Si je rapporte ces réflexions, c'est pour ajouter tout de suite
qu'elles n'atteignent point M. Rabusson. Le monde qu'il peint, il le
définit clairement et à plusieurs reprises. Et ce monde lui plaît
assurément, et il marque çà et là quelque satisfaction de le si bien
connaître; mais il n'en est point ébloui, il s'en faut.
Oh! non, il n'en est pas ébloui. Son plus grand mérite, c'est
peut-être d'avoir apporté dans l'étude de la vie élégante la franchise
un peu brutale, sous la politesse de la forme, et le goût de vérité un
peu misanthropique qui est si fort en faveur aujourd'hui. C'est là le
premier trait qui distingue M. Rabusson de M. Octave Feuillet. Mais,
au reste, on peut se demander si c'est bien le même monde qu'il a
décrit (dans une disposition d'esprit différente), ou si par hasard il
n'a pas eu un autre monde sous les yeux. Car il n'est plus, le monde
du XVIIe siècle, ni celui du XVIIIe, ni celui même de la Restauration
et du gouvernement de Juillet. Tous ces mondes, quoique très divers
entre eux, avaient cependant des rites communs, un ensemble de
préjugés et de conventions, une tenue extérieure, une hypocrisie
bienfaisante, une commode exagération de politesse... Tout cela a été
fort entamé depuis trente ans. Le monde n'a su défendre ni ses
frontières ni ses traditions. L'homme qui grondait tout à l'heure
avait tort; car le monde est très suffisamment ouvert et assez bon
enfant; il n'a plus rien de mystérieux ni d'inaccessible. Voyons-le
tel que nous le découvre M. Rabusson.
Ce monde est tout simplement le monde qui s'amuse, que l'on peut voir
aux premières représentations, aux courses, au cirque, au Bois, et
qu'il n'est pas très difficile de côtoyer ou même de traverser par-ci
par-là. Il se compose d'un peu de tout: de vieille noblesse, de
noblesse récente, de noblesse achetée, de haute bourgeoisie,
d'étrangers riches et d'hommes de Bourse. M. de Trièves, dans
l'_Aventure de Mlle de Saint-Alais_, le définit, ce semble,
merveilleusement:
Voyez-vous, le monde n'a sa raison d'être qu'avec le luxe et par
le luxe; c'est une association pour le plaisir, ou ce n'est rien.
Et il en a toujours été ainsi, quoi qu'on dise. L'amour,
l'intelligence, le talent, l'esprit même, tout cela non seulement
peut se passer du monde, mais a toujours vécu hors de lui, loin
de lui, sauf par accident. Ce qu'il lui faut, c'est un
dévergondage élégant d'esprit et de moeurs, n'excédant pas les
limites de la tenue; il n'aime pas le vice parce que le vice est
salissant; mais sa morale, toute en surface, repose sur des
principes pour rire, qui seraient de pures niaiseries, n'était la
nécessité de maintenir un certain décorum dans toute assemblée
nombreuse, où la licence dégénère forcément en grossièreté...
C'est ce que M. Rabusson en dit de plus favorable; mais ailleurs il
prend joliment sa revanche. Il nous parle de cette «aristocratie
submergée qui se maintient, vaille que vaille, à la surface de notre
société remuée--dont elle pourrait bien n'être que l'écume,
quoiqu'elle affiche assez volontiers la prétention d'en être la
crème.» Il ne dissimule point que la vie qu'on mène là est «nulle et
attirante comme le vide», ni que les membres de cette confrérie
flottante ne sont point tous des modèles de grâce et de distinction:
Quand ils furent assis côte à côte sur deux de ces chaises de
louage si bêtement alignées pour le plus interminable des
divertissements chorégraphiques, ils furent frappés en même temps
de la vulgarité d'ensemble de cette pépinière de mondains et de
mondaines.
--Mon Dieu! dit Geneviève, c'est donc vraiment la fin du monde?
--Oui, la fin de notre monde. Mais qui est-ce qui y croit encore,
au monde? Ceux qui n'en sont pas et voudraient bien en être et
surtout faire croire qu'ils en sont...
Enfin M. Rabusson n'a pas grande confiance dans la durée des vestiges
médiocrement reluisants du monde d'autrefois. La fâcheuse franchise,
mortelle aux fictions, avec laquelle il juge la société mondaine, il
la retrouve dans cette société même, comme une cause de dissolution:
... Après le monologue, des trépignements de joie, auxquels se
mêlèrent, il est vrai, bon nombre d'appréciations résumées d'un
mot par des _gommeux_ pleins de bon sens: _Idiot! infect!
crevant!_ Tout le monde s'ennuyait à fond et presque
franchement.--La franchise et le besoin de vérité, qui sont
l'honneur et font l'ennui de notre époque, condamnent à une mort
prochaine les débris à peine vivants de la société. Le mensonge
et le convenu la soutenaient; le triomphe du vrai la tue.
Si M. Rabusson voit sans illusion la populace mondaine, on ne saurait
dire non plus qu'il nous ait surfait ses héros. Prenez les plus
sympathiques et les plus brillants. Roger de Trémont est un gentil
garçon et un officier fringant, mais avec un assez grand fond
d'ingénuité, et, s'il est charmant, c'est par ce qui lui manque pour
être un mondain accompli. Même le duc de Trièves, le représentant par
excellence de la haute vie, n'en impose pas autrement à M. Rabusson.
Il a vite fait de le percer à jour. Il jauge le bagage et prend la
mesure de ce don Juan de façon à rassurer l'amour-propre de ceux qui
voient la fête du dehors. Il arrive parfois à tel brave homme
d'artiste, de savant ou d'écrivain, un peu gauche et taciturne, de
s'émerveiller de la rapidité de conception et d'esprit de tel homme
du monde et de se faire à lui-même l'effet d'un sot quand il voit cet
agrément, cette finesse, cette abondance de conversation. Il est tenté
de croire, du moins la première fois, à un pétillement naturel
d'idées, à un don surprenant, extraordinaire. M. Rabusson limite et
réduit ce don en le définissant:
Le duc de Trièves avait le don de la conversation, si précieux
pour se faire bien venir des femmes, que l'on prend avec des mots
chatoyants,--comme on prend certains poissons avec des mouches
artificielles et les grenouilles avec du drap rouge. Il était du
petit nombre de ces oisifs parisiens qui retiennent des
spectacles multiples auxquels les convie la mode, de ce long et
ininterrompu défilé de tableaux, de statues, de morceaux de
musique, de pièces de théâtre, de cérémonies et de fêtes, des
couleurs, des sons, voire des idées, qu'ils cataloguent, au fur
et à mesure, dans leur mémoire et dont l'ensemble constitue pour
eux une mine féconde, inépuisable d'impressions et de souvenirs,
lesquels, habilement mis en oeuvre et adaptés aux exigences du
moment, leur fournissent toujours à propos le thème inutilement
cherché par tant d'autres...