IV

Assurément on découvrirait chez M. Soulary, si on voulait autre chose

que ce que nous y avons vu. On discernerait même chez lui le Lyonnais:

il a le mysticisme, parfois un anticléricalisme de canut; et le

sentiment révolutionnaire lui inspire des pièces violentes et

mélodramatiques sur la misère du peuple. On reconnaîtrait aussi le

poète du XIXe siècle à son affectation de néo-hellénisme, à son amour

de la nature, à son amertume, à son pessimisme. Mais tout cela prend

chez lui la même forme mignarde, entortillée, tarabiscotée, et cette

forme est bien réellement son tout.

M. Soulary est un Italien. Ses ancêtres, les Solar, de Gênes, ont,

paraît-il, apporté à Lyon l'industrie des velours brochés d'or et

d'argent. Lui, c'est avec des mots qu'il fait ses broderies

compliquées à plaisir. Ses aïeux littéraires sont les poètes de la

Pléiade, les précieux du XVIIe siècle et les concettistes italiens,

Guarini ou le Tasse de l'_Aminta_. Son sonnet des _Rêves ambitieux_

rappelle par la facture tel sonnet de Joachim du Bellay; ses _Métaux_

font songer aux _Pierres précieuses_ de Remy Belleau. Il a, comme

Ronsard, un fonds gaulois qui perce çà et là sous la mignardise

transalpine. Et par delà ces poètes raffinés il se rattache aux

troubadours. Il est dans notre siècle le représentant inattendu du gai

savoir et de la poésie menue des cours d'amour. Bref, et pour ne

retenir que ses traits essentiels, M. Soulary est un concettiste et un

provincial.

Et c'est parce qu'il est resté provincial qu'il a pu être un

concettiste aussi outré. C'est le séjour de la province qui lui a

permis de conserver intact et de développer son aimable manie et

d'abonder ainsi dans le sens de la gentillesse. Et n'est-ce pas être

original, après tout, que de procéder de Guarini? À Paris, il eût

apparemment subi des influences contemporaines. Et puis, à Paris, la

lutte pour la vie et pour la gloire est d'une extrême âpreté: il y a

des petits jeunes gens qui égorgeraient leur meilleur ami--surtout

leur meilleur ami--pour arriver plus vite à la «notoriété» ou à la

fortune. La paix de la province entretient l'aménité des moeurs,

encourage à la rêverie et aux ouvrages de patience. La sécurité que

donne un traitement fixe est aussi très bonne pour cela. Et rien de

tel que les loisirs du bureau pour se faire une belle main et pour

apprendre l'écriture ornée avec des oiseaux dans les majuscules.

Il y a de là douceur dans la gentillesse, quelque chose de plaisant

dans la mignardise et d'intéressant dans l'affectation. Pourquoi

détester chez un poète ce qu'il est permis d'aimer chez une femme: la

coquetterie, le désir de plaire se traduisant soit par les petits airs

de tête, soit par les inflexions de voix câlines et à demi fausses,

soit par l'arrangement symétrique et compliqué de petits objets,

chiffons, rubans, oripeaux? Il est d'ailleurs arrivé plus d'une fois à

M. Soulary de s'arrêter en deçà de la mignardise et de l'extrême

subtilité et de se contenter d'être gracieux, tendre, spirituel,

ingénieux, délicat. Voyez les _Deux Roses_, _Des pas sur le sable_, _À

Éva_, _Dans les foins_, _Oaristys_, _Devise amoureuse_, _Aux morts_,

_À une jeune fille poète_, _Si l'on me disait..._, _Ce beau

printemps_. Il se pourrait bien que M. Soulary fût le roi des _poetæ

minores_. Et n'allez pas croire que ce soit peu de chose!...

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 30 / 81 题