JEAN RICHEPIN[69]

[Note 69: La _Chanson des Gueux_, les _Caresses_, les

_Blasphèmes_, la _Mer_, _Madame André_, la _Glu_, _Miarka la

fille à l'ourse_, _Quatre petits romans_, les _Morts

bizarres_, le _Pavé_, _Nana-Sahib_.--Maurice Dreyfous.]

Tel littérateur est un orfèvre, tel autre est un peintre, tel autre un

musicien, tel autre un ébéniste ou un parfumeur. Il y a des écrivains

qui sont des prêtres; il y en a qui sont des filles. J'en sais qui

sont des princes, et j'en sais beaucoup plus qui sont des épiciers. M.

Jean Richepin est un écuyer de cirque, ou plutôt un beau

saltimbanque--non pas un de ces pauvres merlifiches, hâves, décharnés,

lamentables sous leurs paillons dédorés, les épaules étroites, les

omoplates perçant le maillot de coton rosâtre étoilé de

reprises,--mais un vrai roi de Bohême, le torse large, les lèvres

rouges, la peau ambrée, les yeux de vieil or, les lourds cheveux noirs

cerclés d'or, costumé d'or et de velours, fier, cambré, les biceps

roulants, jonglant d'un air inspiré avec des poignards et des boules

de métal; poignards en fer-blanc et boules creuses, mais qui luisent

et qui sonnent.

I

La carrière littéraire de M. Jean Richepin a été jusqu'ici des plus

bruyantes et des plus singulières. Élève de l'École normale, fort en

grec, fort en vers latins, fort en thème, fort en tout, à peu près

aussi muni de diplômes qu'il se puisse, ce nourrisson de l'Université

débute par un livre de vers où il célèbre les mendiants, les escarpes

et les souteneurs, et où «les bornes de l'austère pudeur» sont passées

à fond de train. Sur quoi, le chantre des gueux fut condamné par la

justice de son pays à trente jours de prison, ce qui était

parfaitement stupide, car les vers étaient de main d'ouvrier, hardis

et drus, mais non pas obscènes. Et, depuis, on en a laissé passer bien

d'autres.--Puis, comme le genre macabre paraît toujours aux esprits

jeunes le comble de l'originalité, M. Jean Richepin donne les _Morts

bizarres_--bizarres, en effet, et dont plusieurs semblent les

inventions d'un Edgard Poe fumiste. Mais sa plus grande joie, c'est

d'être un mâle et de le montrer. Ses _Caresses_ sont assurément, de

tous les poèmes qu'on ait écrits, ceux où les reins jouent le rôle le

plus considérable.--Puis il tente le théâtre, et ce mâle nous montre

une femelle, la Glu, une goule qui mange un pêcheur breton. La pièce

ne réussit qu'à demi; il n'en restera qu'une admirable chanson: _Y

avait un' fois un pauv' gas..._ Le poète, furieux et de plus en plus

fier de sa virilité, traite les critiques de chapons dans un apologue

oriental.--Puis le roi de Bohême épanche sa fantaisie naïve et

fougueuse dans un drame qui est un conte des Mille et une Nuits:

_Nana-Sahib_. Il a la joie suprême de monter en personne sur les

planches et d'y rugir lui-même le rôle du tigre du Bengale. Cependant

ses muscles inoccupés le gênent. Un besoin d'assommer et de faire du

bruit le tourmente. Et le voilà qui «tombe» Dieu et les dieux dans des

vers d'un athéisme carnavalesque et forain. Jamais on n'avait

blasphémé si longtemps d'une haleine. Il découvre, chemin faisant, que

les Aryas sont des pleutres, qu'il n'y a que les Touraniens, et qu'il

est, lui, Touranien.--Soudain, après une aventure qu'on n'a pas

oubliée, il disparaît. Les uns prétendent qu'il s'est retiré chez les

trappistes de Staouéli; d'autres, qu'il s'est éperdument enfoncé dans

le Sahara. Point: il s'était embarqué comme matelot sur un bateau de

pêche. Il en rapporte quelques milliers de rimes sur la mer, qui est,

elle aussi, une indépendante, une révoltée, une gueuse, une manière de

Touranienne. Entre temps, il nous avait conté l'histoire de _Miarka_,

la fille à l'ourse, où il se peignait lui-même sous le nom de Hohaul,

roi des Romanis. Au reste, il nous dit dans les _Blasphèmes_ à quoi il

se reconnaît Touranien:

Ils allaient, éternels coureurs toujours en fuite,

Insoucieux des morts, ne sachant pas les dieux,

Et massacraient gaîment, pour les manger ensuite,

Leurs enfants mal venus et leurs parents trop vieux...

