III

Un des moyens de connaître M. Paul Bourget serait de faire pour lui ce

qu'il a fait pour les dix écrivains qui figurent dans ses _Essais de

psychologie contemporaine_. Il s'agirait de chercher, pour employer

ses propres expressions, «quelles façons de sentir et de goûter la vie

il propose à de plus jeunes que lui»--ou à ceux de sa génération. Car

il semble bien que M. Paul Bourget ait une assez grande influence sur

la jeunesse d'à présent, non pas peut-être sur celle dont les études

classiques ont été poussées très avant et que la tradition latine et

gauloise munit et défend, mais sur la partie la plus inquiète, la plus

nerveuse et la plus ignorante de la jeunesse qui écrit. L'Académie a

beau l'honorer publiquement: cela n'empêche point les plus aventureux

parmi les plus jeunes écrivains, et ceux du cerveau le plus trouble,

symbolistes, esthètes, wagnériens et mallarmistes d'être pour lui

pleins d'égards, de le considérer comme un maître. Et, en outre, il a

pour lui toutes les jeunes femmes. Nul peut-être, à l'heure qu'il est,

n'inspire à certaines âmes un culte plus tendre. Il est, pour

beaucoup, le poète par excellence, l'ami, le consolateur, presque le

directeur de conscience. En revanche, beaucoup d'hommes mûrs, surtout

parmi les gaulois et parmi ceux qui sont fortement imprégnés de

lettres classiques, ne peuvent pas le souffrir. Mais, qu'on l'aime ou

non, il faut avouer que son esprit est une des résultantes les plus

riches et les plus distinguées de la culture littéraire et morale de

la seconde moitié du siècle.

Ce qu'il y a d'abord d'éminent en lui, c'est précisément cette

curiosité intellectuelle et sentimentale, cette aptitude et aussi

cette application à connaître, éprouver et comprendre les états d'âme

les plus récents, tels qu'ils se manifestent dans les livres de nos

écrivains les plus originaux. Lui-même résume ainsi le précieux

contenu de ses _Essais_:

À l'occasion de M. Renan et des frères de Goncourt, j'ai indiqué

le germe de mélancolie enveloppé dans le dilettantisme. J'ai

essayé de montrer, à l'occasion de Stendhal, de Tourguéniev et

d'Amiel, quelques-unes des fatales conséquences de la vie

cosmopolite. Les poèmes de Baudelaire et les comédies de M. Dumas

m'ont été un prétexte pour analyser plusieurs nuances de l'amour

moderne et pour indiquer les perversions ou les impuissances de

cet amour sous la pression de l'esprit d'analyse. Gustave

Flaubert, MM. Leconte de Lisle et Taine m'ont permis de montrer

quelques exemplaires des effets produits par la science sur des

imaginations et des sensibilités diverses. J'ai pu, à l'occasion

de M. Renan encore, des Goncourt, de M. Taine, de Flaubert,

étudier plusieurs cas de conflit entre la démocratie et la haute

culture.

Et c'est bien là, en effet, le bilan complet des sentiments, des

inquiétudes et des tourments imaginés et subis par l'âme moderne.

Cette âme, M. Bourget se pique de l'embrasser, de l'aimer tout

entière, jusque dans ses manifestations les plus maladives et les plus

éphémères. Il a d'étranges faiblesses pour la poésie ténébreuse et

mystique des derniers petits cénacles (et c'est ce qui lui a valu leur

vénération). Il ne veut pas qu'il soit dit qu'aucune affection mentale

de son temps lui ait été étrangère ou lui soit restée incomprise.

C'est un beau scrupule de critique. De même, le cosmopolitisme lui

paraissant un des signes de notre âge, il a été cosmopolite, il s'est

appliqué à l'être. Il a vécu à Londres et à Florence autant qu'à

Paris. Il a même habité l'Espagne et le Maroc, et je vous demande un

peu ce que le Maroc pouvait lui dire, à lui le méditatif, l'homme du

songe intérieur! De même encore, il affecte de connaître et d'aimer

les derniers raffinements du luxe contemporain; il s'en voudrait

d'avoir ignoré un seul détail de la plus élégante façon de vivre

inventée par les derniers civilisés. Cela lui appartient, cela est de

son domaine au même titre que le dilettantisme ou le cosmopolitisme.

Et c'est pourquoi ce psychologue, qui n'est que rarement et faiblement

paysagiste, sera assez fréquemment tapissier.

Pourtant, parmi les sentiments que M. Paul Bourget définit et explique

avec une égale précision, on peut distinguer ceux qu'il éprouve

naturellement et qu'il préfère, et ceux qu'il a fait quelque effort

pour s'approprier, et connaître enfin quels sont, entre les écrivains

dont il s'occupe, ceux dont il tient le plus.

