[Note 71: La _Vie inquiète_; _Édel_; les _Aveux_; _Essais de
psychologie contemporaine_; _Nouveaux essais_;
l'_Irréparable_; _Cruelle énigme_; _Crime d'amour_; _André
Cornélis_ (chez A. Lemerre).]
I
Je ne me souviens pas d'avoir jamais senti d'embarras comparable à
celui que j'éprouve au moment de parler de l'oeuvre et de la personne
littéraire de M. Paul Bourget. Sa richesse, sa complexité apparente me
déroutent. Je le vois d'une façon; mais, tout de suite après, je le
vois d'une autre. L'idée qu'on se fait de lui le plus communément est
celle d'un mièvre, d'un subtil, d'un féminin, d'une sorte de dandy des
lettres, très élégant, très fin, très caressant. Mais il s'en faut que
ce soit lui tout entier. Car, au contraire, plusieurs des pages qu'il
a écrites (les plus nombreuses peut-être) sont surtout remarquables
par la vigueur virile et la belle lucidité d'une intelligence
proprement philosophique. Et, de même, il peut apparaître en bien des
endroits comme un pur dilettante, et comme un dilettante de décadence,
plein d'affectation et d'artifice, d'une sensualité maladive et d'un
mysticisme équivoque; mais tout à coup on découvre chez lui un esprit
très grave, d'une gravité de prêtre, très préoccupé de vie morale,
sérieux au point de tout prendre au tragique.
Son style offre les mêmes contrastes: il est mièvre et il est fort; il
est pédantesque et il est simple; tout glacé d'abstractions, roide et
guindé, et soudain gracieux et languissant, ou plein, coloré, robuste.
Il est excellent et il est, peu s'en faut, détestable. Et l'on
s'étonne que le cruel début de _Cruelle énigme_, et l'adorable récit
de la rencontre des amants à Folkestone, ou le puissant tableau du
duel des deux sexes dans l'amour, d'après le théâtre de Dumas fils,
soient partis de la même main. Et ces dernières pages, si belles,
tandis que je les parcours, je suis sans doute arrêté par des phrases
éclatantes comme celle-ci, qui termine un morceau sur le rôle de
l'amour dans le développement de notre être moral: «... Tout au long
de nos années, il s'est donc enrichi ou appauvri, au hasard de cette
passion souverainement bienfaisante ou destructive, le trésor de
moralité acquise dont nous sommes les dépositaires: infidèles
dépositaires si souvent, et qui préparons la banqueroute de nos
successeurs parmi les caresses et les sourires.» Ou bien ce passage
m'éblouit comme un magnifique éclair: «... L'amour seul est demeuré
irréductible, comme la mort, aux conventions humaines. Il est sauvage
et libre, malgré les codes et les modes. La femme qui se déshabille
pour se donner à un homme dépouille avec ses vêtements toute sa
personne sociale; elle redevient pour celui qu'elle aime ce qu'il
redevient, lui aussi, pour elle: la créature naturelle et solitaire
dont aucune protection ne garantit le bonheur, dont aucun édit ne
saurait écarter le malheur.» Je suis ravi de cette beauté de pensée et
de forme; mais je tourne la page et j'y trouve une «floraison» ou un
«avortement» qui «dérive» d'une certaine qualité d'amour. J'y trouve
que «la Dame» est un être supérieur et charmant, «_fait de sécurité_
inébranlable», comme si la sécurité était dans la dame et non pas dans
l'adorateur. Ou bien ce sont des afféteries de langage pâmé: «Que
faire là contre? S'agenouiller devant la soeur douloureuse et l'adorer
d'être douloureuse...»
Ces choses-là me désolent, et mon embarras redouble... L'intelligence
la plus pénétrante et la plus vigoureuse, et avec cela des langueurs
morbides, du pédantisme aussi, et certaines prédilections
intellectuelles qui ressemblent à de la superstition, et un goût de
certaines élégances qu'on prendrait presque pour du snobisme...:
comment voir clair dans tout cela?