Oui, ce sont mes aïeux, à moi. Car j'ai beau vivre

En France; je ne suis ni Latin ni Gaulois.

J'ai les os fins, la peau jaune, des yeux de cuivre,

Un torse d'écuyer et le mépris des lois.

Oui, je suis leur bâtard! Leur sang bout dans mes veines,

Leur sang qui m'a donné cet esprit mécréant,

Cet amour du grand air et des courses lointaines,

L'horreur de l'Idéal et la soif du Néant.

J'aime, pour ma part, ces exubérances, cet orgueil, ces effets de

muscles, cette outrance, cette manie de révolte. Je voudrais pouvoir

dire que M. Richepin est, en poésie, un superbe animal, un étalon de

prix, de croupe un peu massive. C'est plaisir d'assister à ses ébats

et à ses pétarades.

* * * * *

Mais (et c'est ce qui, suivant les goûts, nous gâte M. Richepin ou

nous le rend plus curieux à considérer) cet étalon a fait

d'excellentes humanités. C'est un rhétoricien révolté contre les lois

et la morale et contre la modestie du goût classique, mais classique

lui-même, et jusqu'aux moelles, dans son insurrection. Ce Touranien

possède tous les bons auteurs aryas. C'est le sein de l'_Alma mater_

qu'il a tété, ce prince des «merligodgiers», et il est tout gonflé de

son lait. Il n'y a guère d'écrivain dans ce siècle chez qui abondent à

ce point les réminiscences ou même les imitations de la littérature

classique, grecque, latine et française. Vous trouverez dans la

_Chanson des Gueux_, parmi les tableaux crapuleux, au milieu des

couplets d'infâme argot où les rimes sonnent comme des hoquets

d'ivrognes, de petites pièces qui fleurent l'anthologie grecque. Un

mot du divin Platon, cité en grec, revient dans le refrain d'une

chanson philosophique qui explique que «nous sommes des animaux» et

que la suprême sagesse est de vivre comme un porc. Sept épigraphes

grecques précèdent les alexandrins où le poète célèbre la vieillesse

honorée d'un Nestor casqué de soie. Dans les _Blasphèmes_, vous

rencontrerez des souvenirs directs de Lucrèce, de Pline l'Ancien et de

Juvénal (je ne parle pas des réminiscences de Musset et de Hugo), et

dans la _Mer_, des morceaux de poésie didactique et descriptive qui

vous feront songer, selon votre humeur, soit au Virgile des

_Géorgiques_, soit à l'abbé Delille. Décidément il reste sensible que

Hohaul, fils de Braguli et petit-fils de Rivno, a passé par l'École

normale. Surtout M. Jean Richepin reste tout imprégné de Villon, de

Marot, de Rabelais, de Régnier. Il reprend beaucoup de leurs vocables

oubliés. Il y ajoute des mots populaires ou des mots spéciaux

empruntés à la langue des divers métiers. Il se compose ainsi un

immense vocabulaire, fortement bariolé et médiocrement homogène. S'il

vous faut un exemple, relisez, je vous prie, la première page de

_Miarka_:

