JULES DE GLOUVET[54]

[Note 54: Le _Forestier_, le _Marinier_, le _Berger_, la

_Famille Bourgeois_, _Histoire du vieux temps_, chez Calmann

Lévy.--L'_Idéal_, l'_Étude Chandoux_, _Croquis de femmes_,

chez Plon.]

Les romans rustiques de George Sand ont merveilleusement fructifié. On

trouverait aujourd'hui une bonne demi-douzaine de romanciers, jeunes

ou mûrs, les uns éminents, les autres au moins distingués, qui

n'écrivent guère que sur la campagne et sur ses habitants.

Ce goût n'est pas chose absolument nouvelle en littérature; il s'est

déjà rencontré dans des sociétés d'une culture raffinée, au temps de

Théocrite, au temps de Virgile, chez nous au siècle dernier; mais il

est certainement plus fort et plus profond aujourd'hui qu'il ne l'a

jamais été.

Des professeurs vous diront que les anciens, qui ont tout connu, ont

connu aussi bien que nous l'amour de la nature. Et là-dessus on cite,

à la vérité, de fort beaux paysages, encore que très sobres, de

Théocrite, de Lucrèce, d'Horace, de Virgile, surtout l'admirable cri

des _Géorgiques_: «Oh! les champs, le Sperchius, le Taygète foulé par

les danses des filles de Sparte! Oh! menez-moi aux fraîches vallées de

l'Hémus, et que je m'y enveloppe de l'ombre éployée des feuillages!»

Mais que sont ces impressions fugitives, ces brèves effusions éparses,

auprès de l'enthousiasme continu et de l'immense amour qui possède

l'âme entière de quelques-uns de nos contemporains?--C'est, dit-on, le

même sentiment; ce n'est qu'une différence de degré. Mais cette

différence même ne vous paraît-elle pas prodigieuse?

Notez que cette belle passion, qui éclate à certains moments chez

quelques poètes anciens, s'est tue pendant des siècles et des siècles.

Elle semble se réveiller chez les poètes de la Pléiade française, mais

imitée, apprise, affaiblie; ce n'est vraiment qu'un reflet. Au XVIIe

siècle, elle sommeille encore. Toujours on nous cite les trois phrases

de Mme de Sévigné sur le rossignol, la fenaison et les feuillages

d'automne, quelques vers de La Fontaine et l'allée de tilleuls de Mme

de La Fayette: c'est peu. En réalité, l'étincelle jaillit de

Jean-Jacques Rousseau; puis la flamme grandit, attisée par Bernardin

de Saint-Pierre, par Chateaubriand, par Lamartine, par George Sand,

par Michelet, et aujourd'hui elle consume délicieusement les tendres

coeurs de faunes et de sylvains d'ailleurs très civilisés.

Je crois que les plus récentes conceptions de l'histoire du monde,

surtout la théorie de l'évolution, ont contribué à développer ce

sentiment. Au lieu que le XVIIe siècle, tout imprégné de philosophie

cartésienne, mettait l'homme à part de la nature, nous nous sommes

replacés au milieu des choses; nous nous sommes mieux saisis comme une

partie intégrante et inséparable de l'univers visible; nous nous

sommes sentis mêlés à tout le reste par nos obscures et profondes

origines, plus proches du monde des plantes et des animaux, plus

proches de la terre dont nous sortons, et nous l'avons mieux aimée.

Cette idée est mieux entrée en nous, que l'homme n'est que l'effort

dernier, l'épanouissement de la Vie totale. Et nous avons enfin

entièrement connu à quel point la terre est belle, douce, mystérieuse,

maternelle et divine.

Une curiosité assez nouvelle est encore venue fortifier cet amour, l'a

nourri, entretenu, l'a préservé de l'ennui et des défaillances.

Beaucoup d'écrivains de notre temps se sont épris des arts plastiques;

plusieurs se sont fait des yeux de peintres et par là ils ont mieux

joui de l'immense Cybèle. Il s'est trouvé des gens (et j'en connais

plus d'un) qui l'ont adorée comme une maîtresse et comme une divinité,

passionnément et dévotement; des fanatiques pour qui le meilleur

plaisir ou même le plaisir unique a été le spectacle de la vie de la

terre, de ses formes, de ses couleurs, de ses métamorphoses; des

initiés capables de passer une journée au bord de l'eau pour voir

l'eau couler, ou sous les bois pour respirer la fraîcheur féconde,

pour entendre le bruissement des feuilles et la palpitation des

germes et pour boire des yeux toutes les nuances du vert; capables d'y

passer même la nuit pour y surprendre des effets de lune, pour

assister à des mystères, pour s'enchanter de la féerie qui se lève

dans les taillis aux heures crépusculaires.

