De cet exotisme voluptueux et triste dérivent certains sentiments très
grands, très simples, éternels, par lesquels se prolongent et
s'approfondissent les sensations notées. C'est d'abord le sentiment
toujours présent de l'immensité du monde. On peut dire que l'image
totale de la terre est obscurément évoquée par chaque paysage de Loti;
car chaque paysage ne nous retient que parce qu'il nous est nouveau et
que nous le sentons séparé de nous par des espaces démesurés. Or ce
sentiment apporte avec lui une tristesse: par lui nous connaissons
clairement notre infinité, et que nous ne pourrons jamais jouir à la
fois de tout l'univers. Et cette idée de la grandeur de la terre
s'agrandit encore de celle de sa durée. Souvent il se glisse dans les
descriptions de Pierre Loti des visions géologiques, des ressouvenirs
de l'histoire du globe. Une nuit de calme sur la mer équatoriale lui
donne cette impression qu'aux premiers âges, «avant que le jour fût
séparé des ténèbres, les choses devaient avoir de ces tranquillités
d'attente; les repos entre les créations devaient avoir de ces
immobilités inexprimables.» La mer d'Islande a pour lui «des aspects
de non-vie, de monde fini ou pas encore créé». Les paysages de
Bretagne lui font l'effet de paysages primitifs, tels qu'ils étaient
il y a trois mille ans.--Mais tout de suite, tandis qu'il songe à
l'énormité et à la durée de la terre, il la sent exiguë et éphémère;
car qu'est-ce que tout cela, qui n'est pas infini et éternel? Le
sentiment incurable de la vanité des choses s'insinue dans ses plus
vivantes peintures. À chaque instant l'idée de la mort les assombrit.
Elle surgit naturellement, toute spontanée et toute nue, et l'effet en
est toujours très puissant, car, nous avons beau faire, rien n'est
plus triste, ni plus effrayant, ni plus incompréhensible que la mort.
Enfin cette habitude des vastes spectacles naturels et des mélancolies
où ils nous jettent traîne forcément après soi un certain dédain de ce
qui tente et occupe les écrivains sédentaires, des civilisations
étroites et de la vie des cités d'Europe, si déprimée et si factice.
L'étude minutieuse des vices et des passions de quelque habitant des
villes attire peu, quand on a la terre à soi. À qui a parcouru les
cinq continents et la surface entière de la planète, les sujets qui
passionnent Balzac semblent mesquins et sans intérêt.
Mais, de plus, c'est l'exotisme même de ses romans qui conseillait et
imposait à Pierre Loti les sujets simples et les drames élémentaires.
Les sujets ne pouvaient guère être que des histoires d'amour avec les
femmes des différents pays que traverse le poète: amour sensuel et
rêveur, amour absolu chez la femme; amour curieux, orgueilleux,
parfois cruel chez l'homme. Le drame, c'est le plus uni et le plus
douloureux de tous: le drame unique, éternel, de la séparation des
êtres qui s'aiment... Ainsi l'exotisme explique également, dans les
romans de Pierre Loti, la nouveauté et l'intensité des sensations, et
le caractère universel et largement humain des sentiments.
Et c'est pourquoi, quand le quêteur d'exotisme et d'impressions rares
s'arrêtera au pays de France, il ne pourra que nous raconter des
idylles, plus poignantes sans doute, mais aussi peu compliquées que
_Paul et Virginie_, _Graziella_ ou même l'épisode de Nausicaa dans
l'exquise _Odyssée_. Car, outre que sa vie voyageuse lui a surtout
fait connaître des hommes du peuple, des matelots, la satiété des
impressions passionnelles, la misanthropie qui naît de l'excès
d'expérience et le sentiment très net, chez un homme qui a vécu en
dehors des cités, de ce qu'il y a d'artificiel, de misérable et
d'inutile dans nos civilisations, lui font aimer et embrasser avec une
ardente sympathie les êtres simples, plus intacts et plus beaux que
nous, plus proches de cette terre dont il a parcouru la face et qu'il
adore. Certes, j'aime les romans de Loti pour bien d'autres raisons;
mais je les aime aussi pour cette idée dont ils sont tout imprégnés,
que l'âme d'un pêcheur ou d'une paysanne bretonne a mille chances
d'être plus intéressante, plus digne d'être regardée de près que celle
d'un chef de division, d'un négociant ou d'un homme politique. Si je
ne puis être de ces privilégiés qu'on appelle des artistes et qui
reflètent en eux et décrivent ce qui s'agite à la superficie de la
terre, j'aime mieux être de ceux qui vivent tout près d'elle et qui en
sont à peine sortis.
