Mais c'est assez chicaner sur son plaisir. Si M. de Glouvet n'est
peut-être pas partout un écrivain accompli, il s'est montré, comme
j'ai dit, poète en plus d'un endroit, et, une fois, poète puissant
dans le _Berger_.
Je ne veux point parler de ses romans bourgeois, qui pourtant ne sont
point ennuyeux, mais où je n'ai pas fait de découvertes et dont les
dialogues ont quelquefois le tort de rappeler ceux de Paul de Kock. Je
laisse même de côté des figures vivantes, mais d'une invention facile,
telles que la fermière Rose Chandoux, la terrible mère qui veut faire
un notaire de son fils, et Geneviève Bourgeois, la vieille fille
héroïque, gardienne jalouse de la terre familiale, dont la vie n'est
qu'un amer et silencieux sacrifice aux derniers du nom, et qui meurt
sur ce cri: «Il n'y a plus de Cassoire!»
Je ne retiens que trois figures: Jean Renaud, Marie-Anne et André
Fleuse. Idéalisées? cela m'est égal: elles pourraient être vraies, et
elles sont grandes.
Les cent premières pages du _Forestier_ sont vraiment savoureuses:
l'enfance de Jean Renaud, pauvre abandonné qui n'a d'autre mère ni
d'autre institutrice que la forêt; sa communion avec les arbres et les
plantes; la poursuite du sanglier; le désir qui le secoue, qui
l'étrangle, d'avoir un fusil... C'est bien à l'enfance d'un jeune
faune que nous assistons, et la pénétration de la petite créature par
le milieu où elle se développe est aussi intime et profonde qu'il se
peut. Plus tard on pourrait trouver, comme je l'ai déjà indiqué, que
ce braconnier fait tout de même trop de bonnes actions; mais il semble
que sa bonté soit un produit naturel de sa vie en pleine nature,
qu'elle soit aussi spontanée que son amour de la forêt. Son héroïsme
de la fin garde ce même caractère: c'est _sa_ forêt qu'il défend
contre l'étranger.
Marie-Anne, n'étant qu'une pauvre ouvrière, a épousé un riche batelier
qui l'aimait, Louis Mabileau. Le lendemain de la noce, Louis est tué
sur son bateau, dans une manoeuvre. «Alors elle fit le serment de ne
jamais coucher dans un lit de terre ferme et de passer toute sa vie en
marinier, sur cette Loire qui avait été le berceau, l'amour et le
tombeau de son Louis. Elle jura aussi de garder en tout temps ses
vêtements de deuil. Aucune femme n'a mieux tenu parole.» Marie-Anne
est bonne, brave, fière et triste. On la calomnie, on l'insulte, car
les femmes qui vivent sur l'eau sont suspectes dans le pays: elle n'en
a point souci... Une fois, dans une inondation de la Loire, elle sauve
au péril de sa vie des parents pauvres de son mari, des maraudeurs
qui habitent une île du fleuve. Ce sont d'affreux bandits qui à la
fin, tentent de l'assassiner pour avoir son bien. Un petit marinier
qui l'aime sans le dire veille sur elle...; mais elle meurt, peu
après, sur son bateau.
Cette femme en deuil, immobile et vivant d'un souvenir, M. de Glouvet
a su nous la faire voir. Il a su, dès sa première apparition, la fixer
dans une attitude qu'on ne peut plus oublier:
Une femme tenait la barre du gouvernail.
Cette femme était vêtue de noir.
Aux signaux qu'on lui adressait de la jetée elle répondit en
agitant son mouchoir à plusieurs reprises, puis retomba dans son
immobilité sculpturale.
M. de Glouvet a eu cette fois la chance rare de dresser en pied une
figure humaine qui représente un sentiment très général et très beau
sous une forme concrète et dans des conditions très particulières et
très pittoresques. Marie-Anne, c'est la statue du veuvage éternel sur
un bateau de Loire. Ainsi apparu, le spectre du «marinier noir» ne
nous quitte plus.
Et il reste aussi dans la mémoire, André Fleuse, le grand berger. «Le
grand berger s'arrête au sommet de la colline...» C'est la silhouette
entrevue par Sully Prudhomme:
Dans sa grossière houppelande,
Le pâtre, sur son grand bâton
Penché, les mains sous le menton,
Est l'amant rêveur de la lande.
C'est le fantôme évoqué par Victor Hugo dans ce vague et magnifique
poème, _Magnitudo parvi_:
Dieu cache un homme sous les chênes
Et le sacre en d'austères lieux
Avec le silence des plaines,
L'ombre des monts, l'azur des cieux...
Le pâtre songe, solitaire,
Pauvre et nu, mangeant son pain bis;
Il ne connaît rien de la terre
Que ce que broute la brebis.
Pourtant il sait que l'homme souffre;
Mais il sonde l'éther profond...
La Judée avait le prophète,
La Chaldée avait le berger...
La foule raillait leur démence,
Et l'homme dut, aux jours passés,
À ces ignorants la science,
La sagesse à ces insensés...