Et je suis tenté de croire que, parmi les causes qui nous ont rendus

si différents des hommes d'autrefois, même des hommes d'il y a cent

ans, il faut tenir grand compte de celle-là, et que cet amour de la

nature a profondément modifié l'âme humaine (je ne parle, bien

entendu, que d'une élite). Car cet amour suscite une sorte de rêverie

qui nous apaise et nous rend plus doux, étant faite d'une vague et

flottante sympathie pour toutes les formes innocentes de la vie

universelle. Il nous emplit d'une sensualité tranquille et qui nous

préserve des emportements de l'autre. Il nous fait éprouver que nous

sommes entourés d'inconnu et réveille en nous le sentiment du mystère,

qui risquerait de se perdre par l'abus de la science et par la sotte

confiance qu'elle inspire. Il nous procure cette douceur de rentrer,

volontaires et conscients, dans le royaume de la vie sans pensée, dans

notre pays d'origine. Il nous insinue une sérénité fataliste, qui est

un grand bien; il assoupit en nous toute la partie douloureuse de

nous-mêmes; et ce qui est charmant, c'est que nous la sentons qui

s'endort et que nous nous en souvenons sans en souffrir.--Il serait

beau de voir un jour (et pourquoi pas?) l'humanité vieillie, dégoûtée

des agitations stériles, excédée de sa propre civilisation, déserter

les villes, revenir à la vie naturelle et employer à en bien jouir

toutes les ressources d'esprit, toute la délicatesse et la sensibilité

acquises par d'innombrables siècles de culture. L'humanité finirait

ainsi à peu près comme elle a commencé: les derniers hommes seraient,

comme les premiers, des hommes des bois, mais plus instruits et plus

subtils que les membres de l'Institut d'aujourd'hui, et aussi beaucoup

plus philosophes. C'est un peu le vieux rêve naïf de Rousseau et de

beaucoup d'autres songeurs. Au fait, le bonheur final où la race

humaine aspire et vers lequel elle croit marcher se conçoit bien mieux

sous cette forme que sous celle d'une civilisation industrielle et

scientifique. Seulement nous en sommes encore très loin. Nos faunes

les plus convaincus ont des rechutes, reviennent à Paris, se laissent

reprendre à l'attrait malfaisant des plaisirs artificiels, des

curiosités inutiles, de la vie inquiète.