De Baudelaire, pour qui sa prédilection est très marquée, il semble

tenir un mélange singulier de sensualité et de mysticisme, une sorte

de catholicisme un peu dépravé. Ce sentiment est très particulier à

notre âge. Il est à cent lieues de l'érotisme classique. Il suppose

une race un peu affaiblie, une diminution de la force musculaire et un

raffinement du système nerveux, la persistance de l'esprit d'analyse

au fort même des sensations les plus propres à vous faire perdre la

tête, par suite une certaine incapacité de jouir pleinement et

tranquillement de son Corps, le sentiment de cette impuissance, un

retour paradoxal, en pleine débauche, au mépris de la chair, et, dans

la souillure même, une aspiration à la pureté, moitié feinte et moitié

sincère, qui ravive la saveur du péché et le transforme en péché

intellectuel, en péché de malice...

De M. Renan, il tient le dédain aristocratique et surtout le

dilettantisme, «cette disposition d'esprit, très intelligente à la

fois et très voluptueuse, qui nous incline tour à tour vers les formes

diverses de la vie et nous conduit à nous prêter à toutes ces formes

sans nous donner à aucune»; de M. Taine, il tient l'esprit

scientifique, certaines habitudes de composition et de langage et le

goût des grandes généralisations; de M. Dumas fils, (chose un peu

inattendue), la préoccupation tragique des questions de morale dans

les drames de l'amour.

De Flaubert, des Goncourt, de M. Leconte de Lisle et, en général, de

tous les écrivains purement «artistes» (si moderne que soit d'ailleurs

chez eux le fond de philosophie latente), il ne semble pas que M. Paul

Bourget tienne grand'chose, encore qu'il les comprenne merveilleusement.

Mais Stendhal a toutes ses tendresses. Stendhal est sa passion, son

vice, et quelquefois son préjugé. Stendhal est le seul écrivain

antérieur à la génération de 1850 qu'il ait admis dans sa galerie. Il

prononce toujours son nom avec un peu de mystère, comme celui du dieu

d'une religion secrète. «Henri Beyle», ce nom prend pour lui la

douceur d'un petit nom,--ou l'importance d'un nom sacré et caché, qui

n'est révélé qu'aux adeptes. Il dit: «Henri Beyle», comme un

moliériste dit: «Poquelin». Ce culte est ici fort légitime, Stendhal

ayant manié avec plus de sûreté, de finesse, de hardiesse et de suite

qu'aucun autre écrivain, l'instrument dont s'est servi M. Bourget

lui-même pour approfondir les sentiments les plus distingués de sa

génération ou pour les faire naître en lui: l'analyse.

Ainsi sommes-nous conduits à noter deux autres caractères de l'esprit

de M. Paul Bourget. Ce curieux est un analyste et un pessimiste (un

«triste», si vous préférez). Ne séparons point les deux choses; car,

chez lui, elles se tiennent étroitement. M. Bourget est très nettement

de ceux qui sont moins préoccupés du monde extérieur que du monde de

l'âme, moins sensibles au plaisir de voir et de rendre la forme des

choses ou les divers aspects de la mêlée humaine qu'à celui de

décomposer des sentiments et des idées en leurs éléments primitifs et

de remonter d'un phénomène moral à un autre, jusqu'à tant qu'il s'en

trouve un qui soit irréductible. Or l'esprit d'analyse aboutit

naturellement à une grande tristesse. Pourquoi? C'est que ce dernier

élément irréductible, c'est toujours un instinct fatal ou un désir

inassouvi. Ce que M. Bourget finit par atteindre tout au fond des âmes

qu'il étudie, c'est toujours (quelque forme qu'il revête et de

quelques nuances qu'il s'enrichisse en affleurant à la surface) le

sentiment de la nécessité des choses--ou de la disproportion entre

l'idéal et la réalité, entre notre rêve et notre destinée. Et cela est

triste.

Cette tristesse est, si je puis dire, de deux degrés. M. Paul Bourget

nous dit que tous les états sentimentaux qu'il a analysés mènent au

pessimisme. C'est le spectre du pessimisme qu'il voit se dresser au

bout de tous les chemins qu'il s'est taillés dans ce que Shakespeare

appelle la forêt des âmes. Car le baudelairisme implique, même dans

ses complaisances à la chair, la conscience de son indignité et une

vision du péché universel. Le dilettantisme, ce don d'imaginer avec

précision et sympathie les vies morales les plus diverses, implique

l'impossibilité de se reposer dans aucune. L'aristocratie

intellectuelle a pour rançon une sensibilité douloureuse à toutes les

vulgarités de la vie réelle. Le cosmopolitisme, qui vous montre

l'immensité et la variété du monde, vous en fait sentir, presque dans

le même moment, la monotonie et l'inutilité; la planète paraît moindre

à qui la connaît mieux: voyez où l'exotisme, qui est le cosmopolitisme

pittoresque, a conduit Pierre Loti. L'esprit scientifique vous

condamne à la vision d'un monde gouverné par des forces aveugles et où

manque la bonté. Et ainsi de suite.--Et, si ces diverses façons de

voir et de sentir sont fort mélancoliques par elles-mêmes, l'analyse

qu'on fait de chacune d'elles en redouble la tristesse en nous la

montrant incurable.--Bref, connaître, c'est être triste, parce que

toute connaissance aboutit à la constatation de l'inconnaissable et à

celle de la vanité de l'être humain. Jugez si M. Bourget peut être

gai, n'ayant point pour se consoler, lui, les distractions violentes,

la vie toute d'action et le tempérament robuste de son maître

Stendhal.

