VINGTIÈME LEÇON.

Considérations générales sur les méthodes d'observation en astronomie.

Toutes les observations astronomiques se réduisent nécessairement, comme

nous l'avons vu, à mesurer des temps et des angles. La nature de cet

ouvrage ne comporte nullement une exposition, même sommaire, des divers

procédés par lesquels en a enfin obtenu, dans ces deux sortes de

mesures, l'étonnante précision que nous y admirons aujourd'hui. Il

s'agit seulement ici de concevoir, d'une manière générale, l'ensemble

des idées fondamentales qui ont pu successivement conduire à une telle

perfection.

Cet ensemble se compose essentiellement, pour l'un et l'autre genre

d'observations, de deux ordres d'idées bien distincts, quoiqu'il y ait

entre eux une harmonie nécessaire: le premier est relatif au

perfectionnement des instrumens; le second concerne certaines

corrections fondamentales apportées par la théorie à leurs indications,

et sans lesquelles leur précision serait illusoire. Telle est la

division naturelle de nos considérations générales à cet égard. Nous

devons commencer par celles sur les instrumens.

Quoique les moyens gnomoniques aient dû être rejetés avec raison par les

modernes, comme n'étant pas susceptibles de la précision nécessaire, il

convient d'abord de les signaler ici dans leur ensemble, à cause de leur

extrême importance pour la première formation de la géométrie céleste

par les astronomes grecs.

Les ombres solaires, et même, à un degré moindre, les ombres lunaires,

ont été, dans l'origine de l'astronomie, un instrument très précieux,

immédiatement fourni par la nature, aussitôt que la propagation

rectiligne de la lumière a été bien reconnue. Elles peuvent devenir un

moyen d'observation astronomique sous deux rapports: envisagées quant à

leur direction, elles servent à la mesure du temps; et, par leur

longueur, elles permettent d'évaluer certaines distances angulaires.

Sous le premier point de vue, lorsque l'uniformité du mouvement diurne

apparent de la sphère céleste a été une fois admise, il suffisait,

évidemment, de fixer un style dans la direction, préalablement bien

déterminée, de l'axe de cette sphère, pour que l'ombre qu'il projetait

sur un plan ou sur toute autre surface fît connaître, à toute époque

dans chaque lieu correspondant, les temps écoulés, par le seul indice de

ses diverses positions successives. En se bornant au cas le plus simple,

celui d'un plan perpendiculaire à cet axe, duquel tous les autres cas

peuvent être aisément déduits par des moyens graphiques, il est clair

que les angles horaires sont exactement proportionnels aux déplacemens

angulaires de l'ombre depuis sa situation méridienne. Toutefois, de

semblables indications doivent être imparfaites, puisqu'elles supposent

que le soleil décrit chaque jour le même parallèle de la sphère céleste,

et que, par conséquent, elles exigent une correction, impossible à

exécuter sur l'appareil lui-même, à raison de l'obliquité du mouvement

annuel, outre celle qui correspond à son inégalité; ce qui rend de tels

instrumens inapplicables à des observations précises.

Sous le second point de vue, il est évident que la longueur variable de

l'ombre horizontale projetée à chaque instant par un style vertical,

étant comparée à la longueur fixe et bien connue de ce style, on en

conclut immédiatement la distance angulaire correspondante du soleil au

zénith; ce rapport constituant par lui-même la tangente trigonométrique

de cet angle, dont il a primitivement inspiré l'idée aux astronomes

arabes. De là est résulté un moyen long-temps précieux, d'observer les

variations qu'éprouve la distance zénithale du soleil aux divers instans

de la journée, et celles plus importantes de sa position méridienne aux

différentes époques de l'année. L'inexactitude inévitable des procédés

gnomoniques consiste, à cet égard, dans l'influence de la pénombre, qui

laisse toujours une incertitude plus ou moins grande sur la vraie

longueur de l'ombre, dont l'extrémité ne peut jamais être nettement

terminée. Cette influence, qui affecte d'une manière nécessairement fort

inégale les diverses distances au zénith, peut bien être atténuée par

l'emploi de très grands gnomons; mais il est évidemment impossible de

s'y soustraire tout-à-fait.

Cette double propriété des indications gnomoniques avait été réalisée,

dès l'origine de la science, par l'ingénieux instrument connu sous le

nom d'hémisphère creux de Bérose, qui servait à mesurer simultanément

les temps et les angles, quoique, d'ailleurs, il fût encore moins

susceptible d'exactitude que les instrumens imaginés plus tard d'après

le même principe.

L'imperfection fondamentale des procédés gnomoniques, la difficulté

d'une exécution suffisamment rigoureuse, et l'inconvénient de cesser

d'être applicables précisément aux instans les plus convenables pour

l'observation, ont déterminé les astronomes à y renoncer entièrement,

aussitôt qu'il a été possible de s'en passer. Dominique Cassini est le

dernier qui en ait fait un usage important, à l'aide de ses grands

gnomons, pour sa théorie du soleil. Toutefois, la spontanéité d'un tel

moyen d'observation, lui conservera toujours une valeur réelle, pour

procurer une première approximation de certaines données astronomiques,

lorsqu'on se trouve placé dans des circonstances défavorables, qui ne

permettent pas l'emploi des instrumens modernes. Il est resté,

d'ailleurs, dans nos observatoires actuels, la base de l'importante

construction de la ligne méridienne, envisagée comme divisant en deux

parties égales l'angle formé par les ombres horizontales de même

longueur qui correspondent aux deux parties symétriques d'une même

journée. Dans ce cas spécial, les deux causes fondamentales d'erreur

signalées ci-dessus sont essentiellement éludées; car la pénombre

affecte évidemment au même degré les deux ombres conjuguées; et, quant à

l'obliquité du mouvement du soleil, il est facile d'en éviter presque

entièrement l'influence en faisant l'opération aux environs des

solstices, surtout vers le solstice d'été. On peut, en outre, la

vérifier et la rectifier aisément par l'observation des étoiles.

Considérons maintenant les procédés les plus exacts, en séparant, comme

il devient indispensable de le faire, ce qui se rapporte à la mesure du

temps de ce qui concerne celle des angles, et en examinant d'abord la

première.

Il faut, à cet égard, reconnaître, avant tout, que le plus parfait de

tous les chronomètres est le ciel lui-même, par l'uniformité rigoureuse

de son mouvement diurne apparent, en vertu de la rotation réelle de la

terre. Il suffit, en effet, d'après cela, lorsqu'on sait exactement la

latitude de son observatoire, d'y mesurer, à chaque instant, la distance

au zénith d'un astre quelconque, dont la déclinaison, d'ailleurs

variable ou constante, est actuellement bien connue, pour en conclure

l'angle horaire correspondant, et, par une suite immédiate, le temps

écoulé, en résolvant le triangle sphérique que forment le pôle, le

zénith et l'astre, et dont les trois côtés sont ainsi donnés. Si l'on

avait dressé, dans chaque lieu, des tables numériques très étendues de

ces résultats pour quelques étoiles convenablement choisies, ce moyen

naturel deviendrait, sans doute, beaucoup plus praticable qu'il ne le

semble d'abord. Mais il ne saurait, évidemment, jamais comporter toute

l'actualité nécessaire pour qu'il pût entièrement suffire, outre le

grave inconvénient qu'il présente de faire dépendre la mesure du temps

de celle des angles, qui est réellement aujourd'hui moins parfaite.