En même temps que nous aimons mieux la campagne, nous comprenons mieux

les paysans. Les lettrés élégants du siècle dernier aimaient les

paysans à la façon de citadins: ils en faisaient des peintures

enjolivées et convenues, goûtaient surtout la «naïveté» des

«villageois» à cause du contraste qu'elle fait avec la «corruption des

villes». Aujourd'hui nos artistes trouvent les paysans assez

intéressants en eux-mêmes. Ils les voient comme ils sont. Ils les

aiment pour leur inconscience plus grande, pour ce qu'ils ont gardé

de rude et de primitif, pour la poussée, plus forte chez eux, des

antiques instincts, et parce qu'ils font partie de la campagne et sont

en parfaite harmonie avec elle. Même on ne trouve jamais les paysans

assez paysans. On peint de préférence les plus bruts, les plus

intacts; on a des tendresses pour les «innocents» et les idiots, parce

qu'ils représentent l'humanité presque toute neuve et toute fruste, et

telle à peu près qu'elle dut sortir de l'âge du bronze. Là encore,

dans ces préférences singulières, l'influence des découvertes ou des

spéculations scientifiques est aisée à saisir et aussi ce goût de la

réalité qui domine depuis trente ans dans la littérature. Comme nous

regardons de plus près, nous voyons mieux l'inépuisable et

divertissante variété des choses. Nos artistes ne décrivent plus,

comme on l'a fait, la campagne ni le paysan en général, mais des

paysans et des pays particuliers, souvent très différents les uns des

autres, et avec leur caractère, leur esprit, leurs moeurs, leurs

usages. Les romanciers se sont partagé la France, chacun nous peignant

sa province natale ou celle qu'il connaissait le mieux; et l'on

pourrait former, en réunissant leurs tableaux, une sorte de géographie

pittoresque et morale de la patrie française. Rappelez-vous le Berry

de George Sand, la Touraine de Balzac, l'Alsace d'Erckmann-Chatrian,

la Normandie de Flaubert et de Maupassant, la Provence de Paul Arène

et d'Alphonse Daudet, la Lorraine d'André Theuriet, les Cévennes de

Ferdinand Fabre, le Quercy de Léon Cladel et de Pouvillon... Et

voici le Maine de M. Jules de Glouvet, dont je voudrais parler

aujourd'hui.

I

J'ai besoin de rappeler ici que la perfection littéraire d'une oeuvre

n'est pas, même pour un lecteur très lettré, l'unique mesure du

plaisir qu'il y prend. On est tenté de croire que le critique, lui du

moins, n'a pas d'autre mesure; mais cela ne lui est point possible,

quand il le voudrait. Et, par exemple, il y a des livres qui sont d'un

artiste incomplet, où il serait facile de signaler des fautes et des

lacunes, et qui plaisent néanmoins par la sincérité avec laquelle ils

laissent transparaître l'homme qui les a composés, son caractère, son

tour d'esprit, ses habitudes, sa condition sociale. (Il faut, bien

entendu, que cet homme soit intéressant et supérieur à la moyenne des

esprits.)--C'est par là d'abord que les romans de M. Jules de Glouvet

sont aimables. Il est fort probable qu'il y a plus de charme et de

poésie dans les romans rustiques de M. Theuriet, une imagination plus

robuste et plus touffue dans ceux de M. Ferdinand Fabre, un art plus

délicat dans ceux de M. Pouvillon; mais le _Marinier_, le _Forestier_,

l'_Étude Chandoux_ (sans compter, qu'il s'y rencontre des parties

vraiment belles) m'amusent et me retiennent parce qu'à chaque instant

je sens, je vois _par qui_ ces romans ont été écrits. Je sens que

l'auteur _doit_ être un magistrat, un propriétaire rural, un agronome,

un chasseur, un érudit-amateur et un bon humaniste. Tout cela fait à

ses livres une figure à part, ce qui est l'essentiel et ce qui

suffirait à me les faire goûter, quand même cet homme de loi lettré et

ami des champs ne serait point, par-dessus le marché, un poète bien

authentique.

* * * * *

Le magistrat a l'oeil lucide et le goût de l'exactitude minutieuse.

Souvent il a dû, pour rétablir la scène de quelque crime, examiner des

plans d'appartement, regarder de près des mobiliers, passer en revue,

et méthodiquement, de menus objets. S'il compose des romans, ses

descriptions devront se ressentir de cette habitude professionnelle.

Et en effet, toutes les fois que M. de Glouvet décrit, on dirait qu'il

s'est «transporté sur les lieux» pour en «dresser l'état». Voyez ce

fragment d'une description dans le _Berger_:

... Le logis occupe une moitié de la chaumine, sans communication

avec l'autre, qui sert à tous usages et tient lieu de bûcher. La

bergerie s'appuie perpendiculairement à cette chambre noire et se

prolonge dans la direction du carrefour, terminée par un fournil

aux crevasses lierrues. La barrière à claires-voies, qui donne

accès du chemin dans la cour, est chargée d'un pavé massif à son

extrémité fixe, _de telle sorte que le battant, facilement poussé

de dehors, revient tout seul à son point de départ par l'effet

du contrepoids_. Dans cette cour, les auges pour abreuver le

troupeau, une brouette chargée de paille; près du mur, une meule

à aiguiser, et, au-dessus, un sabot cassé, servant de gaine aux

lames usées. Des balais de bruyère sont debout contre la porte de

l'écurie. On entend par la lucarne le bêlement d'un mouton

malade. La grande fourche est piquée dans le fumier, à côté du

râteau _qui sert à mettre les crottes en morceau_...