... C'est qu'il faut profiter vite des belles journées au pays de

Thiérache... Un coup de vent soufflant du Nord, une _tournasse_

de pluie arrivant des Ardennes, et les _buriots_ de blé ont

bientôt fait de verser, la paille en l'air fit le grain pourri

dans la glèbe. Aussi, quand le ciel bleu permet de rentrer la

moisson bien sèche, tout le monde quitte la ferme et _s'égaille_

à la besogne. Les vieux, les jeunes, jusqu'aux infirmes et aux

_bancroches_, tout le monde s'y met et personne n'est de trop. Il

y a de la peine à prendre et des services à rendre pour quiconque

est à peu près valide. Tandis que les hommes et les commères

_ahannent_ au rude labeur, les petits et les _marmiteux_ sont

utiles pour les oeuvres d'aide, étirer les liens des gerbes,

_râteler_ les javelles éparses, _ramoyer_ les _pannes_ cassées

par la corne des fourches ou simplement émoucher les chevaux,

dont le ventre frissonne et saigne à la piqûre des taons et dont

l'oeil est cerclé de _bestioles vrombissantes_.

Assurément ce style est savoureux, mais trop chargé, trop savant et,

peu s'en faut, pédant. M. Richepin croit mieux peindre en n'employant

que des mots aussi familiers et particuliers que possible. Mais ces

mots, il semble qu'il les cherche et les accumule avec trop de peine à

la fois et de satisfaction; et l'impression directe des choses

s'évanouit dans ce labeur de grammairien. Puis, ces mots qui nous

tirent l'oeil nous empêchent de voir le tableau. Ce ne sont ni les

vocables curieux ni les expressions outrées qui donnent la sensation

des objets: c'est, le plus souvent, un certain arrangement de mots

fort simples et très connus. M. Richepin est un peu la dupe des mots:

il les aime trop en eux-mêmes, pour leur figure de gueux ou de

«hurlubiers». En général, son style, remarquez-le, est amusant plutôt

que proprement pittoresque. Ce bohémien fougueux a de petits

divertissements grammaticaux de mandarin très lettré. C'en est un que

d'avoir écrit tant de pièces en argot dans la _Chanson des Gueux_.

Notez que la plupart des poètes parnassiens (à plus forte raison les

bons «symbolistes») considèrent M. Richepin comme un retardataire, et

tantôt comme le dernier des romantiques, tantôt comme un lointain

disciple de Boileau. «Ce n'est, disent-ils, qu'un normalien exaspéré.»

Ils ne sauraient peut-être pas dire pourquoi; mais ils le sentent.

Et alors voici ce qui arrive. M. Richepin a beau être un insurgé,

avoir la passion des gros mots et des plus abominables crudités de

pensée et de style, la perfection de sa rhétorique nous met en

défiance. Nous sommes tentés de croire qu'un si savant homme, si

profondément imbu des meilleures traditions littéraires, n'est pas un

Touranien bien authentique; que la glorification, dans toute son

oeuvre, des gueux et des irréguliers en tout genre n'est peut-être

bien qu'un jeu d'esprit. Et, en effet, ses ouvrages ont souvent, je ne

sais comment, un air d'insincérité. Si l'on n'était forcément

renseigné, par les journaux ou autrement, sur la personne et sur la

vie de M. Richepin, il y a fort à parier qu'on dirait tout d'abord, en

lisant ses livres:--Hum! tant de goût pour la gueuserie, tant de

férocité dans l'irrévérence, cela n'est pas naturel. C'est amusant,

très amusant; mais je ne frémis point du tout et ne suis point ému un

seul instant, pas même d'horreur. Je suis sûr que l'auteur de ces

livres truculents et magnifiquement cyniques ou blasphématoires est

quelque bourgeois bien régulier, bien placide, bon père et bon époux,

et Arya comme vous et moi.--Eh bien! on se tromperait sans doute un

peu; car, si vous lisez M. Richepin sans parti pris, vous sentirez

certainement, à l'origine de toutes ses inspirations, un très sincère

et violent instinct de libre vie animale et de révolte contre tout,

qui a sa grandeur; mais le malheur est que la rhétorique s'en mêle

ensuite, et, très visiblement, le goût de la virtuosité pour

elle-même, et aussi le désir puéril d'épouvanter les philistins. Il

serait peut-être intéressant de démêler, dans les principales oeuvres

de M. Richepin, la part d'inspiration franche et la part d'artifice

littéraire, ce qui appartient au Touranien contempteur des dieux et

des lois et ce qui appartient à l'Arya enfileur de mots.

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 57 / 81 题