Il y a apparence, après tout cela, que vous ne rencontrerez ici ni les
grandes passions, ni les héroïsmes, ni les crimes, ni le romanesque
tour à tour délicieux et tragique des romans de M. Octave Feuillet. Le
monde étant, ainsi qu'on a vu, une association élégante et riche pour
le plaisir, M. Rabusson ne nous montre que ce qui y fleurit le plus
naturellement: la sensualité, la galanterie, la vanité, la curiosité
physique et morale.
Si l'on va tout au fond des choses, on trouvera que le véritable et le
principal objet des réunions mondaines, c'est l'exhibition de la
femme, accommodée, attifée, harnachée, habillée ou déshabillée de la
meilleure façon possible pour charmer les yeux des hommes et pour les
tenter. Étudiez l'espèce de plaisir que vous avez pu prendre
quelquefois à ces réunions; rappelez-vous les bras, les épaules nues,
les jeux de l'éventail, les corsages plaqués, la toilette qui exagère
toutes les parties expressives du corps féminin: vous reconnaîtrez que
ce n'est guère par les grâces de la conversation, volontiers
insignifiante, que vous avez été séduit, mais que l'attrait du sexe
était pour beaucoup dans votre plaisir. Est-ce par hasard pour vous
donner des joies intellectuelles que les femmes découvrent leur nuque
jusqu'aux reins et qu'elles s'imprègnent de parfums qui flottent
autour de leur corps et qui leur font une atmosphère, si bien qu'en
s'approchant on se croit tout enveloppé d'elles? Qu'elles se l'avouent
ou non, ce n'est point aux âmes qu'elles veulent parler. Leur but
suprême est qu'on les désire. Et, de même, le dernier but des mondains
dont c'est le métier d'être mondains est de plaire aux tentatrices, de
leur plaire jusqu'au bout, de plaire à toutes celles qui sont
désirables. Le plus bel effort de la civilisation la plus raffinée,
c'est de mettre les sexes aux prises dans les conditions les plus
propres à rendre la lutte charmante; c'est de multiplier, de nuancer
et de prolonger les bagatelles à demi innocentes et tout le jeu
préliminaire de l'amour, afin de sauver les oisifs de l'ennui. Ce
qu'ils cherchent tous, hommes et femmes, c'est le plaisir; et, si ce
n'est pas toujours expressément ce que M. Renan, parlant aux jeunes
gens, appelait «le paradis de l'idéal», c'est du moins ce qui y mène.
Même quand on sait qu'on n'ira pas jusque-là, et même quand on n'y
songe point, ces amusements, flirtage ou galanterie, n'ont une aussi
exquise saveur que parce qu'ils y pourraient conduire. Le «monde»
apparaîtrait, à quelque puritain qui aurait de l'imagination, comme un
libre harem, inavoué, inachevé et épars. Les hommes et les femmes
continuent de faire, dans les salons, ce qu'ils faisaient aux âges
lointains, dans les antiques forêts. Sous l'enveloppe de la politesse
et des conventions sociales, les mêmes instincts primordiaux
continuent d'agir. Ils ont beau jeu dans cette oisiveté de la
richesse. Seulement ils prennent le plus long.
M. Rabusson n'a rien dissimulé de tout cela. Son premier roman, _Dans
le monde_, est là-dessus d'une franchise hardie sous la grâce aisée de
la forme. En plus d'un endroit il parle aux sens, délicatement et
éloquemment. L'histoire du gentil officier, amant d'une duchesse qui
le déniaise et le forme, puis d'une demi-mondaine qui se moque de lui,
jusqu'à ce qu'il épouse une jolie fille de son monde, est une
histoire de galanterie plus que d'amour. Ce récit rappelle un peu, par
le sujet et par le tour, avec moins de libertinage, certains romans du
dernier siècle:
La duchesse se borna à fermer avec sa main la bouche de Roger en
l'appelant: «Fou!» Elle ne l'appela pas: «Enfant!», trouvant sans
doute qu'il était décidément hors de page. Puis elle le mit à la
porte, après qu'il lui eût embrassé les mains et ce qu'il pouvait
attraper des bras avec une ferveur et un entrain auprès desquels
la dévotion malpropre des pèlerins baiseurs de reliques n'est
positivement qu'un...
Je m'arrête. Il y a là un mot brutal. Je vous disais bien que M.
Rabusson n'a aucune timidité. C'est le plus simplement et le plus
rapidement du monde que la duchesse aime l'officier:
... Elle se redressa avec un mouvement de joie orgueilleux et
hardi, en murmurant:
--Franchement, ce serait dommage!
Qu'est-ce qui serait dommage? De se donner ou de se garder?--Plus
probablement ceci que cela, car une charmante figure mâle, ornée
de fines moustaches et de grands yeux noirs à cils ombreux,
couronnée de cheveux bruns coupés ras et poussant dru, passait
dans la glace à chaque instant, montrant, dans un sourire très
doux, des dents juvéniles, toutes blanches et au grand complet...
Un dîner, une visite, cela suffit. La troisième fois qu'elle le voit,
elle se donne à lui. Il est vrai aussi qu'il est son ancien petit
camarade d'enfance: les souvenirs de cette sorte agissent puissamment
sur le bon coeur des femmes. Et elle se donne généreusement, avec un
entrain de tous les diables, dans ces rendez-vous de Versailles qui
nous sont si bien contés, avec des détails si savoureux et des nuances
si subtiles. Puis elle apprend que Roger lui est infidèle. Elle
revient pourtant, elle revient le coeur gros de chagrin et de
reproches. Rappelez-vous ce qu'il lui dit, et pourquoi elle lui
pardonne, et surtout rappelez-vous pourquoi il aime mieux, cette fois,
les ténèbres des rideaux fermés. Bien d'autres pages sont d'un homme
qui se connaît aux choses d'amour. Quand la duchesse voit Roger pour
la première fois, la jeunesse du bel officier lui remémore la
décrépitude du défunt duc; et M. Rabusson, employant par badinage le
mode lyrique qui permet tout, nous explique en quoi l'amour des vieux
peut préparer les femmes à l'amour des jeunes. On sent que le conteur
a longuement regardé les femmes, et de près. Que dites-vous de ces
réflexions sur la mimique de Mme de Guébriac:
... Qu'elle se penchât vers lui d'un insensible mouvement ou se
retirât un peu en arrière, il lui semblait la sentir se
rapprocher ou s'éloigner comme s'il l'eût tenue dans ses bras.
C'était le triomphe de cette stratégie de l'impudeur savante, qui
fait parler les lignes et les contours autant et plus clairement
que la voix, que les yeux mêmes; qui met dans une courbe, dans un
balancement du buste, dans une saillie du corsage, dans un
développement du bras, dans une retraite de la jambe, toutes les
forces concentrées de la chair, tout l'appât d'un corps lascif
qui se promet...