Remarquez, outre la minutie excessive des détails juxtaposés, le luxe

des explications techniques. Vous trouverez dans chacun des romans de

M. de Glouvet une bonne douzaine d'inventaires de ce genre. Et ses

paysages aussi sont, pour la plupart, des inventaires et n'arrivent

que rarement à faire tableau: c'est la nature vue par un juge

d'instruction qui a appelé le paysage «à comparoir». Dans le

_Marinier_, les détails abondent sur la vie du fleuve, sur la

manoeuvre des bateaux, sur leur disposition intérieure, etc.: a-t-on

la sensation de la Loire? Dans le _Forestier_, toute la forêt nous est

expliquée, et les moeurs et les métiers de ses habitants: a-t-on la

sensation de la forêt? En général, l'oeil de M. de Glouvet décompose,

mais ne résume pas: il nous laisse faire ce travail et se contente de

nous le rendre facile. Il apporte, d'ailleurs, dans ses notations

successives d'objets particuliers, une merveilleuse netteté, et qui

n'est pas un petit mérite, même en littérature.--Et il va sans dire

que j'exagère ici mon impression; mais je continuerai à l'exagérer

pour être clair.

* * * * *

Un magistrat sait son code, a appris à se reconnaître dans les

affaires embrouillées, dans les questions d'héritage et d'intérêt. Or,

il est naturel de se servir de ce qu'on sait, et la science de M. de

Glouvet vient d'autant mieux à propos, que la chicane tient une assez

grande place dans la vie des paysans. Vous trouverez dans le

_Marinier_ et dans la _Famille Bourgeois_ des questions d'héritage et

d'argent expliquées avec tant de clarté qu'elles en deviennent

intéressantes, même si vous les séparez du drame où elles jouent leur

rôle. Et l'_Étude Chandoux_ vous fera voir, dans un détail et avec une

netteté qui vous rempliront d'aise, comment s'enfonce un pauvre diable

de notaire, comment il lutte, à quelles manoeuvres il peut recourir et

comment il arrive à la banqueroute. Visiblement le romancier prend

plaisir à nous exposer ces choses, et ainsi l'intérêt de la fable se

double pour nous de l'intérêt qu'on prend toujours à voir élucider une

affaire compliquée.

* * * * *

Un magistrat, un homme dont la profession est de faire respecter la

loi et de punir les méchants, doit être très préoccupé de morale et,

s'il écrit, en mettre dans ses livres. Et, en effet, les romans de M.

de Glouvet sont très moraux. Assurément il n'a pas la naïveté de

nous montrer la vertu toujours heureuse; mais il châtie le vice et le

crime avec une infaillible régularité. Je ne prétends point que ce

souci de corriger les moeurs en racontant des histoires s'étale

grossièrement; mais très souvent il se devine. Il y a dans l'histoire

de Jean Renaud, qui fait tant de bonnes actions, qui nourrit son

grand-père, puis une vieille pauvresse, qui sauve son ennemi d'un

incendie et qui adopte un orphelin, quelque chose qui fait songer à

ces livres de lecture des écoles primaires écrits pour la

«moralisation» des enfants. Et je ne m'en plains pas, car ce souci

d'un bon coeur n'est point incompatible avec l'art ni avec

l'observation; il implique de la cordialité, de la simplicité, de la

gravité; puis, la littérature d'aujourd'hui nous a tant déshabitués

des «récits moraux et instructifs» que, lorsqu'il s'en présente un par

hasard, on est tout prêt à trouver cela original, on est charmé, on

est ému et on s'en sait bon gré; on se dit comme le Blandinet de

Labiche: «Mon Dieu! que les hommes sont bons!» et en même temps on

jouit de sa propre bonté.

C'est ainsi que l'_Idéal_, qui est un livre tout plein de bons

sentiments et où même les sermons abondent, lu à la campagne, dans un

milieu paisible et patriarcal, m'a fait passer d'agréables heures.--M.

d'Artannes, un gentilhomme qui a toutes les vertus et beaucoup

d'expérience et d'esprit, se fait le mentor d'une fillette et

s'applique à former son esprit et son coeur. Puis il part pour le pôle

Nord et revient au bout de quelques années; mais, dans l'intervalle,

Hélène, qui a grandi, est devenue une mondaine enragée, une amazone

excentrique. D'Artannes la morigène, la reconquiert, la ramène au

sérieux, lui fait épouser (ô candeur!) un brave homme de ses amis.

