IV

Mais cette sensualité que développe la vie du monde est plus fine

qu'impétueuse; les grandes passions ne se rencontrent guère dans ce

milieu artificiel. Pourquoi? C'est d'abord qu'on est là presque

toujours en scène. La vanité se mêle à l'amour et le contient ou le

limite. Le sentiment du ridicule est un excellent contrepoids à la

passion, l'empêche d'envahir le coeur tout entier. Puis, comme le

choix est grand dans tout cet étalage, une partie au moins de l'esprit

et du coeur reste disponible, prête aux aventures qui peuvent se

présenter. La dissipation de la vie ne permet guère le recueillement

où se nourrissent et croissent d'ordinaire les profondes amours. On

est trop distrait, et, d'autre part, on est trop averti; on a trop de

science et d'expérience, on a trop l'habitude de se tenir et de se

surveiller. La plupart des drames tempérés que nous conte M. Rabusson

impliquent nécessairement chez les personnages un certain sang-froid,

une certaine possession d'eux-mêmes, jusque dans les moments où ils

sont le plus émus. Jamais ils ne perdent complètement la tête.--Dans

le _Roman d'un fataliste_, Blanche de Servières a été léguée par son

père à Marc de Bréan, qu'elle n'aime pas. Un héros de roman ferait le

généreux, délierait la jeune fille. Marc lui dit fort posément: «Je

vous tiens; je ne vous lâcherai pas comme cela; attendons.»--Dans

l'_Amie_, Germaine April, aimée de Maxime Rivols, raconte tout à sa

femme, et celle-ci, de son côté, prévient le mari de Germaine,

s'entend avec lui pour surveiller les deux autres; et cette situation

infiniment délicate, cet équilibre des plus instables se maintient

pendant plus de cent pages. Ce n'est point Vénus tout entière à sa

proie attachée, oh! non.

Les hommes sont des artistes et des dilettantes de l'amour. Au fond,

les moyens les intéressent plus que la fin. Car la fin, on la trouve

où l'on veut--et c'est toujours la même chose. Oh! que Maxime Rivols

est bien le type accompli de l'homme de lettres amoureux! C'est sans

doute un lieu commun de dire que la littérature, en se mêlant à tous

les sentiments de l'écrivain, les atténue ou les déforme. Mais comme

ce lieu commun est vrai! L'écrivain--j'entends celui qui par vocation

observe les hommes et transcrit ses observations--peut se jouer à

lui-même la comédie de la passion. Souvent même il s'y laisse prendre,

mais rarement tout entier; et toujours il se reprend. Il voudrait

jouir, souffrir sans arrière-pensée, sans autre préoccupation que son

amour. Il sait très bien quels sentiments il _devrait_ avoir; il les

simule et il croit les éprouver. Mais presque toujours, au moment

décisif, au moment où d'autres ne s'appartiennent plus, tout à coup il

s'aperçoit qu'il se regarde faire, qu'il est moins acteur que

spectateur. Le don essentiel de l'écrivain, le don de voir toutes

choses «transposées», pour parler comme Flaubert, en sorte qu'elles

ne sont plus «qu'une illusion à décrire», est presque incompatible

avec la vie passionnelle. Puis les souvenirs des expériences morales

consignées dans les livres lui reviennent sans cesse; il y compare,

malgré lui, ou cherche à y conformer sa propre aventure. Il _prévoit_

à chaque instant ses propres mouvements et ceux de la femme qu'il aime

ou qu'il se figure aimer. La réalité, même celle où il est engagé le

plus profondément, lui est, quoi qu'il fasse, matière d'art. Toutes

les différentes phases des amours de Maxime et de Germaine, Maxime les

prépare, les pressent, les étudie. Il aime sans aimer, il aime exprès:

et c'est pourquoi il cesse d'aimer dès qu'arrive l'heure des

résolutions suprêmes, du jour où son amour, en se prolongeant,

risquerait de compliquer irrémédiablement sa vie, cesserait d'être un

exercice agréable et ingénieux, une occasion d'expériences et de

vérifications morales. Tout artiste digne de ce nom est par là même

capable du «crime d'amour».

