DIX-NEUVIÈME LEÇON.

Considérations philosophiques sur l'ensemble de la science astronomique.

L'astronomie est jusqu'ici la seule branche de la philosophie naturelle

dans laquelle l'esprit humain se soit enfin rigoureusement affranchi de

toute influence théologique et métaphysique, directe ou indirecte; ce

qui rend particulièrement facile de présenter avec netteté son vrai

caractère philosophique. Mais, pour se faire une juste idée générale de

la nature et de la composition de cette science, il est indispensable,

en sortant des définitions vagues qu'on en donne encore habituellement,

de commencer par circonscrire avec exactitude le véritable champ des

connaissances positives que nous pouvons acquérir à l'égard des astres.

Parmi les trois sens propres à nous faire apercevoir l'existence des

corps éloignés, celui de la vue est évidemment le seul qui puisse être

employé relativement aux corps célestes; en sorte qu'il ne saurait

exister aucune astronomie pour des espèces aveugles, quelque

intelligentes qu'on voulût d'ailleurs les imaginer; et, pour nous-mêmes,

les astres obscurs, qui sont peut-être plus nombreux que les astres

visibles, échappent à toute étude réelle, leur existence pouvant tout au

plus être soupçonnée par induction. Toute recherche qui n'est point

finalement réductible à de simples observations visuelles nous est donc

nécessairement interdite au sujet des astres, qui sont ainsi de tous les

êtres naturels ceux que nous pouvons connaître sous les rapports les

moins variés. Nous concevons la possibilité de déterminer leurs formes,

leurs distances, leurs grandeurs et leurs mouvemens; tandis que nous ne

saurions jamais étudier par aucun moyen leur composition chimique, ou

leur structure minéralogique, et, à plus forte raison, la nature des

corps organisés qui vivent à leur surface, etc. En un mot, pour

employer immédiatement les expressions scientifiques les plus précises,

nos connaissances positives par rapport aux astres sont nécessairement

limitées à leurs seuls phénomènes géométriques et mécaniques, sans

pouvoir nullement embrasser les autres recherches physiques, chimiques,

physiologiques, et même sociales, que comportent les êtres accessibles à

tous nos divers moyens d'observation.

Il serait certainement téméraire de prétendre fixer avec une précision

rigoureuse les bornes nécessaires de nos connaissances dans chaque

partie déterminée de la philosophie naturelle; car, en s'engageant dans

le détail, on les placerait presque inévitablement ou trop près ou trop

loin. Une telle appréciation est d'ailleurs singulièrement influencée

par l'état de notre développement intellectuel. Ainsi, tel esprit,

entièrement étranger aux conceptions mathématiques, ne comprend pas même

qu'on puisse estimer avec certitude les distances et les dimensions des

corps célestes, puisqu'ils ne sont point accessibles; tandis que tel

autre, à demi éclairé sous ce rapport, admettra sans difficulté la

possibilité de semblables mesures, mais niera à son tour qu'on puisse

peser indirectement le soleil et les planètes. Nonobstant ces remarques

évidentes, il n'en est pas moins indispensable, ce me semble, de poser

à cet égard des limites générales, pour que l'esprit humain ne se laisse

point égarer dans le vague de recherches nécessairement inabordables,

sans que cependant il s'interdise celles qui sont vraiment accessibles

par des procédés plus ou moins indirects, quelque embarras qu'on doive

éprouver à concilier ces deux conditions également fondamentales. Cette

conciliation si délicate me paraît essentiellement établie à l'égard des

recherches astronomiques par la maxime philosophique ci-dessus énoncée,

qui les circonscrit dans les deux seules catégories des phénomènes

géométriques et des phénomènes mécaniques. Une telle règle n'a rien

d'arbitraire, puisqu'elle résulte évidemment d'une comparaison générale

entre les objets à étudier et nos moyens pour les explorer. Son

application peut seule présenter quelque difficulté, qu'un examen

spécial plus approfondi fera presque toujours disparaître dans chaque

cas particulier, en continuant à procéder d'après le même principe

fondamental. Ainsi, pour fixer les idées, dans la célèbre question des

atmosphères des corps célestes, on pouvait certainement concevoir, même

avant la découverte des ingénieux moyens imaginés pour leur exacte

exploration, qu'une telle recherche nous présentait quelque chose

d'accessible, à cause des phénomènes lumineux plus ou moins appréciables

que ces atmosphères doivent évidemment produire; mais il est tout aussi

sensible, par la même considération, que nos connaissances, à l'égard de

ces enveloppes gazeuses, sont nécessairement bornées à celles de leur

existence, de leur étendue plus ou moins grande, et de leur vrai pouvoir

réfringent, sans que nous puissions nullement déterminer ni leur

composition chimique, ni même leur densité; en sorte qu'il y aurait une

grave inadvertance à supposer, par exemple, comme on l'a fait

quelquefois, l'atmosphère de Vénus aussi dense que notre atmosphère,

d'après la réfraction horizontale d'environ un demi-degré qui leur est

commune, car la nature chimique des gaz influe autant que leur densité

sur leur puissance réfringente.

En général, dans chaque espèce de question que nous pouvons imaginer sur

les astres, ou nous apercevons clairement qu'elle ne dépend en dernier

lieu que d'observations visuelles plus ou moins directes, et alors nous

n'hésitons pas à la déclarer tôt ou tard accessible; ou bien nous

reconnaissons avec évidence qu'elle exigerait par sa nature, quelque

autre genre d'exploration, et dans ce cas nous ne devons pas balancer

davantage à l'exclure comme radicalement inabordable; ou, enfin, nous

ne voyons nettement ni l'un ni l'autre, et dès lors nous devons

complétement suspendre notre jugement, jusqu'à ce que le progrès de nos

connaissances réelles vienne nous fournir quelques indications

décisives, disposition d'esprit malheureusement fort rare et pourtant

bien nécessaire. Cette règle est d'autant plus aisément applicable que

l'observation scientifique n'emploie jamais et ne saurait employer

d'autres moyens que l'observation la plus vulgaire dans des

circonstances analogues; seulement elle en perfectionne et en étend

l'usage.