Aussi ce procédé chronométrique n'est-il employé qu'à défaut de tout

autre moyen exact, comme c'est essentiellement le cas en astronomie

nautique. Sa grande propriété usuelle consiste, dans nos observatoires,

à régler avec précision la marche de toutes les autres horloges, en la

confrontant à celle de la sphère céleste. Et, cette importante

vérification se fait même le plus souvent sans exiger aucun calcul

trigonométrique; car on peut se borner à modifier le mouvement du

chronomètre jusqu'à ce qu'il marque très exactement vingt-quatre heures

sidérales, entre les deux passages consécutifs d'une même étoile

quelconque à une lunette fixée, aussi invariablement que possible, dans

une direction d'ailleurs arbitraire.

Les moyens artificiels pour mesurer le temps avec précision par des

instrumens de notre création sont donc indispensables en astronomie.

Cherchons à en saisir l'esprit général.

Tout phénomène qui présente des changemens graduels quelconques est

réellement susceptible de nous fournir, par l'étendue des changemens

opérés, une certaine appréciation du temps employé à les produire. Dans

ce sens général, l'homme semble pouvoir choisir à cet égard entre toutes

les classes des phénomènes naturels. Mais son choix devient, en réalité,

infiniment restreint, quand il veut obtenir des estimations précises.

Les divers ordres de phénomènes étant, de toute nécessité, d'autant

moins réguliers qu'ils sont plus compliqués, cette loi nous prescrit de

chercher seulement parmi les plus simples nos vrais moyens

chronométriques. Ainsi, les mouvemens physiologiques eux-mêmes[4]

pourraient, à cet égard, nous procurer quelques indications, en

comptant, par exemple, le nombre de nos pulsations dans l'état sain, ou

le nombre de pas bien réglés, ou celui des sons vocaux, etc., pendant le

temps à évaluer, et, quelque grossier que soit nécessairement un tel

procédé, il peut néanmoins avoir une véritable utilité dans certaines

occasions où tout autre nous est interdit. Mais il est évident, en

général, que les divers mouvemens des corps vivans varient d'une manière

beaucoup trop irrégulière pour qu'on puisse jamais les employer à la

mesure du temps. Il en est encore essentiellement de même, quoiqu'à un

degré bien moindre, des phénomènes chimiques. La combustion d'une

quantité déterminée de matière quelconque homogène, peut devenir, par

exemple, un moyen d'évaluer, avec une grossière approximation, le temps

écoulé. Mais la durée totale de cette combustion, et surtout celle de

ses diverses parties, sont évidemment trop incertaines et trop variables

pour qu'on en déduise aucune détermination précise. Ainsi, puisqu'il a

fallu écarter les phénomènes astronomiques, comme seulement destinés à

la vérification, quoiqu'ils soient, par leur nature, les plus réguliers,

ce n'est donc que dans les mouvemens physiques proprement dits, et

surtout dans ceux dus à la pesanteur, que nous pouvons réellement

chercher des procédés chronométriques susceptibles d'exactitude. C'est

aussi là où ils ont été puisés de tout temps, aussitôt qu'on a senti le

besoin de ne plus se borner aux moyens gnomoniques.

[Note 4: On peut utilement remarquer à ce sujet, d'après

les poëmes d'Homère et les récits de la Bible, que, dans

l'enfance de la civilisation, les fonctions sociales

elles-mêmes servaient, jusqu'à un certain point, à marquer

et à mesurer le temps.]

Les anciens ont d'abord employé le mouvement produit par la pesanteur

dans l'écoulement des liquides: de là leurs diverses clepsydres, et les

sabliers encore usités à bord de nos vaisseaux. Mais il est évident que

de tels instrumens, même en les supposant aussi perfectionnés que le

permettraient nos connaissances actuelles, ne sont pas susceptibles,

par leur nature, d'une grande précision, à cause de l'irrégularité

nécessaire de tout mouvement dans les liquides. C'est pourquoi on a été

rationnellement conduit, dans le moyen âge, à substituer les solides aux

liquides, en imaginant les horloges fondées sur la descente verticale

des poids. Ainsi, en cherchant, parmi tous les phénomènes naturels, des

moyens exacts de mesurer le temps, on a été successivement conduit à se

borner à un principe unique de chronométrie, qui semble, d'après

l'analyse précédente, être en effet le seul propre à nous fournir

définitivement une solution convenable du problème, et qui, sans doute,

servira toujours de base à nos horloges astronomiques. Mais il s'en

fallait de beaucoup qu'il pût suffire par lui-même, sans une longue et

difficile élaboration, qui se rattache aux plus hautes questions

mathématiques. En effet, le mouvement vertical des corps pesans, bien

loin d'être uniforme, étant, au contraire, nécessairement accéléré, les

indications d'un tel instrument sont donc naturellement vicieuses,

quoique assujetties à une loi régulière. Le ralentissement indispensable

de la chûte, à l'aide des contre-poids, ne remédie en rien à ce défaut

capital, puisque, affectant proportionnellement les diverses vitesses

successives, il ne saurait altérer leurs rapports: il peut seulement

diminuer la résistance de l'air, qui n'est là qu'une cause fort

accessoire. Le problème chronométrique fondamental n'était donc

nullement résolu jusqu'à ce que la création de la dynamique rationnelle

par le génie de Galilée eût conduit à découvrir, dans une modification

capitale du mouvement naturel des corps pesans, la parfaite régularité

qu'on avait jusqu'alors vainement cherchée.

On a long-temps disputé à Galilée la gloire d'avoir eu, le premier,

l'idée de mesurer le temps par les oscillations d'un pendule; et la

discussion attentive de ce point d'érudition a montré, ce me semble, que

c'était à tort. Mais il est, dans tous les cas, scientifiquement

incontestable que ses belles découvertes en dynamique devaient y amener

naturellement. Car, il en résultait nécessairement que la vitesse d'un

poids qui descend suivant une courbe verticale décroît à mesure qu'il

s'approche du point le plus bas, en raison du sinus de l'inclinaison

horizontale de chaque élément parcouru: de sorte qu'on pouvait aisément

concevoir que, par une forme convenable de la courbe, l'isochronisme des

oscillations serait obtenu si le ralentissement se trouvait, en chaque

point, compenser exactement la diminution de l'arc à décrire. La

solution de ce dernier problème mathématique était réservée à Huyghens,

la géométrie n'étant point assez avancée à l'époque de Galilée pour

qu'il fût encore accessible. Galilée paraît avoir été seulement conduit

par l'observation à regarder comme rigoureusement isochrones les

oscillations circulaires, sans avoir nullement connu la restriction

relative à leur amplitude très petite, quoique ses propres théorèmes

permissent de l'apercevoir aisément.