Ce roman du _Berger_ est, à mon avis, le chef-d'oeuvre de M. de
Glouvet. Un souffle le traverse; il a la grandeur, une poésie
abondante et naturelle; c'est une idylle tragique qui a quelque chose
de fruste, de primitif et de mystérieux. Les personnages sont tout
près de la terre, et de là leur beauté. On dirait qu'ils sont à peine
sortis de la matrice universelle, à peine dégagés de la boue féconde
des antiques déluges, et que leurs yeux viennent à peine de s'ouvrir
sur le monde, tant ils y sentent d'inconnu et tant leurs idées sont
simples et leurs sentiments abrupts.
Surtout la haute stature du berger domine le livre. Cet innocent qui
est sorcier est grand par tout ce qu'il rappelle:
Savant dans la découverte et l'emploi des herbes, pénétré d'une
confiance aveugle en leur puissance, ne descendait-il pas en
ligne droite du berger antique dont Virgile a chanté les
croyances? «Méris m'a fait présent de ces plantes cueillies dans
le Pont, où elles croissent nombreuses. J'ai vu Méris, par la
vertu de telles herbes, se changer en loup et traverser d'un bond
les longues forêts, ou faire sortir les morts de leurs tombeaux;
je l'ai vu de même transporter les moissons d'un champ dans un
autre.»
André Fleuse fait songer aussi aux ascètes de la Thébaïde, dont la
solitude faisait des voyants, et, par delà, aux plus anciens hommes,
aux pâtres chaldéens. André Fleuse connaît les herbes; il prédit
l'avenir, il jette des sorts, il «sait les mots». Ce n'est qu'à regret
qu'il écrase la mouche qui menace ses ouailles; et quand il a pris le
loup il n'ose le tuer, il le laisse partir; car Fleuse sait que
partout, dans les animaux, dans les insectes, dans les plantes, dans
les choses, dans le vent, dans la nuit, il y a des âmes, des esprits
inconnus auxquels il ne faut pas toucher:
Son idée, que l'analyse n'avait pas affaiblie, qui, en l'absence
de toute formule, s'était changée en sentiment, vivait robuste
dans ce crépuscule intellectuel: l'idée de l'homme chétif soumis
à son grand gardien, l'Invisible.
J'aime particulièrement les pages où M. de Glouvet nous conte
l'enfance de l'Innocent et «comment on devient sorcier»:
... Lui, cependant, qu'on évitait dans l'ordinaire de la vie,
qu'on entourait d'un superstitieux respect à certaines heures,
n'écoutait pas impunément tout ce monde qui lui chuchotait d'un
ton craintif:
--Fleuse, Fleuse, tu sais ce que les autres ne savent point,
_té!_
... Il ne raisonna rien, mais à la longue se sentit plus
rapproché de l'inconnu, qui l'attirait, que de ses semblables,
qu'il n'aimait pas; il finit par découvrir des formes et des
mouvements dans l'ombre, où les gens de la plaine passaient sans
rien voir. Il devint halluciné, eut des visions. Crédule comme
les autres, il crut les autres sur parole, même quand ils
causaient de lui; écouta dans l'espace où le surnaturel parle aux
âmes simples, et entendit. On le faisait voir en lui répétant ce
qu'il avait vu; on l'amenait à comprendre à force de lui
expliquer ce qu'il avait entendu...
Qu'est-ce qu'il entend donc, le grand berger, et qu'est-ce qu'il voit?
L'ombre, les souffles, l'indéterminé, je ne sais quoi, rien du tout;
c'est aussi simple que cela. Mais ne voir dans l'univers physique que
l'enveloppe, le symbole de quelque chose d'inconnu, pressentir un
abîme sous chaque forme visible, se croire entouré de forces
insaisissables et inintelligibles, dégager le rêve de chacune de ses
impressions, jouir des apparences et néanmoins s'apercevoir à chaque
instant que nous ne comprenons rien au monde..., c'est être éminemment
poète. Voilà par où cet innocent nous plaît. C'est si vrai, que nous
sommes enveloppés de mystère! La science recule un peu la limite où il
commence, et par là elle nous le fait oublier. Parce que nous voyons
clair à deux ou trois pas autour de nous, nous ne nous souvenons plus
qu'au delà de ce cercle de lanterne c'est le gouffre, c'est
l'inexpliqué... Et pourtant, quoi qu'on en ait dit, le monde que la
science nous permet de concevoir n'est peut-être pas si beau que celui
d'André Fleuse. Sully Prudhomme s'écrie dans son enthousiasme candide:
Il est tombé pour nous, le rideau merveilleux
Où du vrai monde erraient les fausses apparences...
Le ciel a fait l'aveu de son mensonge ancien.
Et, depuis qu'on a mis ses piliers à l'épreuve,
Il apparaît plus stable affranchi de soutien,
Et l'univers entier vêt une beauté neuve.