Après le dilettante qui écrit, voici le dilettante qui n'écrit pas,

supérieur peut-être au premier par la façon dont il entend la vie, par

la sagesse plus rare qu'implique le rôle qu'il s'est donné. Si, au

bout du compte, il n'est pas plus dupe que l'autre de ses sensations

et de ses sentiments, du moins il en jouit avec un peu plus de

sécurité. Il n'est point tourmenté du vague et perpétuel souci de les

considérer du point de vue du livre pour les exprimer ensuite

littérairement. Ce n'est point l'expression de sa vie, c'est sa vie

même qui est pour lui l'oeuvre d'art. Il fait des expériences pour en

faire, non pour les écrire. Sa philosophie est plus parfaite que celle

de l'artiste qui écrit--et qui trahit par là quelque ingénuité, car il

se figure apparemment qu'il vaut la peine d'écrire et que la gloire

littéraire est quelque chose. Le dilettante qui n'écrit point, qui ne

rêve ni n'expérimente que pour lui-même, me semble avoir à la fois

plus de fierté et plus de vraie finesse d'esprit. La plus belle vie,

la plus intelligente et la plus spirituelle, ce n'est peut-être pas

celle des écrivains, même de ceux qui ont laissé de beaux livres:

c'est celle des grands curieux qui ont vécu leur vie sans l'exprimer,

et dont personne aujourd'hui ne sait les noms.

Le duc de Trièves, qui n'est pas auteur, a plus de plaisir et déploie

autant de ressources d'esprit avec Mlle de Saint-Alais que Maxime avec

Germaine. Il faut voir avec quel art il conduit la séduction d'Edmée.

Tout se fait en quatre ou cinq conversations, mais combien subtiles et

artificieuses! La première fois, il fait sa déclaration et ajoute

qu'il ne peut se marier parce qu'il est à peu près ruiné; la seconde

fois, il inquiète Edmée en lui montrant l'hypocrisie et le néant de la

morale mondaine; la troisième fois, il lui fait entendre qu'ils

pourraient se marier chacun de son côté, et lui fait presque accepter

l'adultère dans l'avenir; la quatrième fois, comme elle se révolte, il

la prend dans ses bras, connaissant la puissance de l'étreinte; puis

il se remet à la pervertir par des conversations hardies, «en lui

mettant sous les yeux, au moyen d'exemples impressionnants pris autour

de lui, la dépravation du monde, découlant, hélas! disait-il, d'une

sorte de fatalité dans les besoins, les conventions, les usages

auxquels se trouve subordonnée son existence même.»--Mais justement la

méthode de Trièves est trop parfaite, trop concertée. Rien

d'irréfléchi, d'involontaire. L'aime-t-il? Il la désire assurément;

mais son plus grand plaisir est de sentir qu'il la déprave: plaisir

tout intellectuel. Quand il se décide à faire un peu violence à Edmée,

on pressent que c'est par logique, parce qu'il faut toujours en venir

là, pour achever l'oeuvre commencée et aussi «pour voir». Il a la

science et l'adresse des célèbres séducteurs des romans du XVIIIe

siècle: il n'a pas leur entrain ni leur fougue; il n'a pas ce qui rend

le désir irrésistible; il ne tient pas assez au dénouement. C'est un

Valmont désenchanté et anémié.

Au reste, si vous tenez compte de la différence des sexes et des

rôles, vous constaterez chez plusieurs des femmes de M. Rabusson

quelque chose d'assez semblable et, dans l'amour même, une certaine

incapacité d'aimer absolument. D'abord il n'y a pas une seule ingénue,

et peut-être, en effet, ne peut-il pas y en avoir dans ce monde

particulier. Même Geneviève de Rhèges n'en est pas une. Quant aux

jeunes filles émancipées et aux jeunes femmes, elles aiment avec trop

d'esprit. Ce qu'elles voient, ce qu'elles entendent, ce qu'elles

devinent, la vie qu'elles mènent, toutes les impressions qu'elles

reçoivent les façonnent singulièrement, agissent sur elles de deux

manières presque contradictoires. D'un côté, leur sensualité s'éveille

et s'aiguise; point d'ignorance; peu de pudeur; le langage libre;

l'allure risquée. Elles se délectent à côtoyer les précipices et à se

pencher au-dessus. Mais en même temps elles manquent de l'espèce de

courage qu'exigent les chutes complètes. Elles songent trop aux

conséquences. Elles n'ont point de générosité. Elles sont sensuelles

avec circonspection. Elles répètent, avec plus de grâce et moins de

brutalité, l'horrible mot de Mme Campardon dans _Pot-Bouille_: «Tout

excepté ça!» Elles ne veulent pécher que par pensée et par intention;

le reste leur fait peur. C'est proprement le péché de malice, cher aux

races expérimentées et affaiblies. Cela est vrai, à des degrés divers,

d'Edmée et de Germaine: Edmée, une jeune fille trop savante et trop

curieuse--sauvée par sa science précoce et par sa fierté; Germaine,

une jeune femme qui a la coquetterie des sens, «une coquetterie

épidermique, animale, d'un caractère étrange, presque monstrueux,

féminin quand même», sauvée, celle-là, on ne sait par quoi, par sa

froideur foncière, par sa paresse, parce qu'il faut un effort pour

franchir le dernier pas...