À partir de la première idée du pendule, et de la connaissance du défaut

d'isochronisme rigoureux dans le cercle, l'histoire, impossible à

développer ici, de la solution de ce beau problème par les immortels

travaux d'Huyghens devient un des plus admirables exemples de cette

relation intime et nécessaire qui fait dépendre les questions pratiques

les plus simples en apparence des plus éminentes recherches

scientifiques. Après avoir découvert que l'égalité parfaite de la durée

des oscillations quelconques n'appartenait qu'à la cycloïde, Huyghens,

pour faire décrire cette courbe à son pendule, imagina un appareil aussi

simple que possible, fondé sur la belle conception des développées, qui,

transportée ensuite dans la géométrie abstraite, en est devenue un des

élémens fondamentaux. Les difficultés d'une exécution précise, et

surtout l'impossibilité pratique de maintenir un tel appareil

suffisamment inaltérable, ont dû faire entièrement renoncer au pendule

cycloïdal. Quand Huyghens l'eut reconnu, il déduisit de sa théorie un

moyen heureux de revenir enfin au pendule circulaire, le seul vraiment

admissible, en démontrant que, le rayon de courbure de la cycloïde à son

sommet étant égal à la longueur totale de son pendule, il pouvait

transporter, d'une manière suffisamment approchée, au cercle osculateur

tout ce qu'il avait trouvé sur l'isochronisme et sur la mesure des

oscillations cycloïdales, pourvu que les oscillations circulaires

fussent toujours très petites, ce qu'il assura par l'ingénieux mécanisme

de l'échappement, en appliquant le pendule à la régularisation des

horloges. Mais cette belle solution ne pouvait encore devenir

entièrement pratique, sans avoir préalablement traité une dernière

question fondamentale, qui tient à la partie la plus élevée de la

dynamique rationnelle, la réduction du pendule composé au pendule

simple, pour laquelle Huyghens inventa le célèbre principe des forces

vives, et qui, outre qu'elle était indispensable, indiquait à l'art de

nouveaux moyens de modifier les oscillations sans changer les dimensions

de l'appareil. Par un tel ensemble de découvertes pour une même

destination, le beau traité _De Horologio oscillatorio_ est peut-être

l'exemple le plus remarquable de recherches spéciales que nous offre

jusqu'ici l'histoire de l'esprit humain tout entière.

Depuis ce grand résultat, le perfectionnement des horloges astronomiques

a été uniquement du domaine de l'art. Il a porté essentiellement sur

deux points: la diminution du frottement, par un meilleur mode de

suspension, et la correction des irrégularités dues aux variations de

température, par l'ingénieuse invention des appareils compensateurs. Je

n'ai point d'ailleurs à considérer ici les chronomètres portatifs,

fondés sur la distension graduelle d'un ressort métallique plié en

spirale, et dont l'étonnante perfection, presque égale aujourd'hui à

celle des horloges astronomiques, est due essentiellement à l'art, la

science y ayant peu contribué.

Tel est, en aperçu, l'ensemble des moyens par lesquels le temps est

habituellement mesuré, d'une manière sûre, dans nos observations

astronomiques, à une demi-seconde près, et quelquefois même avec une

précision encore plus grande.

Considérons maintenant, sous un point de vue général, le

perfectionnement de la mesure des angles, dont l'histoire n'offre point

toutefois un ensemble de recherches aussi intéressant.

Pour concevoir nettement d'abord, en quoi consiste, à cet égard, la

difficulté essentielle, il suffit, ce me semble, de se représenter que,

lorsqu'on se propose d'évaluer un angle seulement à une minute près, il

faudrait, d'après un calcul très facile, un cercle de sept mètres de

diamètre environ, en y accordant aux minutes une étendue d'un

millimètre; et l'indication directe des secondes sexagésimales, en

réduisant chacune à occuper un dixième de millimètre, exigerait un

diamètre de plus de quarante mètres. D'un autre côté, en restant même

fort au-dessous de dimensions aussi impraticables, l'expérience a

démontré que, indépendamment de l'exécution difficile et de l'usage

incommode, la grandeur des instrumens ne pouvait excéder certaines

limites assez médiocres sans nuire nécessairement à leur précision, à

cause de leur déformation inévitable par le poids, la température, etc.

Les astronomes arabes du moyen âge ont vainement employé des instrumens

gigantesques, sans en obtenir l'exactitude qu'ils y avaient cherchée; et

on y a généralement renoncé depuis plusieurs siècles. Les télescopes à

grandes dimensions qu'on remarque dans nos observatoires actuels sont

uniquement destinés à procurer de forts grossissemens pour voir les

astres les moins apparens, et ils seraient entièrement impropres à

aucune mesure exacte. Tous les observateurs conviennent aujourd'hui que

les instrumens destinés à mesurer les angles ne sauraient avoir sans

inconvénient plus de trois ou quatre mètres de diamètre, quand il s'agit

d'un cercle entier; et les plus usités n'ont guère que deux mètres. Cela

posé, la question consiste essentiellement à comprendre comment on a pu

parvenir à évaluer les angles à une seconde près, comme on le fait

habituellement aujourd'hui, avec des cercles dont la grandeur

permettrait à peine d'y marquer les minutes.

Trois moyens principaux ont concouru à produire un aussi grand

perfectionnement: l'application des lunettes aux instrumens angulaires;

l'usage du vernier; et enfin la répétition des angles.

Les astronomes se sont long-temps bornés à employer leurs lunettes pour

distinguer dans le ciel de nouveaux objets, sans penser à l'usage bien

plus important qu'ils en pouvaient faire pour augmenter la précision des

mesures d'angles. Mais la curiosité primitive une fois satisfaite, le

télescope devait être naturellement appliqué, comme il le fut par Morin

un demi-siècle environ après son invention, à remplacer dans les

instrumens angulaires les alidades des anciens et les pinnules du moyen

âge, pour permettre de viser plus exactement. Cette heureuse idée put

être entièrement réalisée lorsque Auzout eut imaginé, trente ans après,

le réticule, destiné à fixer avec la dernière précision l'instant

effectif du passage d'un astre par l'axe optique de la lunette. Enfin,

ces importans perfectionnemens furent complétés, un siècle plus tard,

par la mémorable découverte que fit Dollond, des objectifs

achromatiques, qui ont tant augmenté la netteté des observations.

L'ingénieux procédé imaginé par Vernier, en 1631, pour subdiviser un

intervalle quelconque en parties beaucoup moindres que les plus petites

qu'on y puisse marquer distinctement, est la seconde cause fondamentale

à laquelle nous devons la précision actuelle des mesures angulaires. Les

transversales de Tycho-Brahé avaient offert pour cela un premier moyen,

d'un usage incommode et très limité, que l'emploi du vernier a fait avec

raison entièrement oublier. On a pu ainsi déterminer aisément les

angles, à une demi-minute près, par exemple, avec des cercles divisés

seulement en sixièmes de degré. Ce simple appareil semble pouvoir

procurer, par lui-même, une précision en quelque sorte indéfinie, qui

n'est limitée, en réalité, que par la difficulté d'apercevoir assez

distinctement la coïncidence des traits du vernier avec ceux du limbe.

