II

Je ne cacherai pas que je cherche en ce moment les côtés faibles de M.

Joséphin Soulary, non pour le diminuer, mais pour le définir plus

sûrement.

Une autre preuve qu'il est bien de sa province, c'est sa malveillance

à l'endroit de Paris:

Que Paris nous fasse la loi

Par un côté brillant qui frappe,

Par un certain... je ne sais quoi,

Par une certaine... (aidez-moi,

Le mot m'échappe),

Je tiens ce point pour éclairci...

Eh bien! ce «certain je ne sais quoi», qui en effet n'est pas aisé à

définir, M. Soulary a beau s'en moquer: il lui manque absolument. Je

n'ignore pas qu'il manque aussi à beaucoup de Parisiens; mais enfin,

s'il y a des provinciaux à Paris, il y en a peut-être encore plus en

province. Ce «je ne sais quoi», ne serait-ce pas le goût, la crainte

de paraître trop content de son esprit, le discernement rapide du

point qu'il ne faut pas dépasser sous peine de devenir affecté et

ridicule? Tout au moins, si on est ridicule à Paris, on l'est à la

mode d'aujourd'hui, non à la mode d'il y a deux ou trois cents ans.

Or, dans les trois quarts de ses poésies, M. Soulary n'est ni un

romantique, ni un parnassien, ni un névropathe, mais un «précieux» des

temps passés. C'est que la province garde mieux que Paris les vertus,

les défauts, les travers, les modes d'autrefois. Il y a des coins où

l'on découvre encore des jansénistes, des camisards, des comtesses

d'Escarbagnas, des poètes de ruelle, etc., parfaitement conservés.

Toute la vieille France se retrouve en province, çà et là, par

fragments. Et c'est ainsi que M. Soulary, Lyonnais de Lyon, est un

confrère de Voiture et un ami de Cathos et de Madelon.

Il n'est pas de style plus laborieux et plus cherché, de gentillesse

plus emberlificotée. Voulez-vous savoir ce que devient, torturé par ce

poète de trop d'esprit, une idée toute simple comme celle-ci: «Si

j'avais appris à compter quand j'étais enfant, je serais plus riche

que je ne suis?»

... Ha! si depuis ce jour où je tombai novice

À l'école, en quittant le sein de ma nourrice,

J'avais su _déchiffrer l'hiéroglyphe saint

Qui, de la corne d'or multipliant l'hélice,

Fait sourdre un million sous le nombre succinct_,

Je n'aurais pas connu, Misère, ton supplice.

Ailleurs nous rencontrons des amants qui «égrènent le rosaire d'or que

l'amour mit pour l'homme au cou de la femme». Nous apprenons que les

plaintes du cuivre «font courir un frisson qui tient l'âme

debout»,--et «qu'en vain nous déplaçons l'amer levain du souci notre

hôte». Et voici ce que dit aux femmes honnêtes Marie la révoltée:

Paissez, brebis; le bouc expie!

_Par nous le mal essentiel

Croît au sentier de l'oeuvre pie

Qui vous conduit tout droit au ciel._

Cathos eût eu plaisir à entendre appeler un grain dépoussière:

«l'atome ailé qu'aucun pouvoir ne tue.» Elle eût approuvé cette

périphrase qui signifie que l'homme, à l'automne, devient sérieux:

Comme elle (la terre), son fils l'homme a pris un maintien grave;

_De ses jours de folie il fait payer le tort

Au devoir qui l'étreint dans son rude ressort;_

et, dans la description d'une gypsie:

Un amulette où l'art imite

Quelque Diane au front cornu,

Des deux seins fixant la limite,

_Veillait aux mystères du nu_.

Je ne parle pas des «regards qui se tendent en grande fixité», ni des

pleurs qui «_se font brèche_ dans de grands yeux doux» (ce ne sont

peut-être que des incertitudes de langue ou des sacrifices à la

rime). Et je ne parle pas non plus des simples mignardises, qui sont

innombrables. Toute fille est fillette. Tout est petit, mignon, coquet

et coquin; et le cordonnier de Persépolis, faisant des brodequins pour

sa maîtresse, qualifie ses pieds d'«espiègles» et de «gentils

bourreaux».

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 28 / 81 题