Joignez que M. Paul Bourget est sans doute poète et romancier, mais
est peut-être avant tout un critique--et non pas un critique qui juge
et qui raconte, mais un critique qui comprend et qui sent, qui s'est
particulièrement appliqué à se représenter des états d'âme, à les
faire siens. Parmi tant d'âmes qu'il pénètre et qu'il s'assimile, où
est la sienne?
Il semble à première vue que, plus un critique a d'étendue d'esprit et
de puissance de sympathie, moins il doit présenter, à qui veut le
définir et le peindre, de traits individuels. Les plus marqués, les
plus originaux, non seulement parmi les hommes, mais parmi les
écrivains, sont ceux qui ne comprennent pas tout, qui ne sentent pas
tout, qui n'aiment pas tout, dont la science, l'intelligence et les
goûts sont nettement délimités. L'homme idéal, celui qui viendra à la
fin des temps, comme il saura et concevra également toutes choses,
n'aura sans doute presque plus de personnalité intellectuelle; et il
n'aura que des passions, des vices et des travers fort atténués. Les
membres de la petite oligarchie philosophique qui, d'après M. Renan,
gouvernera peut-être un jour le monde, délivrés, par l'omniscience,
des passions inférieures, devront se ressembler entre eux à un tel
point qu'ils seront à peu près indiscernables. Ils se rapprocheront de
Dieu, le grand savant, le grand critique; et Dieu n'a point
d'individualité. Dès aujourd'hui l'écrivain qui concevrait entièrement
et profondément toutes les façons dont le monde s'est reflété dans des
intelligences ne pourrait guère être défini que par cette aptitude
même à tout pénétrer et à tout embrasser.
Nous n'en sommes pas encore là. En réalité, il y a autant de manières
d'entendre la critique que le roman, le théâtre ou la poésie: la
personnalité de l'écrivain peut donc s'y marquer aussi fortement,
quand il en a une. À peine faut-il, quelquefois, un peu plus de soin
pour l'y démêler.
Il est trop évident (mais j'ai besoin de ces truismes pour reprendre
confiance) que, comme tout autre écrivain, un critique met
nécessairement dans ses écrits son tempérament et sa conception de la
vie, puisque c'est avec son esprit qu'il décrit les autres esprits;
que les différences sont aussi profondes entre M. Taine, M. Nisard et
Sainte-Beuve, qu'entre..., mettons entre Corneille, Racine et Molière,
et qu'enfin la critique est une représentation du monde aussi
personnelle, aussi relative, aussi vaine et, par suite, aussi
intéressante que celles qui constituent les autres genres littéraires.
La critique varie à l'infini selon l'objet étudié, selon l'esprit qui
l'étudie, selon le point de vue où cet esprit se place. Elle peut
considérer les oeuvres, les hommes ou les idées. Et elle peut juger
ou seulement définir. D'abord dogmatique, elle est devenue historique
et scientifique; mais il ne semble pas que son évolution soit
terminée. Vaine comme doctrine, forcément incomplète comme science,
elle tend peut-être à devenir simplement l'art de jouir des livres et
d'enrichir et d'affiner par eux ses impressions.
M. Nisard commence par se former une idée générale, et comme purifiée,
du génie français. Cette idée, il l'a tirée d'une première vue
d'ensemble de notre littérature. Il y fait entrer, comme partie
intégrante, les croyances de la philosophie spiritualiste. À l'idéal
ainsi conçu il compare les oeuvres des écrivains et les exalte ou les
malmène selon qu'elles s'en rapprochent plus ou moins. Au reste, il
isole ces oeuvres, néglige le plus souvent la personne même des
écrivains; ou, s'il en parle, c'est pour leur attribuer, au nom du
libre arbitre, le mérite ou le déshonneur d'avoir servi ou trahi
l'idéal littéraire dont il a posé au commencement la définition. Il ne
saisit expressément aucun lien de nécessité entre les oeuvres et les
producteurs, entre ceux-ci et les milieux sociaux, ni entre les
époques successives. Et pourtant son _Histoire_ se déroule suivant un
plan inexorable, et l'esprit français ressemble chez lui à une
personne morale qui se développerait, puis déclinerait à travers les
âges. De là une _Histoire_ d'une rigoureuse unité. Elle est fort
systématique et singulièrement partiale et incomplète; mais comme
l'esprit de M. Nisard est intéressant! comme il est fin, délicat et
dédaigneux!