Quelle que soit l'importance de la lunette et du vernier, la combinaison

de ces deux moyens aurait été néanmoins insuffisante pour porter la

mesure des angles jusqu'à la précision des secondes, sans une dernière

cause essentielle de perfectionnement, l'idée éminemment heureuse de la

répétition des angles, conçue d'abord par Mayer et réalisée plus tard

par Borda, avec les modifications qu'exigeait la nature des observations

astronomiques. Il est vraiment singulier qu'on ait été aussi long-temps

à reconnaître que, l'erreur des instrumens angulaires étant

nécessairement indépendante de la grandeur des angles à évaluer, il y

aurait avantage, pour l'atténuer, à augmenter exprès, dans une

proportion connue, chaque angle proposé, pourvu que cette multiplication

s'effectuât sans dépendre en rien de l'exactitude de l'instrument: un

procédé analogue était habituellement employé depuis des siècles, dans

d'autres genres d'évaluation, il est vrai, et entre autres dans

l'approximation indéfinie des racines numériques, qui repose directement

sur le même principe. Quoi qu'il en soit, la répétition des angles était

immédiatement exécutable, par un mécanisme très simple, relativement aux

mesures terrestres, à cause de l'immobilité des points de mire. Mais,

au contraire, le déplacement continuel des corps célestes, présentait,

dans l'application d'un tel moyen, une difficulté spéciale, que Borda

parvint à surmonter. En se bornant, comme on le peut presque toujours, à

mesurer les distances zénithales des astres lorsqu'ils traversent le

méridien, il est clair que, malgré son déplacement, l'astre reste, à

cette époque, sensiblement à la même distance du zénith, pendant un

temps assez long pour permettre d'opérer la multiplication de l'angle.

Cette remarque est le fondement de la disposition imaginée par Borda.

C'est d'après ces diverses bases essentielles que d'habiles

constructeurs ont pu donner aux instrumens angulaires une précision en

harmonie avec celle des instrumens horaires, et qui impose maintenant à

l'observateur la stricte obligation de pratiquer, avec une constance

infatigable, les précautions minutieuses et les nombreuses

rectifications dont l'expérience a fait reconnaître successivement la

nécessité, pour tirer réellement de ces puissans appareils tous les

avantages possibles.

Afin de compléter cet aperçu général des moyens fondamentaux sur

lesquels repose la perfection des mesures astronomiques, il est

indispensable de signaler ici l'instrument capital inventé par Roëmer

sous le nom de _lunette méridienne_. Il est destiné à fixer avec une

merveilleuse exactitude le véritable instant du passage d'un astre

quelconque à travers le plan du méridien. Avec quelque soin que pût être

exécuté un méridien matériel, il laisserait toujours à cet égard une

incertitude inévitable. C'est pour l'éluder que Roëmer imagina de

réduire ce plan à être purement géométrique, en le décrivant par l'axe

optique d'une simple lunette convenablement disposée, ce qui suffit

quand on veut seulement connaître le moment précis du passage. La

distance zénithale correspondante est d'ailleurs mesurée nécessairement

sur un cercle effectif; mais il peut ne pas coïncider entièrement avec

le vrai méridien, sans qu'il en résulte aucune inexactitude sur cette

distance, qui est, à une telle époque de mouvement, sensiblement

invariable.

Enfin, il faut encore mentionner, comme instrumens essentiels, les

divers appareils micrométriques successivement imaginés pour mesurer

avec précision les diamètres apparens des astres, et généralement tous

les petits intervalles angulaires.

Quoique la théorie en soit extrêmement facile, depuis le simple

micromètre réticulaire jusqu'au micromètre à double image, il est

néanmoins remarquable qu'ils aient tous été inventés par des astronomes,

sans que les constructeurs y aient eu aucune part essentielle, comme le

montre, au reste, l'histoire de tous les instrumens de précision. Cela

tient principalement, sans doute, à l'éducation si imparfaite de la

plupart des constructeurs habiles, dont plusieurs ont évidemment

témoigné par leurs productions un génie mécanique plus que suffisant

pour inventer spontanément les instrumens qu'ils se bornaient à

exécuter, s'ils eussent pu en mieux sentir l'importance et en comprendre

plus clairement la destination.

Après avoir considéré le perfectionnement des mesures astronomiques,

soit angulaires, soit horaires, relativement aux principaux moyens

matériels qu'on y emploie, il faut maintenant envisager les moyens

intellectuels qui sont au moins aussi nécessaires, c'est-à-dire la

théorie des corrections indispensables que les astronomes doivent faire

subir à toutes les indications de leurs instrumens pour les dégager des

erreurs inévitables dues à diverses causes générales, et surtout aux

réfractions et aux parallaxes.

Il existe, comme je l'ai indiqué ci-dessus, une harmonie fondamentale

entre ces deux ordres de perfectionnemens. Car il faut des instrumens

d'une certaine précision pour que la réfraction et la parallaxe

deviennent suffisamment appréciables; et, d'un autre côté, il serait

parfaitement inutile d'inventer des instrumens extrêmement exacts, si la

réfraction ou la parallaxe devaient, à elles seules, apporter dans les

observations une incertitude supérieure à celle qu'on se propose

d'éviter par l'amélioration des appareils. Pourquoi, par exemple, les

Grecs se seraient-ils efforcés de perfectionner beaucoup leurs

instrumens, lorsque l'impossibilité où ils étaient de tenir compte des

réfractions et des parallaxes introduisait nécessairement dans leurs

mesures angulaires des erreurs habituelles de un à deux degrés, et

quelquefois même davantage? C'est sans doute dans une telle corrélation

qu'il faut chercher l'explication véritable de la grossièreté des

instrumens grecs, qui forme un contraste si frappant avec la sagacité

d'invention et la finesse d'exécution dont les anciens ont donné tant de

preuves irrécusables dans d'autres genres de productions.

Ces corrections fondamentales peuvent être distinguées, d'après leurs

causes, en deux classes. Les unes tiennent, d'une manière directe et

évidente, à la position de l'observateur, et n'exigent aucune

connaissance approfondie des phénomènes astronomiques: ce sont la

réfraction et la parallaxe ordinaire proprement dite. Les autres, qui

ont sans doute, au fond, la même origine, puisqu'elles proviennent des

mouvemens de la planète sur laquelle l'observateur est situé, sont

fondées, au contraire, sur le développement même des principales

théories astronomiques: ce sont la parallaxe annuelle, la précession,

l'aberration et la nutation. Nous devons nous borner, en ce moment, à

envisager les premières, qui sont d'ailleurs habituellement les plus

importantes, les autres étant plus convenablement examinées à mesure

qu'il sera question des phénomènes compliqués dont elles dépendent.