La détermination des températures est probablement la seule à l'égard de

laquelle la limite précédemment établie pourra paraître aujourd'hui trop

sévère. Mais, quelques espérances qu'ait pu faire concevoir à ce sujet

la création si capitale de la thermologie mathématique par notre

immortel Fourier, et spécialement sa belle évaluation de la température

de l'espace dans lequel nous circulons, je n'en persiste pas moins à

regarder toute notion sur les véritables températures moyennes des

différens astres comme devant nécessairement nous être à jamais

interdite. Quand même toutes les influences thermologiques proprement

dites, relatives aux échanges de chaleur entre les divers corps

célestes, auraient été mathématiquement analysées, ce qui d'ailleurs me

semble peu admissible, la question renfermerait toujours un élément qui

doit être éternellement inconnu, et qui cependant est peut-être

prépondérant pour certains astres, l'état interne de chacun d'eux, et,

dans beaucoup de cas, la manière non moins inconnue dont la chaleur est

absorbée par son atmosphère. Ainsi, par exemple, la tentative de Newton,

pour évaluer la température de la comète de 1680 à son périhélie, était

certainement illusoire; car un tel calcul, refait même aussi

convenablement qu'il peut l'être aujourd'hui, apprendrait, tout au plus,

quelle serait la température de notre terre si, sans rien changer à sa

constitution actuelle, on la supposait transportée dans cette position:

ce qui, vu les différences physiques et chimiques, peut s'écarter

extrêmement de la température effective de la comète.

D'après les considérations précédentes, je crois donc pouvoir définir

l'astronomie avec précision, et néanmoins d'une manière assez large, en

lui assignant pour objet de découvrir les lois des phénomènes

géométriques et des phénomènes mécaniques que nous présentent les corps

célestes.

À cette limitation nécessaire portant sur la nature des phénomènes

observables, il faut, ce me semble, pour être pleinement dans la

réalité scientifique, en ajouter une autre relative aux corps qui

peuvent être le sujet de telles explorations. Cette dernière restriction

n'est point sans doute absolue comme la première, et il importe beaucoup

de le remarquer; mais, dans l'état présent de nos connaissances, elle

est presque aussi rigoureuse.

Les esprits philosophiques auxquels l'étude approfondie de l'astronomie

est étrangère, et les astronomes eux-mêmes, n'ont pas suffisamment

distingué jusqu'ici, dans l'ensemble de nos recherches célestes, le

point de vue que je puis appeler _solaire_, de celui qui mérite

véritablement le nom d'_universel_. Cette distinction me paraît

néanmoins indispensable pour séparer nettement la partie de la science

qui comporte une entière perfection, de celle qui, par sa nature, sans

être sans doute purement conjecturale, semble cependant devoir toujours

rester presque dans l'enfance, du moins comparativement à la première.

La considération du système solaire dont nous faisons partie nous offre

évidemment un sujet d'étude bien circonscrit, susceptible d'une

exploration complète, et qui devait nous conduire aux connaissances les

plus satisfaisantes. Au contraire, la pensée de ce que nous appelons

l'_univers_ est par elle-même nécessairement indéfinie, en sorte que,

si étendues qu'on veuille supposer dans l'avenir nos connaissances

réelles en ce genre, nous ne saurions jamais nous élever à la véritable

conception de l'ensemble des astres. La différence est extrêmement

frappante aujourd'hui, puisque, à côté de la haute perfection acquise

dans les deux derniers siècles par l'astronomie solaire, nous ne

possédons pas même encore, en astronomie sidérale, le premier et le plus

simple élément de toute recherche positive, la détermination des

intervalles stellaires. Sans doute nous avons tout lieu de présumer,

comme j'aurai soin de l'expliquer plus tard, que ces distances ne

tarderont pas à être évaluées, du moins entre certaines limites, à

l'égard de plusieurs étoiles, et que, par suite, nous connaîtrons, pour

ces mêmes astres, divers autres élémens importans, que la théorie est

toute prête à déduire de cette donnée fondamentale, tels que leurs

masses, etc. Mais l'importante distinction établie ci-dessus n'en sera

nullement affectée. Quand même nous parviendrions un jour à étudier

complètement les mouvemens relatifs de quelques étoiles multiples, cette

notion, qui serait d'ailleurs très précieuse, surtout si elle pouvait

concerner le groupe dont notre soleil fait probablement partie, ne nous

laisserait évidemment guère moins éloignés d'une véritable connaissance

de l'univers, qui doit inévitablement nous échapper toujours.

Il existe, dans toutes les classes de nos recherches et sous tous les

grands rapports, une harmonie constante et nécessaire entre l'étendue de

nos vrais besoins intellectuels et la portée effective, actuelle ou

future, de nos connaissances réelles. Cette harmonie, que j'aurai soin

de signaler dans tous les phénomènes, n'est point, comme les philosophes

vulgaires sont tentés de le croire, le résultat ni l'indice d'une cause

finale. Elle dérive simplement de cette nécessité évidente: nous avons

seulement besoin de connaître ce qui peut agir sur nous, d'une manière

plus ou moins directe; et, d'un autre côté, par cela même qu'une telle

influence existe, elle devient pour nous tôt ou tard un moyen certain de

connaissance. Cette relation se vérifie d'une manière remarquable dans

le cas présent. L'étude la plus parfaite possible des lois du système

solaire dont nous faisons partie, est pour nous d'un intérêt capital, et

aussi sommes-nous parvenus à lui donner une précision admirable. Au

contraire, si la notion exacte de l'univers nous est nécessairement

interdite, il est évident qu'elle ne nous offre point, excepté pour

notre insatiable curiosité, de véritable importance. L'application

journalière de l'astronomie montre que les phénomènes intérieurs de

chaque système solaire, les seuls qui puissent affecter ses habitans,

sont essentiellement indépendans des phénomènes plus généraux relatifs à

l'action mutuelle des soleils, à peu près comme nos phénomènes

météoroliques vis-à-vis des phénomènes planétaires. Nos tables des

événemens célestes, dressées, long-temps d'avance, en ne considérant

dans l'univers aucun autre monde que le nôtre, s'accordent jusqu'ici

rigoureusement avec les observations directes, quelque minutieuse

précision que nous y apportions aujourd'hui. Cette indépendance si

manifeste se trouve d'ailleurs pleinement expliquée par l'immense

disproportion que nous savons certainement exister entre les distances

mutuelles des soleils et les petits intervalles de nos planètes. Si,

suivant une grande vraisemblance, les planètes pourvues d'atmosphères,

comme Mercure, Vénus, Jupiter, etc., sont effectivement habitées, nous

pouvons en regarder les habitans comme étant en quelque façon nos

concitoyens, puisque, de cette sorte de patrie commune, il doit résulter

nécessairement une certaine communauté de pensées et même d'intérêts;

