HENRY RABUSSON[53]

[Note 53: _Dans le monde_; _Madame de Givré_; le _Roman d'un

fataliste_; l'_Aventure de Mademoiselle de Saint-Alais_;

l'_Amie_. (Calmann Lévy.)]

M. Henry Rabusson nous dit de celui de ses personnages qu'il aime

peut-être le plus et où je pense qu'il a mis le plus de lui-même:

«Maxime avait contre lui d'être un homme du monde et de peindre des

hommes du monde--ce qui est pourtant plus intéressant que de peindre

des ivrognes. Un critique, ou quelque chose d'approchant, ne lui

avait-il pas déclaré net qu'il était impossible de s'intéresser à des

personnages qui étaient tous comtes ou marquis?»

Ce quelque chose d'approchant d'un critique avait tort. Oui, les

comtes et les marquis sont plus intéressants que les ivrognes; et ils

le sont autant que les gens du peuple ou de la bourgeoisie--pas plus,

mais autant. Et nous aimons beaucoup les marquis et les comtes de M.

Rabusson. Très jeune encore, je crois, il est déjà, après M. Octave

Feuillet, celui de nos romanciers qui a peint les moeurs mondaines

avec le plus de grâce, de finesse et de compétence. Et, en même temps,

il ressemble aussi peu que possible à l'auteur de la _Morte_. Il a un

autre esprit, une autre philosophie, et l'on sent clairement qu'il est

d'une autre génération. Tout cela nous apparaîtra à mesure que nous

parcourrons ses ingénieuses études et nous permettra sans doute de

définir son talent.

I

Ce n'est pas sans raison que Maxime Rivols s'alarmait tout à l'heure.

La prévention est assez forte aujourd'hui contre les écrivains qui

peignent les «gens du monde». C'est d'abord qu'il y a tant de romans

aimés des simples (et je ne parle pas seulement des romans-feuilletons),

où «le monde» nous est décrit avec des élégances qui rappellent celles

des gravures de tailleurs ou de l'homme des «100,000 chemises»! Le

plus agaçant des romans naturalistes, le plus précieux dans le

grossier, est moins odieux que tel roman de moeurs mondaines. Et puis,

qu'est-ce que le monde? On le savait avec une quasi-certitude aux deux

derniers siècles et peut-être sous la Restauration, et on pouvait dire

où il commençait et où il finissait. Mais aujourd'hui? Il y a le monde

du faubourg Saint-Germain et du faubourg Saint-Honoré. Il y a la

colonie étrangère du quartier de l'Arc de Triomphe. Il y a le monde

des hommes de lettres et des artistes, et le monde des financiers, et

le monde de la haute bourgeoisie, et le monde académique, et le

demi-monde, non pas au sens où on l'entend à présent, mais tel que l'a

défini M. Alexandre Dumas fils. Surtout il y a de multiples

combinaisons de ces mondes divers.

Dès lors, qu'arrive-t-il? Les personnes du monde qui était autrefois

le vrai monde sont portées à croire que les peintures qu'on nous fait

des moeurs mondaines ne ressemblent pas. Je demandais à une d'elles:

«Moi, je ne sais rien; mais vous qui savez, voyons, l'_Aventure de

Mlle de Saint-Alais_, par exemple, est-ce que c'est cela, le

monde?--Mais pas du tout, me fut-il répondu. Où ce monsieur a-t-il

rencontré de pareilles jeunes filles?» Ce qui n'a pas empêché, d'autre

part, M. Octave Feuillet de nous avertir que les jeunes filles du plus

noble des faubourgs tiennent entre elles des propos «à faire rougir

des singes». À qui donc se fier?

