III

C'est peut-être que je n'ai pas l'âme croyante. Mais un

révolutionnaire doit l'avoir. Pour professer les opinions de M.

Rochefort, il faut être bien sûr de son fait; et cette furie négatrice

ne saurait guère aller, semble-t-il, sans un très grand sérieux. Quand

on est à ce point convaincu de l'injustice, de l'absurdité, de la

monstruosité de l'état social, on ne doit guère trouver que cela prête

à rire; du moins on ne doit pas rire toujours. Car il ne s'agit pas

ici de bagatelles. Les opinions que paraît avoir M. Rochefort sont de

celles qui s'accordent le moins avec la gaieté des coq-à-l'âne et la

plaisanterie de Duvert et Lauzanne. Je comprendrais plutôt ici

l'éloquence tendue, travaillée, mais bien sincèrement haineuse, et

sérieuse après tout, d'un Jules Vallès. Mais le badinage de M.

Rochefort offense ma simplicité d'esprit. Chose surprenante, Nouméa

même, la solitude, la souffrance, les épreuves de toutes sortes n'ont

pu donner à ses haines ni à ses convictions une forme sérieuse. Il

est revenu des antipodes aussi badin qu'il y était allé.

Je me dis malgré moi:--Un homme qui souffre de la grande misère du

peuple et de toutes les horribles iniquités sociales et qui fait

profession de ne point s'y résigner, j'ai beau faire, je ne puis me le

représenter sous les espèces d'un boulevardier qui fait des mots. Les

apôtres de la primitive Église pratiquaient peu le calembour, et je

conçois mal Spartacus vaudevilliste. Quand un homme passe son temps à

attiser les haines des souffrants, à provoquer la révolution sociale,

à faire tout, sous prétexte que le monde va mal, pour qu'il aille plus

mal encore, il faut qu'il soit bien persuadé de la justice de son

oeuvre, et cette foi ne suppose pas un très grand fond de gaieté ni

surtout une humeur de plaisantin. Si cet homme écrit, j'imagine que ce

sera comme M. Élisée Reclus ou le prince Kropotkine,--avec fougue,

avec éloquence, avec gravité,--peut-être pas sans déclamation, mais à

coup sûr sans «fumisterie». Non, décidément, il y a pour moi je ne

sais quelle incompatibilité entre l'esprit de M. Rochefort et l'esprit

de la cause qu'il défend. La phrase de Giboyer sur Déodat «tirant la

canne et le bâton devant l'arche» et «appliquant la facétie à la

défense des choses saintes», si vous supposez un moment qu'il s'agit

de l'arche de la Révolution, croyez-vous que cette phrase conviendrait

si mal à M. Rochefort?

Ajoutez que la vie de ce grand railleur (comme son style) paraît se

moquer fortement de ses opinions. Certes je comprends que les actions

des hommes ne soient pas toujours gouvernées par une logique

rigoureuse, et même je ne désire pas qu'elles le soient: la variété du

monde y perdrait. Je ne me fâche point que Sénèque écrive, à la cour

de Néron, sur le mépris des richesses. Ce n'est là qu'un exercice

littéraire qui ne tire point à conséquence. Mais ce serait, je pense,

faire à M. Rochefort la plus cruelle injure que de prendre son oeuvre

de journaliste pour une série d'exercices littéraires, car ces

exercices ont fait et feront peut-être encore couler du sang. Il faut

donc bien qu'il ait la foi: s'il ne l'avait pas, il serait trop à

plaindre. Mais alors il me semble qu'un certain degré d'outrance dans

certaines doctrines impose absolument à celui qui les professe une vie

qui ne les contredise point. Une âme simple et qui connaîtrait

seulement le rôle politique de M. Rochefort se le figurerait

volontiers vivant à peu près de la même façon que M. Élisée Reclus ou

que le comte Tolstoï. Or je n'entre point ici dans la vie privée du

joyeux pamphlétaire, et je ne me sers que de ce qui traîne dans tous

les journaux: mais tout le monde sait que ce Parisien accompli est

grand parieur aux courses, grand collectionneur de tableaux, et qu'il

mène enfin la vie que nous voudrions tous mener. Je ne m'en indigne

point et, rassurez-vous, je vous fais grâce ici d'un développement

facile. Ce que j'admire, par exemple, c'est la bonté, la crédulité, la

stupidité de ce peuple qui a si longtemps pris et qui prend peut-être

encore M. Rochefort pour un de ses prophètes. C'est bien fait, après

tout, et cette stupidité excuse presque les artistes en démagogie. Et

puis, qui sait si le prolétariat n'est pas fier d'avoir un chef qui

est marquis, qui possède des objets d'art et qui s'amuse? Ainsi les

serfs, comme dit quelque part M. Renan, jouissaient de la puissance et

de la richesse de leur seigneur et étaient heureux en lui. Rien ne

change, même quand tout paraît le plus changé. Pourtant on m'assure

que les électeurs même de Paris commencent à s'aviser de la

contradiction qui m'occupe. Naturellement ils en sont plus choqués que

moi, qui ne la considère que comme un problème moral fort intéressant.

M. Rochefort disait un jour: «Je ferai descendre des faubourgs, quand

je voudrai, deux cent mille hommes.» Ce n'est peut-être pas lui qui

les ferait descendre aujourd'hui.

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 54 / 81 题