tandis que les habitans des autres systèmes solaires nous doivent être

entièrement étrangers. Il faut donc séparer plus profondément qu'on n'a

coutume de le faire le point de vue solaire et le point universel,

l'idée de monde et celle d'univers: le premier est le plus élevé auquel

nous puissions réellement atteindre, et c'est aussi le seul qui nous

intéresse véritablement.

Ainsi, sans renoncer entièrement à l'espoir d'obtenir quelques

connaissances sidérales, il faut concevoir l'astronomie positive comme

consistant essentiellement dans l'étude géométrique et mécanique du

petit nombre de corps célestes qui composent le _monde_ dont nous

faisons partie. C'est seulement entre de telles limites que l'astronomie

mérite par sa perfection le rang suprême qu'elle occupe aujourd'hui

parmi les sciences naturelles. Quant à ces astres innombrables

disséminés dans le ciel, ils n'ont guère, pour l'astronome, d'autre

intérêt principal que celui de nous servir de jalons dans nos

observations, leurs positions pouvant être regardées comme fixes

relativement aux mouvemens intérieurs de notre système, seul objet

essentiel de notre étude.

En considérant, dans tout le développement de ce cours, la succession

des divers ordres de phénomènes naturels, je ferai soigneusement

ressortir une loi philosophique très importante, et tout-à-fait

inaperçue jusqu'à présent, dont je dois signaler ici la première

application. Elle consiste en ce que, à mesure que les phénomènes à

étudier deviennent plus compliqués, ils sont en même temps susceptibles,

par leur nature, de moyens d'exploration plus étendus et plus variés,

sans que toutefois il puisse y avoir une exacte compensation entre

l'accroissement des difficultés et l'augmentation des ressources; en

sorte que, malgré cette harmonie, les sciences relatives aux phénomènes

les plus complexes n'en restent pas moins nécessairement les plus

imparfaites, suivant l'échelle encyclopédique établie dès le début de

cet ouvrage. Ainsi, les phénomènes astronomiques étant les plus simples,

doivent être ceux pour lesquels les moyens d'exploration sont les plus

bornés.

Notre art d'observer se compose, en général, de trois procédés

différens: 1º l'observation proprement dite, c'est-à-dire l'examen

direct du phénomène tel qu'il se présente naturellement; 2º

l'expérience, c'est-à-dire la contemplation du phénomène plus ou moins

modifié par des circonstances artificielles, que nous instituons

expressément en vue d'une plus parfaite exploration; 3º la comparaison,

c'est-à-dire la considération graduelle d'une suite de cas analogues,

dans lesquels le phénomène se simplifie de plus en plus. La science des

corps organisés, qui étudie les phénomènes du plus difficile accès, est

aussi la seule qui permette véritablement la réunion de ces trois

moyens. L'astronomie, au contraire, est nécessairement bornée au

premier. L'expérience y est évidemment impossible; et, quant à la

comparaison, elle n'y existerait que si nous pouvions observer

directement plusieurs systèmes solaires, ce qui ne saurait avoir lieu.

Reste donc la simple observation, et réduite même, comme nous l'avons

remarqué, à la moindre extension possible, puisqu'elle ne peut concerner

qu'un seul de nos sens. Mesurer des angles et compter des temps écoulés,

tels sont les seuls moyens d'après lesquels notre intelligence puisse

procéder à la découverte des lois qui régissent les phénomènes célestes.

Mais ces moyens n'en sont pas moins parfaitement adaptés à la nature des

véritables recherches astronomiques, car il ne faut pas autre chose pour

observer des phénomènes géométriques ou des phénomènes mécaniques, des

grandeurs ou des mouvemens. On doit seulement en conclure que, entre

toutes les branches de la philosophie naturelle, l'astronomie est celle

où l'observation directe, quelque indispensable qu'elle soit, est par

elle-même la moins significative, et où la part du raisonnement est

incomparablement la plus grande, ce qui constitue le premier fondement

de sa dignité intellectuelle. Rien de vraiment intéressant ne s'y

décide jamais par la simple inspection, contrairement à ce qui se passe

en physique, en chimie, en physiologie, etc. Nous pouvons dire, sans

exagération, que les phénomènes, quelque réels qu'ils soient, y sont

pour la plupart essentiellement construits par notre intelligence; car

on ne saurait _voir_ immédiatement la figure de la terre, ni la courbe

décrite par une planète, ni même le mouvement journalier du ciel; notre

esprit seul peut former ces diverses notions, en combinant, par des

raisonnemens souvent très prolongés et fort complexes, des sensations

isolées, que, sans cela, leur incohérence rendrait presque entièrement

insignifiantes. Ces difficultés fondamentales propres aux études

astronomiques, qui offrent un attrait de plus aux intelligences d'un

certain ordre, inspirent ordinairement au vulgaire une répugnance très

pénible à surmonter.