Mais que nous importe que ces fausses honnêtes femmes soient sauvées?

Nous les aimerions peut-être mieux si elles se perdaient. Nous avons

envie de leur adresser, avec colère, l'adorable, le délicieux

discours d'Octave à Marianne:

... Combien de temps pensez-vous qu'il faille faire la cour à la

bouteille que vous voyez, pour obtenir d'elle un accueil

favorable? Elle est comme vous dites, toute pleine d'un esprit

céleste, et le vin du peuple lui ressemble aussi peu qu'un paysan

à son seigneur. Cependant regardez comme elle est bonne

personne!... Ah! Marianne! c'est un don fatal que la beauté! La

sagesse dont elle se vante est soeur de l'avarice, et il y a

parfois plus de miséricorde pour ses faiblesses que pour sa

cruauté.--Bonsoir, cousine; puisse Célio vous oublier!

Chose bizarre, celle qu'on aime le mieux, de toutes les femmes de M.

Rabusson, c'est, avec la bonne duchesse d'Altenay, cette pauvre

Florence Arnaud, la déclassée, qui a eu quatre amants et qui voudrait

tant un mari, et à qui le petit Gilbert échappe, justement parce

qu'elle l'aimait peut-être, celui-là, et qu'elle n'a pas été sa

maîtresse. N'y a-t-il pas une saveur exquise de sagesse indulgente et

très renseignée dans ces simples réflexions:

Gilbert échappait à Florence, bien malgré lui. Et cette fois

peut-être Florence, au rebours de ce qui s'était produit pour

elle à quatre reprises différentes, eut été plus habile en se

montrant plus faible. Elle se fût attaché cet enfant, qui

l'aimait, cet enfant assez homme déjà pour ne pouvoir lui

pardonner de l'humilier dans sa chair, mais qui lui eût pardonné

tout le reste, sans doute, moyennant quelques serments et

beaucoup de volupté.

V

Je crois bien que M. Rabusson n'a rien écrit de plus attendri que ces

lignes. Il n'y a aucune émotion dans ses romans. C'est d'une

sécheresse qui me ravit. L'attitude de l'écrivain est continuellement

celle d'un observateur un peu dédaigneux. Il a le tour d'esprit d'un

moraliste et surtout d'un «maximiste»: on tirerait de ses livres toute

une collection de maximes et réflexions, dont on ferait un joli manuel

du mondain et de l'homme à bonnes fortunes.

Quant à la philosophie qui s'en dégagerait, vous avez pu l'entrevoir.

Ce n'est en aucune façon le spiritualisme convenable et convenu des

romans romanesques; c'est exactement le contraire de la philosophie de

M. Octave Feuillet. M. Rabusson ne croit pas beaucoup à la liberté

humaine (pas la moindre trace de lutte morale dans ses histoires), ni

au bonheur de vivre (tous ses romans pourraient finir, comme l'_Amie_,

par ces mots: «Pourquoi la vie?»).

On ne saurait douter qu'il n'ait mis dans le _Roman d'un fataliste_ sa

propre philosophie. Le livre est piquant, s'il n'est pas clair. Marc

de Bréan, qui se dit fataliste, montre une surprenante activité et

prend des initiatives devant lesquelles l'homme le plus énergique

hésiterait. L'oeuvre est-elle donc ironique? Ou bien M. Rabusson

veut-il nous faire entendre qu'aux heures mêmes où son héros déploie

le plus de volonté, il subit encore des impulsions irrésistibles et

cachées et reste passif en pleine action? Mais, si ce point demeure

obscur, ce qui ne l'est pas, ce sont les sentiments de Marc sur le

monde et sur la vie. Voici de ses réflexions, au hasard:

... Je serai toujours un mauvais magistrat. Cette idée que des

hommes peuvent juger des hommes, non pas seulement au point de

vue utilitaire, mais au nom de la vérité, de la conscience

universelle, de l'absolu, me paraît de plus en plus baroque et

monstrueuse.

