III

Il est donc fort singulier que ce soit M. Soulary qui ait écrit ce

vers:

Le sentiment du beau, c'est l'horreur du joli.

Eh! qu'entend-il par le joli? Est-ce que vraiment il croit avoir

jamais aimé et cultivé autre chose? Au reste, il a bien tort de

creuser un tel abîme entre le joli et le beau; car le joli n'est déjà

pas si laid, et c'est peut-être le beau dans le tout petit, à moins

que ce ne soit la coquetterie du tout petit dans le beau.

Toute chose, en passant par les mains de M. Joséphin Soulary, se

rapetisse, s'amignote, s'amenuise, s'amignardise. Parfois, des idées

qui avaient de la grandeur ou des peintures commencées d'un trait net,

ferme, saisissant, se tournent en gentillesse, en pointe, en badinage

grêle et vieillot. Lisez la pièce intitulée _Émotions nocturnes_: la

première partie en est fort belle. Un homme, longeant un bois, la

nuit, éprouve le vague effroi de tout ce qui grouille, bruit, glisse

ou chuchote dans les demi-ténèbres:

La nuit tend sur le ciel brouillé

Ses ailes d'argent ponctuées;

La lune, comme un soc rouillé,

Laboure le champ des nuées.

. . . . . . . . . . . . . . . .

L'oeil, aussi loin qu'il peut plonger

Dans la perspective indécise,

De chaque objet voit émerger

La Peur debout, couchée, assise.

. . . . . . . . . . . . . . . .

L'élytre, invisible grelot,

Sonne l'essor du scarabée;

Sous les mousses le surmulot

Grignote une noix dérobée.

De tous côtés partent des sons,

Notes grêles, sourdine éteinte;

On chuchote dans les buissons,

La flaque gémit, l'herbe tinte.

. . . . . . . . . . . . . . . .

Des formes vagues d'oiseaux lourds

Dans l'air entre-croisent leur voie...

L'homme se croit poursuivi par un être mystérieux qui le talonne. Il

fuit, il arrive chez sa maîtresse. Ô chute! l'eau-forte aboutit à la

vignette, les beaux vers pittoresques aux petits vers. «Nigaud, lui

dit son amoureuse, c'est ton ombre dont tu avais peur. L'ombre qui te

suit, c'est un veuf en peine. Dieu fit les ombres pour aller par

paires. Marions-nous, et nos deux ombres se consoleront, et, dans neuf

mois, de nos deux ombres il en sortira une troisième, et ainsi de

suite; et, à ce compte, quand nous serons douze, nous serons

vingt-quatre, toute une armée pour mettre la peur en déroute.»

J'y songeais, dis-je, ô ma Lucy!

Mais vingt-quatre est un bien gros nombre:

Moitié, c'est déjà grand souci,

Même en lui retranchant son ombre.

Et patati et patata. C'est joli assurément. Encore peut-être n'est-ce

que gentil.

_La Gypsie_ est encore une pièce qui commence par de beaux vers

sonores et colorés et qui se termine par une toute petite chute, plus

ridicule que risible. La gypsie est la personnification de la nature,

de la poésie, de la liberté, de l'amour aventureux, de la sainte

bohème. Le fou qui la suivrait, dit le poète, serait pauvre, honni des

bourgeois, et se damnerait. «Il perdrait la sainte chimère de

l'hyménée éternel,--mais _il n'aurait pas de belle-mère!_»

La nature, adonisée, a des frisettes, essaye des mines et fait la

petite folle. Voyez ce que devient le large et magnifique printemps de

Lucrèce ou de Virgile, le divin embrassement de Jupiter et de Cybèle.

Le Soleil et la Terre échangent des petits vers. Phébus, faisant des

jeux de mots, dit à sa petite femme: _Ave, Maïa_. Et elle l'appelle

«bel ange» et «époux enjoué». Ailleurs,

La terre est la fiancée

Du gentil soleil;

La nouvelle en est criée

Par Avril vermeil;

et nous avons tout le détail de la noce. Le mari prépare la chambre.

Le lit d'opale a pour rideaux des nuages agrafés aux étoiles. Puis la

mariée s'habille. La Terre met son corset, et ses roses le font

craquer, etc.

Vous connaissez cet autre thème éternel et grandiose: l'impassibilité

de la nature opposée à la douleur et à la fugacité de l'homme. Or,

voici un tout petit sonnet, quatorze petits vers, qui vous offrent,

réduits à des proportions minuscules, le _Lac_, la _Tristesse

d'Olympio_ et le _Souvenir_ de Musset. Un petit amant désespéré

reproche à la Nature son sourire; et la Nature, plaisantine, mignarde

et lilliputienne, lui répond:

Nigaud! que ton coeur éperdu

Se cherche une autre associée!

Deux pinsons qui vont s'adorer

À leurs noces m'ont conviée:

Je n'ai pas le temps de pleurer.