La combinaison de ces deux caractères essentiels, extrême simplicité des

phénomènes à étudier, et grande difficulté de leur observation, est ce

qui constitue l'astronomie une science si éminemment mathématique. D'une

part, la nécessité où l'on s'y trouve sans cesse de déduire d'un petit

nombre de mesures directes, soit angulaires, soit horaires, des

quantités qui ne sont point par elles-mêmes immédiatement observables,

y rend l'usage continuel de la mathématique abstraite absolument

indispensable. D'une autre part, les questions astronomiques étant

toujours en elles-mêmes ou des problèmes de géométrie, ou des problèmes

de mécanique, elles tombent naturellement dans le domaine de la

mathématique concrète. Enfin, sous le rapport géométrique, la parfaite

régularité des formes astronomiques, et, sous le rapport mécanique,

l'admirable simplicité de mouvemens s'opérant dans un milieu dont la

résistance est jusqu'ici négligeable et sous l'influence d'un petit

nombre de forces constamment assujetties à une même loi très facile,

permettent d'y conduire, beaucoup plus loin qu'en tout autre cas,

l'application des méthodes et des théories mathématiques. Il n'est

peut-être pas un seul procédé analytique, une seule doctrine géométrique

ou mécanique, qui ne trouvent aujourd'hui leur emploi dans les

recherches astronomiques, et la plupart même n'ont pas eu jusqu'ici

d'autre destination primitive. Aussi est-ce surtout en étudiant

convenablement une telle application qu'on peut acquérir un juste

sentiment de l'importance et de la réalité des spéculations

mathématiques.

En considérant la nature éminemment simple des recherches astronomiques,

et la facilité qui en résulte d'y appliquer de la manière la plus

étendue l'ensemble des moyens mathématiques, on conçoit pourquoi

l'astronomie est unanimement placée aujourd'hui à la tête des sciences

naturelles. Elle mérite cette suprématie, 1º par la perfection de son

caractère scientifique; 2º par l'importance prépondérante des lois

qu'elle nous dévoile.

Je ne dois point envisager ici sa haute utilité pratique pour la mesure

des temps, pour la description exacte de notre globe, et surtout pour le

perfectionnement de la navigation; car une telle considération ne

saurait devenir un moyen de classement entre les différentes sciences,

qui, à cet égard, sont en réalité essentiellement équivalentes. Mais il

importe de remarquer à ce sujet, comme rentrant pleinement dans l'esprit

général de cet ouvrage, que l'astronomie nous offre l'exemple le plus

étendu et le plus irrécusable de l'indispensable nécessité des

spéculations scientifiques les plus sublimes pour l'entière satisfaction

des besoins pratiques les plus vulgaires. En se bornant au seul problème

de la détermination des longitudes en mer, on voit que sa liaison intime

avec l'ensemble des théories astronomiques a été établie, dès l'origine

de la science, par son plus éminent fondateur, le grand Hipparque. Or,

quoiqu'on n'ait, depuis cette époque, rien ajouté d'essentiel à l'idée

fondamentale de cette relation, il a fallu tous les immenses

perfectionnemens successivement apportés jusqu'ici à la science

astronomique pour qu'une telle application devînt susceptible d'être

suffisamment réalisée. Sans les plus hautes spéculations des géomètres

sur la mécanique céleste, qui ont tant augmenté la précision des tables

astronomiques, il serait absolument impossible de déterminer la

longitude d'un vaisseau avec le degré d'exactitude que nous pouvons

maintenant obtenir; et, bien loin que la science soit à cet égard plus

parfaite que ne l'exige la pratique, il est au contraire certain que si

nous ne pouvons pas encore connaître toujours sûrement notre position

avec une erreur de moins de trois ou quatre lieues dans les mers

équatoriales, cela tient essentiellement à ce que la précision de nos

tables n'est point encore assez grande. De telles réflexions sont

propres à frapper ces esprits étroits qui, s'ils pouvaient jamais

dominer, arrêteraient aveuglément le développement des sciences, en

voulant les restreindre à ne s'occuper que de recherches immédiatement

susceptibles d'utilité pratique.

En examinant scrupuleusement l'état philosophique actuel des diverses

sciences fondamentales, nous aurons lieu de reconnaître, comme je l'ai

déjà indiqué, que l'astronomie est aujourd'hui la seule qui soit enfin

réellement purgée de toute considération théologique ou métaphysique.

Tel est, sous le rapport de la méthode, son premier titre à la

suprématie. C'est là que les esprits philosophiques peuvent efficacement

étudier en quoi consiste véritablement une science; et c'est sur ce

modèle qu'on doit s'efforcer, autant que possible, de constituer toutes

les autres sciences fondamentales, en ayant toutefois convenablement

égard aux différences plus ou moins profondes qui résultent

nécessairement de la complication croissante des phénomènes.

Sans doute, la géométrie abstraite et la mécanique rationnelle sont, en

réalité, des sciences naturelles, et les premières de toutes, comme je

me suis efforcé de le montrer dans le premier volume; elles sont

supérieures à l'astronomie elle-même, à cause de la perfection de leurs

méthodes et de l'entière généralité de leurs théories. En un mot, nous

avons établi qu'elles constituent le véritable fondement primitif de

toute la philosophie naturelle, et cela est particulièrement sensible à

l'égard de l'astronomie. Mais, quelque réel que soit leur caractère

physique, leurs phénomènes sont d'une nature trop abstraite pour

qu'elles puissent être habituellement, sous ce rapport, appréciées

d'une manière convenable, surtout à cause de l'esprit vicieux qui domine

encore dans leur exposition ordinaire. Nos intelligences ont besoin

jusqu'ici de voir ces combinaisons générales de figures ou de mouvemens

se spécifier dans des corps existans, comme le fait si complètement

l'astronomie, pour que leur réalité devienne suffisamment manifeste.

Quoique la connaissance des lois géométriques et mécaniques soit, en

elle-même, extrêmement précieuse, il est certain que, dans l'état

présent de l'esprit humain, elle est bien plus employée comme un

puissant et indispensable moyen d'investigation dans l'étude des autres

phénomènes naturels, que comme une véritable science directe. Ainsi, le

premier rang, dans la philosophie naturelle proprement dite, reste

incontestablement à l'astronomie.