Considérons, en premier lieu, la théorie générale des réfractions

astronomiques.

La lumière qui nous vient d'un astre quelconque doit être,

inévitablement, plus ou moins déviée par l'action de l'atmosphère

terrestre, qu'elle est obligée de traverser dans toute son étendue avant

d'agir sur nous. De là une source fondamentale d'erreur, dont toutes nos

observations astronomiques ont besoin d'être soigneusement dégagées,

avant de pouvoir servir à former aucune théorie précise. Conçue d'une

manière générale, son influence consiste évidemment, d'après la loi de

la réfraction, à rapprocher constamment l'astre du zénith, en le

laissant toujours dans le même plan vertical; et cet effet, qui ne peut

être rigoureusement nul qu'au zénith seul, devient graduellement de plus

en plus considérable à mesure que l'astre descend vers l'horizon. La

manifestation la plus simple de cette altération s'obtient en mesurant

la hauteur du pôle, en un lieu quelconque, comme étant la moyenne entre

les deux hauteurs méridiennes d'une même étoile circompolaire. Cette

hauteur, qui naturellement devrait être exactement la même de quelque

étoile qu'on se fût servi, éprouve au contraire des variations très

sensibles suivant les diverses étoiles employées; et elle devient

d'autant plus grande que l'étoile descend plus près de l'horizon, ce qui

rend évidente l'influence de la réfraction.

Quoique l'altération qui provient d'une telle cause ne puisse porter

immédiatement que sur les distances zénithales, il est clair que, par

une suite nécessaire, elle doit affecter indirectement toutes les autres

mesures astronomiques, à l'exception des azimuths, qui restent seuls

inaltérables. Par cela même que l'astre se trouve élevé dans son plan

vertical, sa distance au pôle, l'instant de son passage au méridien,

l'heure de son lever et de son coucher, etc., éprouvent des

modifications inévitables. Mais ces effets secondaires seraient

évidemment très faciles à calculer avec exactitude par de simples

formules trigonométriques, si l'effet principal était une fois bien

connu. Toute la difficulté se réduit donc à découvrir la véritable loi

suivant laquelle la réfraction diminue les diverses distances

zénithales, et c'est en cela que consiste le grand problème des

réfractions astronomiques, dont il s'agit maintenant d'apprécier la

nature.

On en peut chercher la solution par deux voies opposées: l'une

rationnelle, l'autre empirique, que les astronomes ont fini par

combiner.

Si l'atmosphère terrestre pouvait être regardée comme homogène, la

lumière n'y subirait qu'une seule réfraction à son entrée, et sa

direction demeurant ensuite invariable, il serait aisé de calculer _à

priori_ la déviation, d'après la célèbre loi du rapport constant qui

existe entre les sinus des angles que le rayon réfracté et le rayon

incident font avec la normale à la surface réfringente: il resterait

tout au plus à déterminer, par l'observation, un seul coefficient, si

l'on ignorait la vraie valeur de ce rapport. Tel est le procédé très

simple d'après lequel Dominique Cassini construisit la première table de

réfractions un peu satisfaisante, lorsque Descartes et Snellius eurent

découvert cette loi générale de la réfraction. Il avait heureusement,

jusqu'à un certain point, compensé, à son insu, ce que l'hypothèse

d'homogénéité avait de profondément défectueux, en supposant à

l'atmosphère une hauteur totale beaucoup trop petite. Mais la diminution

de la densité des différentes couches atmosphériques à mesure qu'on

s'élève est trop considérable, et d'ailleurs trop intimement liée à la

notion même d'atmosphère, pour qu'une telle solution puisse être

envisagée comme vraiment rationnelle. Or, c'est là ce qui fait la

difficulté, jusqu'ici insurmontable, de cette importante recherche. Car

il résulte de cette constitution nécessaire de l'atmosphère, non pas une

réfraction unique, mais une suite infinie de petites réfractions toutes

inégales et croissantes à mesure que la lumière pénètre dans une couche

plus dense, en sorte que sa roule, au lieu d'être simplement rectiligne,

forme une courbe extrêmement compliquée, dont il faudrait connaître la

nature pour calculer, par sa dernière tangente comparée à la première,

la véritable déviation totale. La détermination de cette courbe

deviendrait un problème purement géométrique, d'ailleurs plus ou moins

difficile à résoudre, si la loi relative à la variation de la densité

des couches atmosphériques pouvait être une fois exactement obtenue; ce

qui, en réalité, doit être jugé impossible lorsqu'on veut tenir compte

de toutes les causes essentielles.

Sans doute, en considérant l'équilibre mathématique de notre atmosphère

comme simplement produit par la pression de ses diverses couches les

unes sur les autres, en vertu de leur seule pesanteur, on trouve

aisément la loi suivant laquelle leur densité varie; mais un tel état

est évidemment tout-à-fait idéal. D'abord, l'atmosphère n'est jamais et

ne saurait être en équilibre, et ses mouvemens peuvent altérer beaucoup

la densité statique de ses diverses parties, en changeant leurs

pressions. De plus, en supposant cet équilibre, il est clair que

l'abaissement graduel et très considérable qu'éprouvent les températures

atmosphériques à mesure qu'on s'élève, et même leurs variations non

moins réelles dans le sens horizontal, doivent altérer notablement le

mode de changement des densités qui correspondrait à la seule

considération des pressions. La solution rationnelle du problème des

réfractions astronomiques ne serait donc réductible à des difficultés

purement mathématiques, qui pourraient bien d'ailleurs se trouver

finalement très grandes, que si l'on avait préalablement découvert la

véritable loi de la température dans l'atmosphère, sur laquelle nous

n'avons encore aucune donnée exacte, et qu'on ne saurait guère espérer

d'obtenir jamais d'une manière assez précise pour une telle

destination. C'est pourquoi les travaux de Laplace et de quelques autres

géomètres à cet égard ne peuvent être raisonnablement envisagés que

comme de simples exercices mathématiques, dont l'influence sur le

perfectionnement réel des tables de réfraction est fort équivoque. Il

faut donc renoncer, au moins dans l'état présent de la science, et

probablement aussi pour jamais, à établir d'une manière purement

rationnelle une vraie théorie des réfractions astronomiques.

