II

Prenez maintenant sa vie publique, ses opinions, son rôle. Vous pouvez

voir que ce n'est pas précisément un rôle de vaudevilliste. Vers la

fin de l'empire, ce fut merveille. Il combattit les petits hommes avec

de petits écrits qui firent grand tapage. La convenance était

parfaite de l'instrument avec la tâche. Il eut alors ce rare bonheur,

et qu'il n'a guère retrouvé depuis, de faire une oeuvre bonne et juste

tout en obéissant à son démon intérieur, d'avoir raison en ayant de

l'esprit, et le genre d'esprit dont il est capable. Il n'était alors

que républicain parce qu'il suffisait d'être républicain, sans

préciser, pour être de l'extrême opposition. Le 4 Septembre porte au

pouvoir ce marquis démocrate, cet homme de trop de nerfs qui, parmi

les acclamations de la rue, soulevé sur les flots de la foule, pâlit

et se trouve mal comme sur les flots d'une mer. Dès lors, partout où

sera l'émeute et l'insurrection, même la plus évidemment injuste et

folle, même la plus sanglante, vous retrouverez cet insurgé délicat,

qui n'aime pas l'odeur du peuple et à qui le peuple fait peur. Il est

des absurdes émeutes d'octobre; il est de la Commune, jusqu'au bout.

On le déporte. Échappé de Nouméa, il reprend son oeuvre de destruction

avec plus d'acharnement encore, je ne dis pas avec plus de sérieux.

Toute puissance établie, quelle qu'elle soit, l'a pour ennemi

implacable. Personne n'a jamais traité les hommes qui ont été au

pouvoir avec une plus radicale, ni plus violente, ni plus aveugle

injustice. Et tout mouvement de la rue, toute grève en province, même

tachée de sang, est sûre de l'avoir pour elle, sans examen. Les pires

instincts de la foule, je veux dire ceux qui lui font le plus de mal à

elle-même, l'envie, la défiance, la haine, l'appétit de jouir à son

tour, il n'a jamais manqué une occasion de les exciter, de les

exaspérer, de les pousser à la curée. Toute âme un peu douce, un peu

tendre, un peu soucieuse de l'équité, un peu pitoyable à ce peuple

dont on n'a guère le droit d'exciter les appétits quand on n'a rien à

lui donner, sera effrayée et scandalisée de l'oeuvre de M. Rochefort.

De toutes les pages qu'il a écrites depuis seize ans, il en est bien

peu que je voudrais avoir sur la conscience.

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 53 / 81 题