Je l'ai cru autrefois, et je n'en suis plus si sûr. Nous avons sur le
monde des _notions_ que les anciens n'avaient pas; mais notre
puissance d'_imaginer_ n'est pas plus grande que la leur. Nous
connaissons maintenant que le soleil est à tant de mille lieues, qu'il
y a des étoiles à des millions de lieues de la terre, etc.; mais le
voyons-nous? nous le figurons-nous? Non. Eh bien! alors, en quoi ce
ciel est-il plus beau que celui des anciens hommes? Nous le savons
plus grand qu'ils ne le savaient: nous ne l'imaginons pas plus grand
qu'ils ne l'imaginaient. Or, la poésie n'est qu'imagination et
sentiment. Trop de science la tue. Un dieu personnel qui saurait tout
et pour qui l'univers serait parfaitement clair n'en jouirait que
comme d'une machine bien agencée; il savourerait des rapports de
nombre; il n'aurait qu'un plaisir de mathématicien: il ne rêverait
jamais. Un dieu omniscient ignorerait par là même la poésie. Vraiment
il est fort heureux pour nous que le monde soit inintelligible: nous
en faisons ce que nous voulons.
Ce mystère répandu dans tout le livre enveloppe un drame simple et
violent, un drame de rapacité villageoise; et ainsi M. de Glouvet a su
donner pour ressorts à son âpre poème le sentiment le plus profond et
la passion la plus forte des hommes qui vivent de la terre: la
superstition et l'avarice; l'une effarée jusqu'à l'hallucination;
l'autre exaspérée jusqu'au meurtre.
Le fermier Buré a chassé le vieux Robine, son beau-père, à qui il doit
le gîte et la nourriture pendant quatre mois. Robine vient trouver
Fleuse; il est conduit par sa petite fille, Louise de la Ronce-Fleurie,
une enfant sage, naïve et droite, et qui vénère son grand-oncle le
berger. Fleuse, silencieux, ramène le vieux Robine chez Buré: «Vous
devez quatre mois; faites-le souper.» Buré et sa femme geignent et
réclament. Fleuse ajoute: «T'as son bien; soigne-le.»--Mais quelques
jours après le vieux Robine est trouvé pendu chez son gendre. Fleuse
vient et devine que c'est Buré qui a étranglé le bonhomme, puis l'a
pendu à l'une des solives du plafond (car sous un des ongles du vieux
il découvre un cheveu rouge, rouge comme les cheveux de Buré). Et
avec de grands gestes et des «mots» il maudit la maison en partant.
Dès lors le malheur s'abat sur la ferme; les récoltes manquent, les
bestiaux meurent, et Buré chaque nuit voit revenir le pendu... Il
vient enfin supplier Fleuse de le délivrer; il se traîne au bord de la
fosse où le berger vient justement de prendre un loup... Le loup saute
par-dessus Buré fou de terreur et qui se croit changé en «garou»... Le
malheureux s'adresse à Marin Longevin, un marchand de miel, un gars
qui en sait long, et lui promet la main de sa fille s'il «conjure le
sort». Marin échoue... Marin et Buré essayent alors, pour vaincre le
grand berger, de tuer son bouc favori, Noiraud. Le bouc se défend,
saute sur les épaules de Marin, le chevauche dans une course
éperdue... Marin se repent. Il a été le promis de Louise; il obtient
d'elle son pardon, Louise l'amène au grand berger et au bouc Noiraud,
qui, toujours sans rien dire, pardonnent aussi... Buré vient encore
supplier Fleuse. Le grand berger est inflexible... Buré saisit une
fourche et va tuer le grand berger, quand le bouc Noiraud survient,
reconnaît son ennemi, se jette sur lui furieusement, et après une
lutte fantastique le bouc, vainqueur de l'homme, le précipite dans le
«Puits-à-l'Anglais».
Je ne veux pas savoir si le crime de Buré n'est pas un bien gros crime
pour un petit profit, ni si l'innocent ne fait pas preuve de beaucoup
de sagacité pour un innocent dans la scène où il convainc de meurtre
Buré le roux. Encore une fois, le livre a de la grandeur. Ce bouc qui
dénoue le drame redouble encore l'impression d'épouvante et de
mystère: il convenait qu'un animal eût un rôle, et un rôle humain,
dans une histoire d'hommes si voisins de l'animalité primitive. Et
c'est aussi une idée grande et belle d'avoir fait de l'innocent un
juge et un justicier, d'avoir fait briller dans ce cerveau trouble une
seule lumière, la conscience, qui apparaît alors comme quelque chose
de primordial, d'inexpliqué, de divin. Cet idiot a de brèves paroles
qui viennent, on le dirait, de plus loin que lui. Par là le drame
s'agrandit encore, revêt par endroit une majesté de poème symbolique.
Vraiment le _Berger_ est un beau livre. Je ne me demande plus du tout
s'il a été écrit par un magistrat; cela m'est devenu fort égal; et si,
avec une mauvaise foi insigne, je me suis livré à cette recherche
irrévérencieuse à propos des autres livres de M. de Glouvet, c'est que
peut-être ils ne sont pas à la hauteur du _Berger_.