Voilà donc une vie et un rôle, des opinions et un esprit passablement
contradictoires. Cette contradiction, comment la résoudre? La question
de la sincérité de M. Rochefort se pose forcément, on ne saurait
l'éviter. La réponse qui s'offre tout d'abord, c'est que peut-être il
joue la comédie, par intérêt et par plaisir. Mais je ne m'y arrêterai
pas, pour deux raisons. Premièrement, je n'ose pas pousser
l'indiscrétion jusque-là. M. Rochefort n'est pas de mine à se laisser
demander trop directement des comptes. Il a gardé, dans la société
contemporaine, quelque chose de la fière allure de ces aventuriers
d'autrefois qui, vivant dans des sociétés moins munies de police et de
gendarmes, payaient de beaucoup de courage le droit de faire à leur
guise et de n'être point jugés tout haut. Si M. Rochefort joue la
comédie, il veut bien qu'on s'en aperçoive, mais il ne souffre point
qu'on le dise. Ce révolutionnaire tintamarresque a des balafres sur la
peau et, je pense, quelques balles dans le corps. Ce secret irritant
de sa sincérité ou de sa feintise, il le garde derrière son épée de
gentilhomme.
Puis, résoudre la difficulté en affirmant sa duplicité volontaire, ce
serait un peu trop simple et grossier. Il est tant de sincérités
mitigées et de mensonges à demi sincères! Savons-nous nous-mêmes
exactement ce que nous sommes? Les circonstances et l'habitude nous
pétrissent et nous façonnent plus qu'on ne peut l'imaginer. Nous
croyons toujours un peu ce que nous aurions intérêt ou plaisir à
croire. Nous sommes dupes de notre rôle, dupes de ce que nous faisons
pour duper les autres. Le masque que nous avons choisi finit par
coller à notre peau, devient notre vrai visage. Le mensonge comme la
sincérité comporte une foule de nuances. Qui n'a senti cela? Souvent,
les impressions littéraires et autres qu'il m'est arrivé de traduire
ici, je ne sais pas trop si je les ai écrites parce que je les
éprouvais, ou si je les ai éprouvées parce que je les avais écrites...
Il se pourrait que le cas de M. Rochefort fût moins un cas moral
qu'un cas littéraire; que l'intransigeance croissante de son rôle
public correspondît moins au développement d'une conviction qu'à celui
d'un certain tour d'esprit, et que ce développement n'eût été
déterminé que par des événements extérieurs. Notez que le genre de
plaisanterie qui lui est naturel implique, même quand il est
inoffensif, une attitude d'insurrection, et qu'il contient en
puissance, si j'ose dire, tout un infini de révolte. Cet esprit a
besoin d'être dans l'opposition extrême pour trouver tout son emploi,
pour jeter tout son éclat, pour valoir tout son prix, pour sortir et
se déployer tout entier. Or, ce point de l'extrême opposition s'étant
toujours déplacé et reculé depuis vingt ans, M. Rochefort a suivi,
simplement. Il est constamment allé là où il pouvait avoir tout son
esprit. Ce n'est pas lui qui a changé, mais le terrain où il lui était
permis d'être tout lui-même. Il n'est pas l'homme d'une foi, mais
l'homme d'un tempérament et d'une situation toujours relative et
mobile. Que dis-je? il est l'homme de la _Lanterne_. Il est condamné à
faire la _Lanterne_ toute sa vie. Or la lanterne d'aujourd'hui ne peut
plus être celle d'il y a dix-huit ans. C'est à présent le falot qui
conduit dans la nuit les bandes de _Germinal_ et où les émeutiers
allument leurs torches. Qu'importe? Le lanternier n'en peut mais: il
faut qu'il fasse jusqu'au bout sa tâche de lanternier. Songez donc: si
on allait lui prendre sa place? S'il trouvait plus insurgé que lui? Il
serait perdu d'honneur, j'entends d'honneur littéraire. Sa lanterne le
mène plus qu'il ne la porte, et tout ça, c'est de la littérature.
