive les variations qu'elle entraîne dans l'ascension droite et la

déclinaison, préalablement corrigées de la précession.

En considérant la marche générale du phénomène, on peut envisager

l'ensemble des rayons visuels menés à l'étoile dans toutes les positions

de la terre, comme formant un cylindre plus ou moins oblique, dont la

base est le cercle de l'écliptique. Le plus grand angle que la

génératrice de ce cylindre puisse former avec la tangente de la base,

et qui détermine la plus grande aberration, a lieu dans les deux points

diamétralement opposés où son plan est perpendiculaire à l'écliptique:

l'angle est au contraire le plus éloigné possible d'être droit, d'où

résulte le _minimum_ d'aberration, dans les deux points de l'écliptique

situés à quatre-vingt-dix degrés des précédens. Le développement total

du phénomène, pendant le cours de l'année, doit donc présenter quatre

phases principales, deux _maxima_ et deux _minima_, tantôt dans un sens,

tantôt dans l'autre, suivant les directions opposées de la terre aux

deux moitiés de sa route. Cette marche caractéristique de l'aberration,

et surtout la périodicité si frappante de l'ensemble des phénomènes

après chaque année révolue, ont été pour Bradley les premiers symptômes

qui l'aient naturellement conduit à en chercher la vraie théorie dans la

combinaison du mouvement de la terre avec le mouvement de la lumière.

L'aberration doit, évidemment, présenter des différences très

considérables suivant les diverses étoiles. Ce qui vient d'être indiqué

sur sa marche générale, correspond essentiellement au cas le plus

ordinaire d'une étoile plus ou moins écartée de l'écliptique. Mais, si

l'on envisage les deux cas extrêmes, il est d'abord évident que, pour

une étoile située au pôle de l'écliptique, le cylindre précédent

deviendra droit, et, par conséquent, l'aberration fondamentale aura

toujours la même valeur, égale à son _maximum_ de vingt secondes, et

sera seulement tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Quant au contraire,

à une étoile située exactement dans le plan de l'écliptique, les

variations seront plus prononcées qu'en aucun autre cas; puisque, notre

cylindre se réduisant alors à un plan, l'aberration pourra être nulle à

deux époques opposées de l'année, tandis que, à trois mois de chacune

d'elles, elle atteindra toute sa valeur. Voilà donc une nouvelle source

de vérifications très sensibles pour la théorie générale de

l'aberration.

Enfin, l'observation des planètes doit nécessairement être affectée

aussi d'une erreur de lieu semblable à l'aberration des étoiles.

Seulement, la loi fondamentale en est plus compliquée; car, au lieu du

simple parallélogramme des mouvemens, il faut considérer alors le

parallélépipède destiné à composer les trois vitesses de la lumière, de

la terre, et de la planète; ce qui produit des formules plus

embarrassantes; mais d'ailleurs entièrement analogues. Cette nouvelle

aberration est susceptible d'un troisième genre de changement, dû aux

vitesses fort inégales des diverses planètes, indépendamment de celles

qui correspondent aux directions continuellement variables de la terre

et de la planète. Il en résulte des différences plus étendues entre les

valeurs extrêmes du phénomène, ainsi qu'une moindre régularité dans ses

phases principales, quoique tout continue évidemment à pouvoir être

calculé _à priori_ avec exactitude.

Tel est, dans son ensemble, l'esprit du beau travail de Bradley, qu'on

peut considérer comme présentant, après la grande suite de recherches de

Képler, la plus haute manifestation de génie astronomique qui ait jamais

été produite jusqu'ici: une nouvelle classe de phénomènes très délicats

et très variés, ramenée mathématiquement tout entière, et jusque dans

ses moindres détails numériques, à un seul principe éminemment simple et

lucide. Le merveilleux accord de cette théorie avec les observations

directes les plus précises, diversifiées de mille manières, nous offre

donc enfin une démonstration complètement irrécusable de la réalité du

mouvement annuel de la terre, sans lequel aucun de ces nombreux

phénomènes ne saurait évidemment avoir lieu.

La vitesse due à la rotation quotidienne de notre globe doit aussi,

d'après le même principe fondamental, produire une certaine aberration

diurne, présentant, comme l'aberration annuelle, quatre phases

principales et analogues, séparées par des intervalles de six heures, et

susceptible, en outre, d'un nouvel ordre de variations, suivant les

latitudes des divers observatoires. Mais nos observations ne deviendront

peut-être jamais assez précises pour procurer à notre intelligence la

vive satisfaction de trouver, dans un même ordre de phénomènes, une

démonstration mathématique de la rotation de notre planète aussi bien

que de sa translation. En effet, la vitesse qui résulte de la rotation

de la terre étant plus de soixante fois moindre, même à l'équateur, que

celle due à la translation, le _maximum_ de cette aberration diurne est

un peu au-dessous de un tiers de seconde, et par conséquent

inappréciable jusqu'ici. Il en serait, à bien plus forte raison, de même

pour les plus grandes vitesses artificielles que nous puissions nous

imprimer, et qui ne sauraient produire aucune aberration perceptible

dans les objets fixes vers lesquels nous dirigerions nos regards pendant

ces mouvemens.

