Mais cette sensualité que développe la vie du monde est plus fine
qu'impétueuse; les grandes passions ne se rencontrent guère dans ce
milieu artificiel. Pourquoi? C'est d'abord qu'on est là presque
toujours en scène. La vanité se mêle à l'amour et le contient ou le
limite. Le sentiment du ridicule est un excellent contrepoids à la
passion, l'empêche d'envahir le coeur tout entier. Puis, comme le
choix est grand dans tout cet étalage, une partie au moins de l'esprit
et du coeur reste disponible, prête aux aventures qui peuvent se
présenter. La dissipation de la vie ne permet guère le recueillement
où se nourrissent et croissent d'ordinaire les profondes amours. On
est trop distrait, et, d'autre part, on est trop averti; on a trop de
science et d'expérience, on a trop l'habitude de se tenir et de se
surveiller. La plupart des drames tempérés que nous conte M. Rabusson
impliquent nécessairement chez les personnages un certain sang-froid,
une certaine possession d'eux-mêmes, jusque dans les moments où ils
sont le plus émus. Jamais ils ne perdent complètement la tête.--Dans
le _Roman d'un fataliste_, Blanche de Servières a été léguée par son
père à Marc de Bréan, qu'elle n'aime pas. Un héros de roman ferait le
généreux, délierait la jeune fille. Marc lui dit fort posément: «Je
vous tiens; je ne vous lâcherai pas comme cela; attendons.»--Dans
l'_Amie_, Germaine April, aimée de Maxime Rivols, raconte tout à sa
femme, et celle-ci, de son côté, prévient le mari de Germaine,
s'entend avec lui pour surveiller les deux autres; et cette situation
infiniment délicate, cet équilibre des plus instables se maintient
pendant plus de cent pages. Ce n'est point Vénus tout entière à sa
proie attachée, oh! non.
Les hommes sont des artistes et des dilettantes de l'amour. Au fond,
les moyens les intéressent plus que la fin. Car la fin, on la trouve
où l'on veut--et c'est toujours la même chose. Oh! que Maxime Rivols
est bien le type accompli de l'homme de lettres amoureux! C'est sans
doute un lieu commun de dire que la littérature, en se mêlant à tous
les sentiments de l'écrivain, les atténue ou les déforme. Mais comme
ce lieu commun est vrai! L'écrivain--j'entends celui qui par vocation
observe les hommes et transcrit ses observations--peut se jouer à
lui-même la comédie de la passion. Souvent même il s'y laisse prendre,
mais rarement tout entier; et toujours il se reprend. Il voudrait
jouir, souffrir sans arrière-pensée, sans autre préoccupation que son
amour. Il sait très bien quels sentiments il _devrait_ avoir; il les
simule et il croit les éprouver. Mais presque toujours, au moment
décisif, au moment où d'autres ne s'appartiennent plus, tout à coup il
s'aperçoit qu'il se regarde faire, qu'il est moins acteur que
spectateur. Le don essentiel de l'écrivain, le don de voir toutes
choses «transposées», pour parler comme Flaubert, en sorte qu'elles
ne sont plus «qu'une illusion à décrire», est presque incompatible
avec la vie passionnelle. Puis les souvenirs des expériences morales
consignées dans les livres lui reviennent sans cesse; il y compare,
malgré lui, ou cherche à y conformer sa propre aventure. Il _prévoit_
à chaque instant ses propres mouvements et ceux de la femme qu'il aime
ou qu'il se figure aimer. La réalité, même celle où il est engagé le
plus profondément, lui est, quoi qu'il fasse, matière d'art. Toutes
les différentes phases des amours de Maxime et de Germaine, Maxime les
prépare, les pressent, les étudie. Il aime sans aimer, il aime exprès:
et c'est pourquoi il cesse d'aimer dès qu'arrive l'heure des
résolutions suprêmes, du jour où son amour, en se prolongeant,
risquerait de compliquer irrémédiablement sa vie, cesserait d'être un
exercice agréable et ingénieux, une occasion d'expériences et de
vérifications morales. Tout artiste digne de ce nom est par là même
capable du «crime d'amour».
