VI

Quel que soit d'ailleurs le degré de sa sincérité, j'imagine que (sauf

les heures inévitables de lassitude et de dégoût) il doit plutôt

éprouver de singuliers plaisirs à soutenir son personnage. Et ces

plaisirs doivent être d'une espèce assez rare et délicate pour qu'il

soit fort éloigné d'y renoncer jamais.

Je ne sais si ce qu'on m'a dit est vrai, que M. Rochefort est au fond

très fier de sa noblesse, et de remonter à Louis le Gros, et qu'un

jour, comme on lui rappelait que sa famille avait été alliée aux

Talleyrand, il laissa entendre que tout l'honneur était pour eux. S'il

en est ainsi, il ne pouvait mieux faire que de quitter son titre:

c'était le meilleur moyen pour qu'on l'en fît continuellement

souvenir. On le lui rappelle tous les jours, et l'on croit être très

malin; mais il en est ravi, et jamais marquis n'a tant joui de son

marquisat.

Il jouit aussi de son esprit, et plus que personne. Nous lui

reprochions tout à l'heure, assez ingénument, de n'être jamais grave

en exprimant des opinions qui supposent pourtant beaucoup de sérieux.

Mais voudriez-vous que ce gentilhomme fût révolutionnaire à la façon

d'un pilier de club, d'un ouvrier mécanicien grisé de mauvaises

brochures socialistes? Vous pensez bien qu'il n'y a dans son cas ni

naïveté ni mysticisme. Il n'est point révolté comme ce pauvre diable

d'Étienne Lantier dans _Germinal_, mais plutôt à la manière des

seigneurs-bandits qui se soulevaient jadis contre le pouvoir royal,

par orgueil, par humeur mutine et batailleuse. Au reste il n'a point

de doctrine. A-t-il jamais dit expressément qu'il fût socialiste,

communiste, collectiviste ou autre chose? Dès lors tombent

quelques-unes des accusations dont on pourrait le charger. Il

s'adresse moins aux appétits des malheureux qu'à leurs instincts de

révolte, et cela par goût naturel. Mais il ne les trompe pas, il ne

leur promet rien. Il agite pour agiter. Il sait qu'il n'a rien à

mettre à la place de ce qu'il veut renverser, et il s'en moque bien!

Il voit très clairement la niaiserie ou la méchanceté de quelques-uns

de ses collaborateurs en révolution; mais il jouit de son

encanaillement, de son déclassement intellectuel et moral, qui du

reste a fait presque toute sa renommée. Il a la joie de sentir qu'il

domine, qu'il dirige, qu'il a dans sa main des milliers de misérables

qui croient en lui et qui pourtant lui sont aussi étrangers que

possible et qu'il n'aime pas. La profondeur de leur crédulité doit lui

paraître d'un comique inépuisable et quelque peu effrayant. Il jouit

de ce qui nous scandalise, du paradoxe de sa double vie. Il jouit de

cette volontaire perversion de sentiments qui lui fait, comme on a

dit, outrager ce qu'au fond il estime et exalter ce qu'il méprise. Ou

bien peut-être jouit-il de mépriser ceux avec qui il combat tout en

haïssant ceux qu'il attaque. Tout cela fait quelque chose d'un tant

soit peu méphistophélique.--Mais, pour ne rien omettre, je me figure

qu'il y a encore autre chose chez M. Rochefort, un sentiment ou un

instinct plus sérieux. Il se dit apparemment qu'étant toujours, sans

examen, sans nul souci de l'équité, l'ennemi des puissances établies,

il a des chances d'avoir raison une fois sur deux. C'est une belle

proportion: qui donc est sûr d'avoir raison plus souvent que cela?

Puis il songe que, si dans un ou plusieurs siècles, la forme actuelle

de la société se trouve radicalement changée, à cette distance tous

les révoltés d'aujourd'hui, pêle-mêle, passeront pour des précurseurs

et sembleront avoir travaillé pour l'avènement de la justice...

Décidément le rôle de révolutionnaire artiste comporte des plaisirs si

distingués qu'on est presque excusable d'y sacrifier un peu de sa

conscience.

Je crains, en finissant, d'avoir encore embrouillé par trop

d'explications ce que j'espérais éclaircir. Mais, si ces explications

vous semblent contradictoires, vous êtes libre de choisir entre elles.

Ou bien, si vous êtes philosophe, vous les prendrez toutes à la fois,

précisément parce qu'elles sont contradictoires. Enfin, si cela vous

va mieux, vous pourrez dire qu'il n'y avait rien à expliquer. M.

Rochefort est peut-être beaucoup plus simple que je ne l'ai vu, soit

en bien, soit en mal. Ce qui trompe, ce qui fait qu'on lui prête des

complications de pensée et de caractère, c'est la bizarrerie de sa

silhouette et le pittoresque de sa destinée. Mais au fond, rien de

plus uni, de plus cohérent que l'âme d'un sectaire ou d'un forban. M.

Rochefort a, je crois, l'une de ces deux âmes avec l'esprit d'un

boulevardier. Voilà tout.

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 56 / 81 题