Ceux qui font consister la science dans la simple accumulation des faits

observés, n'ont qu'à considérer avec quelque attention l'astronomie,

pour sentir combien leur pensée est étroite et superficielle. Ici, les

faits sont tellement simples, et d'ailleurs si peu intéressans, qu'il

devient impossible de méconnaître que leur liaison seule, l'exacte

connaissance de leurs lois, constituent la science. Qu'est-ce réellement

qu'un fait astronomique? rien autre chose habituellement que: tel astre

a été vu à tel instant précis et sous tel angle bien mesuré; ce qui,

sans doute, est, en soi-même, fort peu important. La combinaison

continuelle et l'élaboration mathématique plus ou moins profonde de ces

observations caractérisent uniquement la science, même dans son état le

plus imparfait. L'astronomie n'a pas réellement pris naissance quand les

prêtres de l'Égypte ou de la Chaldée ont fait sur le ciel une suite

d'observations empiriques plus ou moins exactes, mais seulement lorsque

les premiers philosophes grecs ont commencé à ramener à quelques lois

géométriques le phénomène général du mouvement diurne. Le véritable but

définitif des recherches astronomiques étant toujours de prédire avec

certitude l'état effectif du ciel dans un avenir plus ou moins lointain,

l'établissement des lois des phénomènes offre évidemment le seul moyen

d'y parvenir, sans que l'accumulation des observations puisse être, en

elle-même, d'aucune utilité pour cela, autrement que comme fournissant à

nos spéculations un fondement solide. En un mot, il n'y a pas eu de

véritable astronomie tant qu'on n'a pas su, par exemple, prévoir, avec

une certaine précision, au moins par des procédés graphiques, et surtout

par quelques calculs trigonométriques, l'instant du lever du soleil ou

de quelque étoile pour un jour et pour un lieu donnés. Ce caractère

essentiel de la science a toujours été le même depuis son origine. Tous

ses progrès ultérieurs ont seulement consisté à apporter définitivement

dans ces prédictions une certitude et une précision de plus en plus

grandes, en empruntant à l'observation directe le moins de données

possible pour la prévoyance la plus lointaine. Aucune partie de la

philosophie naturelle ne peut donc manifester avec plus de force la

vérité de cet axiome fondamental: _toute science a pour but la

prévoyance_, qui distingue la science réelle de la simple érudition,

bornée à raconter les événemens accomplis, sans aucune vue d'avenir.

Non-seulement le vrai caractère scientifique est plus profondément

marqué dans l'astronomie qu'en aucune autre branche de nos connaissances

positives; mais on peut même dire que, depuis le développement de la

théorie de la gravitation, elle a atteint la plus haute perfection

philosophique à laquelle une science puisse jamais prétendre sous le

rapport de la méthode, l'exacte réduction de tous les phénomènes, soit

quant à leur nature, soit quant à leur degré, à une seule loi générale;

pourvu toutefois que, suivant l'explication précédemment établie, on ne

considère que l'astronomie solaire. Sans doute, la complication

graduelle des phénomènes doit nous faire envisager une telle perfection

comme absolument chimérique dans toutes les autres sciences

fondamentales. Mais tel n'en est pas moins le type général que les

diverses classes de savans doivent sans cesse avoir en vue, en

s'efforçant d'en approcher autant que le comportent les phénomènes

correspondans, comme je tâcherai de le montrer successivement dans les

différentes parties de cet ouvrage. C'est toujours là qu'il faut

remonter désormais pour sentir, dans toute sa pureté, ce que c'est que

l'_explication_ positive d'un phénomène, sans aucune enquête sur sa

cause ou première ou finale; c'est là enfin qu'on doit apprendre le

véritable caractère et les conditions essentielles des _hypothèses_

vraiment scientifiques, nulle autre science n'ayant fait de ce puissant

secours un usage à la fois aussi étendu et aussi convenable. Après avoir

exposé la philosophie astronomique de manière à faire ressortir, le plus

qu'il me sera possible, ces grandes propriétés générales, je

m'efforcerai ensuite de les appliquer, plus profondément qu'on ne l'a

fait encore, à perfectionner le caractère philosophique des autres

sciences principales.

En général, chaque science, suivant la nature de ses phénomènes, a dû

perfectionner la méthode positive fondamentale sous quelque rapport

essentiel qui lui est propre. Le véritable esprit de cet ouvrage

consiste, à cet égard, à saisir successivement ces divers

perfectionnemens, et ensuite à les combiner, d'après la hiérarchie

scientifique établie dans la deuxième leçon, de manière à acquérir,

comme résultat final d'un tel travail, une connaissance parfaite de la

méthode positive, qui, j'espère, ne laissera plus aucun doute sur

l'utilité réelle de semblables comparaisons pour les progrès futurs de

notre intelligence.

En considérant maintenant l'ensemble de la science astronomique, non

plus relativement à la méthode, mais quant aux lois naturelles qu'elle

nous dévoile effectivement, sa prééminence est tout aussi incontestable.

J'ai toujours regardé comme un véritable trait de génie philosophique,

de la part de Newton, d'avoir intitulé son admirable traité de Mécanique

céleste: _Philosophiæ naturalis principia mathematica_. Car, on ne

pouvait indiquer avec une plus énergique concision que les lois

générales des phénomènes célestes sont le premier fondement du système

entier de nos connaissances réelles.

La loi encyclopédique établie au commencement de cet ouvrage me dispense

de grands développemens à ce sujet. Il est évident que l'astronomie

doit être par sa nature, essentiellement indépendante de toutes les

autres sciences naturelles, et qu'elle a seulement besoin de s'appuyer

sur la science mathématique. Les divers phénomènes physiques, chimiques

et physiologiques, ne peuvent certainement exercer aucune influence sur

les phénomènes astronomiques, dont les lois ne sauraient éprouver la

moindre altération même par les plus grands bouleversemens intérieurs de

chaque planète sous tous ces autres rapports naturels. La physique, il

est vrai, et même, à quelques égards secondaires, la chimie[1], ont pu

fournir à l'astronomie, lorsqu'elle a été très avancée, des secours

indispensables pour perfectionner ses observations; mais il est clair

que cette influence accessoire n'a été nullement nécessaire à sa

constitution scientifique. L'astronomie avait certainement, entre les

mains d'Hipparque et de ses successeurs, tous les caractères d'une

véritable science, au moins sous le rapport géométrique, pendant que la

physique, la chimie, etc., étaient encore profondément enfouies dans le

chaos métaphysique et même théologique. À une époque toute moderne,

Képler a découvert ses grandes lois astronomiques d'après les

observations faites par Tycho-Brahé, avant les grands perfectionnemens

des instrumens, et essentiellement avec les mêmes moyens matériels

qu'employaient les Grecs. Les instrumens de précision n'ont aussi

nullement contribué à la découverte de la gravitation; et c'est

seulement depuis lors qu'ils sont devenus nécessaires pour correspondre

à la nouvelle perfection que la théorie permettait désormais dans les

déterminations astronomiques. Le grand instrument qui réellement

produisit toutes les découvertes fondamentales de l'astronomie, ce fut

d'abord la géométrie, et plus tard la mécanique rationnelle, dont les

progrès sont, en effet, à chaque époque, un excellent critérium pour

présumer, avec une entière certitude, l'état général des connaissances

astronomiques correspondantes. L'indépendance de l'astronomie,

relativement aux autres branches de la philosophie naturelle, demeure

donc incontestable.