Quant au procédé empirique, il est aisé de comprendre que si les

réfractions étaient rigoureusement constantes à une même hauteur, on en

pourrait dresser facilement, par l'observation, des tables fort exactes

et suffisamment étendues, pour les diverses distances zénithales. On

peut d'abord mesurer la vraie hauteur du pôle, sans avoir besoin de

connaître exactement les réfractions, par les deux hauteurs méridiennes

d'une étoile très rapprochée du pôle, comme la polaire, entre autres, ce

qui est surtout susceptible d'exactitude dans les latitudes supérieures

à 45°. Cela posé, il suffit de choisir une étoile qui passe au méridien

extrêmement près du zénith: en observant, à l'instant de ce passage, sa

distance zénithale, qui fera connaître immédiatement sa distance

polaire, on pourra calculer d'avance, par la simple résolution d'un

triangle sphérique, sa véritable distance au zénith à telle époque

précise qu'on voudra de son mouvement diurne. La parallaxe des étoiles

étant tout-à-fait insensible, comme il sera dit plus bas, l'excès plus

ou moins grand que l'on trouvera ainsi sur la distance apparente

directement observée sera dû entièrement à la réfraction, dont il

mesurera l'influence effective. Le grand nombre d'étoiles qui admettent

convenablement de telles comparaisons permet, évidemment, des

vérifications très multipliées, qui peuvent d'ailleurs être complétées,

sous un autre point de vue, par la confrontation des résultats obtenus

dans des observatoires différens, inégalement rapprochés du pôle. Telle

est, en effet, essentiellement la marche laborieuse, mais sûre, que

suivent les astronomes pour dresser leurs tables de réfraction, depuis

que la grande précision de leurs instrumens, soit angulaires, soit

horaires (sans laquelle ce procédé serait évidemment illusoire), a

permis de l'adopter. Ils emploient néanmoins, d'une manière secondaire,

l'une ou l'autre des diverses formules rationnelles proposées par les

géomètres, mais seulement pour se diriger, ou pour remplir les lacunes

inévitables que laisse l'observation. L'usage réel de ces formules est

tellement peu fondamental désormais, dans les déterminations de ce

genre, que l'on regarde comme presque indifférent, par exemple, de

supposer la réfraction proportionnelle au sinus ou à la tangente de la

distance zénithale apparente. Si des tables qu'on présente comme fondées

sur des hypothèses mathématiquement aussi différentes coïncident

néanmoins, en réalité, d'une manière presque absolue, jusqu'à 80° du

zénith, c'est sans doute parce que ces hypothèses n'ont pas joué un rôle

effectif bien important dans leur construction.

La marche ainsi caractérisée laisserait peu de regrets, du moins quant

aux observations astronomiques, sur l'imperfection nécessaire de la

théorie mathématique des réfractions, si l'on pouvait supposer une

constance rigoureuse dans les résultats obtenus; mais il est

malheureusement évident que les innombrables variations qui doivent

survenir continuellement dans la densité, et par suite dans la puissance

réfringente de chaque couche atmosphérique, en résultat de l'agitation

de l'atmosphère et de ses changemens thermométriques, barométriques, et

même hygrométriques, ne sauraient manquer d'altérer plus ou moins la

fixité des réfractions. On tient compte, il est vrai, maintenant, d'une

partie de ces modifications, en notant avec soin l'état du baromètre et

celui du thermomètre au moment de chaque observation, ce qui permet

d'apprécier, d'après deux lois physiques actuellement bien établies, les

changemens survenus dans la densité, et par suite dans les réfractions.

Mais, quelque précieuses que puissent être ces corrections, elles sont

nécessairement fort imparfaites. Outre qu'elles ne concernent qu'une

partie des causes d'altération, il faut encore y noter que, même à

l'égard de cette partie, nos instrumens ne peuvent nous instruire,

suivant la juste remarque de Delambre, que des variations

thermométriques et barométriques de l'atmosphère à l'endroit où nous

observons, et nullement de celles qu'ont pu éprouver toutes les autres

portions du trajet de la lumière, et qui, quoique relatives à des

couches moins denses, ont peut-être beaucoup contribué à l'effet total.

Aussi ne faut-il point s'étonner des dissidences plus ou moins graves

que présentent des tables de réfractions également bien dressées pour

des observatoires différens, et même pour un lieu unique, en divers

temps. On sait que Delambre a trouvé, du jour au lendemain, des

différences inexplicables, et pourtant certaines, de quatre ou cinq

minutes dans la réfraction horizontale, après avoir cependant tenu

compte des indications du baromètre et du thermomètre, à la manière

ordinaire. Toutefois, il importe de reconnaître, pour ne rien exagérer,

que ces fâcheuses irrégularités deviennent seulement sensibles dans le

voisinage de l'horizon, et disparaissent presque entièrement à 10° ou

15° d'élévation, ce qui fait présumer qu'elles proviennent

principalement de l'état éminemment variable de la surface terrestre.

Ainsi, la conclusion pratique de cet ensemble de considérations est

qu'il faut, autant que possible, éviter d'observer très près de

l'horizon, à cause de la trop grande incertitude des réfractions

correspondantes, et c'est ce qu'on peut presque toujours faire en

astronomie, tandis qu'on n'en a point, au contraire, la faculté dans les

opérations géodésiques. Avec une telle précaution, la réfraction, qui

est seulement d'une minute à 45° de distance zénithale, de 5' ou 6' à

80° et d'environ 34' à l'horizon, doit être regardée comme suffisamment

connue, dans l'état actuel des mesures angulaires, d'après les tables

maintenant usitées, surtout si l'on a soin de préférer, toutes choses

d'ailleurs égales, dans chaque observatoire, celles qui y ont été

construites. On voit donc que les inextricables difficultés

fondamentales du problème des réfractions astronomiques n'exercent

point, à beaucoup près, sur l'imperfection réelle de nos observations

ordinaires, autant d'influence effective qu'elles semblent d'abord

devoir le faire inévitablement.

Passons maintenant à la considération générale de la théorie des

parallaxes, qui est, par sa nature, beaucoup plus facile, et par suite,

bien plus satisfaisante.

Les observations célestes faites en des lieux différens ne seraient pas

exactement comparables, si on ne les ramenait point sans cesse, par la

pensée, à celles qu'on ferait d'un observatoire idéal, situé au centre

de la terre, qui est d'ailleurs le véritable centre des mouvemens

diurnes apparens. Cette correction, qu'on a nommée la _parallaxe_, est

parfaitement analogue à celle que l'on fait journellement dans les

opérations géodésiques, sous la dénomination plus rationnelle de

_réduction au centre de la station_; et elle suit exactement les mêmes

lois, sauf la difficulté d'évaluer les coefficiens.

Il est d'abord évident que l'effet de la parallaxe porte directement,

comme celui de la réfraction, sur la seule distance zénithale, et

consiste, en laissant toujours l'astre dans le même plan vertical, à

l'éloigner du zénith, tandis que la réfraction l'en rapproche. Cette

nouvelle déviation, qui aussi n'est rigoureusement nulle qu'au zénith,

croît d'ailleurs constamment à mesure que l'astre descend vers

l'horizon, ainsi que dans le cas de la réfraction, quoique ce ne soit

pas suivant la même loi mathématique. De l'altération fondamentale de la

distance au zénith, résultent pareillement aussi des modifications

secondaires pour toutes les autres quantités astronomiques, excepté

encore à l'égard des seuls azimuths; et qui s'en déduisent absolument de

la même manière que dans la théorie des réfractions; en sorte que les

mêmes formules trigonométriques servent pour les deux cas, en changeant

seulement le signe de la correction et les valeurs des coefficiens.