Après le dilettante qui écrit, voici le dilettante qui n'écrit pas,
supérieur peut-être au premier par la façon dont il entend la vie, par
la sagesse plus rare qu'implique le rôle qu'il s'est donné. Si, au
bout du compte, il n'est pas plus dupe que l'autre de ses sensations
et de ses sentiments, du moins il en jouit avec un peu plus de
sécurité. Il n'est point tourmenté du vague et perpétuel souci de les
considérer du point de vue du livre pour les exprimer ensuite
littérairement. Ce n'est point l'expression de sa vie, c'est sa vie
même qui est pour lui l'oeuvre d'art. Il fait des expériences pour en
faire, non pour les écrire. Sa philosophie est plus parfaite que celle
de l'artiste qui écrit--et qui trahit par là quelque ingénuité, car il
se figure apparemment qu'il vaut la peine d'écrire et que la gloire
littéraire est quelque chose. Le dilettante qui n'écrit point, qui ne
rêve ni n'expérimente que pour lui-même, me semble avoir à la fois
plus de fierté et plus de vraie finesse d'esprit. La plus belle vie,
la plus intelligente et la plus spirituelle, ce n'est peut-être pas
celle des écrivains, même de ceux qui ont laissé de beaux livres:
c'est celle des grands curieux qui ont vécu leur vie sans l'exprimer,
et dont personne aujourd'hui ne sait les noms.
Le duc de Trièves, qui n'est pas auteur, a plus de plaisir et déploie
autant de ressources d'esprit avec Mlle de Saint-Alais que Maxime avec
Germaine. Il faut voir avec quel art il conduit la séduction d'Edmée.
Tout se fait en quatre ou cinq conversations, mais combien subtiles et
artificieuses! La première fois, il fait sa déclaration et ajoute
qu'il ne peut se marier parce qu'il est à peu près ruiné; la seconde
fois, il inquiète Edmée en lui montrant l'hypocrisie et le néant de la
morale mondaine; la troisième fois, il lui fait entendre qu'ils
pourraient se marier chacun de son côté, et lui fait presque accepter
l'adultère dans l'avenir; la quatrième fois, comme elle se révolte, il
la prend dans ses bras, connaissant la puissance de l'étreinte; puis
il se remet à la pervertir par des conversations hardies, «en lui
mettant sous les yeux, au moyen d'exemples impressionnants pris autour
de lui, la dépravation du monde, découlant, hélas! disait-il, d'une
sorte de fatalité dans les besoins, les conventions, les usages
auxquels se trouve subordonnée son existence même.»--Mais justement la
méthode de Trièves est trop parfaite, trop concertée. Rien
d'irréfléchi, d'involontaire. L'aime-t-il? Il la désire assurément;
mais son plus grand plaisir est de sentir qu'il la déprave: plaisir
tout intellectuel. Quand il se décide à faire un peu violence à Edmée,
on pressent que c'est par logique, parce qu'il faut toujours en venir
là, pour achever l'oeuvre commencée et aussi «pour voir». Il a la
science et l'adresse des célèbres séducteurs des romans du XVIIIe
siècle: il n'a pas leur entrain ni leur fougue; il n'a pas ce qui rend
le désir irrésistible; il ne tient pas assez au dénouement. C'est un
Valmont désenchanté et anémié.
Au reste, si vous tenez compte de la différence des sexes et des
rôles, vous constaterez chez plusieurs des femmes de M. Rabusson
quelque chose d'assez semblable et, dans l'amour même, une certaine
incapacité d'aimer absolument. D'abord il n'y a pas une seule ingénue,
et peut-être, en effet, ne peut-il pas y en avoir dans ce monde
particulier. Même Geneviève de Rhèges n'en est pas une. Quant aux
jeunes filles émancipées et aux jeunes femmes, elles aiment avec trop
d'esprit. Ce qu'elles voient, ce qu'elles entendent, ce qu'elles
devinent, la vie qu'elles mènent, toutes les impressions qu'elles
reçoivent les façonnent singulièrement, agissent sur elles de deux
manières presque contradictoires. D'un côté, leur sensualité s'éveille
et s'aiguise; point d'ignorance; peu de pudeur; le langage libre;
l'allure risquée. Elles se délectent à côtoyer les précipices et à se
pencher au-dessus. Mais en même temps elles manquent de l'espèce de
courage qu'exigent les chutes complètes. Elles songent trop aux
conséquences. Elles n'ont point de générosité. Elles sont sensuelles
avec circonspection. Elles répètent, avec plus de grâce et moins de
brutalité, l'horrible mot de Mme Campardon dans _Pot-Bouille_: «Tout
excepté ça!» Elles ne veulent pécher que par pensée et par intention;
le reste leur fait peur. C'est proprement le péché de malice, cher aux
races expérimentées et affaiblies. Cela est vrai, à des degrés divers,
d'Edmée et de Germaine: Edmée, une jeune fille trop savante et trop
curieuse--sauvée par sa science précoce et par sa fierté; Germaine,
une jeune femme qui a la coquetterie des sens, «une coquetterie
épidermique, animale, d'un caractère étrange, presque monstrueux,
féminin quand même», sauvée, celle-là, on ne sait par quoi, par sa
froideur foncière, par sa paresse, parce qu'il faut un effort pour
franchir le dernier pas...
