II

Joignez que M. Paul Bourget est sans doute poète et romancier, mais

est peut-être avant tout un critique--et non pas un critique qui juge

et qui raconte, mais un critique qui comprend et qui sent, qui s'est

particulièrement appliqué à se représenter des états d'âme, à les

faire siens. Parmi tant d'âmes qu'il pénètre et qu'il s'assimile, où

est la sienne?

Il semble à première vue que, plus un critique a d'étendue d'esprit et

de puissance de sympathie, moins il doit présenter, à qui veut le

définir et le peindre, de traits individuels. Les plus marqués, les

plus originaux, non seulement parmi les hommes, mais parmi les

écrivains, sont ceux qui ne comprennent pas tout, qui ne sentent pas

tout, qui n'aiment pas tout, dont la science, l'intelligence et les

goûts sont nettement délimités. L'homme idéal, celui qui viendra à la

fin des temps, comme il saura et concevra également toutes choses,

n'aura sans doute presque plus de personnalité intellectuelle; et il

n'aura que des passions, des vices et des travers fort atténués. Les

membres de la petite oligarchie philosophique qui, d'après M. Renan,

gouvernera peut-être un jour le monde, délivrés, par l'omniscience,

des passions inférieures, devront se ressembler entre eux à un tel

point qu'ils seront à peu près indiscernables. Ils se rapprocheront de

Dieu, le grand savant, le grand critique; et Dieu n'a point

d'individualité. Dès aujourd'hui l'écrivain qui concevrait entièrement

et profondément toutes les façons dont le monde s'est reflété dans des

intelligences ne pourrait guère être défini que par cette aptitude

même à tout pénétrer et à tout embrasser.

Nous n'en sommes pas encore là. En réalité, il y a autant de manières

d'entendre la critique que le roman, le théâtre ou la poésie: la

personnalité de l'écrivain peut donc s'y marquer aussi fortement,

quand il en a une. À peine faut-il, quelquefois, un peu plus de soin

pour l'y démêler.

Il est trop évident (mais j'ai besoin de ces truismes pour reprendre

confiance) que, comme tout autre écrivain, un critique met

nécessairement dans ses écrits son tempérament et sa conception de la

vie, puisque c'est avec son esprit qu'il décrit les autres esprits;

que les différences sont aussi profondes entre M. Taine, M. Nisard et

Sainte-Beuve, qu'entre..., mettons entre Corneille, Racine et Molière,

et qu'enfin la critique est une représentation du monde aussi

personnelle, aussi relative, aussi vaine et, par suite, aussi

intéressante que celles qui constituent les autres genres littéraires.

La critique varie à l'infini selon l'objet étudié, selon l'esprit qui

l'étudie, selon le point de vue où cet esprit se place. Elle peut

considérer les oeuvres, les hommes ou les idées. Et elle peut juger

ou seulement définir. D'abord dogmatique, elle est devenue historique

et scientifique; mais il ne semble pas que son évolution soit

terminée. Vaine comme doctrine, forcément incomplète comme science,

elle tend peut-être à devenir simplement l'art de jouir des livres et

d'enrichir et d'affiner par eux ses impressions.

M. Nisard commence par se former une idée générale, et comme purifiée,

du génie français. Cette idée, il l'a tirée d'une première vue

d'ensemble de notre littérature. Il y fait entrer, comme partie

intégrante, les croyances de la philosophie spiritualiste. À l'idéal

ainsi conçu il compare les oeuvres des écrivains et les exalte ou les

malmène selon qu'elles s'en rapprochent plus ou moins. Au reste, il

isole ces oeuvres, néglige le plus souvent la personne même des

écrivains; ou, s'il en parle, c'est pour leur attribuer, au nom du

libre arbitre, le mérite ou le déshonneur d'avoir servi ou trahi

l'idéal littéraire dont il a posé au commencement la définition. Il ne

saisit expressément aucun lien de nécessité entre les oeuvres et les

producteurs, entre ceux-ci et les milieux sociaux, ni entre les

époques successives. Et pourtant son _Histoire_ se déroule suivant un

plan inexorable, et l'esprit français ressemble chez lui à une

personne morale qui se développerait, puis déclinerait à travers les

âges. De là une _Histoire_ d'une rigoureuse unité. Elle est fort

systématique et singulièrement partiale et incomplète; mais comme

l'esprit de M. Nisard est intéressant! comme il est fin, délicat et

dédaigneux!