Bientôt l'élève s'ennuie, recommence sa vie folle; d'Artannes continue

de veiller sur elle: elle l'envoie promener... jusqu'au jour où ils

reconnaissent qu'ils s'aiment d'amour. Ils se le disent, car ils sont

sûrs d'eux: ce sont leurs âmes qui s'aiment, et c'est là sans doute

«l'Idéal». Mais (et ici reparaît la perspicacité du magistrat, qui

doit être en même temps un homme très moral et très clairvoyant) un

jour la chair reprend ses droits: de quoi les deux amants se punissent

en se séparant pour jamais. Cela veut-il dire que «l'Idéal» est une

région où il est difficile d'habiter longtemps? ou bien que «l'Idéal»,

ce n'est pas seulement l'union des âmes? Le sens du livre reste un peu

obscur. Mais, au reste, tout ce que mon dessein m'oblige à signaler

ici, c'est un je ne sais quoi dans le ton, une nuance, un rien, ce qui

fait que c'est bien une «magistrature» que d'Artannes exerce sur sa

jeune amie, et que la gravité du charmant directeur sent quelquefois

la barrette du juge.

* * * * *

Un magistrat, c'est souvent un monsieur qui possède des maisons de

campagne, des fermes et des terres. Il s'occupe d'agronomie, passe

ses vacances dans ses domaines, les parcourt en guêtres et en habit de

chasse, cause avec les paysans, s'intéresse à leur sort, va voir

l'instituteur, offre aux élèves de l'école primaire des livrets de

caisse d'épargne, préside dans son canton les comices agricoles, gémit

sur la désertion des campagnes et se plaint que l'agriculture manque

de bras. C'est ce propriétaire rural et cet économiste éclairé qui a

écrit une partie des romans de M. de Glouvet. C'est lui qui nous

démontre, dans l'_Étude Chandoux_ et dans la _Famille Bourgeois_, non

point sèchement, mais avec quelque chose du sentiment et de la poésie

de Virgile au troisième livre des _Géorgiques_, combien il est funeste

aux familles rurales de quitter les champs pour la ville, la richesse

solide et la paix de leur vie campagnarde pour les emplois de la

bourgeoisie ou pour l'oisiveté vaniteuse.

La fermière Rose Chandoux vend sa ferme, s'installe en ville, veut que

son fils soit notaire. Elle le met au collège, où le lourdaud

n'apprend rien. On lui achète tout de même une étude; on compte sur un

beau mariage pour la payer. Tous les mariages manquent. Chandoux

s'enfonce, Chandoux tripote, s'associe avec un homme d'affaires qui

n'est qu'un coquin, mange la grenouille, est arrêté... Ses parents se

sont ruinés pour lui, et sa soeur, à cause de lui, n'a pu épouser un

brave garçon qui l'aime. Morale: si Rose Chandoux avait gardé sa

ferme, son fils serait riche et n'irait pas en prison.

La vieille demoiselle Geneviève Bourgeois, propriétaire d'un beau

domaine acquis par plusieurs générations de fermiers, reste seule avec

les deux enfants de son frère défunt, Gustave et Adèle. Elle a le tort

de les gâter et de les mettre au lycée et au Sacré-Coeur. Adèle,

ambitieuse et sèche, épouse un vieux pour sa fortune, la dévore en

quelques années et, après toutes sortes d'intrigues malpropres pour

pousser son mari, se retrouve veuve et sans un sou, et se réfugie à

Paris, où nous savons bien ce qu'elle deviendra. Gustave, moins

pervers, mais paresseux et médiocre, après avoir tenté de tout, tombe

dans la misère et la crapule. Tous deux ont ruiné leur tante, qui

meurt de chagrin. Morale: s'ils étaient restés à la Cassoire, tout

cela ne serait pas arrivé.