[Note 1: C'est évidemment la chimie, par exemple, qui a

fourni à Wollaston l'ingénieux procédé par lequel on obtient

aujourd'hui les meilleurs fils micrométriques.]

Mais, au contraire, il est certain que les phénomènes physiques,

chimiques, physiologiques, et même sociaux, sont essentiellement

subordonnés, d'une manière plus ou moins directe, aux phénomènes

astronomiques, indépendamment de leur coordination mutuelle. L'étude des

autres sciences fondamentales ne peut donc avoir un caractère vraiment

rationnel, qu'en prenant pour base une connaissance exacte des lois

astronomiques, relatives aux phénomènes les plus généraux. Notre esprit

pourrait-il penser, d'une manière réellement scientifique, à aucun

phénomène terrestre, sans considérer auparavant ce qu'est cette terre

dans le monde dont nous faisons partie, sa situation et ses mouvemens

devant nécessairement exercer une influence prépondérante sur tous les

phénomènes qui s'y passent? Que deviendraient nos conceptions physiques,

et par suite chimiques, physiologiques, etc., sans la notion

fondamentale de la gravitation, qui les domine toutes? Pour choisir

l'exemple le plus défavorable, où la subordination est la moins

manifeste, il faut reconnaître, quoique cela puisse d'abord sembler

étrange, que, même les phénomènes relatifs au développement des sociétés

humaines, ne sauraient être conçus rationnellement sans la considération

préalable des principales lois astronomiques. On pourra le sentir

aisément en observant que si les divers élémens astronomiques de notre

planète, comme sa distance au soleil, et, par suite, la durée de

l'année, l'obliquité de l'écliptique, etc., éprouvaient quelques

changemens importans, ce qui, en astronomie, n'aurait guère d'autre

effet que de modifier quelques coefficiens, notre développement social

en serait sans doute notablement affecté, et deviendrait même impossible

si ces altérations étaient poussées trop loin. Je ne crains nullement de

mériter le reproche d'exagération, en établissant à ce sujet, que la

physique sociale n'était point une science possible, tant que les

géomètres n'avaient pas démontré, comme résultat général de la mécanique

céleste, que les dérangemens de notre système solaire ne sauraient

jamais être que des oscillations graduelles et très limitées autour d'un

état moyen nécessairement invariable. Comment espérerait-on, en effet,

former avec certitude quelques lois naturelles relativement aux

phénomènes sociaux, si les données astronomiques, sous l'empire

desquelles ils s'accomplissent, pouvaient comporter des variations

indéfinies? Je reprendrai cette considération d'une manière spéciale

dans la dernière partie de cet ouvrage. Il me suffit, quant à présent,

de l'indiquer pour faire comprendre que le système général des

connaissances astronomiques est un élément aussi indispensable à

combiner dans la formation rationnelle de la physique sociale qu'à

l'égard de toutes les autres sciences principales.

On n'aurait qu'une idée imparfaite de la haute importance intellectuelle

des théories astronomiques, si l'on se bornait à envisager ainsi leur

influence nécessaire et spéciale sur les diverses parties de la

philosophie naturelle, quelque essentielle que soit d'ailleurs une telle

considération. Il faut encore avoir égard à l'action générale qu'elles

exercent directement sur les dispositions fondamentales de notre

intelligence, à la rénovation de laquelle les progrès de l'astronomie

ont plus puissamment contribué que ceux d'aucune autre science.

Je n'ai pas besoin de signaler expressément ici, comme trop évident par

lui-même et trop communément apprécié aujourd'hui, l'effet des

connaissances astronomiques pour dissiper entièrement les préjugés

absurdes et les terreurs superstitieuses, tenant à l'ignorance des lois

célestes, au sujet de plusieurs phénomènes remarquables, tels que les

éclipses, les comètes, etc. Ces dispositions naturelles ont cessé ou

cessent de jour en jour dans les esprits les plus vulgaires, même

indépendamment de la diffusion des vraies notions astronomiques, par

l'éclatante coïncidence de ces événemens avec les prédictions

scientifiques. Toutefois, nous ne devons jamais oublier à cet égard que,

suivant la juste remarque de Laplace, elles renaîtraient promptement si

les études astronomiques pouvaient jamais cesser d'être cultivées.

Mais je dois principalement insister dans cet ouvrage sur une action

philosophique plus générale et plus profonde, jusqu'ici bien moins

sentie, inhérente à l'ensemble même de la science astronomique, et qui

résulte de la connaissance de la vraie constitution de notre monde et de

l'ordre qui s'y établit nécessairement. Je la développerai soigneusement

à mesure que l'examen philosophique des diverses théories astronomiques

m'en fournira l'occasion. En ce moment, il me suffira de l'indiquer.