Ou bien le Soleil fait le pitre. C'est l'hiver; la toile est baissée,

le théâtre est fermé. Le Soleil cependant «prépare sa rentrée».

Et, tandis qu'on grelotte, il vient par intervalle

Regarder plaisamment, l'oeil au trou du rideau,

La grimace que fait son public dans la salle.

Le poète voit si petit qu'il nous décrit en détail la navigation de

deux papillons sur une feuille de frêne, «l'un _trônant_ à la poupe,

l'autre _siégeant_ au gouvernail»:

On voit passer sous leur corsage

Des frémissements convulsifs,

Et leur regard dégage

Mille rayons lascifs.

Des papillons qui ont des regards lascifs! Et il les voit! C'est de la

poésie d'oiseau-mouche ou de libellule.

Je pourrais multiplier les exemples à l'infini, et cela m'afflige. Car

ce ne sont point ici amusettes d'un moment, comme on en peut trouver

dans _Émaux et Camées_ ou dans les _Chansons des rues et des bois_.

Ces amusettes sont presque toute la poésie de M. Joséphin Soulary.

Quels sont, croyez-vous, les interlocuteurs d'une _Querelle de

ménage_? L'âme, le corps et la mort, tout simplement. L'âme et le

corps se chamaillent en style familier et bourgeois, comme pourraient

faire M. et Mme Denis sur l'oreiller conjugal. Vous sentez le piquant?

La Mort, qui passe, fait de l'esprit et les met d'accord.--Mais voici

le «comble». C'est un sonnet intitulé: la _Belle-mère_ (encore?), et

où le poète développe cette pensée que, puisque nous sommes les époux

de la Vie et que la Vie est fille de la Mort, nous avons la Mort pour

belle-mère!

Vous avez vu, aux vitrines des boulevards, ces images ingénieuses,

compliquées, ineptes, qui représentent de loin une tête de mort, et,

de près, une nichée d'enfants ou le profil de Mme Sarah Bernhardt.

Justement, non loin de ce chef-d'oeuvre, s'étalent d'ordinaire _Ma

femme_ et _Ma belle-mère_, deux sujets qui se font pendant comme dans

les _Deux Cortèges_. Et je songe avec tristesse que, si un photographe

appliqué pouvait, par un jeu savant de lignes, insérer dans la tête de

mort la silhouette de la belle-mère au lieu du profil de Sarah

Bernhardt, il aurait «transposé» fort exactement le sonnet de M.

Soulary: il aurait fait en art ce que M. Soulary a fait en poésie. Ce

serait aussi spirituel; ce serait de même qualité et de même hauteur.

Dans ce genre de poésie, l'Amour, le terrible Amour d'Hésiode, le bel

adolescent d'Anacréon, s'appelle «Bébé» (les _Jeux divins_; _Enfant

terrible_). Une série de sonnets d'amour porte ce titre coquet et

badin: «La battue au sentiment», tandis qu'une série de sonnets

presque philosophiques est intitulée: «L'affût au raisonnement». Et

quand le poète médite sur la destinée humaine, il appelle cela

«_agacer_ ce vieux sphinx du néant».

Les allégories abondent, on a pu le voir déjà, chez M. Joséphin

Soulary. Il y en a de gracieuses, de singulières et de belles. Mais

souvent aussi une allégorie qui pouvait être simplement belle tourne

au jeu d'esprit, à la bluette difficile à force d'être soutenue et

poursuivie avec exactitude et dans les moindres détails (et c'est là,

on le sait, une des caractéristiques du «précieux»). Ou bien

l'allégorie offre une image bizarre, déplaisante, malaisée à concevoir

et à accepter, comme dans _Misericors_:

Fi! les courts ailerons! C'est une moquerie!

À peine ils cacheraient nos deux coeurs à la fois.

Qu'est-ce que cela veut dire, et de quels ailerons s'agit-il?--Oh!

tout simplement des ailerons d'une jeune fille. Vous entendez bien,

c'est une jeune fille qui a des ailerons, et non point par métaphore,

comme quand on dit à une femme du meilleur monde en lui offrant son

bras: «Madame, vous offrirai-je mon _aileron_?» Or, en tirant ces

ailerons «vers le ciel», on peut les allonger. «Essayons!» dit la

vierge. Et on lui tire ses ailerons, et bientôt «ils _mesurent_ trois

coeurs à l'aise»; puis ils en tiennent douze, puis cent, et enfin

toute l'humanité pourrait s'y blottir. Et voici le mot de l'allégorie:

... Sans retard volons à Dieu, ma belle!

L'aiglon qui marche à terre est un oiseau, moins l'aile,

Et l'amour, dès qu'il prend de l'aile, est charité.

Remarquez en passant qu'il n'y a que M. Soulary pour appeler une femme

«ma belle» au moment où il lui dit solennellement: «Volons à Dieu!»

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 29 / 81 题