Tous ont raison sans doute. C'est un certain ensemble d'habitudes et

une certaine manière de vivre qui constitue le monde. C'est aussi la

richesse. Il s'agirait de fixer ce qu'il faut de revenu à un homme

intelligent et bien élevé pour commencer à être du monde, et ce qu'il

en faut à un imbécile ou à un rustaud. L'écart serait grand entre les

deux chiffres. On peut à la rigueur être du monde, du moins en

passant, quand on a un habit noir. On peut toujours et sûrement en

être quand on a trois cent mille francs de rente. La ploutocratie

d'un côté, l'art et la littérature de l'autre, ont rompu et brouillé

ses frontières, et personne ne s'y reconnaît plus. Il est vrai que,

justement à cause de cette indécision et de cette variété, il reste

toujours au descripteur des moeurs mondaines quelque chance d'être

tombé juste. Mais aussi il y aura toujours quelqu'un qui lui

contestera ce mérite et ce bonheur.

D'autre part, un rêveur me tient ces propos excessifs:

--Non, décidément, vrais ou faux, tous ces romans de moeurs mondaines

m'exaspèrent. Ils sont d'une lecture presque douloureuse pour les

pauvres diables. Ils donnent l'idée de la vie la plus élégante, la

plus somptueuse, la plus digne en somme d'être vécue. Ils évoquent des

cavaliers beaux, spirituels, habiles à tous les exercices du corps,

aisés, victorieux, sûrs de plaire, qui jouissent de tout leur être et

dont l'occupation est de cueillir toutes les fleurs des plaisirs les

plus réels. Le sage se dit en vain qu'il y a quelque chose de

supérieur et de meilleur, qui est de chercher la vérité ou d'assister

au train des choses comme à un spectacle. Cette philosophie n'est que

résignation. En réalité, on serait heureux de contribuer de sa

personne à ce que ce spectacle a de brillant. Que n'eût point donné

Jean-Jacques Rousseau pour n'être pas gauche auprès des femmes, pour

les séduire par autre chose que son génie d'écrivain, par des dons

purement extérieurs et frivoles! M. Renan, qui a toutes les

franchises, ne nous cache point l'envie que lui inspire la destinée

des hommes du monde. Au fond, le rêve endormi dans quelque repli

secret du coeur, chez moi-même et chez beaucoup d'autres, notre rêve

inavoué, désavoué même souvent par nos habitudes et notre allure,

c'est le rêve de don Juan. Or ce rêve est réalisé, du moins en partie,

par les héros des romans mondains. Et nous disons qu'ils nous agacent,

et nous affectons de les dédaigner: la vérité est que leur sort nous

remplit d'envie et de tristesse. Il n'y a qu'une réflexion qui nous

apaise: c'est que tout est vanité. Généralement, quand on dit cela, on

le dit avec mélancolie; cela ne passe point pour une constatation des

plus gaies: c'est bien à tort. Il est fort heureux que tout soit

vanité; c'est la grande consolation. Car, si tout n'était pas vanité,

si toute vie n'était attendue par la mort, il serait horrible de

songer que nous ne connaissons qu'une vie médiocre, que nous n'avons

pas de génie, que nous ne faisons rien de grand, que nous ignorons

même à peu près la vie sensuelle et passionnelle et les «mille et

trois» de don Juan, et que nous ne sommes pas «comme des dieux», ainsi

que parlent les livres saints. Mais, encore que l'idée de la vanité

universelle soit un grand soulagement, nous préférons quand même aux

romans de la vie élégante les romans de la vie plate, misérable et

grossière--parce qu'ils nous emplissent d'une infinie pitié.

Le peuple, lui, adore les romans qui se passent «dans le plus grand

monde», parce que le peuple est naturellement bon et résigné et parce

qu'il est d'une divine inconscience. Lorsque son imagination est

amusée, il ne fait point de retour sur soi. Il lui suffit que d'autres

aient une vie exquise et brillante, et, tandis qu'il se la figure

grossièrement, il en jouit à sa façon, par l'émerveillement et par le

respect. Nous, point. Il arrive d'ailleurs presque toujours que celui

qui nous fait des peintures du monde s'y complaît trop visiblement, se

sait bon gré d'être si bien au courant des élégances, prodigue les

détails qui nous les révèlent. Et cette affectation devient vite

déplaisante.

Les Contemporains, 3ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 21 / 81 题