M. Taine, dans son _Histoire de la littérature anglaise_ fait

absolument le contraire et fait cependant la même chose. Tandis que M.

Nisard ne considérait que les oeuvres, M. Taine affecte de considérer

surtout les causes proches ou lointaines dont elles sont

l'aboutissement; et, tandis que M. Nisard coupait les oeuvres de leurs

racines, il étudie, lui, ces racines jusque dans leurs dernières

ramifications et le sol même où elles s'enfoncent. Mais cette

explication des livres par les hommes, et des hommes par la race et le

milieu, n'est souvent qu'un leurre. Car le critique s'est d'abord

formé, sans le dire, par une première revue rapide de la littérature

anglaise, une idée du génie anglais (comme M. Nisard du génie de la

France), et c'est de là qu'il a déduit les conditions et le milieu où

les oeuvres proprement anglaises pouvaient se produire. Et alors,

toutes celles que ce milieu n'explique pas, il affecte de les laisser

de côté. Il arrive ainsi, par une autre voie, à un exclusivisme aussi

étroit que celui de M. Nisard. Le spiritualisme de l'un, le

positivisme de l'autre aboutissent donc à un résultat analogue. Et

nous pouvons dire comme tout à l'heure: L'_Histoire_ de M. Taine est

singulièrement systématique, partiale et incomplète; mais comme le

génie de M. Taine est intéressant! quelle puissance de généralisation

et à la fois quelle magie de couleur dans l'oeuvre de ce

poète-logicien!

Ainsi, dogmatique ou scientifique, la critique littéraire n'est

jamais, en fin de compte, que l'oeuvre personnelle et caduque d'un

misérable homme. Sainte-Beuve mêle avec beaucoup de grâce les deux

méthodes, apprécie quelquefois, mais plus souvent décrit, juge encore

les oeuvres d'après la tradition, du goût classique, mais élargit

cette tradition, s'applique plus volontiers, se promenant à travers

toute la littérature, à faire des portraits et des biographies

morales, et fournit je ne sais combien de pièces, éparses, mais

exquises, à ce qu'il appelait si bien l'histoire naturelle des

esprits.

Je passe les diverses combinaisons de doctrine, d'histoire et de

psychologie, propres à MM. Scherer, Montégut et Brunetière. Mais, ou

je me trompe fort, ou M. Paul Bourget a imaginé un genre de critique

presque nouveau. La critique devient, pour M. Bourget, l'histoire de

sa propre formation intellectuelle et morale. C'est comme qui dirait

de la critique _égotiste_. Son esprit étant éminemment et presque

uniquement un produit de cette fin de siècle (l'influence de la

tradition gréco-latine est peu marquée chez lui), il s'en tient aux

écrivains des trente dernières années et choisit parmi eux ceux avec

qui il se trouve en conformité d'intelligence et de coeur. Et il ne

fait ni leur portrait ni leur biographie; il n'analyse point leurs

livres et n'étudie point leurs procédés; il ne définit point

l'impression que leurs livres lui ont donnée en tant qu'oeuvres d'art:

il cherche seulement à bien expliquer et décrire ceux de leurs états

de conscience et celles de leur idées qu'il s'est le mieux appropriés

par l'imitation et par la sympathie. Et ainsi, tout en ne faisant au

fond que l'histoire de son âme à lui, il fait du même coup l'histoire

des sentiments les plus originaux de sa génération et compose par là

même un fragment considérable--et définitif--de l'histoire morale de

notre époque.

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 61 / 81 题