Mais que nous importe que ces fausses honnêtes femmes soient sauvées?
Nous les aimerions peut-être mieux si elles se perdaient. Nous avons
envie de leur adresser, avec colère, l'adorable, le délicieux
discours d'Octave à Marianne:
... Combien de temps pensez-vous qu'il faille faire la cour à la
bouteille que vous voyez, pour obtenir d'elle un accueil
favorable? Elle est comme vous dites, toute pleine d'un esprit
céleste, et le vin du peuple lui ressemble aussi peu qu'un paysan
à son seigneur. Cependant regardez comme elle est bonne
personne!... Ah! Marianne! c'est un don fatal que la beauté! La
sagesse dont elle se vante est soeur de l'avarice, et il y a
parfois plus de miséricorde pour ses faiblesses que pour sa
cruauté.--Bonsoir, cousine; puisse Célio vous oublier!
Chose bizarre, celle qu'on aime le mieux, de toutes les femmes de M.
Rabusson, c'est, avec la bonne duchesse d'Altenay, cette pauvre
Florence Arnaud, la déclassée, qui a eu quatre amants et qui voudrait
tant un mari, et à qui le petit Gilbert échappe, justement parce
qu'elle l'aimait peut-être, celui-là, et qu'elle n'a pas été sa
maîtresse. N'y a-t-il pas une saveur exquise de sagesse indulgente et
très renseignée dans ces simples réflexions:
Gilbert échappait à Florence, bien malgré lui. Et cette fois
peut-être Florence, au rebours de ce qui s'était produit pour
elle à quatre reprises différentes, eut été plus habile en se
montrant plus faible. Elle se fût attaché cet enfant, qui
l'aimait, cet enfant assez homme déjà pour ne pouvoir lui
pardonner de l'humilier dans sa chair, mais qui lui eût pardonné
tout le reste, sans doute, moyennant quelques serments et
beaucoup de volupté.
V
Je crois bien que M. Rabusson n'a rien écrit de plus attendri que ces
lignes. Il n'y a aucune émotion dans ses romans. C'est d'une
sécheresse qui me ravit. L'attitude de l'écrivain est continuellement
celle d'un observateur un peu dédaigneux. Il a le tour d'esprit d'un
moraliste et surtout d'un «maximiste»: on tirerait de ses livres toute
une collection de maximes et réflexions, dont on ferait un joli manuel
du mondain et de l'homme à bonnes fortunes.
Quant à la philosophie qui s'en dégagerait, vous avez pu l'entrevoir.
Ce n'est en aucune façon le spiritualisme convenable et convenu des
romans romanesques; c'est exactement le contraire de la philosophie de
M. Octave Feuillet. M. Rabusson ne croit pas beaucoup à la liberté
humaine (pas la moindre trace de lutte morale dans ses histoires), ni
au bonheur de vivre (tous ses romans pourraient finir, comme l'_Amie_,
par ces mots: «Pourquoi la vie?»).
On ne saurait douter qu'il n'ait mis dans le _Roman d'un fataliste_ sa
propre philosophie. Le livre est piquant, s'il n'est pas clair. Marc
de Bréan, qui se dit fataliste, montre une surprenante activité et
prend des initiatives devant lesquelles l'homme le plus énergique
hésiterait. L'oeuvre est-elle donc ironique? Ou bien M. Rabusson
veut-il nous faire entendre qu'aux heures mêmes où son héros déploie
le plus de volonté, il subit encore des impulsions irrésistibles et
cachées et reste passif en pleine action? Mais, si ce point demeure
obscur, ce qui ne l'est pas, ce sont les sentiments de Marc sur le
monde et sur la vie. Voici de ses réflexions, au hasard:
... Je serai toujours un mauvais magistrat. Cette idée que des
hommes peuvent juger des hommes, non pas seulement au point de
vue utilitaire, mais au nom de la vérité, de la conscience
universelle, de l'absolu, me paraît de plus en plus baroque et
monstrueuse.