La thèse que soutient ici M. de Glouvet est si juste qu'il ne faut pas

lui en vouloir si ces deux romans sont un peu trop conçus comme des

démonstrations. En réalité, à moins d'une vocation spéciale et de

circonstances exceptionnelles, un fils de paysan qui se fait bourgeois

et qui embrasse, comme on dit, les professions libérales, y perd

presque toujours, et de plusieurs façons. Il y perd certainement en

bien-être. Puis, la vie d'un notaire, d'un avoué, d'un professeur,

n'est-elle pas une vie mesquine, pleine de contraintes et de

servitudes, à côté de celle d'un propriétaire rural? De même, un

ouvrier des villes est souvent moins heureux qu'un salarié de la

campagne. Enfin, le travail des champs garde toujours une noblesse:

il est si naturel, si nécessaire pour que l'humanité vive, qu'il en

devient auguste; c'est le travail antique, connu des patriarches et

des rois. Aujourd'hui, celui qui vit sur un sol qui lui appartient est

le plus libre des hommes, est vraiment roi dans son domaine. Joignez

que la terre, paisible et patiente, régie par des lois éternelles,

communique à ses travailleurs quelque chose de sa paix et de sa

sérénité. Mais l'homme des villes, s'il exerce une «profession

libérale», est bientôt marqué d'un pli professionnel et, si c'est un

métier manuel, d'un pli d'esclavage. Et quoi de plus déplaisant

d'ailleurs que tel ouvrier qui a lu ou que tel bourgeois à moitié

lettré et à moitié intelligent? Par contre, c'est parmi ceux qui ne

savent pas lire que l'artiste a le plus de chance de trouver des

paysans originaux et de grande allure, et c'est moins dans la Touraine

ou l'Île-de-France que dans les provinces reculées, mieux défendues

contre les «bienfaits de la civilisation».--Et pourtant il faut bien

qu'une sélection se fasse, que les classes dites supérieures soient

entretenues et rajeunies par celles d'en bas. Mais peut-être n'est-il

point nécessaire ou même est-il mauvais de tant aider à cette

ascension: elle se fera d'elle-même, dans la mesure où il le faut.

* * * * *

Un magistrat qui est quelque part propriétaire rural, presque seigneur

de village, s'intéresse à ce coin de terre, à ses us, à ses

traditions, à son langage. Il recherche l'origine des superstitions

locales, comme fait M. de Glouvet dans le _Berger_. Volontiers il sera

membre de quelque société d'archéologie, et linguiste ou philologue à

l'occasion. M. de Glouvet a étudié le vieux français et a sans doute

collectionné les archaïsmes usités dans sa province. Souvent il

interrompt le dialogue pour nous donner l'étymologie d'un mot ou d'une

locution:

--Et Léontine, qu'en dit-elle?

--Pas grand'chose. On la chapitre en répétant que je suis trop ci

et trop ça, pour la dégoûter. D'aucunes fois elle s'en guémente,

souventes fois non.

_Se guémenter_, verbe très usité sur les bords de la Loire,

signifie proprement: _s'inquiéter_. Le Tourangeau Rabelais l'a

employé à plus d'une reprise. Mais on devrait écrire:

_quémenter_, car le mot vient sans nul doute de «quément», forme

primitive de l'adverbe _comment_; d'où le sens littéral: «se

quémenter, se demander comment[55].»

[Note 55: Sauf erreur, se _guémenter_ est plutôt une

corruption du vieux verbe se _guermenter_ (qu'on trouve, par

exemple, dans Villon), et qui vient apparemment du latin

populaire _querimentari_.]

On comprend, après cela, que M. de Glouvet n'ait point résisté à la

tentation d'écrire en vieux style des contes moyenâgeux. Je sais que

cet exercice est assez facile, pour l'avoir pratiqué une fois par

hasard, et j'ai connu des élèves de rhétorique qui y réussissaient

mieux que dans le français d'aujourd'hui. On écrit «moult, adoncques,

las! guerdon, oubliance, gente damoiselle, madame la Vierge, cuider,

ardre, se ramentevoir», etc.; on fait aller les substantifs et les

adjectifs deux par deux et l'on supprime le plus de pronoms personnels

et d'articles possible; puis on y fourre la chevalerie de la _Chanson

de Roland_, l'amour mystique du cycle d'Artus, la dévotion des

Mystères et la gaillardise des Fabliaux. C'est bien simple.

L'inconvénient, c'est qu'à moins d'être de la force de M. Paul Meyer

ou de M. Gaston Paris, on arrive à se composer, sous prétexte de

«vieil françoys», un jargon aimable, mais hétéroclite, où se mêlent la

syntaxe et le vocabulaire de trois ou quatre époques différentes.