M. Taine, dans son _Histoire de la littérature anglaise_ fait
absolument le contraire et fait cependant la même chose. Tandis que M.
Nisard ne considérait que les oeuvres, M. Taine affecte de considérer
surtout les causes proches ou lointaines dont elles sont
l'aboutissement; et, tandis que M. Nisard coupait les oeuvres de leurs
racines, il étudie, lui, ces racines jusque dans leurs dernières
ramifications et le sol même où elles s'enfoncent. Mais cette
explication des livres par les hommes, et des hommes par la race et le
milieu, n'est souvent qu'un leurre. Car le critique s'est d'abord
formé, sans le dire, par une première revue rapide de la littérature
anglaise, une idée du génie anglais (comme M. Nisard du génie de la
France), et c'est de là qu'il a déduit les conditions et le milieu où
les oeuvres proprement anglaises pouvaient se produire. Et alors,
toutes celles que ce milieu n'explique pas, il affecte de les laisser
de côté. Il arrive ainsi, par une autre voie, à un exclusivisme aussi
étroit que celui de M. Nisard. Le spiritualisme de l'un, le
positivisme de l'autre aboutissent donc à un résultat analogue. Et
nous pouvons dire comme tout à l'heure: L'_Histoire_ de M. Taine est
singulièrement systématique, partiale et incomplète; mais comme le
génie de M. Taine est intéressant! quelle puissance de généralisation
et à la fois quelle magie de couleur dans l'oeuvre de ce
poète-logicien!
Ainsi, dogmatique ou scientifique, la critique littéraire n'est
jamais, en fin de compte, que l'oeuvre personnelle et caduque d'un
misérable homme. Sainte-Beuve mêle avec beaucoup de grâce les deux
méthodes, apprécie quelquefois, mais plus souvent décrit, juge encore
les oeuvres d'après la tradition, du goût classique, mais élargit
cette tradition, s'applique plus volontiers, se promenant à travers
toute la littérature, à faire des portraits et des biographies
morales, et fournit je ne sais combien de pièces, éparses, mais
exquises, à ce qu'il appelait si bien l'histoire naturelle des
esprits.
Je passe les diverses combinaisons de doctrine, d'histoire et de
psychologie, propres à MM. Scherer, Montégut et Brunetière. Mais, ou
je me trompe fort, ou M. Paul Bourget a imaginé un genre de critique
presque nouveau. La critique devient, pour M. Bourget, l'histoire de
sa propre formation intellectuelle et morale. C'est comme qui dirait
de la critique _égotiste_. Son esprit étant éminemment et presque
uniquement un produit de cette fin de siècle (l'influence de la
tradition gréco-latine est peu marquée chez lui), il s'en tient aux
écrivains des trente dernières années et choisit parmi eux ceux avec
qui il se trouve en conformité d'intelligence et de coeur. Et il ne
fait ni leur portrait ni leur biographie; il n'analyse point leurs
livres et n'étudie point leurs procédés; il ne définit point
l'impression que leurs livres lui ont donnée en tant qu'oeuvres d'art:
il cherche seulement à bien expliquer et décrire ceux de leurs états
de conscience et celles de leur idées qu'il s'est le mieux appropriés
par l'imitation et par la sympathie. Et ainsi, tout en ne faisant au
fond que l'histoire de son âme à lui, il fait du même coup l'histoire
des sentiments les plus originaux de sa génération et compose par là
même un fragment considérable--et définitif--de l'histoire morale de
notre époque.