Il ne faut pas négliger de noter, au sujet de la théorie de

l'aberration, que tous les calculs y étant fondés sur l'uniformité du

mouvement de la lumière, leur exacte harmonie avec l'observation

immédiate a étendu, aux plus grands espaces imaginables, la preuve de

cette uniformité, constatée seulement jusque alors dans l'intérieur de

notre monde par le travail de Roëmer. En même temps, on a ainsi reconnu

que la vitesse de la lumière est la même pour toutes les étoiles, ou, du

moins, que les différences ne peuvent point s'élever à un vingtième de

la valeur moyenne.

Enfin, il est évident que la connaissance de l'aberration a nécessité

désormais, dans toutes les observations astronomiques, une nouvelle

correction fondamentale, à joindre à celles de la réfraction et de la

parallaxe, avant de pouvoir les employer à des déterminations qui

exigent toute la précision possible. Il en est de même à l'égard de la

précession et de la nutation. Ces trois nouvelles corrections générales

peuvent se faire par des formules trigonométriques essentiellement

analogues à celles déjà usitées pour la réfraction et la parallaxe, sauf

le changement des coefficiens. On conçoit que, par l'ensemble de ces

opérations, le simple dépouillement d'une observation brute, faite avec

les meilleurs instrumens, soit devenu, pour les modernes, une opération

délicate et pénible.

Telles sont, en aperçu, les diverses considérations essentielles dont

l'influence combinée a graduellement conduit l'homme à reconnaître

enfin, de la manière la plus irrésistible, le double mouvement effectif

de la planète qu'il habite. Aucune révolution intellectuelle ne fait

autant d'honneur à la rectitude naturelle de l'esprit humain, et ne

montre aussi bien l'action prépondérante des démonstrations positives

sur nos opinions définitives, car aucune n'a eu à surmonter un tel

ensemble d'obstacles fondamentaux. Un très petit nombre de philosophes

isolés, sans autre supériorité sociale que celle qui dérive du génie

positif et de la science réelle, a suffi pour détruire, en moins de deux

siècles, chez tous les hommes civilisés, une doctrine aussi ancienne que

notre intelligence, directement établie sur les apparences les plus

fortes et les plus vulgaires, intimement liée au système entier des

opinions dirigeantes, et, par suite, aux intérêts généraux des plus

grands pouvoirs existans, et à laquelle, enfin, l'orgueil humain prêtait

même un appui instinctif, dans le secret de chaque conscience

individuelle.

Ce n'est pas ici le lieu d'analyser l'influence nécessaire qu'une

innovation aussi radicale a effectivement exercée et doit exercer de

plus en plus sur l'ensemble des idées humaines. Cet examen appartient

spécialement à la dernière partie de cet ouvrage, destinée, comme on

sait, à étudier les lois naturelles de notre développement social. Mais

il convient d'indiquer ici, d'une manière générale, l'opposition directe

et inévitable que présente la connaissance du mouvement de la terre avec

tout le système des croyances théologiques. Ce système, en effet, repose

évidemment sur la notion de l'ensemble de l'univers essentiellement

ordonné pour l'homme; ce qui doit paraître absurde, même aux esprits les

plus ordinaires, quand il est enfin constaté que la terre n'est point le

centre des mouvemens célestes, qu'on n'y peut voir qu'un astre

subalterne, circulant à son rang et en son temps, autour du soleil,

entre Vénus et Mars, dont les habitans auraient tout autant de motifs de

s'attribuer le monopole d'un monde qui est lui-même presque

imperceptible dans l'univers. Les demi-philosophes qui ont voulu

maintenir la doctrine des causes finales et des lois providentielles, en

s'écartant des notions vulgaires admises de tout temps sur la nature de

leur destination, sont tombés, ce me semble, dans une grave

inconséquence fondamentale. Car, après avoir ôté la considération, au

moins claire et sensible, du plus grand avantage de l'homme, je défie

qu'on puisse assigner aucun but intelligible à l'action providentielle.

L'admission du mouvement de la terre, en faisant rejeter cette

destination humaine de l'univers, a donc tendu nécessairement à saper

par sa base tout l'édifice théologique. On s'explique aisément ainsi la

répugnance instinctive des esprits vraiment religieux contre cette

grande découverte, et l'acharnement opiniâtre du pouvoir sacerdotal

contre son plus illustre promoteur.