Qu'importe, après tout? Même quand on n'est pas capable d'apporter

dans cet exercice l'imagination drue, robuste, copieuse, qui sauve et

soutient les _Contes drolatiques_ de Balzac, ces contes sont encore

agréables à ceux qui les écrivent, et d'aventure à ceux qui les

lisent, et c'est le cas des _Histoires du vieux temps_ de M. Jules de

Glouvet. On a l'illusion, lorsqu'on n'est pas un grand philologue, de

lire un texte du moyen âge sans être arrêté par les perpétuelles

difficultés des textes authentiques; on goûte le charme combiné de la

mièvrerie de la forme et de la simplicité des sentiments; et, comme il

est convenu que le moyen âge est naïf, comme son langage nous paraît

tel (peut-être parce qu'il est en général plus lent et plus empêtré

que le nôtre,) on savoure de bonne foi cette naïveté. C'est le moyen

âge mis à la portée de tout le monde, un bric à brac littéraire assez

semblable à celui que nous aimons dans nos mobiliers, où nous

préférons parfois du faux vieux aux si jolis meubles soyeux et

capitonnés qu'on nous fabrique aujourd'hui.

* * * * *

Un bon magistrat est aussi un bon humaniste. Il lit les classiques

latins ou même il les traduit. Il se souvient que Montaigne,

Montesquieu, de Brosses ont été des magistrats. Il tourne des

chansons; il soigne sa correspondance, et ses amis disent: «Le

président un tel, ah! quel esprit charmant! et quel lettré!» Assez

souvent il s'est formé un idéal de l'élégance du style, d'où le poncif

n'est pas tout à fait absent.

M. Jules de Glouvet cite volontiers Théocrite et Virgile et il a des

descriptions qui, je ne sais comment, semblent «élégamment» traduites

d'une pièce de vers latins:

Le soleil dardait ses rayons _brûlants_ sur la plaine

_desséchée_. Les champs, limités par de maigres rangées

d'ormeaux, _avaient un aspect morne et grillé_. De la terre

poussiéreuse des effluves _chauds_ s'élevaient; les cigales

grinçaient sous les herbes _jaunies_; l'alouette planait

lourdement, cherchant l'ombre. Des moissonneurs, coiffés de

larges chapeaux de paille, _allaient et venaient_ dans la _vaste_

pièce de blé. Les faucheurs, haletants et l'échiné _pliée_,

avaient entr'ouvert leur chemise; la sueur coulait sur leur

poitrine _velue_. Les faux sifflaient en cadence et les épis

_dorés_ se couchaient sous l'oblique morsure (_obliquo morsu_).

Les traits sont exacts, les épithètes sont justes: l'impression

d'ensemble fait défaut. C'est tout l'opposé de l' «impressionnisme»

dans le style, que j'essayais dernièrement de définir[56]. M. de

Glouvet n'hésite pas à écrire que le filet retient dans ses mailles

«la perche vagabonde» et qu'il cueille à fleur d'eau «les habitants de

la vague». Il nous montre les peupliers «élancés» et les appelle

«hôtes murmurants de la falaise». Dans le même paragraphe, il nous

parle de «fleurs mignonnes» et de «mystérieux ombrages». C'est dire

qu'il se contente d'écrire comme vous, comme moi, comme tout honnête

homme de lettré peut le faire en s'appliquant.

[Note 56: Voir l'article sur Mme Alphonse Daudet. (Les

_Contemporains_, 1re série.)]

Ailleurs il lui arrive de mêler, dans la même phrase, des archaïsmes

et des locutions toutes modernes. Cela fait quelque chose d'assez

hybride:

Le désert de Tessé faisait partie de son être; mais le sentiment

chez lui était passif, et ses _accoutumances complétaient son

cadre_ sans émouvoir sa pensée.

(Nous voyons dans la même page que «sa nature _s'adaptait aux côtés

dominants de cette vie physique_.»)

Un chapitre commence ainsi: «Le berger demeura plusieurs mois dans

cette _griève malaisance_.» Et quelques lignes plus bas nous le voyons

qui «s'appesantit _sous le fardeau de ses chimères inavouées_».--Tant

de styles n'arrivent pas à faire un style. M. de Glouvet écrit

quelquefois comme un poète ému et qui trouve sa langue sans trop y

songer; plus souvent comme un magistrat qui a des lettres.

* * * * *

... Et dire que je n'aurais peut-être pas vu tout cela si je n'avais

pas su que M. de Glouvet est avocat général!

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 25 / 81 题