M. Paul Bourget s'est pourtant défendu d'être un pessimiste. Il a bien

tort! Un pessimiste n'est pas nécessairement un homme qui affirme la

prédominance du mal sur le bien dans l'univers, ni un misanthrope, un

hypocondre ou un désespéré. Tout homme qui réfléchit sur la destinée

humaine et la trouve inintelligible et n'a, pour se réconforter, ni la

foi chrétienne ni la naïve croyance au progrès, peut être dit

pessimiste. Le seul fait de ne rien comprendre au monde et de n'y voir

aucune explication est, quand on y songe, suffisamment douloureux.

Cela n'empêche pas de vivre comme les autres, de jouir, à l'occasion,

du ciel, de l'air pur ou même de la société des hommes et des femmes;

mais, dans les minutes où l'on pense, il n'est guère possible, en

dehors d'une foi positive, d'être optimiste: il y a trop de

souffrances inutiles et absurdes et, de tous les côtés, une trop

épaisse muraille de nuit... M. Bourget s'en défend en vain. Son style

même a comme un timbre auquel on ne se trompe pas: il rend un son

plaintif, gémissant, éploré...

Sans doute l'absence de croyance positive et l'esprit d'analyse

peuvent, chez quelques-uns, se tourner en nonchalance (voyez

Montaigne), mais non pas chez ceux dont la sensibilité au bien et au

mal moral est exceptionnellement développée. Or M. Paul Bourget a bien

une de ces consciences-là. Et c'est là, je crois, sa dernière marque,

et la plus intime. Il définit quelque part avec beaucoup de force et

distingue le moraliste et le psychologue.

Le moraliste, dit-il, est très voisin du psychologue par l'objet

de son étude, car l'un et l'autre est curieux d'atteindre les

arrière-fonds de l'âme et veut connaître les mobiles des actions

des hommes. Mais au psychologue cette curiosité suffit. Cette

connaissance a sa fin en elle-même... Il voit la naissance des

idées, leur développement, leur combinaison, les impressions des

sens aboutir à des émotions et à des raisonnements, les états de

conscience toujours en voie de se faire et de se défaire, une

compliquée et changeante végétation de l'esprit et du coeur.

Vainement le moraliste déclare certains de ces états de

conscience criminels, certaines de ces complications méprisables,

certains de ces changements haïssables. À peine si le psychologue

entend ce que signifie ou crime, ou mépris, ou indignation...

Même il se complaît à la description des états dangereux de l'âme

qui révoltent le moraliste; il se délecte à comprendre les

actions scélérates, si ces actions révèlent une nature énergique

et si le travail profond qu'elles manifestent lui paraît

singulier. En un mot, le psychologue analyse seulement pour

analyser, et le moraliste analyse afin de juger.

Eh bien, quelque abîme que M. Paul Bourget se plaise ici à creuser

entre ces deux espèces d'esprits, si l'on ne peut dire qu'il soit

vraiment un moraliste, il n'est pas non plus un pur psychologue. Du

moins, c'est un psychologue très tourmenté par les questions de

morale, très ému, très anxieux, parfois effrayé. Il s'inquiète assez

habituellement des conséquences que peuvent avoir les idées qu'il

expose pour le bonheur et pour le bien moral de l'humanité. Il s'écrie

volontiers (en termes plus distingués et sans lever les bras, mais

plutôt en mettant ses mains sur ses yeux): «Où allons-nous?» Toutes

ses enquêtes sur les sentiments originaux de ses contemporains lui

servent à rechercher en même temps le sens et le but de la vie. Il la

prend très profondément au sérieux. Il n'est jamais plaisant, ni même

ironique ou dégagé. Il ignore le sourire. Il est antipaïen et

antigaulois. Il a, ce qui est presque toujours la marque d'une

éducation chrétienne, le goût de la chasteté. Vous trouverez chez lui,

assez souvent, un vif ressouvenir de la foi catholique de son enfance.

Il est, comme j'ai dit, en face de l'amour et de ses drames, aussi

grave que M. Dumas fils. Et c'est pourquoi ce disciple de Stendhal,

c'est-à-dire du plus détaché des analystes, a exprimé un jour, dans la

plus éloquente de ses études, une si ardente sympathie pour l'auteur

de la _Visite de Noces_. En somme, le baudelairisme, le renanisme et

le beylisme sont des habitudes et des goûts de son esprit, peut-être

aussi des acquisitions préméditées d'un artiste qui s'est donné pour

tâche de refléter et de porter en lui l'âme d'une certaine époque

littéraire. Mais le fond de son coeur et de son être, c'est, je pense,

un très douloureux souci de la vie morale, l'impossibilité de s'en

tenir aux plaisirs de la curiosité et de la spéculation. Armand de

Querne après son «crime d'amour», c'est exactement M. Paul Bourget; et

de Querne, c'est bien le Ryons de M. Dumas fils--moins l'esprit.

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 62 / 81 题