... La Providence est une divinité maladroite, qui ne fait rien
pour raffermir son culte toujours chancelant, mal assis dans le
coeur de l'homme; elle vous reprend d'une main (elle doit avoir
des mains puisqu'on lui prête un doigt) ce qu'elle vous a donné
de l'autre, de sorte que l'observateur attentif finit par
s'apercevoir qu'il n'y a rien, dans ces alternatives de
générosité et de rigueur, qui différencie clairement son action
de celle du hasard au passe dix ou à la roulette.
... Je m'incline donc une fois encore devant la suprême
inconscience, devant la toute-puissante déraison qui semble
gouverner les choses humaines... Je me résigne; mais cette
résignation me dégrade et m'abrutit: je la maudis.
Il y a donc dans ces romans mondains (ne vous y trompez point) la même
philosophie à peu près que dans les _Rougon-Macquart_. Au fait, le
fond des choses est le même dans les salons que dans les assommoirs.
Mais ce qui distingue M. Rabusson, ce qui le sépare autant de M. Paul
Bourget que de M. Émile Zola, ce qui le rattache aux conteurs d'il y
a cent ans, c'est qu'il a le pessimisme fringant et que son fatalisme
caracole. Il caracole presque trop: par exemple, dans ce passage de
_Madame de Givré_, dix pages avant le coup de pistolet dont elle tue
son amant en voulant tuer son mari--le seul coup de pistolet qui soit
tiré dans les romans de M. Rabusson:
... Et leur causerie était joyeuse, intime et douce comme un
simple bavardage d'amoureux. À les entendre, nul n'eût supposé
que cette femme allait se mettre hors la loi, que tous deux
allaient se mettre hors l'honneur.--Que pèsent, à ces heures-là,
les systèmes complets de morale à l'usage des esprits
philosophiques? La morale des philosophes est une morale de
cabinet qui ne les suit guère dehors; tant qu'on raisonne
doctoralement, _inter libros_ ou _inter pocula_, c'est superbe,
plein de simplicité, de grandeur et d'harmonie; mais deux beaux
yeux que l'amour fait arder ont bien vite raison de toutes les
rigueurs théoriques de ces belles doctrines, lesquelles, en de
certains moments, sembleront toujours à quiconque ne les a pas
inventées de simples jeux de savants. Et, fût-on soi-même
l'inventeur du système réfrigérant dont on invoque le secours
dans les grandes crises de la passion, on ne tarde pas à se dire,
mettant de côté tout amour-propre d'auteur, qu'il n'y a pas de
système qui vaille une caresse de femme aimée, ni de traité de
morale que l'on puisse mettre en balance avec l'immorale, mais
toute-puissante volupté d'un amour heureux.
Cela n'est-il pas d'un tour galant? Il est charmant, le style de M.
Rabusson--pas toujours très pur ni exempt de toute phraséologie, mais
fin, souple, aisé, élégant (c'est le mot auquel je reviens toujours).
Tel de ses tableaux parisiens (le Concours hippique, si vous voulez,
dans son premier roman) a la justesse et la vivacité d'une aquarelle
d'Heilbuth ou de Brown-Lévis. Avec cela, surtout dans les analyses de
sentiments, des lenteurs, des nonchalances, et quelquefois la longue
phrase un peu traînante, la période fluide qui s'étale dans la
_Princesse de Clèves_ et qu'on retrouve encore dans les romans du
XVIIIe siècle.
* * * * *
Tout cela ne laisse pas de faire à M. Rabusson une physionomie assez
spéciale. On peut croire, à première vue, qu'il procède de l'auteur de
_Monsieur de Camors_: il s'en faut du tout au tout. Oubliez _Madame de
Givré_, écartez Jane Spring, qui me paraît fort embellie (_Dans le
monde_), et quelques autres personnages un peu convenus, et vous
reconnaîtrez que M. Rabusson a failli écrire plus d'une fois le roman
naturaliste des moeurs mondaines (le naturalisme n'étant point une
chose de forme, mais de fond). M. Rabusson serait donc quelque chose
comme un Feuillet sans illusions et sans foi, avec un peu de l'esprit
et du style d'un Crébillon fils ou d'un Laclos. Il serait fort capable
d'écrire les _Liaisons dangereuses_ de cette fin de siècle.