Quel que soit d'ailleurs le degré de sa sincérité, j'imagine que (sauf
les heures inévitables de lassitude et de dégoût) il doit plutôt
éprouver de singuliers plaisirs à soutenir son personnage. Et ces
plaisirs doivent être d'une espèce assez rare et délicate pour qu'il
soit fort éloigné d'y renoncer jamais.
Je ne sais si ce qu'on m'a dit est vrai, que M. Rochefort est au fond
très fier de sa noblesse, et de remonter à Louis le Gros, et qu'un
jour, comme on lui rappelait que sa famille avait été alliée aux
Talleyrand, il laissa entendre que tout l'honneur était pour eux. S'il
en est ainsi, il ne pouvait mieux faire que de quitter son titre:
c'était le meilleur moyen pour qu'on l'en fît continuellement
souvenir. On le lui rappelle tous les jours, et l'on croit être très
malin; mais il en est ravi, et jamais marquis n'a tant joui de son
marquisat.
Il jouit aussi de son esprit, et plus que personne. Nous lui
reprochions tout à l'heure, assez ingénument, de n'être jamais grave
en exprimant des opinions qui supposent pourtant beaucoup de sérieux.
Mais voudriez-vous que ce gentilhomme fût révolutionnaire à la façon
d'un pilier de club, d'un ouvrier mécanicien grisé de mauvaises
brochures socialistes? Vous pensez bien qu'il n'y a dans son cas ni
naïveté ni mysticisme. Il n'est point révolté comme ce pauvre diable
d'Étienne Lantier dans _Germinal_, mais plutôt à la manière des
seigneurs-bandits qui se soulevaient jadis contre le pouvoir royal,
par orgueil, par humeur mutine et batailleuse. Au reste il n'a point
de doctrine. A-t-il jamais dit expressément qu'il fût socialiste,
communiste, collectiviste ou autre chose? Dès lors tombent
quelques-unes des accusations dont on pourrait le charger. Il
s'adresse moins aux appétits des malheureux qu'à leurs instincts de
révolte, et cela par goût naturel. Mais il ne les trompe pas, il ne
leur promet rien. Il agite pour agiter. Il sait qu'il n'a rien à
mettre à la place de ce qu'il veut renverser, et il s'en moque bien!
Il voit très clairement la niaiserie ou la méchanceté de quelques-uns
de ses collaborateurs en révolution; mais il jouit de son
encanaillement, de son déclassement intellectuel et moral, qui du
reste a fait presque toute sa renommée. Il a la joie de sentir qu'il
domine, qu'il dirige, qu'il a dans sa main des milliers de misérables
qui croient en lui et qui pourtant lui sont aussi étrangers que
possible et qu'il n'aime pas. La profondeur de leur crédulité doit lui
paraître d'un comique inépuisable et quelque peu effrayant. Il jouit
de ce qui nous scandalise, du paradoxe de sa double vie. Il jouit de
cette volontaire perversion de sentiments qui lui fait, comme on a
dit, outrager ce qu'au fond il estime et exalter ce qu'il méprise. Ou
bien peut-être jouit-il de mépriser ceux avec qui il combat tout en
haïssant ceux qu'il attaque. Tout cela fait quelque chose d'un tant
soit peu méphistophélique.--Mais, pour ne rien omettre, je me figure
qu'il y a encore autre chose chez M. Rochefort, un sentiment ou un
instinct plus sérieux. Il se dit apparemment qu'étant toujours, sans
examen, sans nul souci de l'équité, l'ennemi des puissances établies,
il a des chances d'avoir raison une fois sur deux. C'est une belle
proportion: qui donc est sûr d'avoir raison plus souvent que cela?
Puis il songe que, si dans un ou plusieurs siècles, la forme actuelle
de la société se trouve radicalement changée, à cette distance tous
les révoltés d'aujourd'hui, pêle-mêle, passeront pour des précurseurs
et sembleront avoir travaillé pour l'avènement de la justice...
Décidément le rôle de révolutionnaire artiste comporte des plaisirs si
distingués qu'on est presque excusable d'y sacrifier un peu de sa
conscience.
Je crains, en finissant, d'avoir encore embrouillé par trop
d'explications ce que j'espérais éclaircir. Mais, si ces explications
vous semblent contradictoires, vous êtes libre de choisir entre elles.
Ou bien, si vous êtes philosophe, vous les prendrez toutes à la fois,
précisément parce qu'elles sont contradictoires. Enfin, si cela vous
va mieux, vous pourrez dire qu'il n'y avait rien à expliquer. M.
Rochefort est peut-être beaucoup plus simple que je ne l'ai vu, soit
en bien, soit en mal. Ce qui trompe, ce qui fait qu'on lui prête des
complications de pensée et de caractère, c'est la bizarrerie de sa
silhouette et le pittoresque de sa destinée. Mais au fond, rien de
plus uni, de plus cohérent que l'âme d'un sectaire ou d'un forban. M.
Rochefort a, je crois, l'une de ces deux âmes avec l'esprit d'un
boulevardier. Voilà tout.