Pour les esprits étrangers à l'étude des corps célestes, quoique souvent

très éclairés d'ailleurs sur d'autres parties de la philosophie

naturelle, l'astronomie a encore la réputation d'être une science

éminemment religieuse, comme si le fameux verset: _Coeli enarrant

gloriam Dei_ avait conservé toute sa valeur[2]. Il est cependant

certain, ainsi que je l'ai établi, que toute science réelle est en

opposition radicale et nécessaire avec toute théologie; et ce caractère

est plus prononcé en astronomie que partout ailleurs, précisément parce

que l'astronomie est, pour ainsi dire, plus _science_ qu'aucune autre,

suivant la comparaison indiquée ci-dessus. Aucune n'a porté de plus

terribles coups à la doctrine des causes finales, généralement regardée

par les modernes comme la base indispensable de tous les systèmes

religieux, quoiqu'elle n'en ait été, en réalité, qu'une conséquence. La

seule connaissance du mouvement de la terre a dû détruire le premier

fondement réel de cette doctrine, l'idée de l'univers subordonné à la

terre et par suite à l'homme, comme je l'expliquerai spécialement en

traitant de ce mouvement. D'ailleurs, l'exacte exploration de notre

système solaire ne pouvait manquer de faire essentiellement disparaître

cette admiration aveugle et illimitée qu'inspirait l'ordre général de la

nature, en montrant, de la manière la plus sensible, et sous un très

grand nombre de rapports divers, que les élémens de ce système n'étaient

certainement point disposés de la manière la plus avantageuse, et que la

science permettait de concevoir aisément un meilleur arrangement[3].

Enfin, sous un dernier point de vue encore plus capital, par le

développement de la vraie mécanique céleste depuis Newton, toute

philosophie théologique, même la plus perfectionnée, a été désormais

privée de son principal office intellectuel, l'ordre le plus régulier

étant dès lors conçu comme nécessairement établi et maintenu, dans notre

monde et même dans l'univers entier, par la simple pesanteur mutuelle de

ses diverses parties.

[Note 2: Aujourd'hui, pour les esprits familiarisés de

bonne heure avec la vraie philosophie astronomique, les

cieux ne racontent plus d'autre gloire que celle

d'Hipparque, de Képler, de Newton, et de tous ceux qui ont

concouru à en établir les lois.]

[Note 3: Il convient d'observer à ce sujet, comme trait

caractéristique que, lorsque des astronomes se livrent

aujourd'hui à un tel genre d'admiration, il porte

essentiellement sur l'organisation des animaux, qui leur est

entièrement étrangère; tandis que les anatomistes, au

contraire, qui en connaissent toute l'imperfection, se

rejettent sur l'arrangement des astres, dont ils n'ont

aucune idée approfondie et ce qui est propre à mettre en

évidence la véritable source de cette disposition d'esprit.]

Si les philosophes qui, de nos jours, tiennent encore à la doctrine des

causes finales n'étaient point, ordinairement, dépourvus d'une véritable

instruction scientifique un peu approfondie, ils n'auraient pas manqué

de faire ressortir, avec leur emphase habituelle, une considération

générale fort spécieuse, à laquelle ils n'ont jamais eu égard, et que je

choisis exprès comme l'exemple le plus défavorable. Il s'agit de ce beau

résultat final de l'ensemble des travaux mathématiques sur la théorie de

la gravitation, mentionné ci-dessus pour un autre motif, la stabilité

essentielle de notre système solaire. Cette grande notion, présentée

sous l'aspect convenable, pourrait sans doute devenir aisément la base

d'une suite de déclamations éloquentes, ayant une imposante apparence de

solidité. Et, néanmoins, une constitution aussi essentielle à

l'existence continue des espèces animales est une simple conséquence

nécessaire, d'après les lois mécaniques du monde, de quelques

circonstances caractéristiques de notre système solaire, la petitesse

extrême des masses planétaires en comparaison de la masse centrale, la

faible excentricité de leurs orbites, et la médiocre inclinaison

mutuelle de leurs plans; caractères qui, à leur tour, peuvent être

envisagés avec beaucoup de vraisemblance, ainsi que je le montrerai plus

tard suivant l'indication de Laplace, comme dérivant tout naturellement

du mode de formation de ce système. On devait d'ailleurs _à priori_

s'attendre, en général, à un tel résultat, par cette seule réflexion que

puisque nous existons, il faut bien, de toute nécessité, que le système

dont nous faisons partie soit disposé de façon à permettre cette

existence, qui serait incompatible avec une absence totale de stabilité

dans les élémens principaux de notre monde. Pour apprécier

convenablement cette considération, il faut observer que cette stabilité

n'est nullement absolue; car elle n'a pas lieu à l'égard des comètes,

dont les perturbations sont beaucoup plus fortes, et peuvent même

s'accroître presque indéfiniment par le défaut des conditions de

restriction que je viens d'énoncer, ce qui ne permet guère de les

concevoir habitées. La prétendue cause finale se réduirait donc ici,

comme on l'a déjà vu dans toutes les occasions analogues, à cette

remarque puérile: il n'y a d'astres habités, dans notre système

solaire, que ceux qui sont habitables. On rentre, en un mot, dans le

principe des conditions d'existence, qui est la vraie transformation

positive de la doctrine des causes finales, et dont la portée et la

fécondité sont bien supérieures.

Tels sont, en aperçu, les services immenses et fondamentaux rendus par

le développement des théories astronomiques à l'émancipation de la

raison humaine. Je m'efforcerai de les mettre en évidence dans les

différentes parties de l'examen philosophique dont je vais m'occuper.

Après avoir expliqué l'objet réel de l'astronomie, et m'être efforcé de

circonscrire, avec une sévère précision, le véritable champ de ses

recherches; après avoir établi sa vraie position encyclopédique, par sa

subordination nécessaire à la science mathématique et par son rang

incontestable à la tête des sciences naturelles; après avoir enfin

signalé ses propriétés philosophiques, quant à la méthode et quant à la

doctrine, il ne me reste plus, pour compléter cet aperçu général, qu'à

envisager la division principale de la science astronomique, qui découle

tout naturellement des considérations déjà exposées dans ce discours.

Nous avons précédemment établi le principe que les phénomènes étudiés

en astronomie sont, de toute nécessité, ou des phénomènes géométriques,

ou des phénomènes mécaniques. De là résulte immédiatement la division

naturelle de la science en deux parties profondément distinctes, quoique

maintenant combinées de la manière la plus heureuse: 1º l'astronomie

géométrique, ou la _géométrie céleste_, qui, pour avoir eu, si

long-temps avant l'autre, le caractère scientifique, a conservé encore

le nom d'astronomie proprement dite; 2º. l'astronomie mécanique, ou la

_mécanique céleste_, dont Newton est l'immortel fondateur, et qui a

reçu, dans le siècle dernier, un si vaste et si admirable développement.