* * * * *
_Pêcheur d'Islande_, c'est encore, comme _Loti_, comme le _Spahi_,
comme _Aziyadé_, l'histoire d'un amour et d'une séparation: l'histoire
du pêcheur Yann et de la bonne et sérieuse Gaud, qui s'aiment et qui
se marient, de Yann qui s'en va et ne revient plus, et d'une vieille
femme dont le petit-fils s'en va mourir là-bas, «de l'autre côté de la
terre». _Mon frère Yves_, c'est l'histoire d'un matelot qui s'enivre à
chaque descente à terre, et qui se marie, et qui devient père, et qui
peut-être se corrigera; et c'est l'histoire de l'étrange et touchante
amitié de ce matelot et de Pierre Loti. Et je n'ai rien à dire de ces
deux récits sinon que le pittoresque en est merveilleux, l'émotion
pénétrante et la simplicité absolue. C'est, dans _Pêcheur d'Islande_,
la pêche et les mers polaires; dans _Mon frère Yves_, la vie de bord,
les mers d'Orient et des tropiques et «la grande monotonie» de
l'Océan; dans les deux livres, la Bretagne, sa figure et son âme.
C'est encore un effet de l'exotisme, qu'ayant visité le monde, vous
revoyiez votre pays et les objets connus avec des yeux vierges et tout
neufs et avec la même fraîcheur d'impression, le même étonnement que
vous avez vu le Congo ou Tahiti... Mais _Mon frère Yves_ et _Pêcheur
d'Islande_ sont deux romans dont la simplicité exigerait, pour être
analysée et définie, un trop difficile effort, et je n'ai voulu que
montrer comment les trois premiers romans de Loti, ces oeuvres rares,
préparaient ces deux chefs-d'oeuvre.
V
Je garde une inquiétude. Je crains de n'avoir pas su rendre
l'impression que ces livres font sur moi, et je crains aussi qu'on me
reproche de n'avoir cherché à rendre que cette impression. On me dira:
«Tous ces romans de Loti sont bien négligemment composés.» Est-ce ma
faute, si je n'en souffre point?--Ou bien: «Ne trouvez-vous point
quelque bric-à-brac et quelque verroterie dans cet exotisme, trop de
rêva-rêvas, de colliers de soumaré, de palétuviers, de cholas, de
diguhelas? Nous ne pouvons point contrôler ces peintures; cette
abondance de détails ne se rapporte à rien de ce que nous
connaissons...» Dirai-je que j'ai cet enfantillage, de trouver des
charmes au mystère de ces mots? Du reste, il n'y en a pas tant.--Ou
bien: «La nature, dans ces romans, n'accable-t-elle pas un peu
l'homme? C'eût été l'avis de M. Saint-Marc Girardin. N'y voudriez-vous
pas un peu plus de psychologie?» Pourquoi? J'en trouve tout autant
qu'il m'en faut, et j'y trouve celle qui y devait être.--«Mais que ne
dites-vous, par exemple, que Pierre Loti procède de Musset et de
Flaubert? et que ne cherchez-vous à lui assigner son rang dans la
littérature contemporaine?» Hélas! je suis si peu un critique que,
lorsqu'un écrivain me prend, je suis vraiment à lui tout entier; et,
comme un autre me prendra peut-être tout autant, et au point d'effacer
presque en moi les impressions antérieures, comme d'ailleurs ces
diverses impressions ne sont jamais de même sorte, je ne saurais les
comparer ni assurer que celle-ci est supérieure à celle-là.--«Mais
nous ne tenons point à connaître les émotions que vous donnent les
livres; c'est sur leur valeur que nous désirons être édifiés.»
Peut-être; mais la plus belle fille du monde... Et d'ailleurs, je suis
ici d'autant plus incapable de m'élever au-dessus du sentir, que
Pierre Loti est, je pense, la plus délicate machine à sensations que
j'aie jamais rencontrée. Il me fait trop de plaisir, et un plaisir
trop aigu et qui s'enfonce trop dans ma chair, pour que je sois en
état de le juger. À peine ai-je su dire que je l'aimais.