La philosophie positive n'a jamais détruit une doctrine quelconque, sans

lui substituer immédiatement une conception nouvelle, capable de

satisfaire encore plus complètement aux besoins fondamentaux et

permanens de la nature humaine, comme j'aurai tant d'occasions de le

constater dans le quatrième volume de cet ouvrage. Ainsi, la vanité de

l'homme a dû être, sans doute, profondément humiliée, quand la

connaissance du mouvement de la terre est venue dissiper les illusions

puériles qu'il s'était faites sur son importance prépondérante dans

l'univers. Mais, en même temps, le seul fait de cette découverte ne

tendait-il point nécessairement à lui donner un sentiment plus élevé de

sa vraie dignité intellectuelle, en lui faisant apprécier toute la

portée de ses moyens réels convenablement employés, par l'immense

difficulté que notre position, dans le monde dont nous faisons partie,

opposait à l'acquisition exacte et certaine d'une telle vérité? Laplace

a justement signalé cette considération philosophique. À l'idée

fantastique et énervante d'un univers arrangé pour l'homme, nous

substituons la conception réelle et vivifiante de l'homme découvrant,

par un exercice positif de son intelligence, les vraies lois générales

du monde, afin de parvenir à le modifier à son avantage entre certaines

limites, par un emploi bien combiné de son activité, malgré les

obstacles de sa condition? Laquelle est, au fond, la plus honorable pour

la nature humaine, parvenue à un certain degré de développement social?

Laquelle est le mieux en harmonie avec nos plus nobles penchans?

Laquelle enfin tend à stimuler avec plus d'énergie notre intelligence et

notre activité? Si l'univers était réellement disposé pour l'homme, il

serait puéril à lui de s'en faire un mérite, puisqu'il n'y aurait

nullement contribué, et qu'il ne lui resterait qu'à jouir, avec une

inertie stupide, des faveurs de sa destinée; tandis qu'il peut, au

contraire, dans sa véritable condition, se glorifier justement des

avantages qu'il parvient à se procurer en résultat des connaissances

qu'il a fini par acquérir, tout ici étant essentiellement son

ouvrage[8].

Une dernière conséquence philosophique, très imparfaitement appréciée

jusqu'ici, et qui me semble fort importante, résulte nécessairement de

la doctrine du mouvement de la terre. C'est la distinction, désormais

profondément tranchée, entre l'idée d'_univers_ et celle de _monde_,

trop souvent encore prises l'une pour l'autre. On n'a point reconnu

jusqu'à présent que la notion d'univers, c'est-à-dire la considération

de l'ensemble des grands corps existans comme formant un système unique,

était essentiellement fondée sur l'opinion primitive à l'égard de

l'immobilité de la terre. Dans cette manière de voir, tous les astres

constituaient, en effet, malgré leurs caractères propres et la diversité

de leurs mouvemens, un véritable système général, ayant la terre pour

centre évident. Au contraire, la connaissance du mouvement de notre

globe, transportant subitement toutes les étoiles à des distances

infiniment plus considérables que les plus grands intervalles

planétaires, n'a plus laissé, dans notre pensée, de place à l'idée

réelle et sensible de _système_ qu'à l'égard du très petit groupe dont

nous faisons partie autour du soleil. Dès lors, la notion de _monde_

s'est introduite comme claire et usuelle; et celle d'_univers_ est

devenue essentiellement incertaine et même à peu près inintelligible.

Car, nous ignorons complétement aujourd'hui, et nous ne saurons

probablement jamais avec une véritable certitude, si les innombrables

soleils que nous apercevons composent finalement, en effet, un système

unique et général, ou, au contraire, un nombre, peut-être fort grand, de

systèmes partiels, entièrement indépendans les uns des autres. L'idée

d'univers se trouve donc ainsi essentiellement exclue de la philosophie

vraiment positive, et l'idée de monde devient la pensée la plus étendue

qu'il nous soit permis de poursuivre habituellement avec fruit; ce qui

doit être regardé comme un véritable progrès, cette pensée ayant

l'avantage d'être, par sa nature, exactement circonscrite, tandis que

l'autre est, de toute nécessité, vague et indéfinie; comme je l'ai

remarqué au commencement de ce volume. Cette restriction de nos

conceptions générales usuelles est d'autant plus rationnelle que nous

avons acquis, par l'expérience la plus étendue et la plus décisive, la

conviction de l'indépendance fondamentale des phénomènes intérieurs de

notre monde, les seuls dont la connaissance nous soit indispensable, à

l'égard des phénomènes vraiment universels, puisque, comme je l'ai déjà

signalé, les tables astronomiques de l'état de notre système solaire,

dressées sans avoir aucun égard à l'action des autres soleils,

coïncident journellement avec les observations directes les plus

minutieuses.

[Note 8: Vauvenargues a dit avec une profonde raison:

«Le monde est ce qu'il doit être pour un être actif,

c'est-à-dire fertile en obstacles.»]

La théorie du mouvement de la terre n'a point encore certainement

exercé, dans notre manière de voir habituelle, toute son influence

nécessaire, surtout au sujet de cette distinction fondamentale, qui en

est néanmoins une conséquence immédiate et évidente. Cela tient, sans

doute, à l'extrême imperfection de notre système d'éducation, qui ne

permet, même aux plus éminens esprits, d'être initiés à ces hautes

pensées philosophiques, que lorsque tout l'ensemble de leurs idées a

déjà reçu la profonde empreinte habituelle d'une doctrine absolument

opposée: en sorte que les connaissances positives qu'ils parviennent à

acquérir, au lieu de dominer et de diriger leur intelligence, ne servent

ordinairement qu'à modifier et à contenir la tendance vicieuse qu'on a

d'abord développée en elle.

Cours de philosophie positive. (2/6) · 第 7 / 22 题