C'est peut-être que je n'ai pas l'âme croyante. Mais un
révolutionnaire doit l'avoir. Pour professer les opinions de M.
Rochefort, il faut être bien sûr de son fait; et cette furie négatrice
ne saurait guère aller, semble-t-il, sans un très grand sérieux. Quand
on est à ce point convaincu de l'injustice, de l'absurdité, de la
monstruosité de l'état social, on ne doit guère trouver que cela prête
à rire; du moins on ne doit pas rire toujours. Car il ne s'agit pas
ici de bagatelles. Les opinions que paraît avoir M. Rochefort sont de
celles qui s'accordent le moins avec la gaieté des coq-à-l'âne et la
plaisanterie de Duvert et Lauzanne. Je comprendrais plutôt ici
l'éloquence tendue, travaillée, mais bien sincèrement haineuse, et
sérieuse après tout, d'un Jules Vallès. Mais le badinage de M.
Rochefort offense ma simplicité d'esprit. Chose surprenante, Nouméa
même, la solitude, la souffrance, les épreuves de toutes sortes n'ont
pu donner à ses haines ni à ses convictions une forme sérieuse. Il
est revenu des antipodes aussi badin qu'il y était allé.
Je me dis malgré moi:--Un homme qui souffre de la grande misère du
peuple et de toutes les horribles iniquités sociales et qui fait
profession de ne point s'y résigner, j'ai beau faire, je ne puis me le
représenter sous les espèces d'un boulevardier qui fait des mots. Les
apôtres de la primitive Église pratiquaient peu le calembour, et je
conçois mal Spartacus vaudevilliste. Quand un homme passe son temps à
attiser les haines des souffrants, à provoquer la révolution sociale,
à faire tout, sous prétexte que le monde va mal, pour qu'il aille plus
mal encore, il faut qu'il soit bien persuadé de la justice de son
oeuvre, et cette foi ne suppose pas un très grand fond de gaieté ni
surtout une humeur de plaisantin. Si cet homme écrit, j'imagine que ce
sera comme M. Élisée Reclus ou le prince Kropotkine,--avec fougue,
avec éloquence, avec gravité,--peut-être pas sans déclamation, mais à
coup sûr sans «fumisterie». Non, décidément, il y a pour moi je ne
sais quelle incompatibilité entre l'esprit de M. Rochefort et l'esprit
de la cause qu'il défend. La phrase de Giboyer sur Déodat «tirant la
canne et le bâton devant l'arche» et «appliquant la facétie à la
défense des choses saintes», si vous supposez un moment qu'il s'agit
de l'arche de la Révolution, croyez-vous que cette phrase conviendrait
si mal à M. Rochefort?
Ajoutez que la vie de ce grand railleur (comme son style) paraît se
moquer fortement de ses opinions. Certes je comprends que les actions
des hommes ne soient pas toujours gouvernées par une logique
rigoureuse, et même je ne désire pas qu'elles le soient: la variété du
monde y perdrait. Je ne me fâche point que Sénèque écrive, à la cour
de Néron, sur le mépris des richesses. Ce n'est là qu'un exercice
littéraire qui ne tire point à conséquence. Mais ce serait, je pense,
faire à M. Rochefort la plus cruelle injure que de prendre son oeuvre
de journaliste pour une série d'exercices littéraires, car ces
exercices ont fait et feront peut-être encore couler du sang. Il faut
donc bien qu'il ait la foi: s'il ne l'avait pas, il serait trop à
plaindre. Mais alors il me semble qu'un certain degré d'outrance dans
certaines doctrines impose absolument à celui qui les professe une vie
qui ne les contredise point. Une âme simple et qui connaîtrait
seulement le rôle politique de M. Rochefort se le figurerait
volontiers vivant à peu près de la même façon que M. Élisée Reclus ou
que le comte Tolstoï. Or je n'entre point ici dans la vie privée du
joyeux pamphlétaire, et je ne me sers que de ce qui traîne dans tous
les journaux: mais tout le monde sait que ce Parisien accompli est
grand parieur aux courses, grand collectionneur de tableaux, et qu'il
mène enfin la vie que nous voudrions tous mener. Je ne m'en indigne
point et, rassurez-vous, je vous fais grâce ici d'un développement
facile. Ce que j'admire, par exemple, c'est la bonté, la crédulité, la
stupidité de ce peuple qui a si longtemps pris et qui prend peut-être
encore M. Rochefort pour un de ses prophètes. C'est bien fait, après
tout, et cette stupidité excuse presque les artistes en démagogie. Et
puis, qui sait si le prolétariat n'est pas fier d'avoir un chef qui
est marquis, qui possède des objets d'art et qui s'amuse? Ainsi les
serfs, comme dit quelque part M. Renan, jouissaient de la puissance et
de la richesse de leur seigneur et étaient heureux en lui. Rien ne
change, même quand tout paraît le plus changé. Pourtant on m'assure
que les électeurs même de Paris commencent à s'aviser de la
contradiction qui m'occupe. Naturellement ils en sont plus choqués que
moi, qui ne la considère que comme un problème moral fort intéressant.
M. Rochefort disait un jour: «Je ferai descendre des faubourgs, quand
je voudrai, deux cent mille hommes.» Ce n'est peut-être pas lui qui
les ferait descendre aujourd'hui.