Toute la difficulté essentielle se réduit donc également à déterminer la

rectification que doit subir la distance zénithale; ce qui, pour être

effectué de la manière la plus rationnelle, consiste simplement ici dans

un problème élémentaire de trigonométrie rectiligne, au lieu de

présenter cet ensemble de profondes recherches physiques et

mathématiques qui fera toujours le désespoir des géomètres dans la

théorie des réfractions. Il convient, au reste, de noter que cette

opposition d'effets assujettis à une marche semblable, a dû contribuer

beaucoup à empêcher les astronomes de prendre plus promptement en

considération, soit la réfraction, soit la parallaxe, dont une telle

opposition tend à dissimuler, quoique très imparfaitement sans doute,

l'influence propre dans les observations effectives.

À l'inspection du triangle rectiligne formé par le centre de la terre,

l'observateur et l'astre, il est clair que la loi mathématique de la

parallaxe consiste en ce que le sinus de la parallaxe est nécessairement

proportionnel à celui de la distance zénithale apparente. La raison

constante de ces deux sinus, qui constitue ce qu'on appelle justement la

parallaxe horizontale, est évidemment égale au rapport entre le rayon de

la terre et la distance de son centre à l'astre; du moins en supposant

la terre sphérique, ce qui est pleinement suffisant dans toute cette

théorie. D'après ces lois simples et exactes, il est sensible que la

parallaxe ne produit point, comme la réfraction, un effet commun sur

tous les astres, son influence est, au contraire, fort inégale suivant

les astres que l'on considère, et même selon les diverses situations de

chacun d'eux. Elle est complètement insensible pour tous ceux qui sont

étrangers à notre système solaire, à cause de leur immense éloignement;

et elle varie extrêmement, dans l'intérieur de ce système, depuis la

parallaxe horizontale d'Uranus, qui ne peut jamais atteindre entièrement

une demi-seconde, jusqu'à celle de la lune, qui peut quelquefois

surpasser un degré. C'est là ce qui établit, dans les calculs

astronomiques, une profonde distinction entre la théorie des parallaxes

et celle des réfractions.

La détermination rationnelle de tout ce qui concerne les parallaxes

repose donc finalement sur l'évaluation des distances des astres à la

terre; et en ce sens, cette théorie préliminaire ne fait pas seulement

partie, comme celle des réfractions, des méthodes d'observation en

astronomie; elle constitue déjà une portion directe de la science

proprement dite; et même elle se rattache à l'ensemble de la géométrie

céleste, par le besoin qu'elle a de connaître la loi du mouvement de

chaque astre, pour prendre facilement en considération les changemens

continuels de ces distances. Sous ce rapport, nous devons nécessairement

renvoyer à la leçon suivante pour l'estimation _à priori_ des

coefficiens propres à la théorie des parallaxes. Mais, quoique ce mode

d'évaluation soit, sans aucun doute, le plus sûr et le plus précis, il

importe néanmoins de remarquer ici que ces coefficiens peuvent être

essentiellement déterminés, en éludant la connaissance directe des

distances des astres à la terre, par un procédé empirique, analogue à

celui expliqué ci-dessus à l'égard des réfractions.

Il suffit, en effet, après avoir choisi un lieu et un temps tels, que

l'astre proposé passe au méridien très près du zénith, de mesurer,

pendant quelques jours consécutifs, sa distance polaire, de manière à

pouvoir connaître fort approximativement la valeur de cette distance à

un instant quelconque de la durée de l'opération. Cela posé, en

calculant pour cet instant, d'après l'angle horaire et ses deux côtés,

la vraie distance de l'astre au zénith, quand il en est très éloigné,

sans cependant qu'il approche trop de l'horizon, à 75° ou 80°, par

exemple, la comparaison de cette distance avec celle qu'on observera

réellement en ce moment fera évidemment apprécier la parallaxe

correspondante, et par suite, la parallaxe horizontale; pourvu toutefois

que la distance apparente ait été, préalablement, bien corrigée de la

réfraction. Tel est le procédé par lequel on constate le plus aisément

que la parallaxe de toutes les étoiles est absolument insensible. Il

présente, évidemment, le grave inconvénient de faire immédiatement

dépendre la détermination des parallaxes, de celle des réfractions, et

de transporter, par conséquent, à la première, toute l'incertitude qui

existera toujours plus ou moins pour la seconde. Cette incertitude a peu

d'influence dans une telle application, lorsqu'il s'agit d'un astre dont

la parallaxe est très forte, comme la lune surtout. Mais elle devient

très sensible à l'égard des astres plus éloignés; et, pour le soleil,

par exemple, une telle méthode pourrait produire une erreur d'un tiers

ou même de moitié, en plus ou en moins, sur la vraie valeur de sa

parallaxe horizontale. Enfin, le procédé deviendrait totalement

inapplicable aux corps les plus lointains de notre monde, et

non-seulement à Uranus, mais à Saturne, et même à Jupiter. Pour tous ces

astres, il devient indispensable de recourir à la détermination directe

de leurs distances à la terre, qui seront considérées dans la leçon

suivante. J'ai cru, néanmoins, que l'indication générale d'un tel

procédé présentait ici un véritable intérêt philosophique, en montrant

que, jusqu'à un certain point, les astronomes pouvaient connaître, par

des observations faites en un lieu unique, les vraies distances des

astres à la terre, au moins comparativement à son rayon; ce qui semble

d'abord géométriquement impossible.

Pour avoir un aperçu complet de l'ensemble actuel des moyens

d'observation nécessaires en astronomie, je crois devoir enfin y faire

rentrer, contrairement aux usages ordinaires, la formation de ce qu'on

appelle un catalogue d'étoiles, c'est-à-dire un tableau mathématique des

directions exactes suivant lesquelles nous apercevons les diverses

étoiles. Relativement à l'astronomie sidérale, une telle détermination

constitue sans doute une connaissance directe et fondamentale; mais,

pour notre astronomie solaire, on n'y peut voir réellement qu'un

précieux moyen d'observation, qui nous fournit des termes de

comparaison, indispensables à l'étude des mouvemens intérieurs de notre

monde. Tel est, en effet, depuis Hipparque, l'usage essentiel des

catalogues d'étoiles.

Afin de marquer exactement les positions angulaires respectives de tous

les astres, les astronomes emploient constamment, d'après Hipparque qui

en eut le premier l'idée, deux coordonnées sphériques fort simples, qui

ont une parfaite analogie avec nos deux coordonnées géographiques, dont,

au reste, Hipparque est également l'inventeur. L'une, analogue à la

latitude terrestre, est la _déclinaison_ de l'astre, c'est-à-dire sa

distance à l'équateur céleste, mesurée sur le grand cercle mené du pôle

à l'astre. L'autre, connue sous la dénomination peu heureuse

d'_ascension droite_, correspond à notre longitude géographique: elle

consiste dans la distance du point où le grand cercle précédent vient

couper l'équateur à un point fixe choisi sur cet équateur, et qui est

ordinairement celui de l'équinoxe du printemps pour notre hémisphère.