Il est d'ailleurs évident que cette division convient aussi bien à

l'astronomie sidérale, si jamais elle existe véritablement, qu'à notre

astronomie solaire, la seule que je doive avoir essentiellement en vue

par les raisons expliquées ci-dessus, et qui, dans toute hypothèse,

occupera toujours le premier rang. Une telle distribution dérive si

directement aujourd'hui de la nature même de la science, qu'on la voit

dominer presque spontanément dans toute exposition un peu méthodique,

bien qu'elle n'ait jamais été, ce me semble, rationnellement examinée.

Il importe de remarquer à cet égard que cette division est parfaitement

en harmonie avec la règle encyclopédique posée au commencement de cet

ouvrage, et que je m'efforcerai toujours de suivre, autant que possible,

dans la distribution intérieure de chaque science fondamentale. Il est

clair, en effet, que la géométrie céleste est, par sa nature, beaucoup

plus simple que la mécanique céleste: et, d'un autre côté, elle en est

essentiellement indépendante, quoique celle-ci puisse contribuer

singulièrement à la perfectionner. Dans l'astronomie proprement dite, il

ne s'agit que de déterminer la forme et la grandeur des corps célestes,

et d'étudier les lois géométriques suivant lesquelles leurs positions

varient, sans considérer ces déplacemens relativement aux forces qui les

produisent, ou, en termes plus positifs, quant aux mouvemens

élémentaires dont ils dépendent. Aussi a-t-elle pu faire et a-t-elle

fait réellement les progrès les plus importans avant que la mécanique

céleste eût aucun commencement d'existence; et, même depuis lors, ses

découvertes les plus remarquables ont encore été dues à son

développement spontané, comme on le voit si éminemment dans le beau

travail du grand Bradley sur l'aberration et la nutation. Au contraire,

la mécanique céleste est, par sa nature, essentiellement dépendante de

la géométrie céleste, sans laquelle elle ne saurait avoir aucun

fondement solide. Son objet, en effet, est d'analyser les mouvemens

effectifs des astres, afin de les ramener, d'après les règles de la

mécanique rationnelle, à des mouvemens élémentaires régis par une loi

mathématique universelle et invariable; et, en partant ensuite de cette

loi, de perfectionner à un haut degré la connaissance des mouvemens

réels, en les déterminant _à priori_ par des calculs de mécanique

générale, empruntant à l'observation directe le moins de données

possible, et néanmoins toujours confirmés par elle. C'est par là que

s'établit, de la manière la plus naturelle, la liaison fondamentale de

l'astronomie avec la physique proprement dite; liaison devenue telle

aujourd'hui, que plusieurs grands phénomènes forment de l'une à l'autre

une transition presque insensible, comme on le voit surtout dans la

théorie des marées. Mais il est évident que ce qui constitue toute la

réalité de la mécanique céleste, ainsi que je m'attacherai à le faire

ressortir en son lieu, c'est d'avoir pris son point de départ dans

l'exacte connaissance des véritables mouvemens, fournie par la géométrie

céleste. C'est précisément faute d'avoir été conçues d'après cette

relation fondamentale, que toutes les tentatives faites avant Newton

pour former des systèmes de mécanique céleste, et entre autres celle de

Descartes, ont dû être nécessairement illusoires sous le rapport

scientifique, quelque utilité qu'elles aient pu avoir d'ailleurs

momentanément sous le point de vue philosophique.

La division générale de l'astronomie en géométrique et mécanique n'a

donc certainement rien d'arbitraire, ni même de scolastique: elle dérive

de la nature même de la science; elle est à la fois historique et

dogmatique. Il serait inutile d'insister davantage sur un principe aussi

évident, et que personne n'a jamais contesté. Quant aux subdivisions,

d'ailleurs très aisées à établir, ce n'est point le moment de s'en

occuper: elles seront expliquées à mesure que le besoin s'en fera

sentir.

Relativement au point de vue où le lecteur doit se placer, je renvoie

aux judicieuses remarques de Delambre sur l'innovation tentée par

Lacaille, qui, pour simplifier son exposition, avait imaginé de

transporter son observateur à la surface du soleil. Il est certain que

la conception des mouvemens célestes devient ainsi beaucoup plus facile;

mais on ne saurait plus comprendre par quel enchaînement de

connaissances on a pu s'élever à une telle conception. Le point de vue

solaire doit être le terme et non l'origine d'un système rationnel

d'études astronomiques. L'obligation de partir de notre point de vue

réel est surtout prescrite par la nature de cet ouvrage, où l'analyse

de la méthode scientifique et l'observation de la filiation logique des

idées principales doivent avoir encore plus d'importance que

l'exposition plus claire des résultats généraux.

Il convient, enfin, d'avertir ceux de mes lecteurs qui seraient

étrangers à l'étude de l'astronomie, mais qui, doués d'un véritable

esprit philosophique, voudraient se former une juste idée générale de

ses méthodes essentielles et de ses principaux résultats, que je leur

suppose préalablement au moins une exacte connaissance des deux

phénomènes fondamentaux, le mouvement diurne et le mouvement annuel,

telle qu'on peut l'obtenir par les plus simples observations, faites

sans aucun instrument précis, et seulement élaborées par la

trigonométrie. Je les renvoie pour cet objet, comme, en général, pour

toutes les autres données nécessaires, à l'excellent traité de mon

illustre maître en astronomie, le judicieux Delambre. Il ne s'agit point

ici d'un traité, même sommaire, d'astronomie; mais d'une suite de

considérations philosophiques sur les diverses parties de la science:

toute exposition spéciale de quelque étendue y serait donc déplacée.

Ayant ainsi considéré, sous tous les aspects essentiels, le système de

la science astronomique, je dois procéder maintenant à l'examen

philosophique de ses diverses parties, dans l'ordre établi ci-dessus.

Mais il faut auparavant jeter un coup d'oeil général sur l'ensemble des

moyens d'observation nécessaires aux astronomes, ce qui fera l'objet de

la leçon suivante.

Cours de philosophie positive. (2/6) · 第 4 / 22 题