Mais ce n'est pas nécessairement de la comédie. Il y a de grandes
chances pour que M. Rochefort soit à peu près persuadé de ce qu'il
écrit. Il a souffert pour sa cause; et si peut-être il n'avait pas la
foi avant son exil, il a bien pu l'avoir après: on ne veut point avoir
souffert pour un simple jeu d'esprit. Puis, les idées dont il s'est
fait le champion violent et facétieux supposent en même temps
certaines croyances et certaines haines. Peut-être n'a-t-il point les
croyances dans leur plénitude; mais les haines, je pense qu'il les
ressent avec une complète sincérité. Si je ne garantis point qu'il
aime le peuple à la façon des apôtres mystiques de la révolution
sociale, je suis sûr qu'il déteste du meilleur de son âme les
représentants officiels de l'égoïsme bourgeois et de l'hypocrisie
parlementaire. M. Rochefort croit pour le moins à ses négations. Et
vraiment, quand je disais tout à l'heure qu'il n'y avait rien autre
chose dans son fait que le développement d'un tempérament littéraire,
je me trouvais affirmer, par un détour, sa sincérité. On doit être
fort tenté de croire aux idées qui vous donnent le plus d'esprit. Et
lorsqu'on a soutenu ces idées tous les jours pendant vingt ans, on a
encore plus tôt fait d'y croire, ne fût-ce qu'aux heures où l'on
écrit. Le contraire serait trop malaisé, exigerait une trop difficile
surveillance de soi, un dédoublement trop laborieux. Dans le cas de M.
Rochefort il est beaucoup plus simple d'avoir la foi,--sauf à
l'exagérer quand on la proclame, et à l'oublier le reste du temps.
V
Quelqu'un me dit: «Quand ce serait une comédie (et ce n'en est pas
une), ce pourrait être une comédie fort excusable, pour des raisons
qui nous échappent. Qui donc connaît le fond des choses? Le personnage
que nous jouons, par nécessité ou par goût, ce que nous livrons de
nous-mêmes au public, c'est rarement nous tout entiers, et, comme dit
Balzac, «nous mourons tous inconnus.» Tel qui, dans son journal, sème
l'outrage et la révolte; tel qui, moitié par tempérament, moitié sous
la pression des circonstances, a fait de la démagogie sa carrière, est
l'homme le plus doux, le meilleur ami, le père de famille le plus
tendre et le plus dévoué. Il aime, pour lui-même et pour les siens, la
vie large et facile, et son humeur généreuse lui a mis sur les bras
des charges de toutes sortes. Et c'est pour y suffire qu'il encourage
les grèves et les émeutes et que, sur son journal lu dans les
faubourgs, sa plume de fin lettré fait parfois, comme sur un tablier
de boucher, des éclaboussures de sang. Le jour où il serait moins
injuste et moins enragé, tout ce qui vit de lui en pâtirait. Les pires
violences de son rôle public s'expliquent par ses vertus privées.
C'est parce qu'il a bon coeur chez lui qu'il souffle la haine dans
l'âme obscure des foules. Peut-être a-t-il des moments où il est las
de ce rôle d'insulteur et d'énergumène, où il voudrait bien se
reposer, où lui-même ne croit plus guère à ses haines, où l'envie le
prend d'être équitable, ou simplement indifférent--comme tout le
monde, d'être tout bonnement de l'opinion des honnêtes gens et des
femmes aimables chez qui il fréquente. Mais l'indifférence ou
l'équité, c'est le tirage de son journal qui baisse, c'est sa
popularité qui décroît, c'est sa signature qui se déprécie. Or il a
besoin d'argent, de beaucoup d'argent,--et non pas seulement pour lui.
Il a des devoirs onéreux à remplir. Donc à la tâche! La démagogie est
une galère dont il est le forçat. Il reprend sa plume, il insulte par
habitude, il calomnie sans y trouver le moindre plaisir,--parce qu'il
faut vivre. Horrible métier, bien digne de compassion! Mais aussi
comment voulez-vous que ceux qui l'exercent ne finissent pas par s'y
laisser prendre? Si peut-être ils ont quelquefois des doutes et
soupçonnent le mal qu'ils font, cette impression doit passer vite; les
extrêmes conséquences des paroles mauvaises qu'ils écrivent sont si
lointaines et si aléatoires! Et ce qui les rassure encore plus, c'est
que justement ils font cela comme un métier, et qui n'est pas toujours
divertissant: comment ce qui est parfois si ennuyeux pourrait-il être
coupable? Ils font du journalisme démagogique avec la sécurité de
conscience d'un employé qui va tous les jours à son ministère.
Mais je ne prétends pas que toutes ces réflexions se puissent
appliquer à M. Rochefort.