III

Il y a apparence, après tout cela, que vous ne rencontrerez ici ni les

grandes passions, ni les héroïsmes, ni les crimes, ni le romanesque

tour à tour délicieux et tragique des romans de M. Octave Feuillet. Le

monde étant, ainsi qu'on a vu, une association élégante et riche pour

le plaisir, M. Rabusson ne nous montre que ce qui y fleurit le plus

naturellement: la sensualité, la galanterie, la vanité, la curiosité

physique et morale.

Si l'on va tout au fond des choses, on trouvera que le véritable et le

principal objet des réunions mondaines, c'est l'exhibition de la

femme, accommodée, attifée, harnachée, habillée ou déshabillée de la

meilleure façon possible pour charmer les yeux des hommes et pour les

tenter. Étudiez l'espèce de plaisir que vous avez pu prendre

quelquefois à ces réunions; rappelez-vous les bras, les épaules nues,

les jeux de l'éventail, les corsages plaqués, la toilette qui exagère

toutes les parties expressives du corps féminin: vous reconnaîtrez que

ce n'est guère par les grâces de la conversation, volontiers

insignifiante, que vous avez été séduit, mais que l'attrait du sexe

était pour beaucoup dans votre plaisir. Est-ce par hasard pour vous

donner des joies intellectuelles que les femmes découvrent leur nuque

jusqu'aux reins et qu'elles s'imprègnent de parfums qui flottent

autour de leur corps et qui leur font une atmosphère, si bien qu'en

s'approchant on se croit tout enveloppé d'elles? Qu'elles se l'avouent

ou non, ce n'est point aux âmes qu'elles veulent parler. Leur but

suprême est qu'on les désire. Et, de même, le dernier but des mondains

dont c'est le métier d'être mondains est de plaire aux tentatrices, de

leur plaire jusqu'au bout, de plaire à toutes celles qui sont

désirables. Le plus bel effort de la civilisation la plus raffinée,

c'est de mettre les sexes aux prises dans les conditions les plus

propres à rendre la lutte charmante; c'est de multiplier, de nuancer

et de prolonger les bagatelles à demi innocentes et tout le jeu

préliminaire de l'amour, afin de sauver les oisifs de l'ennui. Ce

qu'ils cherchent tous, hommes et femmes, c'est le plaisir; et, si ce

n'est pas toujours expressément ce que M. Renan, parlant aux jeunes

gens, appelait «le paradis de l'idéal», c'est du moins ce qui y mène.

Même quand on sait qu'on n'ira pas jusque-là, et même quand on n'y

songe point, ces amusements, flirtage ou galanterie, n'ont une aussi

exquise saveur que parce qu'ils y pourraient conduire. Le «monde»

apparaîtrait, à quelque puritain qui aurait de l'imagination, comme un

libre harem, inavoué, inachevé et épars. Les hommes et les femmes

continuent de faire, dans les salons, ce qu'ils faisaient aux âges

lointains, dans les antiques forêts. Sous l'enveloppe de la politesse

et des conventions sociales, les mêmes instincts primordiaux

continuent d'agir. Ils ont beau jeu dans cette oisiveté de la

richesse. Seulement ils prennent le plus long.

M. Rabusson n'a rien dissimulé de tout cela. Son premier roman, _Dans

le monde_, est là-dessus d'une franchise hardie sous la grâce aisée de

la forme. En plus d'un endroit il parle aux sens, délicatement et

éloquemment. L'histoire du gentil officier, amant d'une duchesse qui

le déniaise et le forme, puis d'une demi-mondaine qui se moque de lui,

jusqu'à ce qu'il épouse une jolie fille de son monde, est une

histoire de galanterie plus que d'amour. Ce récit rappelle un peu, par

le sujet et par le tour, avec moins de libertinage, certains romans du

dernier siècle:

La duchesse se borna à fermer avec sa main la bouche de Roger en

l'appelant: «Fou!» Elle ne l'appela pas: «Enfant!», trouvant sans

doute qu'il était décidément hors de page. Puis elle le mit à la

porte, après qu'il lui eût embrassé les mains et ce qu'il pouvait

attraper des bras avec une ferveur et un entrain auprès desquels

la dévotion malpropre des pèlerins baiseurs de reliques n'est

positivement qu'un...

Je m'arrête. Il y a là un mot brutal. Je vous disais bien que M.

Rabusson n'a aucune timidité. C'est le plus simplement et le plus

rapidement du monde que la duchesse aime l'officier:

... Elle se redressa avec un mouvement de joie orgueilleux et

hardi, en murmurant:

--Franchement, ce serait dommage!

Qu'est-ce qui serait dommage? De se donner ou de se garder?--Plus

probablement ceci que cela, car une charmante figure mâle, ornée

de fines moustaches et de grands yeux noirs à cils ombreux,

couronnée de cheveux bruns coupés ras et poussant dru, passait

dans la glace à chaque instant, montrant, dans un sourire très

doux, des dents juvéniles, toutes blanches et au grand complet...

Un dîner, une visite, cela suffit. La troisième fois qu'elle le voit,

elle se donne à lui. Il est vrai aussi qu'il est son ancien petit

camarade d'enfance: les souvenirs de cette sorte agissent puissamment

sur le bon coeur des femmes. Et elle se donne généreusement, avec un

entrain de tous les diables, dans ces rendez-vous de Versailles qui

nous sont si bien contés, avec des détails si savoureux et des nuances

si subtiles. Puis elle apprend que Roger lui est infidèle. Elle

revient pourtant, elle revient le coeur gros de chagrin et de

reproches. Rappelez-vous ce qu'il lui dit, et pourquoi elle lui

pardonne, et surtout rappelez-vous pourquoi il aime mieux, cette fois,

les ténèbres des rideaux fermés. Bien d'autres pages sont d'un homme

qui se connaît aux choses d'amour. Quand la duchesse voit Roger pour

la première fois, la jeunesse du bel officier lui remémore la

décrépitude du défunt duc; et M. Rabusson, employant par badinage le

mode lyrique qui permet tout, nous explique en quoi l'amour des vieux

peut préparer les femmes à l'amour des jeunes. On sent que le conteur

a longuement regardé les femmes, et de près. Que dites-vous de ces

réflexions sur la mimique de Mme de Guébriac:

... Qu'elle se penchât vers lui d'un insensible mouvement ou se

retirât un peu en arrière, il lui semblait la sentir se

rapprocher ou s'éloigner comme s'il l'eût tenue dans ses bras.

C'était le triomphe de cette stratégie de l'impudeur savante, qui

fait parler les lignes et les contours autant et plus clairement

que la voix, que les yeux mêmes; qui met dans une courbe, dans un

balancement du buste, dans une saillie du corsage, dans un

développement du bras, dans une retraite de la jambe, toutes les

forces concentrées de la chair, tout l'appât d'un corps lascif

qui se promet...

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 23 / 81 题