... La Providence est une divinité maladroite, qui ne fait rien

pour raffermir son culte toujours chancelant, mal assis dans le

coeur de l'homme; elle vous reprend d'une main (elle doit avoir

des mains puisqu'on lui prête un doigt) ce qu'elle vous a donné

de l'autre, de sorte que l'observateur attentif finit par

s'apercevoir qu'il n'y a rien, dans ces alternatives de

générosité et de rigueur, qui différencie clairement son action

de celle du hasard au passe dix ou à la roulette.

... Je m'incline donc une fois encore devant la suprême

inconscience, devant la toute-puissante déraison qui semble

gouverner les choses humaines... Je me résigne; mais cette

résignation me dégrade et m'abrutit: je la maudis.

Il y a donc dans ces romans mondains (ne vous y trompez point) la même

philosophie à peu près que dans les _Rougon-Macquart_. Au fait, le

fond des choses est le même dans les salons que dans les assommoirs.

Mais ce qui distingue M. Rabusson, ce qui le sépare autant de M. Paul

Bourget que de M. Émile Zola, ce qui le rattache aux conteurs d'il y

a cent ans, c'est qu'il a le pessimisme fringant et que son fatalisme

caracole. Il caracole presque trop: par exemple, dans ce passage de

_Madame de Givré_, dix pages avant le coup de pistolet dont elle tue

son amant en voulant tuer son mari--le seul coup de pistolet qui soit

tiré dans les romans de M. Rabusson:

... Et leur causerie était joyeuse, intime et douce comme un

simple bavardage d'amoureux. À les entendre, nul n'eût supposé

que cette femme allait se mettre hors la loi, que tous deux

allaient se mettre hors l'honneur.--Que pèsent, à ces heures-là,

les systèmes complets de morale à l'usage des esprits

philosophiques? La morale des philosophes est une morale de

cabinet qui ne les suit guère dehors; tant qu'on raisonne

doctoralement, _inter libros_ ou _inter pocula_, c'est superbe,

plein de simplicité, de grandeur et d'harmonie; mais deux beaux

yeux que l'amour fait arder ont bien vite raison de toutes les

rigueurs théoriques de ces belles doctrines, lesquelles, en de

certains moments, sembleront toujours à quiconque ne les a pas

inventées de simples jeux de savants. Et, fût-on soi-même

l'inventeur du système réfrigérant dont on invoque le secours

dans les grandes crises de la passion, on ne tarde pas à se dire,

mettant de côté tout amour-propre d'auteur, qu'il n'y a pas de

système qui vaille une caresse de femme aimée, ni de traité de

morale que l'on puisse mettre en balance avec l'immorale, mais

toute-puissante volupté d'un amour heureux.

Cela n'est-il pas d'un tour galant? Il est charmant, le style de M.

Rabusson--pas toujours très pur ni exempt de toute phraséologie, mais

fin, souple, aisé, élégant (c'est le mot auquel je reviens toujours).

Tel de ses tableaux parisiens (le Concours hippique, si vous voulez,

dans son premier roman) a la justesse et la vivacité d'une aquarelle

d'Heilbuth ou de Brown-Lévis. Avec cela, surtout dans les analyses de

sentiments, des lenteurs, des nonchalances, et quelquefois la longue

phrase un peu traînante, la période fluide qui s'étale dans la

_Princesse de Clèves_ et qu'on retrouve encore dans les romans du

XVIIIe siècle.

* * * * *

Tout cela ne laisse pas de faire à M. Rabusson une physionomie assez

spéciale. On peut croire, à première vue, qu'il procède de l'auteur de

_Monsieur de Camors_: il s'en faut du tout au tout. Oubliez _Madame de

Givré_, écartez Jane Spring, qui me paraît fort embellie (_Dans le

monde_), et quelques autres personnages un peu convenus, et vous

reconnaîtrez que M. Rabusson a failli écrire plus d'une fois le roman

naturaliste des moeurs mondaines (le naturalisme n'étant point une

chose de forme, mais de fond). M. Rabusson serait donc quelque chose

comme un Feuillet sans illusions et sans foi, avec un peu de l'esprit

et du style d'un Crébillon fils ou d'un Laclos. Il serait fort capable

d'écrire les _Liaisons dangereuses_ de cette fin de siècle.

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 24 / 81 题