Il faut d'ailleurs, évidemment, afin que la détermination soit

rigoureusement complète, noter le signe de chaque coordonnée, ce que les

astronomes ont l'habitude de faire en distinguant les déclinaisons en

boréales et australes, et les ascensions droites, en orientales et

occidentales.

Le moyen le plus simple de mesurer avec précision ces deux coordonnées

angulaires à l'égard d'un astre quelconque, consiste à observer son

passage au méridien. L'heure exacte de ce passage, donnée par la lunette

méridienne et l'horloge astronomique, étant comparée à celle qui

correspond au passage du point équinoxial, fait connaître immédiatement

l'ascension droite de l'astre, après avoir converti les temps en degrés,

suivant la règle ordinaire du mouvement diurne. D'une autre part, la

distance de l'astre au zénith, exactement évaluée à l'aide du cercle

répétiteur, étant comparée à la hauteur du pôle, donne évidemment la

déclinaison par une simple addition ou soustraction. Il est d'ailleurs

bien entendu que les indications des deux instrumens doivent être

préalablement rectifiées d'après les deux corrections fondamentales de

la réfraction et de la parallaxe examinées ci-dessus, qui se réduisent à

la première pour les étoiles. Nous considérerons plus tard les autres

corrections moins considérables, mais nécessaires aujourd'hui. Tel est

le procédé facile et exact d'après lequel on construit tous les

catalogues d'étoiles.

Pour que ces catalogues remplissent convenablement l'office auquel ils

sont destinés, il importe sans doute qu'ils comprennent le plus grand

nombre d'astres possible; mais il est encore plus essentiel que ces

astres se trouvent répartis dans toutes les régions du ciel. Du reste,

les astronomes sont, à cet égard, à l'abri de tout reproche, par

l'excellente habitude qu'ils ont contractée de déterminer, autant qu'ils

le peuvent, les coordonnées de chaque nouvelle étoile qu'ils viennent à

apercevoir; ce qui a dû finir par rendre nos catalogues nécessairement

très volumineux, au point de comprendre aujourd'hui jusqu'à cent vingt

mille étoiles, quoique l'hémisphère austral soit encore peu exploré.

Il serait inutile de mentionner spécialement ici le système de

classification et de nomenclature que les astronomes emploient pour

cette multitude d'astres.

Ce système est sans doute, extrêmement peu rationnel, surtout en ce qui

concerne la nomenclature, qui porte encore si profondément l'empreinte

barbare de l'état théologique primitif de l'astronomie. Il ne serait

certainement pas difficile de le remplacer, si l'on en éprouvait

vivement le besoin, par un système vraiment méthodique. On y

rencontrerait, évidemment, bien moins d'obstacles que n'en présentait la

formation de la nomenclature chimique, par exemple, les objets à classer

et à désigner étant ici de la plus grande simplicité possible, puisque

tout se réduit essentiellement à des positions. Mais c'est précisément

cette extrême simplicité qui doit empêcher les astronomes d'attacher une

importance majeure à un système rationnel, quoiqu'il pût faciliter

secondairement leurs observations, en permettant, s'il était

heureusement construit, de retrouver plus promptement dans le ciel la

position d'une étoile d'après son seul nom méthodique, et

réciproquement. Un tel perfectionnement, qui finira, sans doute, par

s'établir dans la suite, n'est nullement urgent. Ce qui fait réellement

reconnaître et retrouver une étoile, ce n'est pas son nom, qui pourrait

presque être totalement supprimé sans inconvénient; ce sont uniquement

les valeurs assignées par le catalogue à ses deux coordonnées

sphériques; et, sous ce rapport essentiel, la classification, qui

résulte de la division fondamentale du cercle, est certainement aussi

parfaite que possible, ainsi que la nomenclature correspondante: tout

le reste est de peu d'importance. Je ne crois donc pas devoir proposer

ici aucun changement à cet égard dans les usages établis, qui, quelque

imparfaits qu'ils soient, ont l'immense avantage d'être universellement

adoptés. Je me borne seulement à demander à ce sujet qu'on remplace

désormais, ce qui serait très facile, par l'expression exacte de

_clarté_, la dénomination vicieuse de _grandeur_ appliquée aux étoiles,

qui a l'inconvénient de tendre à induire en erreur, en faisant supposer

que les étoiles les plus brillantes sont nécessairement les plus

grandes; tandis que la proximité compense peut-être, en réalité, la

petitesse, dans un grand nombre de cas; ce que nous ignorons totalement

jusqu'ici. Le mot _clarté_ aurait l'avantage d'être le strict énoncé du

fait.

Tels sont, en aperçu, dans leur ensemble total, les divers moyens

généraux d'observation propres à l'astronomie, et dont la réunion a été

indispensable pour apporter dans les déterminations modernes l'admirable

précision qui les distingue maintenant. On peut aisément résumer, sous

ce rapport, l'ensemble des progrès depuis l'origine de la science,

d'après ce simple rapprochement: en ce qui concerne les mesures

angulaires, par exemple, les anciens observaient à la précision d'un

degré tout au plus; Tycho-Brahé parvint le premier à pouvoir répondre

ordinairement d'une minute, et les modernes ont porté la précision

habituelle jusqu'aux secondes. Ce dernier perfectionnement est tellement

récent que toutes les observations qui remontent au-delà d'un siècle à

partir d'aujourd'hui, c'est-à-dire qui sont antérieures à l'époque de

Bradley, de Lacaille et de Mayer, doivent être regardées comme

inadmissibles dans la formation exacte des théories astronomiques

actuelles, attendu qu'elles n'ont point la précision qu'on y exige

aujourd'hui.

Je me suis particulièrement attaché, dans cette revue philosophique, à

faire nettement ressortir l'harmonie fondamentale qui existe

nécessairement entre les différens moyens d'observation. Si cette

harmonie a sans doute puissamment contribué à leur perfectionnement

respectif, il faut également reconnaître qu'elle y pose des limites

inévitables, indépendamment de celles plus éloignées qui tiennent à la

nature de l'organisation humaine, puisque ces moyens se bornent

mutuellement. Quelle pourrait être, par exemple, l'importance

astronomique réelle d'un accroissement notable dans la précision

actuelle des instrumens angulaires ou horaires, tant que la connaissance

des réfractions restera aussi imparfaite qu'elle l'est? Mais,

d'ailleurs, rien évidemment n'autorise à penser que nous ayons déjà

atteint à cet égard les limites qui nous sont naturellement imposées par

l'ensemble des conditions du sujet.

Après avoir suffisamment considéré, pour la destination de cet ouvrage,

les instrumens généraux, matériels ou intellectuels, de l'observation

astronomique, nous devons commencer, sans autre préparation, dans la

leçon suivante, l'examen philosophique de la géométrie céleste,

c'est-à-dire, étudier de quelle manière la connaissance précise des

phénomènes géométriques des astres de notre monde a pu être exactement

ramenée à de simples élaborations mathématiques, basées sur des mesures

dont nous avons ci-dessus apprécié les divers procédés fondamentaux.

Cours de philosophie positive. (2/6) · 第 5 / 22 题